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  INTERVENTION DU SAINT-SIÈGE 
LORS DE LA XXII SESSION 
DE LA CONFÉRENCE RÉGIONALE POUR L'EUROPE

Mardi, 25 Juillet 2000

 

Monsieur le Président,
Monsieur le Directeur général,
Mesdames et Messieurs,

1. En intervenant à cette XXII Conférence régionale pour l'Europe de la FAO, je désire avant tout exprimer mes remerciements pour l'invitation adressée au Saint-Siège. A travers sa présence, celui-ci désire confirmer ici l'intérêt qu'il nourrit pour toutes les initiatives de la FAO, notamment celles élaborées et mises en place au niveau régional. En effet, la participation aux différentes Conférences régionales permet au Saint-Siège non seulement de connaître de façon plus directe les différentes réalités concernant l'agriculture et l'alimentation, mais également d'encourager la FAO dans l'accomplissement de ses responsabilités visant l'objectif fondamental de libérer l'humanité de la faim. Dans la prière du "Notre Père", les chrétiens ne demandent-ils pas au Père des Miséricordes de leur donner leur pain quotidien, avant même d'implorer la réconciliation avec Dieu et leur frères? Nous le rappelons ici, dans le respect pour la croyance ou la non-croyance de tous, en cette année du Jubilé. En effet, 2000 ans se sont écoulés depuis la naissance du "Prince de la Paix", le symbole de l'"aspiration à la paix commune à tous les peuples du monde" (Res. 53/27 de l'Assemblée générale des Nations unies du 18 novembre 1998. Doc A/RES/53/27).

Monsieur le Ministre de l'Agriculture du Portugal, je vous adresse les félicitations les plus chaleureuses du Saint-Siège pour votre élection en tant que Président de cette Conférence, de même que ses remeciements pour l'hospitalité que votre gouvernement réserve à notre rencontre. "Muito obrigado!".

J'aimerais également profiter de cette occasion pour renouveler au Directeur général, M. Jacques Diouf, l'expression de notre soutien respectueux et sincère pour ses responsabilités, ainsi que pour confirmer l'intérêt du Saint-Siège à l'égard de ses efforts visant à accroître encore plus l'efficacité des activités de la FAO, notamment à travers une réelle décentralisation de sa structure, et donc de son action. En effet, nous espérons que dans cette tâche délicate, il puisse continuer à recevoir le soutien, y compris financier, de tous ceux qui composent l'Organisation, ainsi que la contribution généreuse et constante des Etats-membres.

2. En ce qui concerne les principaux points de l'Agenda, la délégation du Saint-Siège désire apporter ici sa contribution d'idées, dans une perspective qui est certainement différente de celle des pays d'Europe - en tant que personnalité juridique internationale, le Saint-Siège n'est pas européen, du moins pas plus qu'il n'est américain, asiatique ou africain - mais qui est motivée exlusivement par le désir de rendre un service commun à la FAO dans son ensemble ainsi qu'aux Etats-membres. Il désire de cette façon témoigner de son intérêt constructif pour la cause de l'homme, de son attention à ses besoins fondamentaux, à commencer par le droit primordial à l'alimentation. Un droit qui tend au contraire à être oublié, ou même violé, notamment dans un contexte géopolitique tel que celui de l'Europe, où, en général, le spectre de la faim et de la malnutrition semble avoir disparu.

Il nous semble que la préparation de cette Conférence a fait apparaître la nécessité de donner aux activités de la FAO en Europe une impulsion plus concrète, c'est-à-dire qui ne se limite pas aux informations techniques, mais qui puisse également les renforcer. Telle est également la perspective apparue au cours des récentes rencontres et réunions spécialisées, qui semblent manifester le besoin essentiel de renforcer l'action internationale dans le secteur de l'agriculture et de l'alimentation, dans un contexte comme celui de l'Europe, et surtout de la repenser à la lumière des réels "déséquilibres" de la situation actuelle. En effet, il nous semble que les situations de dégradation de l'environnement (qui pour le monde de l'agriculture concernent essentiellement les secteurs de la forêt et des eaux) deviennent de plus en plus graves, de même que la peur pour la santé des con-sommateurs et donc de la compatibilité écologique des produits agricoles. En fait, il nous semble également évident que l'instabilité "politique" qui touche une partie importante de l'Europe, allant même jusqu'à de réelles situations de sous-développement et de pauvreté, conduit à la faim et à la malnutrition, qui touche une partie des populations des pays dont l'économie connaît une période de transition, et qui luttent souvent pour sauver l'activité agricole d'un rôle marginal.

Cela abaisse clairement le niveau de la sécurité alimentaire. Face à ces défis, il est toujours plus nécessaire de se tourner vers l'avenir et de comprendre quel est le rôle de la FAO dans les années à venir dans cette région. Un rôle qui restera certainement lié aux choix de cette Conférence et fortement conditionné par les modalités de la mise en place du Sommet mondial sur l'Alimentation de novembre 1996, étant donné qu'il concerne des problèmes externes et internes à l'Organisation.

Dans ce sens, je voudrais rappeler l'exhortation qu'à l'occasion de l'inauguration du Sommet, Jean-Paul II adressa aux chefs d'Etat et de gouvernement qui étaient présents:  "Il est souhaitable que vos réflexions inspirent aussi des mesures concrètes qui constituent des moyens de lutter contre l'insécurité alimentaire dont sont victimes trop de nos frères en humanité, car, sur le plan mondial,  rien  ne  changera  si  les  responsables des nations ne prennent pas en compte les engagements inscrits dans votre plan d'action, pour réaliser les politiques économiques et alimentaires fondées non seulement sur le profit mais aussi sur le partage solidaire".

3. Parmi les problèmes extérieurs qui influent sur les activités de la FAO, notre attention se porte immédiatement sur les premières indications et sur les données sur la production agricole actuelle  de  la  région  européenne,  qui, considérée de façon globale, semble être même supérieure à la demande de produits alimentaires (et donc conforme aux niveaux de la sécurité alimentaire), mais, en ce qui concerne des domaines déjà vulnérables, pourrait conduire à une aggravation des situations de crise. Ce phénomène frappe en particulier les populations ayant un niveau insuffisant de sécurité alimentaire - et en particulier les personnes qui, en raison de crises et de situations d'instabilité politiques, perdent leur logement ou deviennent réfugiés - ainsi que les populations qui, au cours de la dernière décennie, ont été frappés par de graves pénuries de céréales de base.

Dans le même temps, les rythmes de la production tendent à augmenter dans les régions hautement productives, ayant comme conséquence immédiate l'adoption de politiques agricoles visant à une réduction astucieuse de la terre cultivée et des récoltes, et à l'utilisation de quotas de production fixes qui, s'ils ne sont pas suffisamment perçus par tous comme le fruit d'un engagement communautaire, créent des phénomènes d'insatisfaction et même de protestation. Ces choix peuvent également entraîner une baisse de la disponibilité de produits alimentaires au niveau mondial, pouvant être utilisés pour faire face aux désastres naturels ou aux crises provoquées par l'homme.

Plus généralement, de forts ralentissements dans l'économie mondiale ont récemment touché de façon décisive certains pays européens dont l'économie connaît une phase de transition. Cela ralentit immédiatement les efforts visant à la mise en place de stratégies précises en vue du développement économique et du progrès social. De tels pays se retrouvent en effet privés des bénéfices d'un contexte économique mondial favorable, et dans le même temps, ils manquent parfois des moyens internes de satisfaire les besoins essentiels de leur population, ou d'orienter le flux des investissements provenant d'une coopération internationale adéquate, mais organique. Et c'est précisément le secteur alimentaire qui est sacrifié, avec une réduction du niveau de nutrition déjà bas et une tendance à l'abaissement des niveaux minimum acceptables de sécurité alimentaire.

4. Une autre question qui intéresse directement l'activité de la FAO dans la région est liée au secteur du commerce international, et en particulier, à la commercialisation des produits agro-alimentaires. Si, au cours des dernières années, des espoirs sont apparus avec l'élan apporté par l'Organisation mondiale du Commerce, visant à faire participer les grands blocs économiques et les pays en voie de développement, notamment en ce qui concerne les décisions liées à l'abaissement des barrières protectionnistes, des préoccupations sont à présent apparues suite à la mise en place des premiers "Uruguay Round Agreements" concernant le secteur agricole. Je pense que l'Europe reste consciente que la situation internationale actuelle de la production agricole a eu comme effet une augmentation générale des prix, entraînant une réduction du pouvoir d'achat des pays non importateurs de produits alimentaires. Et cela en dépit des perspectives ouvertes par le Sommet mondial sur l'Alimentation, visant à garantir le concept de sécurité alimentaire et un rapport équilibré entre la disponibilité des ressources et l'accès au marché agricole et alimentaire.

De plus, les pays européens, de façon individuelle et communautaire, ne peuvent oublier que toute politique commerciale relative aux produits agricoles et alimentaires ne peut être résolue au sein de leurs frontières, mais doit nécessairement se tourner vers l'hémisphère sud. Cela ne peut être réalisé que si l'on continue à concevoir des formes de partenariat et de coopération guidées par le principe de la solidarité plutôt que par celui de la seule efficacité.

5. Dans ce sens, il peut être important d'appliquer dans le contexte européen les indications qui ressortent de la Conférence sur le caractère multifonc-tionnel de l'agriculture et de la terre (Maastricht, septembre 1999), sur la signification exacte de la multifonctionalité, qui ne peut être liée uniquement aux niveaux de productivité et à la commercialisation, comme il résulte également des indications contenues dans les nouvelles négociations pour le commerce de produits agricoles, mais qui doit nécessairement englober un aspect social, je dirais même humain, ainsi qu'écologique et économique. Harmoniser le secteur de l'agriculture et la réalité économique contemporaine, c'est-à-dire la globalisation, signifie donc non seulement protéger la stabilité institutionnelle, notamment face aux changements économiques et politiques plus globaux, que ce soit au niveau des pays pris individuellement ou de leur forme d'organisation supranationale, mais surtout garantir la dignité de ceux qui vivent de l'agriculture, tout en respectant sa fonc-tion de façon équitable.

Une multifonctionalité ainsi comprise - comme nous le voyons - ne devrait pas oublier de promouvoir les entreprises agricoles familiales, qui, par leur nature même, peuvent plus facilement fournir les garanties nécessaires pour une activité agricole qui respecte les diférents écosystèmes, pour une production visant à la protection effective du consommateur et pour une pleine reconnaissance de la femme en milieu rural et de sa capacité à prendre part aux prises de décisions, et pas seulement celles concernant la production. Ce sont là des thèmes d'un grand intérêt.

6. De plus, la multifonctionnalité est placée sous l'aspect des ressources génétiques et des biotechnologies, dont la nature est liée dans le même temps au secteur scientifique, productif, économique et commercial, ainsi qu'à l'éthique. Il s'agit d'un domaine qui touche directement de nombreux pays européens, et qui enrichit l'activité déjà complexe de la FAO, engagée à apporter un élan au secteur et à promouvoir la réglementation dans tout ce qui est du domaine de sa compétence. Il est à souhaiter qu'afin d'atteindre cet objectif, non seulement des normes internationales seront effectivement mises en place, mais également que des principes fondamentaux de justice seront respectés, tels que la disponibilité générale des ressources génétiques et de la juste distinction entre ce qui peut favoriser et ce qui peut détruire la vie de l'homme sur la terre. Ce n'est qu'ainsi que l'on pourra apporter un soutien significatif à l'activité entreprise par le système des Nations unies dans ce domaine, qui risquerait autrement de n'être réglementé que par les lois du profit et de l'égoïsme de personnes ou de groupes.

7. Ces considérations, comme vous pouvez le constater, font ressortir la nécessité d'une Organisation pour l'Alimentation et l'Agriculture qui soit à la fois efficace et surtout capable de répondre de façon adéquate aux demandes de chaque Etat-membre et aux défis qui émergent de la conjoncture actuelle du monde et de l'Europe. Cela signifie que les problèmes externes doivent être comparés aux problèmes internes à la FAO et doivent être affrontés et résolus dans un esprit engendrant une coopération et une solidarité concrète.

Ainsi, la majorité des pays d'Europe sont appelés à évaluer attentivement les questions concernant les ressources de la FAO qui connaissent un déclin évident, comme conséquence directe du manque ou du soutien financier partiel de la part des principaux pays-membres. Il s'agit d'une situation qui, pour de nombreuses personnes, semble être devenue à présent endémique dans la vie de l'Organisation, mais qui, peut-être pour cette raison, risque de passer inaperçue, devenant presque une habitude. Au contraire, les conséquences se font ressentir sur les programmes, entraînant parfois la réduction drastique même de ceux qui sont considérés comme des priorités, dans la mesure où ils sont liés à l'application du Sommet mondial sur l'Alimentation et demeurent le fruit d'un consensus volontaire et généreux au sein des Etats.

En se tournant vers l'avenir, - et l'histoire est "la mémoire de l'avenir" - ce n'est pas seulement l'avenir de la FAO, mais celui de toute l'humanité qui devrait être au centre de nos préoccupations. Dans ce sens, nous faisons donc écho à la préoccupation de Jean-Paul II pour la cause de l'homme. En effet, à travers la FAO, la Communauté internationale exprime le désir de co- opérer dans un secteur aussi délicat et fondamental que celui de l'agriculture et de l'alimentation.

Apprenons à pen-ser que nous sommes sur la même barque, que nous avons un destin commun!

Dans ce sens, il semble fondamental de penser que considérer l'activité agricole comme fondamentale dans l'économie d'un pays ne signifie pas accomplir un pas en arrière dans la croissance de la structure économique, qui, en particulier en Europe, mais pas seulement, est liée aux expériences de ce que l'on appelle la "nouvelle économie". Nous ouvrons plutôt une fenêtre qui nous laisse entrevoir l'activité agricole comme un choix nécessaire, une réponse à la demande de nourriture qui tend à augmenter en qualité et en quantité.

8. Une participation croissante de la société à travers l'activité volontaire et l'oeuvre des nombreuses Organisations non-gouvernementales, peut être importante dans une vision globale et humaine. La participation directe de celles-ci aux réalités de la faim, de la pauvreté et du sous-développement, devraient donc être considérée non seulement comme une possibilité de soutien logistique, mais également souvent comme une source d'inspiration pour des idées et des programmes.

Pour conclure, je voudrais rappeler la disponibilité de l'Eglise, dans ses différents secteurs et réalités, à coopérer à cette oeuvre d'aide et d'humanisation, qui est à la fois exigeante et incontournable. En effet, en garantissant à chaque personne la possibilité d'avoir accès à un niveau de sécurité alimentaire adéquat et de bonne qualité, chacun de nous participe au grand dessein de la création, chacun de nous a l'opportunité  de  placer  les  valeurs  avant les intérêts. L'évolution du monde et de l'histoire de l'humanité rend indispensable de nouvelles formes de solidarité, si nous voulons vivre dans la paix véritable, c'est-à-dire enracinée dans la justice. Notre communauté, la FAO, devrait donc être une communauté de valeurs avant d'être une communauté d'intérêts.
Muito Obrigado, Senhor President!

                           

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