SYNODE DES ÉVÊQUES
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DEUXIÈME ASSEMBLÉE SPÉCIALE POUR
L'EUROPE
JÉSUS-CHRIST VIVANT DANS SON ÉGLISE
SOURCE D'ESPÉRANCE POUR L'EUROPE
LINEAMENTA
CITÉ DU VATICAN
1998
© Secrétairerie Générale du Synode des Évêques
et Libreria Editrice Vaticana.
Ce texte peut être reproduit par les Conférences épiscopales
ou avec leur autorisation à condition que son contenu ne soit pas
modifié et que deux exemplaires de la publication soient envoyés
à la Secrétairerie Générale du Synode des Évêques,
00120 Cité du Vatican.
AVANT-PROPOS
On ne peut certes pas ne pas noter la circonstance significative
selon laquelle, aux n· 21 et 38 de sa Lettre Apostolique Tertio
millennio adveniente, en annonçant à l'avance en vue du
Jubilé de l'An 2000 la série de Synodes centrés
sur le thème de l'évangélisation, le Saint-Père
communique son intention de célébrer des Synodes
continentaux pour l'Amérique, l'Asie, l'Océanie sans
mentionner d'autres initiatives synodales. Mais ce fut au cours de l'Angelus
du 23 juin 1996 à Berlin, lors de son Voyage apostolique en
Allemagne, qu'il annonça la convocation d'une Deuxième
Assemblée Spéciale pour l'Europe du Synode des Évêques.
Une telle décision est digne d'une attention toute particulière,
de par ses caractéristiques chronologiques et géographiques,
mais surtout de par sa portée ecclésiale et pastorale.
En effet, dans la chronique ecclésiastique, il n'est pas
facile de trouver quelque chose de semblable, du moins dans l'époque
récente. Il est vrai que le Synode est une institution jeune de l'Église
et il ne conviendrait donc pas d'y rechercher des références
historiques remontant trop en arrière dans le temps. Toutefois, il
est certain que le fait de consacrer à un seul continent les
travaux de toute une Assemblée synodale, et ce deux fois dans un
bref intervalle de temps, assume un caractère tout à fait
exceptionnel.
Se référant largement à des événements
qui rappellent l'attention de façon pressante et extraordinaire,
cette remarque chronologique et géographique renvoie à une
urgence d'une autre nature: celle à la fois spirituelle et théologique,
si l'on considère les res novae dont Berlin était
l'indice emblématique. Elles ont impliqué la société
et l'Église et, dans l'Église, elles ont fortement sollicité
la capacité de discernement et la conscience des pasteurs et de la
communauté des croyants dans sa totalité.
C'est de cette urgence qu'est née la convocation de la Deuxième
Assemblée Spéciale pour l'Europe du Synode des Évêques.
À travers le présent document des Lineamenta,
les Églises locales d'Europe sont donc invitées à se
préparer de façon immédiate à célébrer
cette Assemblée. Il devient alors nécessaire de se référer
attentivement aux circonstances de la convocation, de considérer
les objectifs de cette Assemblée selon l'intention du Saint-Père,
de prendre conscience des courants de pensée et des
comportements concrets qui se manifestent dans les divers milieux afin de
pouvoir présenter au Synode les urgences et aspirations réelles
pour pouvoir élaborer une action pastorale orientée vers le
bien de l'Église en Europe.
En effet, le présent texte veut provoquer la réflexion
des Églises locales sur leur condition particulière dans le
vaste ensemble géographique et ecclésial du territoire européen
«de l'Atlantique à l'Oural». Pour cela, les idées
et esquisses présentées dans ces Lineamenta peuvent
donc être utilisés avec profit, pour reporter ensuite
l'attention sur les innombrables demandes propres aux communautés
restreintes ou aux grands centres, et présenter au Synode les
exigences spirituelles objectives de chaque partie de l'Église en
Europe.
Puisque, comme jamais auparavant, l'Europe expérimente sa
totalité, il est juste que tous ses évêques se réunissent
jusque par deux fois en Assemblée pour lui consacrer toute leur
sollicitude pastorale. Cela devra cependant être précédé
d'une vaste consultation des différentes instances dans les divers
diocèses et communautés, consultation qui, en fin de compte,
implique l'ensemble de l'Europe, au plan géographique et ecclésial.
En effet, le succès d'un Synode dépend de l'ampleur et de la
profondeur de la préparation des Églises particulières.
D'autant plus que, pour la Première Assemblée
synodale pour l'Europe, étant donné l'urgence toute spéciale
de la célébration de ce Synode et la condition particulière
des Églises du Centre et de l'Est à peine sorties des
tourments que tous connaissent bien, il avait été impossible
d'effectuer une consultation aisée et générale.
Voilà pourquoi les présents Lineamenta sont
offerts pour répondre à cette nécessité. Après
avoir illustré, de manière générale,
l'argument choisi par le Saint-Père, «Jésus-Christ
vivant dans son Église, source d'espérance pour l'Europe»,
ils proposent un Questionnaire qui a pour but de provoquer des réponses
appropriées aux questions plus urgentes des Églises
particulières. Ces réponses permettront de comprendre les
questions adressées au Synode à travers la participation
directe des diverses instances ecclésiales.
Pour réussir à atteindre la totalité numérique
et qualitative des réponses, il faudra depuis toutes les Églises
locales, de concert avec un examen attentif de leur propre cheminement,
jeter le regard également au-delà de leur horizon; et ce,
non dans le but d'enquêter mais dans un esprit de «communion
dans la progression» de toute l'Église qui est en Europe, avec
le sens catholique de «l'échange des dons» et de la
participation aux sollicitudes des frères et des surs,
portant les poids des uns et des autres (cf. Ga 6,2); et, plus concrètement,
en donnant également dans les réponses des suggestions sur
la situation de l'Europe en général, telle qu'elle est perçue
et suivie dans le propre milieu et l'Église locale.
L'efficacité des réponses sera proportionnelle à
la fidélité au Questionnaire, c'est-à-dire
qu'elles seront riches et originales si les questions seront comprises
comme spécifiquement adressées aux situations locales. Ce
qui n'empêche pas que les arguments particuliers à peine
effleurés dans les Lineamenta ou dans le Questionnaire
ou bien n'y figurant pas seront traités et exposés en
toute franchise et liberté.
Les organismes habituels ayants-droit (Églises orientales,
Conférences épiscopales ou Corps épiscopaux
semblables, Dicastères de la Curie romaine, Union des Supérieurs
généraux) devront envoyer leurs réponses à la
Secrétairerie Générale du Synode des Évêques
avant le 1er novembre 1998.
Il est souhaité que les diocèses et communautés
promeuvent des initiatives particulières pour diffuser largement
les Lineamenta, pour les méditer et les discuter,
afin d'élaborer une réponse communautaire complète.
Ce qui pourra être obtenu plus aisément si les structures de
dialogue prévues par le Concile Vatican II dans les Églises
particulières sont impliquées et sollicitées. Ce sera
le premier pas du cheminement synodal.
Si le document des Lineamenta est bien accueilli et discuté,
avec la participation et la prière de tous, ce sera une précieuse
occasion pour goûter, déjà à ce premier niveau
de l'expérience synodale, la façon dont le seigneur Jésus
est source d'espérance pour l'Europe et pour tous ses peuples.
Jan P. Card. Schotte, C.I.C.M.
Secrétaire général du Synode des
Évêques
INTRODUCTION
1. Avant de retourner à la droite du Père, le Seigneur Jésus
a promis aux onze Apôtres d'être toujours avec eux, pour les
soutenir dans leur mission (cf. Mt 28,18-20). Cependant, tout de
suite après sa Résurrection, et plus précisément
«le jour même» (cf. Lc 24,13), par une
intervention directe il anticipa cette promesse, qu'il aurait annoncé
avant son Ascension.
Le jour même de sa Résurrection, le Ressuscité se
manifesta immédiatement «à deux d'entre eux» (idem)
qui s'en retournaient chez eux en fin de journée, le visage triste
et le coeur éploré. Leurs paroles laissaient transpercer
cette tristesse qui avait éloigné d'eux tout espoir: «Nous
espérions» (Lc 24,21). Du passé, comblé
de confiance et d'attente, il ne restait plus qu'un triste souvenir.
Le Seigneur, qui «se manifesta sous d'autres traits à deux
d'entre eux» (Mc 16,12) se cacha momentanément à
leurs yeux qui étaient «empêchés de le reconnaître»
(Lc 24,16), se rendant cependant présent dans sa personne,
voilée, plus particulièrement par sa parole lorsqu'il «leur
interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait»
(Lc 24,27).
Cette compagnie physique, qui devint une présence exégétique,
révéla une parole qui, lentement, ranimait en eux la
confiance et l'ardeur du coeur (cf. Lc 24,32) jusqu'à
amener les deux disciples, suivant un processus pédagogique, à
reconnaître pleinement le Ressuscité (cf. Lc 24,31).
Emmaüs fut véritablement la première manifestation
d'une nouvelle évangélisation, de la part du Seigneur Jésus,
le Rabbi du commencement, maintenant ressuscité à sa
mission éternelle de Maître envoyé par le Père.
L'Église en Europe se trouve confrontée à l'événement
que constituent les deux disciples d'Emmaüs comme à un modèle
pour interpréter son expérience actuelle de continent, elle
qui, depuis vingt siècles, a entrepris un chemin illuminé
par la Parole répandue à travers ce continent qu'elle a pénétré
en profondeur. Tandis que s'approche la date fatidique du troisième
millénaire, tout en étant riche en signes de foi et de témoignage,
l'Europe ressent toute l'usure que l'histoire, avec ses diverses tensions,
a imprimée dans les fibres les plus profondes des peuples, et qui
est fréquemment source de déception. Elle n'est cependant
pas livrée à un désespoir sans recours. Les racines
chrétiennes existent toujours et la Parole du Seigneur en
particulier reste constamment présente, accompagnant sans cesse les
peuples dans leur progression, en réservant au kairos,
qu'Il est le seul à connaître, la grâce d'une nouvelle
révélation de Lui-même.
Cette nouvelle révélation, nouvelle évangélisation,
fera renaître l'espérance. Et la foi confirmée par
cette nouvelle rencontre réveillera le courage des origines pour
annoncer aux populations que «c'est bien vrai ! Le Seigneur est
ressuscité» (Lc 24,34).
2. Le mystère de la Parole et de la présence de Jésus-Christ
vivant dans son Église alimente en celle-ci la communion et il en
soutient la mission permanente.
Avant de retourner au ciel, à la droite du Père, et s'avançant
vers les onze Apôtres, Jésus leur dit: «Tout pouvoir m'a
été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, de
toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père
et du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce
que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours
jusqu'à la fin du monde» (Mt 28, 19-20).
Par ces mots, revêtu du pouvoir qui est le sien, le Maître
charge ses disciples, ainsi devenu des Apôtres, d'aller dans toutes
les nations, pour enseigner, baptiser, apprendre l'obéissance à
ses commandements, Lui qui confirme sa compagnie et sa présence indéfectibles
(cf. Mc 16,20).
C'est ainsi que naît la vocation de l'Église, qui trouve
son origine dans le mystère du Seigneur mort, ressuscité et
monté au ciel, vocation qui s'exerce dans le lien de la communion
et s'étend dans la mission du salut pour tous.
Envoyée dans toutes les nations, cette Église participe
aux événements de l'humanité et vit avec elle. À
partir du coeur de la famille humaine, l'Église désire
annoncer une fois encore le message éternel de Jésus-Christ,
qui renferme la source de la vie et de l'espérance.
L'union intime de l'Église et de la communauté des peuples
est nettement reconnue dans la Constitution pastorale du Concile Vatican
II sur l'Église, dans les termes suivants : «Les joies et les
espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des
pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les
espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il
n'est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur coeur.
Leur communauté, en effet, s'édifie avec des hommes,
rassemblés dans le Christ, conduits par l'Esprit Saint dans leur
marche vers le Royaume du Père, et porteurs d'un message de salut
qu'il leur faut proposer à tous. La communauté des chrétiens
se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre
humain et de son histoire».(1)
Cette condition de l'Église universelle se reflète
aujourd'hui avec une netteté particulière sur l'ensemble du
territoire européen, tel qu'il apparaît aux yeux des
observateurs étrangers mais surtout de ceux qui y vivent, qui y
souffrent, qui y sont heureux et qui espèrent, à la suite
des immenses bouleversements survenus récemment au plan historique,
civil, social, culturel et politique.
3. Ainsi, après ces événements mémorables,
d'autres transformations profondes ont eu lieu dans la famille des nations
européennes et ont touché les peuples. C'est dans ce
contexte qu'en tournant son regard vers le troisième millénaire
tout proche, le Saint-Père a voulu enrichir la «série
de Synodes»(2) d'une Deuxième Assemblée pour l'Europe.
Lors de l'Angelus du 23 juin 1996 à Berlin, pendant son
voyage apostolique en Allemagne, le Saint-Père a déclaré
: «De cette ville célèbre, qui a vécu de façon
particulière le destin de l'histoire européenne de ce siècle,
je voudrais annoncer à toute l'Église mon intention de
convoquer une Deuxième Assemblée Spéciale du
Synode des Évêques pour l'Europe. À l'instar
d'autres assemblées synodales semblables existant dans le monde,
elle devra s'occuper de la préparation du Grand Jubilé de
l'An 2000 (cf. Tertio millennio adveniente, 38). Après les
célèbres événements de 1989 et les nouvelles
situations qui se sont créées à la suite de la chute
du mur, qui avait été dressé précisément
dans cette ville, une réflexion des Conférences épiscopales
du continent est apparue nécessaire. L'Assemblée Spéciale
de 1991 accomplit cette tâche. Les nouveaux développements
qui ont eu lieu au cours des cinq années suivantes en Europe, ont
offert l'occasion d'une nouvelle rencontre avec les représentants
des évêques européens, dans le but d'analyser la
situation de l'Église en vue du Jubilé imminent. Il est nécessaire
de faire en sorte que les grandes forces spirituelles du continent
puissent se déployer de toutes parts et que soient créées
les conditions pour une ère de véritable renaissance au
niveau religieux, social et économique. Cela sera le fruit d'une
nouvelle annonce de l'évangélisation».(3)
Lorsque, le 22 avril 1990, à Velehrad, Jean-Paul II a annoncé
la convocation de la Première Assemblée Spéciale du
Synode des Évêques pour l'Europe, les mots qu'il a employés
révélaient son attention aux événements
extraordinaires survenus à l'époque dans de vastes zones de
l'Europe centrale et orientale, prouvant par là qu'il obéissait
à la vocation des pasteurs de veiller sur le temps qui s'écoule
et d'en scruter les signes.(4)
C'est cette même responsabilité pastorale qui est
aujourd'hui sollicitée dans la conscience des évêques
européens, de nouveaux événements ayant, en Europe, révélé
de nouvelles urgences et demandant de nouvelles interventions.
Les événements de 1989 qui, dans une considération
immédiate et enthousiaste, semblaient avoir résolu d'un coup
nombre de crises sociales, culturelles et spirituelles, n'ont été
en réalité que la porte ouverte à l'improviste sur un
terrain immense où les différents peuples retrouvèrent
d'un coup la possession d'anciennes prérogatives, réprimées
depuis longtemps, et où ils commencèrent à se déplacer
de façon autonome sur les chemins qui leur étaient propres.
De par sa nature, ce mouvement diffus de la liberté retrouvée
ne put être limité aux territoires d'origine; d'une façon
ou d'une autre, il se trouva à secouer tout le reste de l'Europe,
plaçant les autres nations aussi devant de nouvelles conditions
qui, depuis lors, ne purent rester cachées à l'intérieur
des limites forcées d'un régime oppressif.
L'Europe se retrouva comme géographiquement ouverte, exposée
de façon dramatique à une série très grave
d'exigences, à «de nouveaux dangers et de nouvelles menaces»,
en particulier les nationalismes.(5)
Ce sont là les nouveautés que le Saint-Père a
identifiées à la lumière de l'histoire et de l'Esprit
qui agit dans celle-ci de façon mystérieuse, lorsqu'il a décidé
de convoquer cette deuxième assemblée synodale pour
l'Europe, comme s'il s'agissait d'un moment à saisir avec soin,
afin que, à l'intérieur de ses dimensions géographiques
désormais libérées, le continent puisse aussi
consacrer l'ensemble de ses énergies à sa pleine
renaissance.
Ces nouveautés se manifestent également dans d'autres phénomènes
qui, désormais, touchent l'Europe tout entière: le matérialisme,
l'indifférence agnostique, la nouvelle mentalité des pays
sortis de l'oppression totalitaire, la complexité de la société
avec les phénomènes de la subjectivité religieuse et
de l'individualisme relativiste, le statut de la vérité dans
le pluralisme, la surestimation de la subjectivité et de la tolérance,
les tentations de la gnose dans la culture, en particulier à
travers les mouvements panthéistes naturalistes.
Il est toutefois nécessaire de prendre aussi en considération
d'autres éléments nouveaux dans l'expérience de
l'Europe; par exemple, le dialogue avec la culture de l'Europe fondée
sur le fait que la doctrine de la création, de la Rédemption
et de la communion avec Dieu est supérieure au relativisme ou au
panthéisme naturaliste; ou encore le catéchuménat des
adultes, la recherche de la spiritualité dans la politique et la
société, la nouvelle réalité de la famille, la
protection de la vie tout au long de son cours naturel. Ces éléments
ouvrent la voie à l'espérance qu'ils portent en eux-mêmes
et qu'ils laissent entrevoir pour le futur du continent.
4. Les Pères qui se réuniront en Synode auront, de façon
toujours plus urgente, le devoir de méditer sur l'annonce de l'Évangile,
en tant que réponse fidèle au mandat du Seigneur et offre de
service ecclésial aux peuples européens.
Une telle annonce devra être faite avec un esprit missionnaire
renouvelé dans un continent traversé nettement et en
profondeur par des signes qui exigent des réponses actives et obéissantes
aux paroles que l'Esprit Saint adresse à l'Église à
travers les expériences de chaque Église particulière
du continent européen, alors que nous nous approchons du troisième
millénaire après Jésus-Christ.(6)
Ce souci manifesté par le Saint-Père en préparation
de la Première Assemblée synodale pour l'Europe établit
un lien profond avec la Deuxième Assemblée, du fait qu'il
les projette toutes deux vers ce terme chronologique et prophétique
qu'est le seuil de cette espérance placée à l'entrée
du troisième millénaire, terme chronologique d'une mémoire
christologique qui, justement, se réfère à la
naissance historique du Verbe de Dieu fait homme, et devenu salut pour
tous les siècles et millénaires.
En outre, les deux Assemblées sont reliées par l'instance
d'une annonce à prolonger dans le temps et suivant les vicissitudes
historiques, de façon ferme, immuable et fidèle, dans un
sentiment instinctif de communion salvifique avec l'humanité.
Dans la célébration de cette Assemblée, une
signification toute spéciale est assumée par le geste
d'associer l'Europe à tous les autres continents dont les pasteurs,
pour se préparer à ce même événement du
Jubilé, se réunissent eux aussi en Synode. Ce qui est une réponse
au lien constitutif que le Saint-Père a instauré dans la «série
de Synodes»,(7) Synodes «jubilaires» en un certain sens,
insérés dans le chemin vers le début du troisième
millénaire.
5. Et dans cette corrélation synodale, apparaissant comme un cas
d'exercice spécial de la collégialité épiscopale
et de la charité pastorale - puisque l'Assemblée pour
l'Europe suivra celle de tous les autres continents - il sera alors
fructueux, au plan historique et ecclésial, de faire mémoire
du lien unissant l'Europe aux autres continents en vertu de l'Évangile
et de son annonce.
Tandis que, dans l'esprit de l'Avent, on avance vers le Grand Jubilé
de l'An 2000, le Saint-Père attend «le nouveau printemps de
vie chrétienne», à une condition: que les chrétiens
soient dociles à l'action de l'Esprit Saint, l'agent principal de
la nouvelle évangélisation.(8)
En contemplant l'action de l'Esprit Saint, Jean-Paul II exhorte les
croyants à redécouvrir la vertu théologale de l'espérance.
En effet, «la vertu fondamentale de l'espérance, d'une part,
pousse le chrétien à ne pas perdre de vue le but dernier qui
donne son sens et sa valeur à toute son existence et, d'autre part,
elle lui donne de fermes et profondes raisons de s'engager quotidiennement
dans la transformation de la réalité pour la rendre conforme
au projet de Dieu».(9)
Dans les actuelles circonstances historiques, civiles et religieuses, le
chemin de l'Église en Europe vers cet objectif puise dans la méditation
de l'Évangile son énergie la plus authentique, capable de dépasser
la fatigue, le doute, le découragement. À cet égard,
le message suggéré par l'épisode des deux disciples
d'Emmaüs est celui de consonances profondes qui invitent à
reconsidérer les rapports avec le Seigneur qui était, qui
est et qui vient, hier, aujourd'hui et toujours, Lui l'unique Sauveur de
tous les hommes.
Ce que l'on espère c'est, sur la route de l'écoute et de
l'accueil du Seigneur, retrouver la force et la lumière pour dépasser
les nombreuses ténèbres qui ont obscurci l'Europe de notre époque,
cette Europe qui a accueilli la première prédication
apostolique, qui l'a diffusée en son sein et qui l'a portée
aux autres peuples. La fatigue et l'habitude, l'égarement et la
stupidité ne justifient ni l'obstination ni la passivité. La
révélation du Seigneur aux deux disciples éplorés
et le témoignage successif de ceux-ci demandent, encouragent et
garantissent aussi l'espérance de tous ceux qui, ayant connu le
Seigneur depuis longtemps, ne peuvent pas avoir perdu ou effacé ses
traces pour toujours.
Ière PARTIE
L'EUROPE VERS LE TROISIÈME MILLÉNAIRE
Discernement des esprits
6. Les événements à l'origine des deux Assemblées
synodales pour l'Europe sont, comme on le sait, liés à la
chute du communisme, concrètement représentée par la
chute du mur qui divisait la ville de Berlin en deux. Ce furent des événements
sociaux et politiques qui indiquèrent cependant une révision
culturelle profonde et un pressant besoin de renouveau.
«Le mur qui divisait l'Europe s'effondra. Cinquante ans après
le début de la Deuxième Guerre Mondiale, ses effets cessèrent
de tourmenter la face de notre continent. Un demi-siècle de séparation
a pris fin, qui fut chèrement payé par des millions
d'habitants d'Europe Centrale et Orientale».(10)
De tels bouleversements ont pris de surprise le monde entier, mais aussi
les peuples directement intéressés eux-mêmes.
En face de ces événements, l'Église s'est interrogée,
et elle continue à le faire, à propos de leur signification
et surtout de leurs conséquences sur son ministère pastoral
de nouvelle annonce de l'Évangile, suivant le mandat permanent et
inéluctable de prêcher Jésus-Christ qui, à des époques
diverses et parmi des peuples différents, était, est et
sera, hier, aujourd'hui et toujours, l'unique Sauveur des peuples et des
hommes.
Le discernement de l'Église sur les nouvelles conditions de vie
dans les pays européens s'exerce en recherchant le sens des
diverses désillusions qui sont le fruit de l'incapacité des
structures politiques, sociales et économiques à satisfaire
les désirs de l'homme.
L'homme européen se trouve maintenant à découvrir
le visage du socialisme réel et apparaissent les conséquences
morales négatives du communisme dans toute leur gravité.
Dans ces régions, en même temps, on a vu progresser un
optimisme ingénu, favorisé par la reconquête des
libertés fondamentales de la personne, mais non soutenu par une
aptitude stable à l'exercice de la liberté elle-même.
La nécessité s'est alors imposée d'adopter des
attitudes d'adaptation à la réalité environnante qui,
objectivement, reste difficile; dans certains cas, la conséquence a
été l'émergence d'une certaine nostalgie du passé
et l'essai, ou le désir, d'y retourner.
En Occident, on assiste à la diffusion de maux propres à
un progrès humain souvent détaché des valeurs de la
personne et de l'esprit. Et ces tendances envahissent aussi aisément
les territoires orientaux où, de façon paradoxale, on arrive
à une condition très semblable à celle de la
philosophie matérialiste des régimes déchus, qui se
manifeste dans une anthropologie fermée à la vision
transcendante de l'existence humaine.
L'Esprit du Seigneur parle aussi à l'Église dans les événements
de l'histoire. La communauté des fidèles n'est pas étrangère
à ces vicissitudes et elle vit même au milieu d'elles comme
un signe levé à la vue des nations;(11) la présence
de discernement, qui est la sienne depuis deux mille ans, ne manquera pas
dans notre temps marqué par des bouleversements profonds, et désormais
proche du début du troisième millénaire.
Signes contradictoires et désillusions
7. On sait toutefois que l'Europe d'aujourd'hui est parvenue à
reconnaître, dans le domaine social et culturel, des valeurs élevées
qu'elle a fermement assimilées et qui expliquent et expriment son développement
considérable, bien que recelant également en elles des
menaces et des risques dans d'autres domaines.
La chute du totalitarisme et le rétablissement successif de la démocratie
ont aussi conduit à un avilissement des valeurs et des vérités
objectives. Dans le domaine des droits de l'homme, on est arrivé à
des mesures protégeant solidement l'individu, mais souvent au détriment
des plus pauvres et de ceux qui sont sans défense. La liberté
de choix est considérée comme un droit inaliénable de
la personne mais elle est aussi prise comme prétexte pour justifier
un code de comportement centré sur soi-même. Il est vrai que
la dignité attribuée à l'individu le soustrait à
la machination perverse qui, dans un passé immédiat, le réduisait
à une simple unité dans un grand mouvement collectiviste;
mais elle ne peut conduire à une solitude dépourvue de
signification et à l'affaiblissement du sens de solidarité.
La culture en-soi apparaît aujourd'hui en Europe comme une qualité
absolue et qui comprend toute personne, tout en manifestant une forte précarité,
qui consiste en une fragmentation manipulée contre la foi en Jésus-Christ.
On assiste à une tentative d'éliminer toute référence
à cette foi en tant qu'élément de base et origine de
la culture européenne elle-même et de son unité. Une
culture juridique est en train de naître, qui propose des modèles
de comportements dont sont absentes les valeurs de l'Évangile.
Les objectifs préférentiels de l'annonce contemporaine en
Europe sont la nouvelle évangélisation, les conditions
anthropologiques et historiques de l'homme et la personne de Jésus-Christ
dans sa relation globale avec l'Église.
Les bouleversements politiques ont conduit spontanément à
parler d'une nouvelle Europe comme d'une réaction à une
limite forcée de la communication libre entre les États mais
ce, dans la conscience d'une commune appartenance morale et sociale, et
non seulement géographique.
Il ne peut s'agir d'une nouveauté seulement quant à la
forme de gouvernement, d'organisation ou de communication sociales. Cette
réalité devra réserver une place à la grande
nouveauté de l'Évangile, Parole de Dieu qui renouvelle
toutes choses. La nouvelle évangélisation fait partie de l'Église
d'aujourd'hui dans le présent de l'Europe qui devra s'acheminer
vers une situation nouvelle, autre que celle d'aujourd'hui. L'Europe doit
être renouvelée par le témoignage et par l'Esprit du
Seigneur qui agit dans le mystère, dans la communion et dans la
mission de l'Église elle-même.
Examen de conscience
8. La nouvelle action de l'annonce évangélique est
directement liée à une nécessité pressante:
l'examen de conscience. «Mais après 1989 se sont manifestés
de nouveaux périls et de nouvelles menaces. Dans
les pays de l'ancien bloc de l'Est, après la chute du communisme,
est apparu le grand danger des nationalismes, comme le montrent
malheureusement les événements des Balkans et d'autres régions
voisines. Cela oblige les nations européennes à faire un sérieux
examen de conscience, en reconnaissant qu'il y a eu des fautes et
des erreurs historiques, dans les domaines économique et politique,
à l'égard des nations dont les droits ont été
systématiquement violés, aussi bien par les impérialismes
du siècle passé que par ceux de notre siècle».(12)
Dans les nouvelles circonstances, il devient nécessaire que l'Église
fasse un examen de conscience,(13) en particulier dans les domaines où
l'annonce de l'Évangile touche les nécessités aiguës
de l'homme moderne. La sensibilité contemporaine pousse à
vivre de façon toujours moins isolée, au point de rendre
manifeste que le manque d'unité entre les chrétiens,
particulièrement grave et contradictoire, décourage la
concorde et le mouvement vers la paix. L'indifférence religieuse et
le manque de clarté dans le témoignage des membres de l'Église
contribuent à la diffusion des mouvements pseudo-salvifiques. L'émergence
de nouvelles sectes et de nouveaux mouvements religieux, à l'Est
comme à l'Ouest, interpelle l'Église du fait que le phénomène
indique le désir d'un «sauveur» mais diminue en même
temps l'unité entre le Christ et son Église.
L'intolérance et l'emploi de la violence dans le service de la vérité,(14)
qui sont souvent l'expression d'un certain nationalisme qui exploite la
foi pour atteindre ses buts propres, devront être pris sérieusement
en considération par l'Église afin qu'ils ne jettent plus
jamais d'ombre sur son témoignage. Il sera bon de réfléchir
sur l'importance du respect de la liberté religieuse dans le monde
d'aujourd'hui.(15)
Une autre source de malaise est le manque d'une condamnation claire des
graves injustices qui se vérifient dans l'ordre social et économique,(16)
ainsi que la grave difficulté, dans la formation des consciences, à
adopter une catéchèse orientée vers la transmission
des valeurs de la foi, avec une référence à la vie
concrète de l'homme.
IIème PARTIE
JÉSUS-CHRIST VIVANT DANS SON ÉGLISE
LE MYSTÈRE
Présence du Seigneur
9. En partageant intimement les intentions préparatoires du Grand
Jubilé de l'An 2000, dans l'accueil de l'invitation lancée
par le Saint-Père à vivre le temps de l'attente comme un «nouvel
Avent», pour cette Deuxième Assemblée pour l'Europe
aussi il devient urgent de susciter une sensibilité particulière
à l'égard de tout ce que l'Esprit dit à l'Église
et aux Églises,(17) en se référant plus spécialement
à la personne divine du Fils de Dieu fait homme il y a 2000 ans, Jésus-Christ,
vivant aujourd'hui et toujours, et éternellement présent
dans son Église.
La Constitution du Concile Vatican II sur la Sainte Liturgie, Sacrosanctum
Concilium, expose dans son n· 7 les différentes manières
du Seigneur d'être présent, façons qui continuent
d'assumer une profonde signification pour la célébration de
l'Assemblée synodale pour l'Europe. «Le Christ est toujours là
auprès de son Église, surtout dans les actions liturgiques.
Il est là présent dans le sacrifice de la Messe et dans la
personne du ministre [...] et, au plus haut point, sous les espèces
eucharistiques [...] Il est là présent dans sa Parole car
c'est lui qui parle tandis qu'on lit dans l'Église les Saintes Écritures.
Enfin, il est là présent lorsque l'Église prie et
chante les psaumes, lui qui a promis : 'Là où deux ou trois
sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d'eux' (Mt
18,20)».
Une autre présence spéciale du Seigneur est reconnaissable
chez certaines personnes qui lui sont particulièrement proches. «C'est
en effet dans la vie de ceux qui, tout en partageant notre condition
humaine, reflètent pourtant davantage les traits du Christ (cf.
2 Co 3,18), que Dieu se fait présent, qu'il manifeste avec éclat
son visage. En eux, c'est lui-même qui nous parle et nous montre le
signe de son Royaume».(18)
Présence dans l'histoire
10. «Mû par la foi, se sachant conduit par l'Esprit du
Seigneur qui remplit l'univers, le Peuple de Dieu s'efforce de discerner
dans les événements, les exigences et les requêtes de
notre temps, auxquels il participe avec les autres hommes, quels sont les
signes véritables de la présence ou du dessein de Dieu. La
foi, en effet, éclaire toutes choses d'une lumière nouvelle
et nous fait connaître la volonté divine sur la vocation intégrale
de l'homme, orientant ainsi l'esprit vers des solutions pleinement
humaines».(19)
L'Église tout entière proclame que le Seigneur s'est
manifesté de façon efficace dans la récente histoire
de l'Europe; en elle, il a pu agir par sa présence insaisissable et
décisive et il demeure au coeur même des structures de la
pensée et de l'action des hommes. Et ce sont les signes de cette présence
qui se révèlent encore aujourd'hui dans le continent européen.
À propos de ce mystère de relation avec l'humanité,
on peut dire qu'il est possible de discerner la présence de Dieu
dans l'histoire non seulement dans le passé, mais aussi dans le présent;
mon peuple est parvenu à mes oreilles (cf. Es 3,9); «à
maintes reprises et sous maintes formes, [Dieu a] parlé jadis aux Pères
par les prophètes [...]» (He 1,1).
Le point culminant de la communication de Dieu est la personne de Jésus-Christ,
le Seigneur de toutes choses, le Seigneur de l'Histoire, le seul à
donner un sens et une signification cosmique au monde et à
l'existence humaine. Le Christ est le seul à participer non
seulement aux souffrances de l'homme mais aussi à pouvoir les
transcender et les transformer car lui seul est véritablement divin
et véritablement humain. En lui, le Christ assume les problèmes
soulevés par la fragilité de la nature humaine et de l'expérience
de la mort, dont les gens d'Europe ont peur de parler.(20)
Dans ce mystère du Seigneur, l'Église vit comme dans son
milieu propre et originel et, à mesure que passent les siècles
et les millénaires, elle y trouve la source du renouveau et du témoignage.
Le mystère de la présence du Maître dans son Église
se manifeste de façon éloquente dans l'existence des
disciples. Dans la vie des saints, les paroles et les actes vont de pair
et c'est en elle que se révèle la nature eschatologique du
mystère de Jésus-Christ.
LA COMMUNION
Communion avec Dieu avec les hommes
11. De la présence efficace de Dieu dans l'histoire, l'Église
bénéficie non seulement des «grandes oeuvres de Dieu»
(cf. Ac 2,11), mais aussi du don inestimable de la communion avec
Dieu lui-même et avec l'humanité. Le don du Christ est remis
par l'Église et dans l'Église, elle est toujours l'oeuvre du
Christ, c'est Lui qui la soutient dans sa sainteté. Il est la
pierre d'angle de l'Église qui constitue le sacrement de l'unité
de Dieu avec les hommes et de tous les hommes entre eux.(21)
Tout cela vient non de la puissance, non de la volonté, mais de
l'Esprit Saint. L'Église est en même temps instituée
par le Christ et constituée par l'Esprit Saint. L'oeuvre de
l'Esprit fait de notre faiblesse une source de salut. L'invitation du
Christ consiste en l'amitié avec Dieu: dans la communion de la vie
du Père, du Fils et de l'Esprit Saint. La Trinité est la
source de la vie de tout l'homme et pour tous les hommes.
Communion et espérance
12. La Première Assemblée pour l'Europe s'est conclue par
une Declaratio renfermant des principes et des indications pour
construire la nouvelle Europe, énoncés qui répondent
aux demandes de communion, d'unité et d'espérance(22) et
permettent un examen de conscience approfondi vis-à-vis du prochain
Jubilé, en réfléchissant également sur
l'application de ces principes au cours des six années écoulées
depuis cette Première Assemblée.
Si l'on observe le cours des événements depuis cette Première
Assemblée, l'aspiration à l'unité et à la
communion apparaît avec d'autant plus d'évidence. On y
recourait à la nécessité de l'échange entre
les deux poumons de l'Église en Europe comme à un acte qui,
dans les décennies précédentes, avait connu de
cruelles restrictions. Alors, après la chute des blocs, les
rapports se rétablirent mais on vit aussi en même temps, à
l'ouest comme à l'est, se diffuser des phénomènes délétères
fomentant la crise sociale, politique, économique et religieuse. À
ce sujet, il suffit de penser à la prolifération des sectes
et des mouvements au service du fondamentalisme ou de la pulsion irrépressible
vers la réaction ou l'évasion par rapport aux conditions
historiques précédentes.
LA MISSION
Devoir de diffusion
13. De par son union intime avec toute l'humanité en tant que créature
élue de Dieu, le devoir revient à l'Église de
diffuser la bonté de Dieu manifestée tout au long de
l'histoire et, en particulier, révélée dans la
Personne de son Fils, dans ses oeuvres et dans ses paroles. La mission
pour le monde représente exactement l'exercice de cette impulsion
propre à l'existence même de l'Église. La plénitude
de la vie est toujours un don; le salut est l'oeuvre de Dieu dans le
Christ, et jamais l'oeuvre seulement des mains de l'homme. La promesse du
salut dans sa plénitude est eschatologique et progresse dans un
monde marqué par la réalité du péché.
Le premier devoir de l'Église est de vivre pleinement le mystère
du Christ en tant que communion d'amour et de l'annoncer à tous les
hommes. Aussi, en annonçant le message du salut à travers la
mission, l'Église a pour objectif d'inviter les hommes à
participer au mystère de Dieu, en ouvrant les portes de l'existence
humaine à une vision transcendante.
Dans ce moment particulier pour l'Europe, la mission de l'Église
assume le caractère d'une nouvelle évangélisation,
mandat originel reçu du Seigneur Ressuscité et devoir
historique en vue des Synodes «de l'Avent» vers le Jubilé
de l'An 2000.(23)
«Au seuil du troisième millénaire, [...] nous devons
reprendre [l']oeuvre d'évangélisation avec vigueur. Aidons
ceux qui l'ont oublié, à redécouvrir le Christ et son
enseignement. Cela aura lieu lorsque des témoins fidèles de
l'Évangile recommenceront à parcourir notre continent;
lorsque les oeuvres d'architecture, de littérature et d'art
montreront de façon captivante à l'homme d'aujourd'hui,
celui qui est 'le même hier, aujourd'hui et à jamais';
lorsque les hommes verront dans la liturgie célébrée
par l'Église à quel point il est beau de rendre gloire à
Dieu; quand ils apercevront dans notre vie un témoignage de miséricorde
chrétienne, d'amour héroïque et de sainteté».(24)
«Avec son passé missionnaire grandiose, l'Europe s'interroge
dans les différents points de sa 'géographie ecclésiale'
actuelle et elle se demande si elle n'est pas en train de devenir un
continent missionnaire. Il existe donc pour l'Europe le problème défini
par Evangelii nuntiandi comme 'autoévangélisation'.
L'Église doit en permanence s'évangéliser elle-même.
L'Europe catholique et chrétienne a besoin de cette évangélisation».(25)
«Mais s'il est vrai que les difficultés et les obstacles à
l'évangélisation en Europe trouvent un appui dans l'Église
et dans le christianisme mêmes, c'est là qu'il faudra
rechercher les remèdes et les solutions, c'est-à-dire dans
la vérité et dans la grâce du Christ, Rédempteur
de l'homme, Centre du cosmos et de l'histoire.
L'Église elle-même devra alors s'autoévangéliser
pour répondre aux défis de l'homme d'aujourd'hui.(26)
cuménisme et mission
14. «Le caractère incisif de la prédication évangélique
dépend dans une mesure importante de l'harmonie concorde des
accents avec laquelle elle est proposée au monde. Il existe un lien
intrinsèque entre l'cuménisme et la mission. Dans cet
appel à l'unité des chrétiens pour une action
missionnaire efficace, ma pensée va en particulier vers les peuples
du continent européen. De par son passé et son présent,
l'Europe est appelée à 'sentir toujours mieux l'exigence de
l'unité religieuse chrétienne et de la communion fraternelle
de tous ses peuples' (Slavorum apostoli 30)».(27)
Il est certain que, dans cette époque postconciliaire, les
communautés catholiques, dans leur engagement cuménique,
révèlent une caractéristique particulière de
vitalité et de maturité dans la foi. Dans ce domaine,
l'histoire a été difficile et complexe et, dans le passé,
elle n'a pas conduit les chrétiens à vivre en profondeur la
communion créée par le don du baptême. Il est
difficile d'imaginer comment on peut, aujourd'hui, témoigner du
baptême de façon authentique, tout en négligeant les
liens qu'il établit entre tous ceux qui l'ont reçu.(28)
«Nous avons eu une occasion privilégiée et
providentielle de découvrir que, 'dans les différentes
cultures des nations, que ce soit en Orient ou en Occident, dans la
musique, dans la littérature, dans les arts figuratifs et dans
l'architecture, comme aussi dans la façon de penser, circule comme
une lymphe puisée à une source unique' (Lettre Apostolique
Euntes in mundum V, 12)».(29)
IIIème PARTIE
JÉSUS-CHRIST SOURCE D'ESPÉRANCE
LEITOURGIA
Don de Dieu et spiritualité humaine
15. La liturgie (leitourgia) est la réponse de l'homme à
Dieu qui se communique et cherche à dialoguer avec tous les hommes.
La communication de Dieu par lui-même consiste en la révélation
de soi, dans un appel au colloque à travers lequel il offre le don
de la vérité.
En face de certaines tendances contemporaines à placer la
personne humaine au centre de l'action liturgique, une raison d'espérance
réside dans le fait de la proclamer «l'opus Dei»
par excellence, un acte libre et prévenant de Dieu ; en elle, Jésus-Christ
est et demeure le premier et le dernier, l'alfa et l'oméga,
le principe et la fin (cf. Ap 1,8 ; 21,6 ; 22,13), le seul médiateur
(cf. 1Tm 2,5) de la grâce et de tous les dons parfaits qui
descendent du ciel (cf. Jc 1,17), appelant toutes les créatures
résidant sous les cieux à recevoir le salut.
Ce dialogue du salut, qui agit dans la liturgie, devient pour l'Église
un comportement, une attitude de communion, une façon d'agir
qualifiant l'action et la présence de l'Église dans ses différents
devoirs: communion à l'intérieur de sa vie même entre
les chrétiens, dans la diakonia de la vérité;
dialogue avec les autres religions sur la double base de l'exigence
commune de la vérité et de la fidélité à
la vérité reçue; dialogue avec la société,
souvent sur la base de la dignité de la personne humaine.
En vue du Grand Jubilé de l'An 2000, il est opportun plus que
jamais de rappeler ce caractère de la liturgie, afin de garder au
coeur de toute célébration la personne de Jésus-Christ,
né, mort et ressuscité, pour éviter toute dégénérescence
qui ôterait à l'événement son âme
authentique et sa fin ultime.
Exigence de spiritualité
16 Il est facile, aujourd'hui, de remarquer à l'est et à
l'ouest une aspiration diffuse aux biens de l'esprit, une recherche de réponse
aux demandes profondes de l'existence humaine, un désir inquiet et
insistant à l'égard des destins définitifs de
l'humanité.(30)
S'il est vrai que dans ces circonstances l'homme européen peut
s'adresser, et s'adresse en fait, à des méthodes et des
instruments qui ne sont pas toujours adéquats, il reste certain,
objectivement parlant, que dans la culture millénaire du continent,
il existe une vérité capable de satisfaire les aspirations
humaines de toujours.
L'Église dispose de la seule mesure valable pour interpréter
les moments décisifs de la vie humaine et affronter l'évangélisation
de façon globale. «Et cette mesure est le Christ, le Verbe de
Dieu incarné: dans le Christ né, mort et ressuscité,
l'Église peut lire le sens véritable, le sens plénier
de la naissance et de la mort de tout être humain.
Pascal remarquait déjà: 'Non seulement nous connaissons
Dieu à travers Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons
nous-mêmes que par Jésus-Christ, et ce n'est que par lui que
nous connaissons la vie et la mort. En dehors de Jésus-Christ, nous
ne savons pas ce que sont la vie et la mort, Dieu, nous-mêmes' (Pensées,
548). C'est une intuition que le Concile Vatican II a exprimée dans
des paroles à juste titre fameuses: 'En réalité, le
mystère de l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère
du Verbe incarné [...] Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation
même du mystère du Père et de son amour, manifeste
pleinement l'homme à lui-même et lui découvre la
sublimité de sa vocation' (Gaudium et spes, 22). Enseignée
par le Christ, l'Église a le devoir de porter l'homme d'aujourd'hui
à redécouvrir la pleine vérité sur lui-même
[...]».(31)
Dans les sociétés démocratiques d'aujourd'hui, qui
se sont affirmées en Europe depuis divers siècles déjà,
il existe une certaine intolérance au poids que le temps et les
vieilles institutions ont déposé sur le «vieux
continent». L'Europe vieillit, que ce soit au niveau de l'histoire,
de la démographie ou des générations. Et cet
affaiblissement risque de miner sa capacité de véritable
renaissance si l'on ne recourt pas aux origines spirituelles de
l'histoire, de la culture et du fait même d'être européen.
On peut, en toute vérité, parler d'une âme chrétienne
de l'Europe. Paul VI «avait invité à réveiller
l'âme chrétienne de l'Europe dans laquelle son unité
est enracinée; à purifier les valeurs évangéliques
et à les reconduire à leurs origines, ces valeurs qui sont
encore présentes, mais désarticulées, orientées
vers des objectifs purement terrestres; à réveiller et à
fortifier les consciences à la lumière de la foi prêchée
à temps et à contretemps; à canaliser leurs feux
au-dessus de toutes les barrières».(32)
«L'histoire de la formation des nations européennes se
poursuit parallèlement à celle de leur évangélisation;
au point que les frontières européennes coïncident avec
celles de la pénétration de l'Évangile. Après
vingt siècles d'histoire, malgré les conflits sanglants qui
ont opposé entre eux les peuples d'Europe et malgré les
crises spirituelles qui ont marqué la vie du continent, au point de
placer la conscience de notre temps devant de graves questions quant à
son avenir, il faut encore affirmer que l'identité européenne
ne peut être comprise sans le christianisme et que c'est en lui,
justement, que se retrouvent les racines communes qui ont permis le mûrissement
de la civilisation du vieux continent, de sa culture, de son dynamisme, de
ses capacités d'entreprise, d'expansion constructive dans les
autres continents également; en un mot, tout ce qui constitue sa
gloire. Et aujourd'hui encore, l'âme de l'Europe reste un tout car,
outre les origines communes, elle vit selon des valeurs chrétiennes
et humaines communes».(33)
Réfléchissant sur les événements de 1989,
Jean-Paul II est arrivé à des constatations heureuses et des
prémonitions prophétiques: «[...] le Saint-Siège
a accueilli avec satisfaction les grandes transformations qui, en
particulier en Europe, ont marqué récemment la vie de
plusieurs peuples. La soif irrépressible de liberté qui s'y
est manifestée a accéléré les évolutions,
fait s'écrouler les murs et s'ouvrir les portes: tout cela a pris
l'allure d'un véritable bouleversement. [...] Sous nos yeux semble
renaître une 'Europe de l'esprit', dans le droit fil des valeurs et
des symboles qui l'ont façonnée, de cette 'tradition chrétienne
qui unit tous ses peuples'(Allocution au Congrès pour le Vème
Centenaire de la naissance de Martin Luther, 24 mars 1984). Tout en
constatant cette heureuse évolution qui a porté tant de
peuples à retrouver leur identité et leur égale
dignité, on ne saurait oublier que rien n'est jamais définitivement
acquis [...] Des rivalités séculaires peuvent toujours
resurgir, des conflits entre minorités ethniques s'enflammer à
nouveau, des nationalismes s'exacerber».(34)
MARTYRIA
Existence humaine qui annonce
17. Le témoignage (martyria) consiste à annoncer,
par les oeuvres et par la parole, le message du Christ qui nous a libérés
dans tous les aspects de notre vie. Il indique le sens véritable de
la liberté dans l'existence humaine.
La liberté a été appliquée erronément
aussi bien par le nazisme que par le stalinisme: «le travail rend
libre» (Auschwitz) et «Je ne connais pas d'autres pays où
les hommes puissent respirer si librement» (cf. Hymne national
soviétique).
Et cet abus a engendré des maux inouïs et inhumains: haine,
persécution, exil, génocide, prison, peine de mort, alors
que pendant cette même saison de douleur, parmi les chrétiens
se manifestait la grâce du martyre ou, de toute façon, du témoignage
de la capacité rédemptrice de la souffrance. C'est d'elle
qu'on attend aujourd'hui le fruit spirituel de la réconciliation en
tant que don de Dieu et raison d'espérance pour le futur.
Liberté et vérité
18. La liberté qui ne reconnaît pas les limites relatives
aux exigences de la vérité et à la vérité
de la personne dans la communauté devient très vite une
licence. La liberté sans devoirs ni responsabilités est
illusoire.
La liberté ne peut s'exercer que dans le contexte de la vérité
telle qu'elle est révélée dans le Christ.(35)
«La parole 'liberté' provoque déjà un
battement plus fort du coeur. La raison en est certainement qu'au cours
des décennies passées, il fallait la payer d'un prix très
élevé. Les blessures que cette époque a laissées
dans les âmes humaines sont profondes. Il faudra encore beaucoup de
temps avant qu'elles ne puissent se refermer».(36) Par ces mots, le
Saint-Père invitait à méditer sur la liberté
de l'Europe «douloureusement éprouvée pendant de
longues années, ayant été privée de celle-ci
par le totalitarisme nazi et communiste»;(37) en même temps, il
exprimait les liens essentiels de la liberté: «Oui, la véritable
liberté exige l'ordre. Mais de quel ordre s'agit-il ? Il s'agit
tout d'abord de l'ordre moral, de l'ordre dans le domaine des valeurs,
de l'ordre de la vérité et du bien. Lorsqu'il existe un
vide dans le domaine des valeurs, lorsque dans la sphère morale règnent
le chaos et la confusion - la liberté meurt, l'homme devient
esclave - esclave des instincts, des passions et des pseudo-valeurs».(38)
S'interrogeant ensuite sur la voie d'accès à la liberté,
Jean-Paul II ajoutait: «L'homme peut-il construire l'ordre de la
liberté tout seul, sans le Christ, voire même contre le
Christ ? C'est une question terriblement dramatique, mais tout à
fait actuelle dans un contexte social envahi par des conceptions de la démocratie
inspirées de l'idéologie libérale ! On tente en effet
de persuader l'homme et les sociétés entières que
Dieu est un obstacle sur la voie vers la pleine liberté, que l'Église
est l'ennemie de la liberté, qu'elle ne comprend pas la liberté,
qu'elle a peur d'elle. Il y a une incroyable confusion de notions! L'Église
n'a de cesse d'être l'annonciatrice de l'Évangile de la
liberté dans le monde ! Telle est sa mission. 'C'est pour que
nous restions libres que le Christ nous a libérés' (Ga
5,1). Voilà pourquoi un chrétien n'a pas peur de la liberté,
il ne fuit pas devant elle ! Il l'assume de façon créative
et responsable, comme un devoir de sa vie. En effet, la liberté
n'est pas seulement un don de Dieu; elle nous est également donnée
comme un devoir ! Elle est notre vocation: 'vous en effet, mes frères,
vous avez été appelés à la liberté' (Ga
5,13), rappelle l'Apôtre».(39)
DIAKONIA
Service
19. Le service (diakonia) rendu à la personne qui souffre
devient source d'espérance du fait qu'il est une manifestation
concrète de la dignité de la personne humaine.
On peut certainement noter un progrès dans la reconnaissance de
la dignité humaine et des droits humains, dans la sphère des
nations européennes. On constate une plus grande sensibilité
que dans le passé à l'égard du thème des
droits humains. La reconnaissance de la dignité de la personne a
progressé, pour ce qui est des interventions pratiques et
caritatives.
Une plus grande attention est réservée aux abus croissants
qui se répercutent sur les personnes: la pauvreté au milieu
de l'abondance, la toxicomanie, la pornographie, le tourisme sexuel, la pédophilie,
l'avortement, l'euthanasie. En pratique, nombre de ces aspects sont défendus
comme étant un exercice de la liberté et une force du marché.
Toutefois, sur le versant opposé, on assiste à une
augmentation de l'insensibilité à la souffrance du prochain,
en raison aussi de la divulgation excessive que les moyens de
communications exercent dans ce domaine.
Ainsi se révèle une incohérence profonde au sein de
la culture et de la vie en Europe. Il s'agit de dichotomies dramatiques
entre des éléments du progrès et leur application
concrète; il est nécessaire d'y porter remède en
recourant à la source véritable du salut et de l'espérance.
L'Évangile enseigne l'attitude du service et du don de soi, qui
constitue la façon d'être, propre à l'Évangile,
et la caractéristique centrale de son annonce. La capacité
d'aimer selon l'Évangile s'exerce avant tout en donnant à la
vie une valeur élevée, plus particulièrement en référence
aux personnes vulnérables et aux pauvres, en développant la
charité évangélique dans les différentes
expressions de la solidarité. Dans ce sens, on peut justement
proclamer le service comme le chemin de l'espérance, vers un monde
pacifié dans la reconnaissance de l'honneur dû à la
dignité de chaque personne humaine.
Il faut, dans ce cadre, mettre en évidence ce qui constitue
l'apport spécifique de l'Église en Europe dans le moment
historique actuel.
L'Église doit exercer une «diaconie» envers les peuples
européens qui, après les déceptions sociales et
politiques, avec l'expansion des phénomènes du libéralisme
et de l'économisme, avec la perte de l'espérance et du sens
de la tradition, ont besoin de l'annonce de l'Évangile du salut à
la fin du deuxième millénaire. La spécificité
de l'Église en Europe est de se présenter en tant que
communion pour évangéliser un continent de nature chrétienne,
même si le message chrétien ne l'atteint pas toujours partout
de façon dynamique et efficace.
Un autre caractère spécifique de l'Europe est que le
changement lui-même est devenu spécifique, mais reste vide de
contenus et de valeurs. Ce que Jésus peut donner à l'Europe
d'aujourd'hui, c'est l'espérance et la communion.
Un devoir propre à l'Europe est de rechercher le sens spirituel
de son processus social et politique, ainsi qu'en témoignent aussi
certains dirigeants politiques européens, alors qu'il reste encore
des signes de haine et de violence.
Dans cette tentative, l'Église apporte sa contribution en
indiquant le chemin, celui de la communion, en tant que réponse à
l'exigence d'unité et à l'affirmation de la haine. Il faut, à
ce sujet, rappeler que le communisme a toujours eu pour but de détruire
l'Église en tant que communion. Aussi, pour renouveler l'Église
qui a survécu au communisme, il faut la renforcer en tant que
communion.
Espérance
20. «Je suis au milieu de vous comme celui qui sert» (Lc
22,27). Par ces mots, le Maître indique à ses disciples sa
conduite de vie et exige en même temps que ceux-ci l'imitent (cf.
Lc 22,24 et suiv.). Et, en se référant à ce
précepte, il se référait aux chefs des nations, qui
pratiquaient d'autres méthodes dans l'exercice de leurs fonctions:
méthodes du pouvoir et du prestige.
«Celui qui sert» offre un bénéfice, ayant
conscience d'exercer ainsi sa mission, sans pour cela prétendre que
son existence et son identité mêmes soient transformées;
il est serviteur pour servir (cf. Lc 17,10).
Dans les événements historiques qu'ils traversent, les
disciples du Seigneur ne peuvent pas ne pas assumer cette vocation et, en
assurant leur engagement à la communauté humaine et
religieuse, ils réalisent le mandat de servir que leur a transmis
leur Maître, en imitant avant tout son exemple.
Se faire serviteur au milieu des nations, gouvernées par leurs
chefs qui se font appeler bienfaiteurs (cf. Lc 22,25) signifie
leur indiquer comment accéder à ces biens qu'elles ne
peuvent, certes pas, attendre de leurs gouvernants: les richesses de la
foi, les dons de la charité, le service de l'espérance.
En ce moment particulier de la vie du continent européen, ce
message exerce un rappel immédiat, car «celui qui sert»,
c'est le Seigneur Jésus, ressuscité, vivant dans son Église
et dans ses disciples qui prolongent son oeuvre. En effet, «l'Église,
quant à elle, croit que le Christ, mort et ressuscité pour
tous, offre à l'homme, par son Esprit, lumière et forces
pour lui permettre de répondre à sa très haute
vocation. Elle croit qu'il n'est pas sous le ciel d'autre nom donné
aux hommes par lequel ils doivent être sauvés. Elle croit
aussi que la clé, le centre et la fin de toute histoire humaine se
trouvent en son Seigneur et Maître. Elle affirme en outre que, sous
tous les changements, bien des choses demeurent qui ont leur fondement
ultime dans le Christ, le même hier, aujourd'hui et à jamais».(40)
L'Église est le signe de cette espérance, c'est-à-dire
qu'elle annonce la vérité de l'espérance placée
dans la bonté de Dieu et dans son amour pour les hommes (cf. Tt
3,4) et encourage les nations européennes à conserver la
conscience de leur identité et, les yeux tournés vers
l'avenir, à cultiver un optimisme historique, celui de l'espérance,
après avoir considéré les «grandes choses»
(cf. Ac 2,11) que Dieu a opérées dans son passé.
CONCLUSION
Espérance théologale
21. Lorsqu'elle parle d'espérance, l'Église n'entend
certes pas nier la vérité et la force de l'espérance
et des espérances qui expriment les désirs - souvent
profonds, parfois réprimés ou incertains aussi - de
l'humanité entière. Ce sont elles qui font bouger l'histoire
de la famille humaine et en soutiennent les oeuvres géniales, bénéfiques,
illustres par leur valeur morale, civile, sociale et culturelle.
Cependant, le danger existe de confondre l'espérance au sens chrétien,
avec l'espérance humaine. L'espérance chrétienne est
transcen- dante et primaire dans la confession de l'Église: c'est
une vertu théologale.
C'est dans cette perspective que le Christ doit être compris comme
signe d'espérance pour les hommes. La mission de l'Église
est de rendre un service à la société, à
travers l'annonce de ce message d'espérance. Le Christ est source
d'espérance dans le présent de l'histoire (kairos),
en particulier pour ce qui est de la liturgie, du témoignage et du
service.
«Surrexit Christus spes mea» chante l'Église
dans la séquence liturgique du jour de Pâques. La Résurrection
du Seigneur est la plénitude de la foi car, si le Christ n'est pas
ressuscité, alors notre foi est vaine (cf. 1 Co 15,14-17);
en même temps, il est le fondement de l'espérance (cf. 1
P 1,21 ; 1 Co 3,11 ; Rm 5,4-5), car, de même
qu'il est ressuscité, prémices de tous ceux qui sont mort,
ainsi nous ressusciterons aussi (cf. 1 Co 15,20 et suiv. ; 1
Th 4,16 suiv.).
Nous ressusciterons à la lumière du dernier jour et nous
ressuscitons continuellement dans l'histoire terrestre fortement poussée
vers l'objectif de nos oeuvres (cf. 1 P 1,9). Comme pour les
disciples d'Emmaüs, l'histoire de l'Europe s'achemine vers sa
rencontre avec le Seigneur, et ce dans les événements
terrestres eux-mêmes, ainsi qu'en témoignent ceux survenus récemment
et ainsi que le réclame le futur du continent, né sur la
racine de la foi (Rm 11,16) et dans une ligne de continuité
avec ses origines, plongé dans l'exigence de se donner - au-delà
des obstacles et des chutes - la certitude de savoir se retrouver soi-même
et, avec le Seigneur ressuscité, de trouver des solution de paix et
non pas de malheur pour ses fils (cf. Jr 29,11).
Celui qui est ressuscité et a promis, celui-là est fidèle
(cf. He 10,23) et, par lui, nous devenons, selon l'espérance,
les héritiers de la vie éternelle (cf. Tt 3,6-7). Sa
promesse est la raison de l'espérance, et non la confiance dans les
capacités propres, qui sont tout autres que la confiance en Dieu
(cf. Jr 17,5). Le Catéchisme de l'Église
catholique rappelle que «l'homme ne peut répondre
pleinement à l'amour divin par ses propres forces»(41) et
l'Europe sait bien que, parfois, ses «propres forces» l'ont
trahie. Par contre, dans la fidélité du Seigneur et dans sa
résurrection, elle trouve la source et le soutien de son espérance.
Spes nostra, salve
22. En outre, dans l'attente du Grand Jubilé de l'An 2000, le
Synode pour l'Europe occupe une place singulière en raison d'une
circonstance particulière: la présence spéciale de la
Mère de Dieu dans l'histoire de l'Europe. En effet, la Première
Assemblée synodale pour l'Europe avait été convoquée
à la suite de la chute du totalitarisme, qui provoqua ensuite ces
nouvelles conditions de vie indiquées maintenant comme l'occasion
pour fixer la Deuxième Assemblée synodale. Et, à ce
propos, Jean-Paul II a déclaré expressément: «Il
est difficile de ne pas remarquer que l'Année mariale a précédé
de près les événements de 1989. Ces événements
ne peuvent pas ne pas surprendre par leur ampleur et surtout par la
rapidité de leur déroulement. Les années quatre-vingt
s'étaient écoulées en se chargeant d'un danger
croissant, à la suite de la 'guerre froide'; l'année 1989 a
apporté une solution pacifique, qui a revêtu en un sens la
forme d'un développement 'organique'[...] On pouvait du reste
pressentir que, dans ce qui s'est passé, la main invisible de la
Providence était à l'oeuvre avec une attention maternelle:
'Une femme oublie-t-elle son petit enfant?' (Is 49,15)».(42)
Cette intuition de Jean-Paul II, au cours de sa méditation sans
fin sur l'Europe, fait découvrir un «lieu» originaire
du développement «organique», de la naissance à la
nouvelle lumière et à la nouvelle dignité. Cette Année
mariale est considérée comme une gestation par laquelle
Marie prouve encore une fois sa maternité envers le genre humain,
elle qui est la Mère du Seigneur, vers lequel sont tournés
les regards des hommes (cf. Ac 1,11) et des anges (cf. 1 P
1,12 ; Ap 4,6,8 ; 5,6 et suiv.), dans la contemplation et dans
l'attente de la miséricorde (cf. Ps 123,2).
Cette histoire de miséricorde et de merveille autorise l'espérance
également pour le présent et pour le futur. Il est juste que
l'Église continue à saluer Marie par les anciens mots,
remplis de confiance et d'émerveillement : «Spes nostra,
salve».
Si, pour l'Europe, la maternité de Marie peut se représenter
comme un acte qui engendre la providence, qui ouvre la porte à
toutes les espérances, on ne peut certes pas ne pas noter combien,
en Europe, sont fréquents et intenses les signes de la présence
maternelle de la Vierge, Mère de Dieu. Il s'agit de lieux,
d'apparitions, d'interventions qui, tout au long de l'histoire, ont
accompagné de façon quasiment physique le chemin de
l'humanité sur les routes d'Europe. Il s'agit de sanctuaires et de
mémoires évocatrices de dévotion et de supplications
exaucées, de secours prévenant et de rappel pressant, un
souci maternel libre qui engendre la sécurité dans le présent
et l'attente confiante du futur. Nombreux sont les lieux et les
interventions mariaux, numériquement parlant également, qui
constituent des signes ineffaçables dans l'histoire et dans la géographie
de l'Europe, signes qui mettent en lumière cette qualité qui
assimile la Vierge Marie à la prérogative suprême du
Fils, «source vivante d'espérance», ainsi que l'a chanté
un homme de l'Europe.(43)
23. Les événements nombreux et inquiétants qui ont
marqué l'histoire récente de l'Europe induisent des devoirs
absorbants pour les pasteurs de l'Église, dont le souci quotidien
du ministère ecclésial est avant tout un souci de
discernement, d'invocation de l'Esprit du Seigneur, d'action et de conseil
pastoraux.
L'espérance, qui est offerte par le Seigneur ressuscité
aux peuples d'Europe dans ce moment particulier de leur histoire,
resplendit aussi aux yeux des Pasteurs dans leurs Églises particulières
comme dans la future Assemblée synodale. C'est l'espérance
de réussir à donner à l'Europe, par la nouvelle évangélisation,
une conscience nouvelle de son identité, une capacité plus
aiguë de voir le chemin futur et de mettre en acte toutes les décisions
justes pour l'affronter avec un «amour» sincère «pour
les hommes» (cf. Tt 3,4) et dans l'obéissance à
l'Esprit du Seigneur de l'histoire et des peuples.
Les présents Lineamenta ont pour but de proposer
de façon générale l'argument de la Deuxième
Assemblée Spéciale pour l'Europe du Synode des Évêques,
de donner des indications communes qui puissent stimuler la méditation
dans les diverses Églises particulières à propos des
attentes et des urgences propres à chaque communauté ou conférence
épiscopale.
Le Questionnaire joint veut favoriser cette attention
directe aux instances particulières, susciter des questions, faire
naître des réponses qui, bien que provenant de sphères
circonscrites, seront ensuite intégrées les unes aux autres
et formeront le cadre d'ensemble nécessaire de la méditation
offerte par l'Église en Europe à la future Assemblée
synodale.
À la veille du Grand Jubilé du millénaire, «Jésus-Christ,
vivant dans son Église, source d'espérance pour l'Europe»
se tient plus que jamais comme la pierre d'angle (cf. Is 28,16 ;
Ep 2,20), signe pour les peuples (cf. Is 11,10), qui réunit
en lui les choses différentes (cf. Ep 2,14), les temps,
l'aujourd'hui et le toujours, pour soutenir et pousser dans l'espace et
dans le temps cette partie de son Église universelle afin de la
faire apparaître devant lui «toute resplendissante, sans tache
ni ride ni rien de tel, mais sainte et immaculée» (Ep
5,27).
Réunis en Synode, les Pasteurs veulent, avec un élan
renouvelé et des énergies nouvelles, suivant des modes
nouveaux, annoncer à l'Église en Europe «à temps
et à contretemps [...] avec une patience inlassable et le souci
d'instruire» (2 Tm 4,2), ce Jésus, «Prince de la
vie» (Ac 3,15), «le Chef qui devait les guider vers leur
salut» (He 2,10), «le Chef de notre foi, qui la mène
à la perfection» (Ac 12,2) et également
l'auteur de notre espérance.
QUESTIONNAIRE
Le présent Questionnaire suit le texte des Lineamenta
et pose des questions pour favoriser la réflexion sur les divers
arguments, de façon à faciliter l'élaboration des réponses
en vue de la composition du futur Instrumentum laboris.
C'est pour cette raison que, si les Lineamenta présentent
un caractère qui, par nécessité, est général
et commun, le Questionnaire entend orienter l'attention
sur les conditions concrètes des communautés et des Églises
locales, en provoquant des réponses qui révèlent les
exigences et les attentes particulières et immédiates.
Les questions touchent les arguments et les situations qui se présentent
de façon plus pressante dans les Églises locales de l'Europe
d'aujourd'hui; toutefois, elles ne prétendent aucunement
correspondre à toutes les aspirations et nécessités
possibles. Toute liberté est laissée pour ajouter aux réponses
les suggestions et indications qui reflètent l'état actuel
des faits.
Deux Synodes pour l'Europe d'aujourd'hui
1. La Première Assemblée Spéciale pour l'Europe
s'est tenue en 1991, à peine deux ans après les événements
de 1989 dont les conséquences peuvent aujourd'hui être considérées
dans une vision plus complète.
Quels signes les événements de 1989 ont-ils laissés
dans votre Église? Quelles occasions se présentent de façon
visible dans les nouvelles conditions de vie en Europe? Peut-on parler de
désillusions, après les événements de 1989? Et
quelles sont-elles? Quels signes positifs peut-on observer quant à
l'accueil de l'Évangile? Quels sont les signes de renouveau
identifiables dans la façon de vivre le mystère du Seigneur
vivant dans son Église? À quels dangers et quelles menaces
se trouve-t-on maintenant confrontés?
2. Dans la situation religieuse et morale de la société
moderne en Europe, quelles sont les principales préoccupations de
l'évêque? Comment effectue-t-il l'examen de conscience sur
les nouvelles circonstances et qu'en découle-t-il pour son ministère?
L'Église, la culture et la société
3. Comment réagit votre Église devant le pluralisme de foi
et de culture en Europe? De quelle façon se base aujourd'hui l'éthique
dans la société? À quelles racines culturelles
s'alimentent l'athéisme, l'agnosticisme et l'indifférence
religieuse contemporaine?
4. Comment, dans votre milieu, se manifeste le détachement entre
le progrès et les valeurs de l'esprit? Quelles conséquences
constatez-vous dans le difficile rapport entre la liberté et la
solidarité? La liberté religieuse est-elle favorablement
accueillie et est-elle respectée autour de vous, ou bien
existe-t-il encore des épisodes d'intolérance?
5. Quels sont les aspects des relations entre l'Église et l'État
qui doivent encore être approfondis? Avez-vous le sentiment que,
parfois, la foi est utilisée pour défendre les
nationalismes?
L'Église mystère, communion, mission
6. Dans votre milieu, existe-t-il la conscience que l'Église est
mystère, communion, mission? Ou bien, est-ce une autre conception
de l'Église qui prévaut ?
Mystère et liturgie dans l'Église
7. Dans votre Église, quelle considération et quelle
attention reçoit le mystère divin dans le cadre de la
liturgie et des célébrations du culte? La liturgie représente-t-elle
un événement de la présence de Dieu et un temps
d'union avec le Seigneur, ou bien ce qui prévaut, est-ce
l'expression extérieure de capacités et de dons humains pour
guider l'assemblée dans l'observance des rubriques, dans le déroulement
des rites, dans l'emploi de la voix ou l'exécution des gestes?
8. Dans votre milieu, comment se manifeste l'exigence de spiritualité
et quelle réponse y est-elle donnée?
Communion et service dans l'Église
9. Dans votre Église, à travers quels gestes les croyants
parviennent-ils, aujourd'hui, à manifester la communion avec Dieu
et avec le prochain? Quelle forme de collaboration assurent les laïcs
et les religieux pour rechercher la communion dans l'Église?
Quelles relations sont établies avec les chrétiens peu
croyants ou ceux qui sont lointains?
10. Dans votre milieu, le manque d'unité entre les chrétiens
a-t-il des conséquences particulières? De quelles façons
l'cuménisme se manifeste-t-il dans votre Église?
Quelles sont vos expériences et vos difficultés dans les
relations avec les autres Églises? Que pensez-vous du phénomène
de la diffusion des sectes, et comment l'affrontez-vous?
11. La communion est une prérogative de l'Église, mais
elle devient aussi un devoir: dans votre Église, comment se
manifeste ce service de communion à assurer dans les différents
milieux et envers les personnes les plus diverses, au sein de la communauté
ecclésiale et en-dehors ?
Mission et témoignage de l'Église
12. Dans votre ministère, la nouvelle évangélisation
est-elle centrée sur la personne de Jésus-Christ vivant dans
l'Église, en tenant compte des nouvelles conditions
anthropologiques et historiques? La nouvelle évangélisation
est-elle ressentie comme un engagement premier? S'il est vrai que l'Europe
a une âme chrétienne, le sens spirituel du processus social
et politique peut-il, dans votre Église, devenir un chemin pour la
nouvelle évangélisation ? De quelle façon, en Europe,
la nouvelle liberté inspire-t-elle la nouvelle évangélisation?
Quels sont, dans votre entourage, les obstacles à la nouvelle évangélisation
?
13. Dans le témoignage chrétien, quelles sont les priorités
que demande votre milieu? Quelles personnes ont davantage besoin du témoignage
de la charité venant des chrétiens? Comment le service à
la vie, depuis sa conception jusqu'à son terme naturel, est-il
assuré? Quelle attention est accordée aux abus sur les
personnes et à ceux qui sont le plus exposés à la misère
matérielle et morale?
Jésus-Christ, l'Église et l'espérance
14. Jésus-Christ, vivant dans son Église, est source d'espérance
pour l'Europe. De quelle façon la spiritualité, la communion
et le témoignage missionnaire de l'Église peuvent-ils
alimenter l'espérance en Europe aujourd'hui? L'espérance
qu'offre votre Église se base-t-elle sur l'offrande des biens
propres à l'Évangile, ou bien s'appuie-t-elle sur d'autres
ressources?
Autres arguments
1. Dans votre Église, est-ce que se manifestent des exigences et
des aspirations non envisagées dans le Questionnaires
ou dans le texte des Lineamenta, mais qui ont un caractère
d'urgence au plan pastoral et sont communs à d'autres églises
particulières? Pouvez-vous suggérer d'autres arguments qui
pourraient être étudiés pendant le Synode?1
RÉPERTOIRE
DE TEXTES DU SAINT-PÈRE
CONCERNANT L'EUROPE
Pour la célébration de la Première Assemblée
Spéciale pour l'Europe du Synode des Évêques fut publié
un recueil de toutes les allocutions du Saint-Père Jean-Paul II et
grande fut l'admiration des lecteurs lorsqu'ils constataient avec quelle
insistance et sollicitude le Pape avait consacré des discours, des
messages et des appels à l'Europe, aux nouveautés qui
l'avaient culbutées, à son avenir encore incertain, mais déjà
légèrement entrevu à travers des signes sans équivoques.
Ce magistère, qui retient l'attention même hors de l'Église,
s'est prolongé sans interruption durant les années
suivantes, marquées par les événements historiques et
dramatiques du rétablissement des frontières, des
consciences et de la liberté.
C'est ainsi que ces dernières années et jusqu'à
aujourd'hui cette méditation infinie sur l'Europe s'est poursuivie
sans relâche et, à la veille de la Deuxième Assemblée,
cette authentique «Summa de Europa», que le
Saint-Père compose peu à peu, s'est abondamment enrichie,
contribution passionnée et réfléchie à
cette terre et à cette Église.
Sont donc recueillis ici certains documents qui de 1992 aux premiers
mois de 1998 ont révélé l'infatigable enseignement de
Jean-Paul II sur l'Europe. Il s'agit là seulement d'une anthologie
qui n'a certes pas la prétention de dispenser le lecteur de l'accès
direct à la source, mais plutôt de le pousser à la découverte
de toute la richesse de l'actuel magistère pontifical en cette matière.
1. Allocution aux Présidents des Conférences épiscopales
d'Europe à la réunion du 1er décembre 1992 au Vatican
- La Documentation Catholique n. 2064 du 17 janvier 1993, p.
58-61.
1. [...] Face à la situation nouvelle qui est apparue en 1989,
a surgi la nécessité d'une nouvelle façon
d'agir, surtout en ce qui concerne les structures du Conseil des Conférences
épiscopales d'Europe (C.C.E.E.), car ce Conseil, de soi
concerne l'Église de tout le continent [...] et pour que celui-ci
puisse recevoir une nouvelle force et une efficacité plus autorisée
en son activité institutionnelle, les Présidents des différentes
Conférences épiscopales sont appelés à en être
membres.
2. [...] Si le mot « synodos » signifie «la
communion des chemins» sur lesquels marche l'Église, alors
le Conseil des évêques doit systématiquement
actualiser, approfondir et renforcer cette «communion»: c'est
une exigence de la dynamique interne de l'Église; c'est aussi une
exigence de la mission de l'Église dans le monde contemporain (cf.
Gaudium et spes) et de son service envers l'homme - cet «homme
européen»entre l'Atlantique et l'Oural, qui est
lui-même le «chemin» de l'Église sur le continent
[...]
3 . [...] Quand nous parlons de «nouvelle évangélisation»,
nous le faisons pour la raison que celle-ci est toujours et partout «nouvelle».
«Jésus-Christ est le même hier, aujourd'hui et toujours»
(He 13, 8). Cette «nouveauté» appartient à
l'identité de l'Évangile et de l'évangélisation
qui constitue un impératif permanent et ininterrompu pour les témoins
du Christ [...] L'impératif de l'évangélisation
est donc toujours actuel.
Mais en ce qui concerne l'Europe, on sait qu'elle est traversée,
en notre siècle, par de forts courants de «contre-évangélisation»
[...] Étant donné cette constatation, il faut, de la
part de l 'Église, que soit renouvelée et renforcée
la disponibilité à donner un témoignage cohérent
du Christ, «qui est le même hier, aujourd'hui et toujours... ».
4. La déclaration du Synode de l'an dernier a mis en relief la
nécessité de la collaboration entre tous les chrétiens
d'Europe, pour la cause de l'Évangile. De notre côté,
nous voulons faire tout notre possible pour favoriser cette collaboration
cuménique.
2. Discours au Conseil des Conférences Épiscopales
d'Europe renouvelé, 16 avril 1995 - La Documentation Catholique
n.2073 du 6 juin 1995, p. 501-503.
Vénérés Frères dans l'épiscopat!
1. La liturgie de ces jours propose à notre réflexion
l'invitation, contenue dans la première Lettre de Saint Pierre, à
construire «un édifice spirituel» afin d'offrir des
sacrifices agréables à Dieu (cf. 1 P 2, 5).
Ce sont là des paroles qui nous aident à comprendre encore
plus profondément la valeur et la portée de l'effort de l'Église
en cette période singulière de l'histoire européenne:
effort d'évangélisation renouvelée et de contribution
concrète à la construction de la «nouvelle Europe»
ouverte à la solidarité universelle.
Dans ce contexte, on peut dire que notre rencontre actuelle est, en un
certain sens, «historique», car, non seulement elle imprime au
Conseil des Conférences épiscopales d'Europe (C.C.E.E.) une
impulsion décisive dans la ligne de son action désormais
assurée depuis de nombreuses années, mais elle contribue à
la conformer aux «signes» et aux «défis» du
moment présent, pour en faire un instrument efficace de la
nouvelle évangélisation en vue du troisième millénaire
du christianisme. Il s'agit de rechercher ensemble les voies les plus
aptes à l'évangélisation de l'Europe et de promouvoir
un authentique renouveau social fondé sur le Christ ressuscité
«pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie précieuse
auprès de Dieu» (1 P 2, 4). Aussi les Pasteurs se
serrent-ils prés du Christ, ils mettent en lui leur confiance,
fondent sur lui, et seulement sur lui, leurs projets apostoliques
et missionnaires.
C'est avec ces sentiments que nous nous sommes réunis lors de
l'Assemblée spéciale du Synode des évêques pour
l'Europe, qui s'est déroulée à l'automne 1991, et «unis
par le nom du Christ, nous avons prié afin que nous puissions
entendre ce que l'Esprit dit aujourd'hui aux Églises d'Europe (cf.
Ap 2, 7. 11. 17) et que nous sachions discerner les chemins de la
nouvelle évangélisation de notre continent » (Déclaration
finale. Préambule).
2. De cette importante assemblée synodale ont surgi des
orientations et des propositions que le C.C.E.E., dans sa nouvelle
composition, devra approfondir et réaliser [...] .
3. L'histoire du C.C.E.E. commence dans les années qui suivent
immédiatement le Concile, comme une réponse au besoin,
ressenti par beaucoup, de formes opportunes de collaboration entre les
Églises d'Europe. Après les premiers symposiums - en
1967 à Noordwijkerhout (PaysBas) et en 1969 à Coire (Suisse)
- qui étaient ouverts aux évêques de tout le continent
européen, fut fondé à Rome, lors de la rencontre des
23-24 mars 1971, le Consilium Conferentiarum Episcopalium Europae,
dont les statuts furent approuvés le 10 janvier 1977 par la
Congrégation pour les Évêques. D'autres symposiums
suivirent, qui se déroulèrent tous à Rome, alors que,
grâce à des contacts réguliers entre les représentants
des diverses Conférences épiscopales, surtout d'Europe de
l'Ouest, qui pouvaient communiquer entre eux et se rencontrer, l'échange
d'informations, d'expériences et de points de vue sur les
principaux problèmes pastoraux de chaque pays s'est intensifié
toujours davantage, favorisant l'affirmation d'un esprit de réelle
collaboration et de fraternelle communion à dimension européenne.
On ne peut passer sous silence la contribution apportée au
dialogue cuménique avec les diverses Confessions chrétiennes
par un groupe mixte de travail ad hoc créé en 1971
par le C.C.E.E. et la Conférence des Églises européennes
(K.E.K.). On a aussi accordé une attention spéciale aux
positions des autres religions. Les fruits de ce patient travail d'écoute
et de recherche fraternelle sont consolants. En effet, un climat de
respect réciproque a mûri et s'est étendu à la
collaboration entre les chrétiens de tout le continent, tous préoccupés
d'apporter aux hommes de notre temps l'annonce évangélique
du salut.
4. Si l'on s'arrête à analyser les sujets abordés au
cours des diverses assemblées générales du C.C.E.E.,
on remarque une certaine évolution dans le temps: les premières
années, l'accent est mis sur les sujets typiques de l'après-Concile,
et il s'ensuit que l'intérêt se porte sur des problèmes
spécifiquement européens. Devant les profondes et complexes
transformations de la société dans les domaines culturel,
politique, éthique et spirituel, la conscience d'une nouvelle évangélisation
a mûri toujours davantage.
Après les événements de 1989, qui ont vu
1'écroulement d'idéologies qui furent dominantes pendant de
longues années et la chute de barrières historiques entre
les peuples de l'Europe, l'Assemblée Spéciale du Synode des Évêques
pour l'Europe, qui a eu lieu en 1991, a représenté dans
cette perspective une étape importante et providentielle. «L'Europe
- rappelle la Déclaration finale - ne doit pas aujourd'hui en
appeler simplement à son héritage chrétien antérieur:
il faut en effet qu'elle soit en mesure de décider d'une manière
nouvelle de son avenir par la rencontre avec la personne et le message de
Jésus-Christ» (n. 2).
L'Europe est donc appelée à une uvre nécessaire
et courageuse d'«auto-évangélisation», mission
à laquelle l'Église entend pourvoir dans le contexte des
conditions sociales et politiques qui ont changé, et qui favorisent
sûrement une rencontre plus profitable et un «échange
des dons» entre les communautés ecclésiales
de l'Est et de l'Ouest
Je souhaite de tout cur, et je prie pour cela, que le Seigneur bénisse
les efforts accomplis jusqu'ici par votre organisme et imprime un élan
toujours plus ouvert à votre action on ne peut plus importante pour
l'avenir du continent.
5. Le C.C.E.E. se trouve en effet devant des tâches délicates
en ce qui touche à la nouvelle évangélisation de
l'Europe: il faut assurer la promotion d'une communion toujours plus
intense entre les diocèses et les Conférences épiscopales
nationales, l'accroissement de la collaboration cuménique
entre les chrétiens, et l'élimination des obstacles qui
menacent l'avenir de la paix et le progrès des peuples, le
renforcement de la collégialité affective et effective et de
la «communio» hiérarchique.
Vénérés frères dans l'épiscopat,
permettez-moi de vous présenter ici quelques réflexions que
j'espère utiles pour mieux situer vos travaux, en cette phase de
renouveau et d'élaboration d'un programme.
À la lumière des expériences positives des années
passées, le C.C.E.E., qui est un organisme continental, s'occupera
des problèmes liés à la situation et aux tâches
de l'Église en Europe. S'il est vrai que, sur la base des
exigences de la subsidiarité, chaque Conférence
nationale se consacre à ce qui est de sa compétence
principale, tout comme le Pasteur d'un diocèse se consacre au
service de la portion du peuple chrétien qui lui a été
confiée, on comprend cependant facilement qu'elle ne peut réduire
son horizon aux frontières de son pays, puisque la réalité
revêt toujours une «marque» européenne particulière.
La mission du C.C.E.E. est alors d'analyser la problématique de
cette position, d'en évaluer les implications supra-nationales et
d'apporter ainsi une aide valable aux épiscopats de chaque région
et aux Pasteurs des Églises locales.
6. Connaître l'homme européen et tout ce qui le
concerne est indispensable pour l'accomplissement de la mission salvifique
du peuple de Dieu sur ce continent. Mais cette connaissance, mise à
jour, est également importante pour que le C.C.E.E. puisse, avec
autorité, se présenter devant l'opinion publique, en ses
diverses instances, comme le témoin et le porte-parole d'une présence
incisive de l'Église. La communauté des croyants a ainsi
l'occasion de faire entendre sa voix même dans le monde civil, voix
d'une communauté unie et toute tendue vers l'annonce de l'Évangile
de l'espérance et de la charité.
De ce point de vue, le dialogue avec les autres Confessions chrétiennes,
réunies dans la K.E.K., apparaît on ne peut plus opportun.
Mais la collaboration doit être recherchée surtout en vue du
rétablissement progressif de la pleine unité entre chrétiens
sur le « vieux » continent, là où sont nées
les divisions et les regrettables déchirures.
Ainsi, le C.C.E.E. doit inspirer son action non seulement de la
subsidiarité mais de la solidarité, en ses multiples
aspects: solidarité entre les épiscopats catholiques,
solidarité dans la recherche de l'unité entre tous les chrétiens,
solidarité, enfin, avec l'Europe, continent où des peuples
divers sont en marche sur la route de l'entente politique, sociale, économique.
Par l'intermédiaire du C.C.E.E., l'Église cherchera à
donner à la communauté continentale un «supplément
d'âme», en revivifiant en elle ce l'on pourrait appeler «l'âme
de l'Europe».
7. Comment ne pas se rendre compte, vénérés et très
chers frères dans l'épiscopat, que tout cela est étroitement
lié au tournant historique du nouveau Millénaire? Une
mission évangélisatrice de vaste dimension nous presse tous.
Il nous faut redécouvrir et consolider les racines chrétiennes
des diverses nations et de tout le continent; il nous faut faire se lever
le levain chrétien qui a imprégné les multiples
expressions de son patrimoine culturel et promouvoir la présence
du ferment évangélique dans «l'aujourd'hui» et
dans le «demain» de l'Europe, spécialement devant des
tentatives, qui ne se cachent pas tellement, de marginaliser la foi et la
vérité salvifique dans toute manifestation de la vie
publique .
Et ne pourrait-on pas penser, précisément dans l'optique
de cette urgence de l'évangélisation, à un «programme»
européen en vue du prochain Jubilé de la foi de l'an 2000?
8. La solidarité, qui doit animer les relations entre les
diverses composantes de la société ecclésiale et
civile, ne manquera pas de pousser le C.C.E.E. à élargir ses
horizons et à nouer des contacts et des ententes également
avec les Églises et les peuples qui sont situés «en
dehors de l'Europe». Il ne s'agit pas seulement d'un problème
d'organisation et de rapports permanents à tisser avec des
organisations analogues travaillant dans d'autres continents. L'objectif
est bien plus élevé et la tâche qui nous attend est
bien plus essentielle. Il s'agit en effet de mettre en lumière l'étroite
solidarité qui existe entre l'Europe et les pays de l'Afrique,
de l'Asie et des Amériques, à l'égard desquels le
continent européen, et les Églises qui y sont présentes,
ont des mérites mais aussi des dettes à assumer. Grandir
dans cette conscience et faire mûrir dans la conscience solidaire
que les uns sont responsables des autres, surtout des plus pauvres et des
moins favorisés, sera votre angoisse constante, en accomplissement
de cet Évangile de la charité et de la paix que, en ce temps
de Pâques, le Ressuscité proclame avec puissance à
toute l'humanité.
9. Nous nous tournons alors vers le Christ vainqueur de la mort et du péché,
pour réaffirmer notre disponibilité à construire, par
l'offrande de nous-mêmes, cet «édifice spirituel» où
régneront sa justice et son amour. Certes, grande est la conscience
de nos limites, mais autrement puissante est la certitude de sa présence
et de sa constante intervention salvifique.
La mission des croyants, vénérés frères dans
l'épiscopat, est toujours et partout tournée vers
l'avenir. Vers l'avenir eschatologique, dont nous sommes certains dans
la foi, et vers l'avenir historique, dont nous pouvons être
humainement incertains. Pensons aux premiers évangélisateurs
du continent européen, aux saints Pierre et Paul, à saint
Benoît, Père du monachisme en Occident, qui a eu tant
d'importance dans la formation de l'Europe chrétienne; pensons également
à tous ceux qui ont aplani les chemins de l'Évangile vers de
nouveaux peuples, comme Augustin, Boniface et les saints Frères de
Thessalonique, Cyrille et Méthode. Eux non plus n'étaient
pas assurés de la réussite humaine de leur mission et même
de leur propre sort. Plus puissantes que toute incertitude furent la foi
et l'espérance, plus puissant fut l'amour du Christ qui les «poussait»
(cf. 2 Co 5, 14). Par leur audace, l'Esprit qui est au travail
et sanctifie s'est rendu visible. Comme eux, nous sommes, nous aussi,
invités à être, à l'époque où
nous vivons, des instruments dociles et efficaces de l'action de l'Esprit.
Invoquons pour cela Marie, Étoile de l'évangélisation,
et confions-lui le développement du nouveau C.C.E.E., au service du
continent européen et de son avenir chrétien. Avec
ces sentiments, je vous remercie du travail de ces jours-ci et je
renouvelle à chacun d'entre vous mes vux de Pâques
fervents et fraternels. Je donne une particulière bénédiction
apostolique à vos personnes et en même temps aux communautés
ecclésiales confiées à votre souci pastoral.
3. Message à l'occasion du Cinquantième anniversaire
de la fin de la Deuxième Guerre mondiale en Europe - O.R.L.F.
16 mai 1995, p. 5-7.
1. Il y a cinquante ans, le 8 mai 1945, la deuxième guerre
mondiale s'achevait sur le sol de l'Europe. La fin de ce terrible fléau,
qui ravivait dans les curs l'attente du retour des prisonniers, des
déportés et des réfugiés, suscitait aussi le désir
de construire une Europe meilleure. Le continent pouvait recommencer à
espérer un avenir de paix et de démocratie.
Un demi-siècle plus tard, les individus, les familles et les
peuples gardent encore la mémoire de ces six terribles années:
des souvenirs de peurs, de violences, de pénurie extrême, de
mort; des expériences dramatiques de séparations
douloureuses, vécues dans la privation de toute sécurité
et de toute liberté; des blessures indélébiles dues à
des massacres sans fin.
Avec le temps, on comprend mieux le sens
2. Il ne fut pas facile de comprendre alors entièrement les
dimensions multiples et tragiques du conflit. Mais, au cours des années,
on a mieux pris conscience des conséquences de cet événement
sur le XXe siècle et sur l'avenir du monde. La deuxième
guerre mondiale n'a pas été seulement un épisode
historique de premier plan; elle a constitué un tournant pour
l'humanité d'aujourd'hui. Avec le temps, les souvenirs ne doivent
pas s'estomper; ils doivent plutôt devenir une dure leçon
pour notre génération et pour celles qui la suivront.
La signification de cette guerre pour l'Europe et pour le monde a été
perçue au cours de ces cinq décennies grâce à
la connaissance de nouvelles données qui ont permis de mieux
comprendre les souffrances qu'elle avait provoquées. L'expérience
tragique qui a été vécue entre 1939 et 1945 représente
aujourd'hui une sorte de référence nécessaire à
qui veut réfléchir sur le présent et sur l'avenir de
l'humanité.
En 1989, à l'occasion du cinquantième anniversaire du début
de la guerre, j'écrivais: «Cinquante ans après, nous
avons le devoir de nous souvenir devant Dieu de ces faits dramatiques pour
honorer les morts et pour compatir à tous ceux que ce déferlement
de cruauté a blessés dans leur cur et dans leur corps,
tout en pardonnant les offenses».(1)
Il faut maintenir vivante la mémoire de ce qui est arrivé;
c'est pour nous un vrai devoir. Il y a six ans, au moment même de
cet anniversaire, on voyait se dessiner en Europe de l'Est de nouvelles
structures sociales et politiques à cause de la chute rapide des régimes
communistes. C'était un bouleversement social profond qui
permettait d'éliminer certaines conséquences tragiques de la
guerre mondiale, dont la fin n'avait pas permis à beaucoup de
nations européennes de commencer à jouir pleinement de la
paix et de la démocratie, comme on aurait pu logiquement s'y
attendre le 9 mai 1945. En effet, certains peuples avaient perdu le
pouvoir de disposer d'eux-mêmes et ils avaient été
enfermés à l'intérieur des frontières
oppressantes d'un empire, tandis que l'on cherchait à détruire
non seulement leurs traditions religieuses, mais aussi leur mémoire
historique et les racines séculaires de leur culture. C'est ce que
j'ai voulu souligner dans la Lettre encyclique Centesimus annus.(2)
Pour ces peuples, en un sens, la deuxième guerre mondiale n'a pris
fin qu'en 1989.
La guerre n'a pas disparu
11. Avec l'année 1945, les guerres ne se sont malheureusement pas
terminées. La violence, le terrorisme et les attaques armées
ont continué à endeuiller ces dernières décennies.
On a assisté à ce qu'on a appelé la «guerre
froide», qui a vu s'opposer de manière menaçante deux
blocs, en équilibre entre eux grâce à une incessante
course aux armements. Et, lorsque cette opposition bipolaire a cessé,
les affrontements guerriers n'ont pas été terminés.
Dans différentes parties du monde, trop de conflits sont encore
ouverts aujourd'hui. L'opinion publique, touchée par les images
terribles qui entrent chaque jour dans les maisons par l'intermédiaire
de la télévision, réagit avec émotion, mais
finit par s'habituer trop rapidement et par presque accepter ces événements
comme inéluctables. Hormis le fait qu'elle soit injuste, cette
attitude est extrêmement dangereuse. On ne doit pas oublier ce qui
est arrivé dans le passé et ce qui arrive encore
aujourd'hui. Ce sont des drames qui touchent d'innombrables victimes
innocentes, dont les cris de terreur et de souffrance en appellent à
la conscience de toutes les personnes honnêtes: on ne peut pas et on
ne doit pas céder à la logique des armes!
Le Saint-Siège, en signant aussi les principaux Traités et
Conventions internationales, a voulu rappeler et continue à
rappeler inlassablement à la Communauté des Nations
l'urgence de renforcer les normes concernant la non-prolifération
des armes nucléaires et l'élimination des armes chimiques et
biologiques, comme aussi de celles qui ont des effets particulièrement
traumatisants et qui frappent sans discrimination. Le Saint-Siège a
également invité récemment l'opinion publique à
prendre conscience de manière plus vive du phénomène
persistant du commerce des armes, phénomène grave à
propos duquel une réflexion éthique sérieuse est nécessaire
et urgente.(3) Il convient encore de se rappeler que, non seulement la
militarisation des États, mais aussi l'accès facile aux
armes de la part des particuliers, en favorisant l'extension de la délinquance
organisée et du terrorisme, constitue une menace imprévisible
et constante pour la paix.
Une école pour tous les croyants
12. Jamais plus la guerre! Oui à la paix! Tels étaient les
sentiments communément manifestés au lendemain de la journée
historique du 8 mai 1945. Les six années terribles de conflit ont été
pour tous une occasion de maturation, à l'école de la
souffrance: les chrétiens ont aussi eu la possibilité de se
rapprocher et de s'interroger sur les responsabilités dans leurs
divisions. Ils ont en outre redécouvert la solidarité de
destin qui les unit entre eux et avec tous les hommes, de quelque nation
qu'ils soient. De ce fait, l'événement qui a laissé
le plus de déchirures et de divisions entre les peuples et entre
les personnes s'est révélé pour les chrétiens
une occasion providentielle de prendre conscience de la communion
profonde dans la souffrance et dans le témoignage. Près de
la Croix du Christ, les membres de toutes les Églises et communautés
chrétiennes ont su résister jusqu'au sacrifice suprême.
Beaucoup d'entre eux ont défié les bourreaux et les
oppresseurs de manière exemplaire, avec les armes pacifiques du témoignage
souffrant et de l'amour. Avec d'autres, des croyants et des non-croyants,
des hommes et des femmes de toutes races, religions et nations, ont exprimé
fortement un message de fraternité et de pardon, au-delà de
la marée montante de la violence.
En cet anniversaire, comment ne pas faire mémoire des chrétiens
qui, témoignant contre le mal, ont prié pour les oppresseurs
et se sont penchés sur les plaies de tous, pour les soigner? En
partageant leurs épreuves, ils ont eu les moyens de se reconnaître
comme frères et surs et d'expérimenter toute l'incohérence
de leurs divisions. Les souffrances partagées les ont conduits à
ressentir davantage le poids des divisions encore existantes entre les
disciples du Christ et le poids des conséquences négatives
qui en découlent pour la construction de l'identité
spirituelle, culturelle et politique du continent européen. Leur
expérience est pour nous un avertissement: il convient de
poursuivre dans cette voie, en priant et en travaillant avec une confiance
et une générosité intenses, dans la perspective du
Grand Jubilé de l'an 2000, désormais proche. Nous sommes en
chemin vers ce but, dans un pèlerinage de pénitence et
de réconciliation,(4) avec l'espérance de pouvoir réaliser
finalement la pleine communion entre tous ceux qui croient au Christ, ce
qui servira assurément la cause de la paix.
13. La vague de souffrance que la guerre a répandue sur la terre
a incité les croyants de toutes les religions à
mettre leurs ressources spirituelles au service de la paix. Toutes les
religions, même si elles ont connu des parcours historiques différents,
ont vécu cette expérience unique au cours de ces cinq décennies.
Le monde est témoin que, après la cruelle tragédie de
la guerre, quelque chose de nouveau est né dans la conscience des
croyants des diverses Confessions religieuses: ils se sentent plus
responsables de la paix entre les hommes et ils ont commencé à
collaborer les uns avec les autres. Le 27 octobre 1986 à Assise, la
«Journée mondiale de prière pour la paix» a
consacré publiquement cette attitude mûrie dans la
souffrance. Assise a révélé «le lien intrinsèque
qui unit une attitude religieuse authentique et le grand bien de la paix».(5)
Par la suite, au cours des «Journées de prière pour la
paix dans les Balkans» (à Assise, les 9 et 10 janvier 1993, et
à la Basilique Saint-Pierre, le 23 janvier 1994), on a particulièrement
souligné la contribution spécifique demandée aux
croyants pour la promotion de la paix par les armes de la prière et
de la pénitence.
Le monde, qui approche de la fin du deuxième millénaire,
attend des croyants une action plus déterminée en faveur de
la paix. Je disais aux représentants des Églises chrétiennes
et des grandes religions, réunis à Varsovie en 1989 pour le
cinquantième anniversaire du début du conflit: «Du plus
profond de nos différentes traditions religieuses, jaillit le
sentiment de compassion pour les souffrances des hommes et le respect sacré
de la vie. Il y a là une grande énergie spirituelle qui nous
rend plus confiants en l'avenir de l'humanité».(6) À
cinquante années de distance, les tristes vicissitudes de la deuxième
guerre mondiale, nous rendent plus conscients de la nécessité
de libérer ces énergies spirituelles avec une vigueur et une
détermination renouvelées.
Il convient de rappeler à ce sujet que c'est précisément
à la suite de la terrible expérience de la guerre qu'est née
l'Organisation des Nations unies, considérée par le Pape
Jean XXIII comme un des signes de ce temps, par la volonté «de
maintenir et de consolider la paix entre les peuples».(7) En réaction
au mépris cruel pour la dignité et les droits des personnes,
a aussi été élaborée la Déclaration
universelle des droits de l'homme. Le cinquantième anniversaire des
Nations-Unies, que l'on célèbre cette année, devra être
l'occasion de renforcer l'engagement de la Communauté
internationale au service de la paix. À cette fin, il faudra donner
à l'Organisation des Nations unies les moyens dont elle a besoin
pour poursuivre efficacement sa mission.
Certains préparent encore la guerre
14. Dans de nombreuses régions d'Europe, des cérémonies
et des manifestations ont lieu en ces jours; les Autorités civiles
et les Responsables de toutes les communautés et de tous les pays y
prennent part. En m'unissant au souvenir du sacrifice de tant de victimes
de la guerre, je voudrais inviter tous les hommes de bonne volonté à
réfléchir sérieusement sur la cohérence qui
s'impose entre la mémoire du terrible conflit mondial et les
orientations de la politique nationale et internationale. En particulier,
il faudra disposer d'instruments efficaces pour le contrôle du
marché international des armes et prévoir en même
temps des organismes appropriés d'intervention en cas de
crise, afin d'amener toutes les parties à préférer la
négociation à l'affrontement violent. N'est-il pas vrai que,
tandis que nous célébrons la reconquête de la paix, il
y a malheureusement encore ceux qui préparent la guerre tant par
l'instauration d'une culture de haine que par la diffusion d'armes de
guerre sophistiquées? N'est-il pas vrai que restent ouverts en
Europe des conflits douloureux dont on attend depuis des années la
solution pacifique? Ce 8 mai 1995 n'est malheureusement pas un jour de
paix pour plusieurs régions d'Europe! Je pense, en particulier, aux
terres martyres des Balkans et du Caucase, où les armes font encore
entendre leur fracas et où l'on verse encore du sang humain.
Vingt ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, en
1965, Paul VI, parlant à l'O.N.U., s'interrogeait: «Le monde
arrivera-t-il jamais à changer la mentalité particulariste
et belliqueuse qui a tissé jusqu'ici une si grande partie de son
histoire?».(8) C'est une question qui attend encore une réponse.
Que le souvenir de la deuxième guerre mondiale ravive en tous la résolution
de travailler - chacun selon ses possibilités propres - au service
d'une politique ferme de paix en Europe et dans le monde entier!
Signification particulière pour les jeunes
15. Ma pensée se tourne vers les jeunes qui n'ont pas connu
personnellement les horreurs de cette guerre. Je leur dis: chers jeunes,
j'ai une grande confiance en votre capacité d'être des
interprètes authentiques de l'Évangile. Sentez-vous
personnellement engagés au service de la vie et de la paix! Les
victimes, les combattants et les martyrs du deuxième conflit
mondial étaient en grande partie des jeunes comme vous. C'est
pourquoi je vous demande, jeunes de l'An 2000, d'être très
vigilants face à la culture de la haine et de la mort qui se
manifeste. Rejetez les idéologies bornées et violentes;
rejetez toute forme de nationalisme exacerbé et d'intolérance;
c'est par là que s'insinue insensiblement la tentation de la
violence et de la guerre!
La mission vous est confiée d'ouvrir des voies nouvelles pour la
fraternité entre les peuples, pour bâtir une famille humaine
unique, en approfondissant la «loi de la réciprocité de
donner et de recevoir, du don de soi et de l'accueil de l'autre».(9)
Cela est une exigence de la loi morale inscrite par le Créateur au
cur de toute personne, cette loi qu'Il a reprise dans l'Ancien
Testament et que Jésus a portée à sa perfection dans
l'Évangile: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même»
(Lv 19, 18; Mc 12, 31); «comme je vous ai aimés,
aimez-vous les uns les autres» (Jn 13, 34). Il n'est possible
de réaliser la civilisation de l'amour et de la vérité
que si la disposition à l'accueil de l'autre s'étend aux
rapports entre les peuples, les nations et les cultures. Que retentisse
dans la conscience de tous cet appel: Aime les autres peuples comme
ton peuple!
La voie de l'avenir de l'humanité passe par l'unité;
et l'unité authentique - tel est le message évangélique
- passe par Jésus-Christ, notre réconciliation et notre paix
(cf. Ep 2, 14-18).
Il faut un cur nouveau
16. «Souviens-toi de tout le chemin que le Seigneur ton Dieu t'a
fait faire pendant quarante ans dans le désert, afin de t'humilier,
de t'éprouver et de connaître le fond de ton cur:
allais-tu ou non garder ses commandements? Il t'a humilié, il t'a
fait sentir la faim, il t'a donné à manger la manne que ni
toi ni tes pères n'aviez connue, pour te montrer que l'homme ne vit
pas seulement de pain, mais que l'homme vit de tout ce qui vient de la
bouche du Seigneur» (Dt 8, 2-3).
Nous ne sommes pas encore entrés dans la «terre promise»
de la paix. Le souvenir du douloureux chemin de la guerre et de la
difficulté de celui du deuxième après-guerre nous le
rappelle constamment. Ce chemin, aux temps obscurs de la guerre, dans les
moments difficiles de l'après-guerre, dans nos jours d'incertitude
et de problèmes, nous a souvent montré que dans le cur
des hommes, et même des croyants, la tentation est forte de la
haine, du mépris de l'autre, de la prévarication. Mais au
long du même chemin, n'a jamais fait défaut l'aide du
Seigneur, lui qui a fait naître des sentiments d'amour, de compréhension
et de paix, en même temps que le désir sincère de la réconciliation
et de l'unité. Comme croyants, nous sommes conscients que l'homme
vit de ce qui vient de la bouche du Seigneur. Nous savons aussi que la
paix s'enracine dans les curs de ceux qui s'ouvrent à Dieu.
Se souvenir de la deuxième guerre mondiale et du chemin parcouru
dans les décennies suivantes ne peut pas ne pas rappeler aux chrétiens
qu'il faut un cur nouveau, capable de respecter l'homme et de
promouvoir son authentique dignité.
Tel est le fondement de l'espérance véritable pour la paix
du monde: «L'astre d'en-haut nous visite - a prophétisé
Zacharie - pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et
l'ombre de la mort, pour conduire nos pas au chemin de la paix» (Lc
1, 78-79). En ce temps pascal, où l'on célèbre la
victoire du Christ sur le péché, élément de
division porteur de deuils et de déséquilibres, revient sur
nos lèvres l'invocation qui conclut l'encyclique Pacem in
terris de mon vénéré prédécesseur
Jean XXIII: «Que le Seigneur éclaire ceux qui président
aux destinées des peuples, afin que, tout en se préoccupant
du légitime bien-être de leurs compatriotes, ils assurent le
maintien de l'inestimable bienfait de la paix. Que le Christ enfin
enflamme le cur de tous les hommes et leur fasse renverser les barrières
qui divisent, resserrer les liens de l'amour mutuel, user de compréhension
à l'égard d'autrui et pardonner à ceux qui leur ont
fait du tort. Et qu'ainsi, grâce à Lui, tous les peuples de
la terre forment entre eux une véritable communauté
fraternelle et que parmi eux ne cesse de fleurir et de régner la
paix tant désirée».(10)
Que Marie, Médiatrice de grâce, toujours vigilante et
attentive envers tous ses fils, obtienne à l'humanité entière
le don précieux de la concorde et de la paix!
NOTES
1. Lettre à l'occasion du cinquantième anniversaire du début
de la deuxième guerre mondiale (27 août 1989), n. 2: AAS
82 (1990), p. 51.
2. Cf. n. 18: AAS 83 (1991), p. 815.
3. Cf. Conseil pontifical «Justice et Paix», Le commerce
international des armes (1er mai 1994), Librairie éditrice
vaticane, 1994.
4. Jean-Paul II, Lettre apost. Tertio millennio adveniente (10
novembre 1994), n. 50: AAS 87 (1995), p. 36.
5. Jean-Paul II, Discours à l'occasion de la rencontre solennelle
de prière inter-religieuse mondiale pour la paix, n. 6: AAS
79 (1987), p. 868.
6. Message télévisé aux participants à la
Rencontre internationale de prière pour la paix, à
l'occasion du 50e anniversaire du début de la deuxième
guerre mondiale (1er septembre 1989): ORLF n. 36 du 5 septembre
1989, p. 1; La Documentation catholique, n. 1992 (15 octobre
1989), p. 876.
7 Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris (11 avril 1963), IV: AAS
55 (1963), p. 295.
8. Discours à l'Assemblée Générale des
Nations-Unies (4 octobre 1965), n. 5: AAS 57 (1965), p. 882.
9. Jean-Paul II, Encycl. Evangelium vitae (25 mars 1995), n. 76:
L'Osservatore Romano (31 mars 1995), p. 10 [La Documentation
catholique, n. 2114 (16 avril 1995), p. 390].
10. Chap. V: AAS 55 (1963), p. 304.
4. Homélie de la Concélébration eucharistique à
Paderborn, 22 juin 1996 - O.R.L.F. du 25 juin 1996, p. 4.
Chers frères et surs,
3. [...] Notre siècle laisse lui aussi un riche martyrologe (cf.
Lettre apost. Tertio millennio adveniente, n. 37). Faisons en
sorte que tous ces témoignages d'authentique grandeur d'esprit et
de sainteté ne tombent pas dans l'oubli.
Un martyrologe n'est pas seulement un registre de faits. C'est
une exhortation. Le martyre de notre siècle est également
une exhortation. N'est-ce pas d'elle qu'est née également l'uvre
du Concile Vatican II? De même que la Journée mondiale de Prière
pour la Paix, et les si nombreuses initiatives apostoliques comme, par
exemple, les Rencontres mondiales de la Jeunesse?
À travers le martyre, qui représente l'expérience
de notre siècle, L'Église a acquis une meilleure compréhension
d'elle-même et de sa mission dans le monde.
6. Chers frères et surs, l'«espérance commune»
et «l'unité de l'esprit» nous lient en tant qu'Église
catholique, c'est-à-dire universelle. En ce lieu, dont l'importance
cuménique doit beaucoup à l'engagement de
l'inoubliable Cardinal Jaeger, j'invite à nouveau tous les chrétiens
à l'unité! Précisément en vue de l'Année
Sainte de l'An 2000, l'Église élève une prière
pressante à l'Esprit Saint et invoque la grâce et l'unité
de tous les chrétiens (cf. Tertio millenio adveniente, n.
34).
7. Chers frères et surs, en 1989, le monde a subi un
changement radical. Ce monde unique croît toujours plus rapidement
et étroitement. Nous devrions saluer ce processus, car il offre à
d'innombrables personnes de nouvelles perspectives de vie. Mais cette
croissance commune du Nord et du Sud, de l'Ouest et de l'Est doit assumer
une forme digne de l'homme. Il ne faut pas que naisse un monde qui
pourrait être à nouveau marqué par une «idéologie
capitaliste radicale» (Centesimus annus, n. 42). Le monde espère
une coexistence de nations et d'États, qui respecte les droits
vitaux de tous les hommes et qui promeut leur développement. Pour
les pays riches en particulier, cela signifie: apprendre à partager
et non seulement aider les peuples défavorisés, mais également
les accueillir et les accepter comme partenaires. Ce changement inévitable
peut et doit être façonné sur la solidarité et
la justice.
8. [...] Cela vaut également pour l'unité de l'Europe, qui
ne doit pas consister uniquement en une mise en commun d'intérêts
matériels. Ses fondements sont: un consensus sur les valeurs idéales
et les objectifs fondamentaux, un héritage culturel commun, et,
tout aussi important, une unité dans l'esprit et dans le cur.
Sans la foi chrétienne, l'Europe n'aura pas d'âme. Nous chrétiens,
sommes appelés à prendre soin de l'esprit qui unit et façonne
l'avenir de l'Europe. C'est une grande responsabilité et une grande
exigence que nous voulons et que nous devons assumer sérieusement,
au-delà des frontières.
5. Angelus (Berlin, le 23 juin 1996) - La Documentation
Catholique n.2142 du 21 juillet 1996, p. 673.
Très chers frères et surs!
1. Au terme de cette célébration, je voudrais encore une
fois vous saluer de tout cur et vous remercier pour cette émouvante
cérémonie de béatification de Karl Leisner et de
Bernhard Lichtenberg. C'est précisément l'histoire et le
caractère symbolique de cette ville qui nous exhortent à
accomplir, à temps et à contretemps, la tâche qui nous
a été confiée, ainsi qu'à eux. Nous devons
sincèrement appeler par leur nom la raison et le tort, la justice
et l'injustice, l'humanité et la barbarie, et nous ranger
ouvertement et fermement du côté de la liberté, de la
solidarité et de la dignité de l'homme. .
2. De cette ville célèbre, qui a vécu de façon
particulière le destin de l'histoire européenne de ce siècle,
je voudrais annoncer à toute l'Église mon intention de
convoquer une Deuxième Assemblée spéciale du
Synode des Évêques pour l'Europe. A l'instar d'autres
assemblées synodales semblables existant dans le monde, elle devra
s'occuper de la préparation du Grand Jubilé de l'An 2000
(cf. Tertio millennio adveniente, n. 38).
Après les célèbres événements de 1989
et les nouvelles situations qui se sont créées à la
suite de la chute du mur, qui avait été dressé précisément
dans cette ville, une réflexion des Conférences épiscopales
du continent est apparue nécessaire. L'Assemblée Spéciale
de 1991 accomplit cette tâche. Les nouveaux développements
qui ont eu lieu au cours des cinq années suivantes en Europe, ont
offert l'occasion d'une nouvelle rencontre avec les représentants
des évêques européens, dans le but d'analyser la
situation de l'Église en vue du Jubilé imminent. Il est nécessaire
de faire en sorte que les grandes forces spirituelles du continent
puissent se déployer de toutes parts et que soient créées
les conditions pour une ère de véritable renaissance au
niveau religieux, social et économique. Cela sera le fruit d'une
nouvelle annonce de l'Évangile.
3. Je vous invite tous à invoquer dès à présent
l'intercession céleste des Patrons de l'Europe, saint Benoît
et les saints Cyrille et Méthode. À partir des respectives
traditions occidentales et orientales, ils réussirent à
offrir une contribution fondamentale à l'unité culturelle et
spirituelle de cette partie de la terre.
Je voudrais également confier la prochaine assemblée
synodale à tous les bienheureux et à tous les saints du
vieux continent et en particulier à la protection maternelle de la
Très Sainte Vierge Marie, si vénérée par tous
les peuples d'Europe. Que la Vierge, qui a été la première
à accueillir, à travers son «fiat», le
Verbe incarné et qui l'a offert à toute l'humanité,
nous accompagne et nous soutienne sur notre chemin jusqu'au but historique
du début du Troisième Millénaire.
6. Regina Caeli (Sarajevo, 13 avril 1997) - La
Documentation Catholique n.2160 du 18 mai 1997, p. 475.
Chers frères et surs!
1. Au terme de cette Concélébration solennelle, alors que
selon une ancienne et belle tradition, le monde entier élève
des louanges à la Mère de Dieu à travers la récitation
du Regina caeli, ma pensée se fait prière et se
tourne vers toute la région dans laquelle vivent, avec d'autres
peuples, les slaves du sud. Une caractéristique distingue les chrétiens
de cette terre: leur dévotion profonde et leur grand amour pour la
Mère de Dieu.
Avec une profonde gratitude envers Dieu, je me rappelle des visites que
j'ai eu l'occasion d'effectuer en Albanie, en avril 1993, en Croatie, en
septembre 1994, et en Slovénie, au mois de mai de l'année
dernière. Alors que ma visite à Sarajevo et en Bosnie-Herzégovine
touche désormais à son terme, je souhaite faire parvenir un
salut cordial à toutes les populations de la proche République
fédérale de Yougoslavie, que je désire visiter depuis
longtemps et que j'accompagne de ma solidarité, unie à ma
prière, dans leurs difficultés et dans leur espérance.
Ma pensée et mes meilleurs vux s'adressent également
aux populations de l'ex-République yougoslave de Macédoine,
pour lesquelles j'invoque du Seigneur la paix et la prospérité.
2. Comme dans toutes les autres parties du monde, dans cette région
également, le Saint-Siège promeut le respect de l'égale
dignité des peuples et de leur droit à choisir librement
leur avenir. En même temps, il se prodigue pour que soit sauvegardée
chaque occasion de solidarité mutuelle, dans un climat de
coexistence pacifique et civile.
Tout cela demande le courage de la clairvoyance et la patience des
petits pas, afin que l'esprit d'entente loyale et constructive fleurisse
et porte des fruits abondants. Le climat de la paix et du respect réciproque
constitue l'unique voie pour combattre de la façon la plus efficace
les nationalismes exacerbés, coupables de tant de deuils et de tant
de dommages passés et récents.
Ces terres, dans lesquelles l'Orient et l'Occident ont ressenti de façon
plus aiguë la difficulté du dialogue dans une collaboration réciproque,
sont devenues le symbole de notre siècle marqué
d'amertume, mais également riche de promesses pour l'Europe entière.
3. Que de Sarajevo, ville symbole de ce vingtième siècle
qui touche à son terme, parvienne à tous les peuples européens
l'appel pour un engagement solidaire sur la voie de la paix! Que le
nouveau millénaire, désormais proche, s'ouvre dans la
profonde détermination à construire une ère de
croissance civile dans la concorde, grâce à la contribution
des dons particuliers dont chaque Nation, au cours de son histoire, a été
enrichie par Dieu, Seigneur et Père de tous les peuples!
Tel est le vu cordial que je confie, ainsi que vous-mêmes, à
Marie, Reine de la Paix, en l'invoquant avec la prière
traditionnelle du temps pascal.
7. Homélie de Célébration Eucharistique à
Gniezno pour le millénaire du martyre de saint Adalbert, 3 juin
1997 - La Documentation Catholique n.2164 du 20 juillet
1997, p. 664-667.
1. Veni, Creator Spiritus! Nous nous trouvons aujourd'hui auprès
de la tombe de saint Adalbert, à Gniezno. Nous nous trouvons ainsi
au centre des célébrations du millénaire d'Adalbert.
J'ai commencé il y a un mois cet itinéraire en l'honneur de
saint Adalbert à Prague et à Libice, dans le diocèse
de Hradec Králové dont il était en effet originaire.
Aujourd'hui, nous sommes à Gniezno, sur le lieu peut-on dire où
il acheva son pèlerinage terrestre. Je rends grâce à
Dieu, Un et Trin, car au terme de ce millénaire, l'occasion m'est à
nouveau offerte de prier auprès des reliques de saint Adalbert,
reliques qui sont l'un des plus grands trésors de notre pays. Nous
voulons suivre ce parcours spirituel de saint Adalbert, qui commence en un
certain sens au Cénacle. La liturgie d'aujourd'hui nous conduit précisément
au Cénacle, où les Apôtres revinrent du Mont des
Oliviers après l'Ascension du Christ au ciel. Pendant les quarante
jours qui suivirent la résurrection, Il leur apparut et parla avec
eux du Royaume de Dieu. Il leur recommanda de ne pas s'éloigner de
Jérusalem, mais d'attendre la promesse du Père: «...ce
que [...] vous avez entendu de ma bouche», disait-il. «Jean,
lui, a baptisé avec de l'eau, mais vous, c'est dans l'Esprit Saint
que vous serez baptisés sous peu de jours [...] vous allez recevoir
une force, celle de l'Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez mes
témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la
Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre» (Ac
1, 5-8). Les Apôtres reçoivent donc le mandat missionnaire.
En vertu des paroles du Ressuscité, ils doivent aller dans le monde
entier pour faire des disciples de toutes les nations, les baptisant au
nom du Père, du Fils et du Saint Esprit (cf. Mt 28, 14-20).
Pour le moment, ils reviennent toutefois au Cénacle et, recueillis
en prière, ils attendent l'accomplissement de la promesse. Le dixième
jour, lors de la fête de la Pentecôte, le Christ leur envoya
l'Esprit Saint, qui transforma leurs coeurs. Ils devinrent forts et prêts
à assumer le mandat missionnaire. Ils commencèrent ainsi
l'oeuvre d'évangélisation. L'Église poursuit cette
oeuvre. Les successeurs des Apôtres continuent à aller dans
le monde entier pour faire des disciples de toutes les nations. Vers la
fin du premier millénaire, les fils de différentes nations déjà
christianisées, en particulier ceux des pays voisins, parvinrent en
terre polonaise. Parmi eux, saint Adalbert, venu de la proche Bohême,
occupe une place prépondérante. Il fut à l'origine,
d'une certaine manière, du second début de l'Église
sur les terres des Piast. Le baptême de la nation qui remonte à
966, au temps de Mieszko I, fut confirmé par le sang du martyr. De
plus, à travers lui, la Pologne entre dans la famille des pays
européens. En effet, c'est auprès des reliques de saint
Adalbert, que se rencontrent l'empereur Otton III et Boleslas le Vaillant,
en présence d'un légat pontifical. Cette rencontre est
importante au niveau historique la «rencontre de Gniezno». Elle
revêtit bien sûr une signification politique, mais également
ecclésiale. Auprès de la tombe de saint Adalbert, le Pape
Sylvestre II proclame la première Église métropolitaine
polonaise: Gniezno, à laquelle furent unis les Sièges épiscopaux
de Cracovie, de Wroclaw et de Kolobrzeg.
2. Le grain de blé qui meurt porte beaucoup de fruit (cf. Jn
12, 24). Ces paroles de l'Évangile de Jean, que le Christ adressa
un jour aux Apôtres, trouvent une application singulière en
la personne d'Adalbert. En mourant, il rendit le témoignage suprême.
«Qui aime sa vie la perd; et qui hait sa vie en ce monde la
conservera en vie éternelle» (Jn 12, 26). Saint
Adalbert rendit également témoignage au service apostolique.
Le Christ dit en effet: «Si quelqu'un me sert, qu'il me suive, et où
je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, mon Père
l'honorera» (Jn 12, 26). Adalbert suivit le Christ. Il
parcourut un long chemin, qui le conduisit de sa ville natale de Libice à
Prague, de Prague à Rome. Lorsque, par la suite, il dut encore une
fois faire face à l'opposition de ses compatriotes de Prague, il
partit comme missionnaire vers les plaines de la Pannonie et ensuite, à
travers la Porte de Moravie, à Gniezno et sur la Baltique. Sa
mission fut comme le couronnement de l'évangélisation sur
les terres des Piast. Et cela précisément parce qu'Adalbert
rendit témoignage au Christ en trouvant la mort dans le martyre.
Boleslas le Vaillant racheta le corps du martyr et le fit venir ici, à
Gniezno. En lui, les paroles du Christ s'accomplirent. Adalbert avait placé
l'amour pour le Fils de Dieu au-dessus de l'amour pour la vie terrestre.
Il suivit le Christ comme un serviteur fidèle et généreux,
en lui rendant témoignage au prix de sa propre vie. Voilà
pourquoi le Père lui a rendu honneur. Le Peuple de Dieu l'entoure
sur terre de la vénération que l'on réserve à
un saint, dans la conviction qu'au ciel, un martyr du Christ est enveloppé
de gloire par le Père. «Le grain de blé qui meurt porte
beaucoup de fruit» (cf. Jn 12, 24). Comme ces paroles se sont
réalisées de façon littérale dans la vie et
dans la mort de saint Adalbert! Sa mort par le martyre, mélangée
au sang d'autres martyrs polonais, se trouve à la base de l'Église
polonaise et, d'une certaine façon, également de l'établissement
de l'État sur les terres des Piast. Les semailles du sang de saint
Adalbert continuent à porter des fruits spirituels toujours
nouveaux. Toute la Pologne, à ses débuts en tant qu'État
et au cours des siècles suivants, a continué à y
puiser. La «Rencontre de Gniezno» ouvrit à la Pologne la
route vers l'unité avec toute la famille des États européens.
Au seuil du second millénaire, la nation polonaise acquit le droit
de s'insérer, à l'instar d'autres nations, dans le processus
de formation d'un nouveau visage de l'Europe. Saint Adalbert est donc un
grand patron de notre continent, qui était alors en train de s'unir
au nom du Christ. Tant à travers sa vie que sa mort, il établit
les bases de l'identité et de l'unité européenne.
J'ai marché de nombreuses fois sur ces traces historiques, durant
la période du Millénaire du Baptême de la Pologne, en
portant de Cracovie à Gniezno les reliques de saint Stanislas, et
je rends grâce à la Divine Providence, car j'ai l'occasion,
une fois de plus, d'accomplir cet itinéraire. Nous te rendons grâce,
saint Adalbert, de nous avoir réunis ici aujourd'hui en si grand
nombre. Des hôtes illustres se trouvent parmi nous. Je pense tout
d'abord aux présidents des pays liés à la personne de
Vojtech-Adalbert. Je remercie de leur présence M. Kwasniewski, Président
de la Pologne; M. Havel, Président de la République tchèque;
M. Brazauskas, Président de la Lituanie; M. Herzog, Président
de l'Allemagne; M. Kovac, Président de la République
slovaque; M. Kuczma, Président de l'Ukraine; M. Goncz, Président
de la Hongrie. Messieurs les Présidents, votre présence ici,
à Gniezno, revêt aujourd'hui une signification particulière
pour tout le continent européen. Comme il y a mille ans, elle témoigne
également aujourd'hui de la volonté d'une coexistence
pacifique et de la construction d'une nouvelle Europe, unie par les liens
de la solidarité. Je vous demande de bien vouloir transmettre mes
saluts cordiaux aux nations que vous représentez. J'adresse également
des paroles de gratitude aux cardinaux venus de la Ville éternelle,
à commencer par le M. le Card. Angelo Sodano, Secrétaire d'État
et les cardinaux des pays liés à la personne de saint
Adalbert, guidés par M. le Card. Miloslav Vlk, successeur de saint
Adalbert sur le Siège épiscopal de Prague. Je suis heureux
de la présence à nos côtés de cardinaux venus
de lointaines parties du monde, de l'Amérique à l'Australie.
Je salue cordialement et je remercie de leur présence les cardinaux
polonais, et tout d'abord le Cardinal-Primat, les archevêques et les
évêques. Je remercie également les évêques
orthodoxes et les chefs des communautés issues de la Réforme,
et également les responsables des autres communautés ecclésiales.
J'adresse de cordiales paroles de salut à Mgr Muszynski, Archevêque-métropolitain
de Gniezno et à vous, chers frères et soeurs, venus de toute
la Pologne pour assister à cette rencontre.
3. J'ai gardé profondément gravé dans mon esprit le
souvenir de la rencontre de Gniezno, en juin 1979, lorsque pour la première
fois, le Pape, natif de Cracovie, put célébrer l'Eucharistie
sur la colline de Lech, en présence de l'inoubliable Primat du Millénaire,
de tout l'épiscopat polonais et de nombreux pèlerins venus
non seulement de Pologne mais également des pays voisins.
Aujourd'hui, après dix-huit ans, il faudrait revenir à cette
homélie de Gniezno qui, dans un certain sens, devint le programme
du pontificat. Toutefois, elle fut avant tout une humble lecture des
desseins de Dieu, en relation avec les vingt-cinq dernières années
de notre millénaire. Je disais alors: «Le Christ ne désire-t-il
pas, le Saint-Esprit ne fait-il pas en sorte que ce Pape polonais, ce Pape
slave, manifeste précisément à présent l'unité
spirituelle de l'Europe chrétienne? Nous savons que cette unité
chrétienne de l'Europe est composée de deux grandes
traditions: celle d'Occident et celle d'Orient... Oui. Le Christ désire,
l'Esprit Saint fait en sorte, que ce que je dis soit dit précisément
ici, à Gniezno» (Cathédrale de l'Assomption de la
Bienheureuse Vierge Marie, 3 juin 1979). De ce lieu se répandit
alors la force puissante de l'Esprit Saint. C'est là que la réflexion
sur la nouvelle évangélisation commença à revêtir
des formes concrètes. Entre temps, de grandes transformations
s'accomplirent, de nouvelles possibilités naquirent, d'autres
hommes apparurent. Le mur qui divisait l'Europe s'effondra. Cinquante ans
après le début de la Deuxième Guerre mondiale, ses
effets cessèrent de tourmenter la face de notre continent. Un
demi-siècle de séparation a pris fin, qui fut chèrement
payé par des millions d'habitants d'Europe centrale et orientale.
C'est pourquoi ici, sur la tombe de saint Adalbert, je rends aujourd'hui
grâce à Dieu tout-puissant pour le grand don de la paix
accordée aux pays d'Europe, et je le fais avec les paroles du
Psalmiste: «Alors on disait chez les païens: Merveilles que fit
pour eux Yahvé! Merveilles que fit pour nous Yahvé, nous étions
dans la joie» (Ps 126 [125], 2-3).
4. Chers frères et soeurs, après tant d'années, je
répète la même chose: une nouvelle disponibilité
est nécessaire. En effet, on a vu, parfois de façon très
douloureuse, que le recouvrement du droit à l'autodétermination
et de plus grandes libertés politiques et économiques ne
sont pas suffisants pour reconstruire l'unité de l'Europe. Comment
ne pas faire mention ici de la tragédie des nations de
l'ex-Yougoslavie, du drame de la nation albanaise et des énormes
pressions subies par toutes les sociétés qui ont recouvré
la liberté et qui, au prix d'un grand effort, se libèrent du
joug du système totalitaire communiste? Après la chute d'un
mur, celui qui est visible, n'a-t-on pas découvert l'existence d'un
autre mur, invisible, qui continue à diviser notre continent le mur
qui divise le coeur des hommes? Il s'agit d'un mur fait de peur et
d'agressivité, de manque de compréhension pour les hommes
d'origines différentes, de couleurs de peau différentes, de
croyances religieuses différentes; c'est le mur de l'égoïsme
politique et économique, de l'amenuisement de la sensibilité
à l'égard de la valeur de la vie humaine et de la dignité
de chaque homme. Même les succès indéniables des
derniers temps, dans le domaine économique, politique et social, ne
sont pas en mesure de dissimuler l'existence de ce mur. Son ombre s'étend
sur toute l'Europe. Le but d'une unité authentique du continent
européen est encore éloigné. Il n'y aura pas d'unité
en Europe tant qu'elle ne sera pas fondée sur l'unité de
l'Esprit. Ce fondement très profond de l'unité fut apporté
à l'Europe et consolidé au cours des siècles, par le
christianisme grâce à son Évangile, à sa compréhension
de l'homme et à sa contribution au développement de
l'histoire des peuples et des nations. Cela ne signifie pas vouloir
s'approprier l'histoire. En effet, l'histoire de l'Europe est un grand
fleuve, dans lequel débouchent de nombreux affluents, et la variété
des traditions et des cultures qui la forment, constitue sa grande
richesse. Les fondements de l'identité de l'Europe reposent sur le
christianisme, et son manque actuel d'unité spirituelle naît
principalement de la crise de cette conscience chrétienne.
5. Chers frères et soeurs, ce fut Jésus-Christ, «le même
hier, aujourd'hui et à jamais» (cf. He 13, 8), qui révéla
sa dignité à l'homme! C'est lui le garant de cette dignité!
Ce furent les patrons de l'Europe saint Benoît et les saints Cyrille
et Méthode qui introduisirent dans la culture européenne la
vérité sur Dieu et sur l'homme. Ce furent les nombreux
saints missionnaires, que saint Adalbert, Évêque et martyr,
nous a aujourd'hui rappelés, qui transmirent aux peuples européens
l'enseignement sur l'amour du prochain, et même sur l'amour pour ses
ennemis un enseignement confirmé par le don de sa vie pour eux. Nos
frères et nos soeurs en Europe se sont nourris de cette Bonne
Nouvelle de l'Évangile, au cours des siècles et jusqu'à
aujourd'hui. Les murs des églises, des abbayes, des hôpitaux
et des universités y faisaient écho. Les livres, les
sculptures et les tableaux la proclamaient, les strophes poétiques
et les oeuvres des compositeurs l'annonçaient. Les fondements de
l'unité spirituelle de l'Europe étaient établis sur
l'Évangile. De la tombe de saint Adalbert, je demande donc: est-il
licite pour nous de refuser la loi de la vie chrétienne, qui
affirme que seul celui qui offre sa propre vie pour l'amour de Dieu et de
ses frères, comme une graine semée dans la terre, porte des
fruits abondants? Ici, de cet endroit, je répète
l'exclamation du début de mon pontificat: Ouvrez les portes aux
Christ! Au nom du respect des droits de l'homme, au nom de la liberté,
de l'égalité, de la fraternité, au nom de la
solidarité entre hommes et au nom de l'amour, je m'écrie:
N'ayez pas peur! Ouvrez les portes aux Christ! Sans le Christ, il n'est
pas possible de comprendre l'homme. C'est pourquoi le mur qui s'élève
aujourd'hui dans les coeurs, le mur qui divise l'Europe, ne sera pas
abattu si l'on ne revient pas à l'Évangile. En effet, sans
le Christ, il n'est pas possible de construire une unité durable.
Il n'est pas possible de la construire en se coupant des racines sur
lesquelles ont grandi les nations et les cultures de l'Europe et en se
coupant de la grand richesse de la culture spirituelle des siècles
passés. Comment peut-on construire une «maison commune»
pour toute l'Europe, si elle n'est pas édifiée avec les
briques des consciences des hommes, cuites au feu de l'Évangile,
unies par le lien d'un amour social solidaire, fruit de l'amour de Dieu?
Saint Adalbert se consacrait à l'édification de cette réalité;
pour construire cet avenir, il donna sa vie. C'est lui qui nous rappelle
aujourd'hui qu'il n'est pas possible de construire une nouvelle société
sans renouveler l'homme, qui est le fondement le plus solide de la société.
6. Au seuil du troisième millénaire, le témoignage
de saint Adalbert est toujours présent dans l'Église et il
porte toujours des fruits. Nous devons reprendre son oeuvre d'évangélisation
avec une nouvelle vigueur. Aidons ceux qui l'ont oublié, à
redécouvrir le Christ et son enseignement. Cela aura lieu lorsque
des témoins fidèles de l'Évangile recommenceront à
parcourir notre continent; lorsque les oeuvres d'architecture, de littérature
et d'art montreront de façon captivante à l'homme
d'aujourd'hui, celui qui est «le même hier, aujourd'hui et à
jamais» lorsque les hommes verront dans la liturgie célébrée
par l'Église à quel point il est beau de rendre gloire à
Dieu; quand ils apercevront dans notre vie un témoignage de miséricorde
chrétienne, d'amour héroïque et de sainteté.
Chers frères et soeurs, quelle période extraordinaire de
l'histoire nous est-il donné de vivre! Quels devoirs importants le
Christ nous a-t-il confiés! Il appelle chacun de nous à préparer
le nouveau printemps de l'Église. Il souhaite que l'Église
la même qu'aux temps des Apôtres et de saint Adalbert entre
dans le nouveau millénaire pleine de fraîcheur, d'une
nouvelle vie qui naît et d'un élan évangélique.
En 1949, le Primat du Millénaire s'exclamait: «Ici, auprès
de la tombe de saint Adalbert, nous allumerons les flambeaux qui
annonceront à notre terre la 'lumière pour éclairer
les nations et la gloire de ton peuple Israël' (Lc 2, 32)»
(Lettre pastorale d'entrée). Aujourd'hui, nous rappelons à
nouveau ces paroles, en demandant à l'Esprit Saint la lumière
et le feu, pour allumer notre flambeau de messagers de l'Évangile
jusqu'aux extrémités de la terre.
7. Saint Adalbert est toujours avec nous. Il est resté à
Gniezno des Piast et dans l'Église universelle, enveloppé de
la gloire du martyre. Dans la perspective du millénaire, il semble
aujourd'hui nous parler avec les paroles de saint Paul: «Menez
seulement une vie digne de l'Évangile du Christ, afin que je
constate, si je viens chez vous, ou que j'entende dire, si je reste
absent, que vous tenez ferme dans un même esprit, luttant de concert
et d'un coeur unanime pour la foi de l'Évangile, et nullement
effrayés par vos adversaires» (Ph 1, 27-28). Oui, dans
un même esprit, et luttant d'un coeur unanime pour la foi.
Aujourd'hui, mille ans plus tard, nous relisons encore ce testament de
Paul et d'Adalbert. Nous demandons que leurs paroles s'accomplissent également
à notre époque. En effet, non seulement la grâce de
croire en lui nous a été accordée, mais également
de souffrir pour lui, car nous avons soutenus la même lutte dont
Adalbert nous a laissé le témoignage (cf. Ph 1,
29-30). Nous nous confions à Adalbert, en lui demandant d'intercéder
pour nous, alors que l'Église et l'Europe se préparent au
grand Jubilé de l'An 2000. Et nous invoquons l'Esprit Saint, Esprit
de sagesse et de force: Veni, Creator Spiritus! Amen.
8. Angelus (Vatican, 15 février 1998) - O.R.L.F.
du 17 février 1998, p. 1, 3.
Très chers frères et surs!
1. Nous avons célébré hier la Fête des saints
Cyrille et Méthode, co-patrons de l'Europe avec saint Benoît.
Ces deux frères grecs du IXème siècle, originaires de
Thessalonique, et formés à l'école du patriarcat de
Constantinople, se consacrèrent à l'évangélisation
des peuples de la Grande Moravie, sur le Danube central.
Cyrille et Méthode accomplirent leur service missionnaire en
union avec l'Église de Constantinople et avec le siège du
Successeur de Pierre, manifestant de cette façon l'unité de
l'Église, qui à cette époque n'était pas
encore frappée par la division entre Orient et Occident.
Je voudrais confier à l'intercession de ces deux saints le désir
de la pleine unité entre les croyants dans le Christ, en
particulier en vue du grand Jubilé de l'An 2000. La nécessité
de poursuivre par tous les moyens possibles le dialogue cuménique
a été fortement soulignée lors de la rencontre du
Comité central du Jubilé avec les délégués
des Conférences épiscopales, qui s'est déroulée
ces jours-ci. Dieu veuille hâter le chemin vers une complète
réconciliation, afin que l'aube du troisième millénaire
voit les chrétiens, sinon totalement unis, du moins beaucoup plus
prés de cet objectif.
2. La fête des saints Cyrille et Méthode m'offre également
l'occasion de rappeler aux chrétiens et à toutes les
personnes de bonne volonté de notre continent ce que nous pouvons
appeler le défi européen, c'est-à-dire l'exigence de
construire une Europe profondément reconnaissante de son histoire,
sérieusement engagée dans l'accomplissement des droits de
l'homme, solidaires avec les peuples des autres continents dans la
promotion de la paix et du développement à l'échelle
mondiale.
Des objectifs si élevés ne peuvent pourtant être
poursuivis sans une profonde et constante motivation spirituelle, que les
citoyens et les nations d'Europe peuvent puiser au très riche
patrimoine culturel qui les unit, dans un dialogue fécond avec les
autres grands courants de pensée, comme il en a toujours été
dans les meilleurs moments de leur civilisation bimillénaire.
Célébrer ces insignes apôtres d'Europe signifie donc
renouveler l'engagement pour la nouvelle évangélisation du
continent afin que dans le passage historique du second au troisième
millénaire, ses racines chrétiennes reçoivent une
nouvelle lymphe, au bénéfice de tous les peuples européens,
de leur culture et de leur coexistence pacifique.
3. Que la Très Sainte Vierge Marie, aimée et vénérée
en Orient comme en Occident, obtienne aux chrétiens d'aujourd'hui
de collaborer dans l'harmonie en vue de la nouvelle évangélisation,
et à toutes les nations européennes, de se rencontrer dans
une maison commune, apportant chacun sa contribution et la mettant au
service de tous.
TABLES DES MATIÈRES
Avant-propos
Introduction
Ière partie: l'Europe vers le troisième millénaire
Discernement des esprits
Signes contradictoires et désillusions
Examen de conscience
IIème partie: Jésus-Christ vivant dans son Église
Mystère
Présence du Seigneur
Présence dans l'histoire
Communion
Communion avec Dieu et avec les hommes
Communion et espérance
Mission
Devoir de diffusion
cuménisme et mission
IIIème partie: Jésus-Christ source d'espérance
Leitourgia
Don de Dieu et spiritualité humaine
Exigence de spiritualité
Martyria
Existence humaine qui annonce
Liberté et vérité
Diakonia
Service
Espérance
Conclusion
Espérance théologale
Spes nostra, salve
Questionnaire
Répertoire
1.Allocution aux Présidents des Conférences épiscopales
d'Europe (1er décembre 1992)
2. Discours au Conseil des Conférences Épiscopales
d'Europe(16 avril 1995)
3.Message à l'occasion du Cinquantième anniversaire de
la fin de la Deuxième Guerre mondiale en Europe (16 mai 1995)
4.Homélie de la Concélébration eucharistique à
Paderborn(22 juin 1996)
5.Angelus (le 23 juin 1996)
6.Regina Caeli (13 avril 1997)
7. Homélie de Célébration Eucharistique à
Gniezno(3 juin 1997)
8. Angelus (Vatican, 15 février 1998)
Tables des matières
NOTES DU TEXTE
(1) Concilium Oecumenicum Vaticanum II, Constitutio pastoralis de
Ecclesia in mundo huius temporis Gaudium et spes, 1
(2) Ioannes Paulus II, Epistula Apostolica Tertio millennio
adveniente (10.XI.1994), 21: AAS 87 (1995), 17.
(3) Ioannes Paulus II, Angelus (Berlin, Allemagne - 23.VI.1996)
2, L'Osservatore Romano, 24-25.VI.1996, p. 8.
(4) Cf. Ioannes Paulus II, Regina Coeli (Velehrad, République
Tchèque -22.IV.1990) 2, L'Osservatore Romano, 23-24.
IV.1990, p. 8.
(5) Cf. Ioannes Paulus II, Epistula Apostolica Tertio millennio
adveniente (10.XI.1994), 27: AAS 87 (1995), 22.
(6) Cf. Ioannes Paulus II, Allocutio (Réunion de
consultation de l'Assemblée Spéciale pour l'Europe,
5.VI.1990) 9, L'Osservatore Romano, 6.VI.1990, p. 5.
(7) Cf. Ioannes Paulus II, Epistula Apostolica Tertio millennio
adveniente (10.XI.1994), 21: AAS 87 (1995), 17.
(8) Cf. ibidem, 18: AAS 87 (1995), 16 ; ibidem,
45: AAS 87 (1995), 33-34.
(9) Ibidem , 46: AAS 87 (1995), 34.
(10) Ioannes Paulus II, Homilia (Messe pour le millénaire
du martyre de Saint Adalbert - Gniezno, Pologne -3.VI.1997), 3: L'Osservatore
Romano, 4.VI.1997, p. 7.
(11) Cf. Concilium Oecumenicum Vaticanum II, Decretum de oecumenismoUnitatis
redintegratio, 2.
(12) Ioannes Paulus II, Epistula Apostolica Tertio millennio
adveniente (10.XI.1994), 27: AAS 87 (1995), 22.
(13) Cf. ibidem, 33-37: AAS 87 (1995), 25-30.
(14) Cf. ibidem, 35: AAS 87 (1995), 27.
(15) Cf. Concilium Oecumenicum Vaticanum II, Declaratio de libertate
religiosa Dignitatis humanae, 1.
(16) Cf. Ioannes Paulus II, Epistula Apostolica Tertio millennio
adveniente (10.XI.1994), 36: AAS 87 (1995), 27-29.
(17) Cf. ibidem, 23: AAS 87 (1995), 19.
(18) Concilium Oecumenicum Vaticanum II, Constitutio dogmatica de
Ecclesia Lumen gentium, 50.
(19) Concilium Oecumenicum Vaticanum II, Constitutio pastoralis de
Ecclesia in mundo huius temporis Gaudium et spes, 11.
(20) Cf. Ioannes Paulus II, Litterae Encyclicae Redemptor hominis
(4.III.1979), 13.15: AAS 71 (1979), 282-284; 286-289.
(21) Cf. Concilium Oecumenicum Vaticanum II, Constitutio dogmatica de
Ecclesia Lumen gentium, 1.
(22) Cf. Synodus Episcoporum, Coetus Specialis pro Europa (1991), Declaratio:
Ut testes simus Christi qui nos liberavit, 5, 6, 10.
(23) Cf. Ioannes Paulus II, Epistula Apostolica Tertio millennio
adveniente (10.XI.1994), 21: AAS 87 (1995), 17.
(24) Ioannes Paulus II, Homilia (Messe pour le millénaire
du martyre de Saint Adalbert - Gniezno, Pologne -3.VI.1997), 6: L'Osservatore
Romano, 4.VI.1997, p. 7.
(25) Ioannes Paulus II, Homilia (IVe Symposium des évêques
européens - 20.VI.1979), 4: L'Osservatore Romano,
21.VI.1979, p. 1.
(26) Ioannes Paulus II, Allocutio (Ve Symposium des évêques
européens - 5.X.1982), 4: L'Osservatore Romano, 7.X.1982,
p. 2.
(27) Ioannes Paulus II, Homilia (Conclusion de la semaine de prière
pour l'unité des chrétiens, 25.I.1991), 4: L'Osservatore
Romano, 27.I.1991, p. 5.
(28) Cf. Ioannes Paulus II, Lettre au Cardinal Carlo Maria Martini,
Président du Conseil des Conférences Épiscopales
Européennes, à l'occasion de la IVème Rencontre cuménique
européenne, Erfurt [26 septembre 1988]), in: "Europa. Un
Magistero tra storia e profezia", a cura di M. Spezzibottiani, 1991,
p.292-294.
(29) Idem.
(30) Cf. Concilium Oecumenicum Vaticanum II, Constitutio pastoralis de
Ecclesia in mundo huius temporis Gaudium et spes, 10.
(31) Ioannes Paulus II, Allocutio (VIIe Symposium des évêques
européens - 17.X.1989), 4: L'Osservatore Romano, 18.X.1989,
p. 5.
(32) Ioannes Paulus II, Allocutio (Conseil des Conférences
épiscopales européennes - 19.XII.1978), 2: L'Osservatore
Romano, 20.XII.1978, p.1
(33) Ioannes Paulus II, Allocutio (Acte Eucharistique à
Saint Jacques de Compostelle, Espagne -9.XI.1982), 2 : L'Osservatore
Romano, 11.XI.1982, p. XLIII.
(34) Ioannes Paulus II, Allocutio (Corps diplomatique accrédité
près le Saint-Siège, 13.I.1990), 5: L'Osservatore
Romano, 14.I.1990, p. 6.
(35) Cfr. Ioannes Paulus II, Litterae Encyclicae Veritatis splendor
(6.VIII.1993) 1-3, 84 -87: AAS 85 (1993), 1200-1203.
(36) Ioannes Paulus II, Homilia (Messa pour la conclusion du
46eCongrès Eucharistique International- Wroclav, Pologne -
1.VI.1997), 5: L'Osservatore Romano, 2-3.VI.1997, p. 7.
(37) Idem.
(38) Idem.
(39) Idem.
(40) Concilium Oecumenicum Vaticanum II, Constitutio pastoralis de
Ecclesia in mundo huius temporis Gaudium et spes, 10.
(41) Catechismus Catholicae Ecclesiae, 2090.
(42) Ioannes Paulus II, Epistula Apostolica Tertio millennio
adveniente, (10.XI.1994), 27: AAS 87 (1995), 22.
(43) Cf. Dante Alighieri, La Divine Comédie,
Paradis XXXIII, 12.
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