Index   Back Top Print

[ FR ]

DISCOURS DU PAPE PIE XII
AUX PARTICIPANTS À LA XXVIII e SESSION
DE L'INSTITUT INTERNATIONAL DE STATISTIQUE
*

Jeudi 10 septembre 1953

 

Vous n'ignorez pas, Messieurs, combien Nous accueillons toujours avec plaisir les participants des grands Congrès scientifiques qui, après avoir achevé leurs travaux, viennent Nous rendre visite.

Voici deux ans, Nous recevions le personnel et les dirigeants de l'Institut Central italien de Statistique, qui célébrait alors le 25e anniversaire de sa fondation. À présent, ce sont des spécialistes venus de toutes les parties du monde pour participer à la 28e Session de l'Institut International de Statistique, que nous voyons groupés autour de Nous. Aussi saisissons-Nous volontiers cette occasion pour vous dire l'intérêt que Nous portons à vos activités.

Il n'est pas besoin d'une longue réflexion pour apercevoir la signification de votre Congrès, auquel les personnalités les plus hautes de la nation ont accordé leur patronage. Il suffit de parcourir la liste des participants et celle, extrêmement variée, des sujets proposés à vos discussions pour juger de l'ampleur de vos débats et de leur importance. Sans doute l'intention des organisateurs est-elle de contribuer à l'avancement des recherches sur les différents thèmes qu'ils inscrivent au programme. Chaque auteur tient en effet à apporter pour la matière qui le concerne une contribution nouvelle et intéressante, et les auditeurs trouvent dans le rapprochement des points de vue et des méthodes une stimulation énergique de l'intérêt.

Mais il y a plus encore. Les rencontres de ce genre ménagent entre les spécialistes des différentes nations des contacts occasionnels souvent très féconds. Après avoir écouté les conférences, on échange des idées, on parle de ses travaux, et à l'occasion des thèmes proposés on évoque encore bien d'autres aspects de la recherche théorique ou d'autres possibilités d'application pratique.

Une branche comme la vôtre aux modalités si diverses, aux  ramifications innombrables, tire donc de ces réunions un profit bien plus tangible que beaucoup d'autres disciplines. Nous souhaiterions y contribuer pour Notre part, en vous proposant quelques considérations, par lesquelles Nous voudrions souligner certains aspects de la portée humaine, sociale et morale de vos activités et vous inciter par là à vous y adonner avec plus de zèle encore et de désintéressement.

Les sages de l'antiquité s'étonnaient déjà, à juste titre, de la puissance inventive de l'esprit humain. Plus encore de nos jours, on admire le perfectionnement et l'adaptation incessante des méthodes utilisées par l'homme pour connaître le monde où il se meut. Or l'acte de connaissance consiste essentiellement à ramener à l'unité de l'esprit la multiplicité du réel, à découvrir dans la complexité d'un donné les éléments permanents qui l'expliquent et rendent compte de son ordonnance, à exprimer ensuite en formules synthétiques les lois qui gouvernent les faits. Le domaine des sciences naturelles, où règne le déterminisme de la matière, offre un champ approprié à cette activité de l'intelligence et se prête plus aisément à l'élaboration de règles précises.

Mais voici que de nos jours, sans cesser pour autant d'étudier la nature, on se tourne de plus en plus vers les sciences de l'homme et, en particulier, vers celles qui prennent pour objet la société humaine. Ici, étant donné l'intervention de causes personnelles et libres, un grand nombre de faits échappent aux prises de l'analyse mathématique classique et semblent défier toute tentative d'explication rationnelle et systématique. Que l'on songe, par exemple, aux questions de démographie : mouvements de populations, mariages, natalité et décès. Par ailleurs, le développement des organismes de protection sociale et des institutions culturelles présuppose une analyse aussi précise que possible des groupes sociaux, auxquels ces institutions s'adressent, et de leurs comportements.

La statistique vient ici apporter son concours: grâce à ses méthodes propres et sans cesse perfectionnées, elle aborde les faits sociaux les plus divers, discerne leurs composantes, établit leur importance respective, leur indépendance réciproque. Dès la fin du siècle dernier, des esprits pénétrants soupçonnèrent les développements futurs de cette technique et se rendirent compte que son efficacité dépendait en bonne partie de l'étendue et de l'uniformité de son application : dès 1885 était fondé l'Institut International de Statistique, qui peut se glorifier d'être l'une des plus anciennes organisations scientifiques internationales. À tous ceux qui étudient les faits économiques et sociaux, elle a procuré et continue à procurer un outil indispensable et dont le champ d'action va chaque jour croissant. Ne fut-il pas mis en œuvre avec bonheur ces dernières années pour l'étude des problèmes de la foi et de la pratique religieuse ? Pour ce qui regarde l'Église catholique, elle possède en certains pays un Centre propre de Statistique ecclésiastique.

La première partie de votre programme est consacrée à l'étude des applications de la statistique aux problèmes de la productivité dans l'industrie. Après les destructions de la seconde guerre mondiale et ses ravages économiques, cette question préoccupe, peut-on dire, tous les pays. Nous espérons avec vous que les progrès de vos recherches entraineront de très heureuses conséquences dans les conditions d'existence des peuples. L'effort des chefs d'entreprise et des travailleurs en sera valorisé, leur apport dans la production mieux défini, et seront augmentés les avantages pour les uns comme pour les autres. Ce résultat à lui seul laisse entrevoir quelles répercussions sociales vos travaux peuvent susciter.

Mais au fur et à mesure que la statistique prouve son utilité et s'impose dans les domaines les plus divers, se révèlent les difficultés de son utilisation correcte et les écueils auxquels s'exposent ceux qui la manient au hasard. Et d'abord combien il est délicat de fixer exactement le fait précis qui servira de base aux recherches, d'isoler les différents facteurs dont on veut examiner le rôle causal! C'est ici que l'on éprouve les qualités professionnelles du statisticien et le besoin de méthodes précises. Vous avez donc raison de vous appliquer à leur amélioration, de stimuler les organismes qui se chargent de les faire connaître, d'en promouvoir l'étude et l'enseignement. Mais comme la signification des résultats dépend en bonne part de l'extension de la recherche, il importe que les équipes de statisticiens réalisent entre elles une vraie collaboration et adoptent des procédés identiques. Il n'est déjà pas facile d'assurer la cohérence interne des résultats obtenus par un seul chercheur; à plus forte raison donc quand il s'agit de travaux poursuivis sur des chemins divergents. 

En outre, il apparaît aisément que l'application de la statistique à l'examen des questions économiques et sociales implique autre chose qu'une certaine habileté mathématique ; elle requiert aussi la connaissance de l'homme, de sa nature spirituelle et de ses réflexes psychologiques. En effet, si l'intervention du statisticien se justifie déjà lorsque le hasard ou des éléments impondérables rendent ardue l'explication d'un phénomène par ses causes, elle est tout particulièrement indiquée lorsque l'indétermination qu'il faut lever dépend du facteur humain, c'est-à-dire d'un faisceau d'idées, d'affections, d'émotions différentes suivant les individus et même en évolution constante chez le même sujet. Après avoir recueilli les données, il est donc essentiel de savoir les interpréter correctement, de restituer leur véritable valeur à des chiffres par eux-mêmes inexpressifs. Il faut par un effort de pensée les replacer dans le contexte vivant, d'où ils sortent et dont ils ne traduisent qu'un seul aspect. Cette nécessité s'impose à la statistique, parce que, comme Nous venons de le dire, dans les faits sociaux, la libre décision de l'homme et ses sentiments ont une grande part. Qu'on songe, par exemple, aux fluctuations de valeur d'une marchandise sous l'influence d'un optimisme collectif ou d'une psychose d'angoisse provoquée par les événements internationaux.

Lorsque le statisticien s'efforce d'exprimer en quantités mathématiques un ensemble de phénomènes où il entre une part de liberté, sa grande tentation sera de méconnaître cette liberté et d'attribuer aux faits sociaux un déterminisme intégral qu'ils n'ont point, mais que présupposent ses calculs en vertu de leur principe méthodologique. Il y a là un danger réel sur lequel Nous voulons attirer votre attention. La « loi du grand nombre » ne prouve rien contre la liberté du vouloir des individus.

Si la statistique demande une certaine connaissance préalable de la psychologie humaine, elle apporte aussi à l'étude de cette même psychologie des éléments précieux. Dans leur sécheresse et leur dépouillement, les chiffres revêtent parfois une rare éloquence. Ils rendent tangibles des situations susceptibles d'échapper même à un bon observateur. De grandes misères humaines apparaissent parfois brusquement avec tout le relief de leurs données lamentables, que seule leur répartition sur un territoire étendu ne permettait pas d'envisager dans leurs véritables dimensions. En même temps que par des sondages successifs la statistique fait saillir certains traits de la vie sociale, elle nous révèle mieux le visage de l'individu. Certaines tendances à peine ébauchées, de légères déficiences morales, ou même des besoins matériels et spirituels se manifestent plus aisément dans une enquête à grande échelle.

Si vous contribuez largement à l'étude de la société actuelle dont l'évolution rapide appelle un incessant travail de mise au point et de prospection, les grands problèmes internationaux profiteront aussi de l'application de vos méthodes. En particulier on voit maintenant des peuples entiers accéder subitement à la culture, réclamer avec instance une amélioration importante de leurs conditions de vie matérielle et intellectuelle. Les organismes qui se préoccupent de les aider ont besoin de renseignements, qui leur permettent d'envisager les données exactes de la question. Ici encore la statistique intervient pour orienter les efforts, et par là aussi vous accomplissez une œuvre, dont Nous Nous plaisons à souligner la portée.

Il est un point, sur lequel Nous voudrions encore insister, parce qu'il conditionne, peut-on dire, tout le reste de vos travaux : puisque la statistique entend fournir des renseignements aussi exacts que possibles, dans les limites de ses méthodes propres, on attend de celui qui la pratique, outre la compétence professionnelle dont Nous parlions tantôt, une loyauté et une sincérité au-dessus de tout soupçon. Il ne sert à rien de perfectionner les méthodes, si elles ne doivent en fin de compte servir qu'à tromper plus efficacement le public. Or la tentation est grande, lorsqu'on désire appuyer une thèse, d'infléchir les résultats dans tel ou tel sens, de dissimuler la vérité, ou même de falsifier à des fins de lucre ou de propagande des résultats gênants ou accusateurs. Vous vous garderez bien de céder à cette tentation et d'avilir ainsi votre profession. À l'amour de la vérité qui est l'âme du labeur scientifique, vous unirez la droiture de conscience, qui rejette toute compromission, et qui — pour le dire encore une fois — distingue nettement les données statistiques et les conséquences que l'on en déduit.

La multitude des applications possibles de la statistique, le rôle qu'elle est appelée à jouer dans le plan international justifient votre souci de la promouvoir efficacement. Conscients des services que vous pouvez rendre poursuivez avec courage votre tâche souvent ardue. Puisse votre Institut étendre davantage son champ d'action et son rayonnement scientifique pour le plus grand profit de vos pays respectifs et des peuples en voie d'évolution, qu'il aidera à progresser. Nous vous le souhaitons de tout cœur en même temps que Nous appelons sur vous, sur vos familles et vos collaborateurs les faveurs et la protection de la Divine Providence.


* Discours et Messages-radio de S.S. Pie XII, XV,
Quinzième année de pontificat, 2 mars 1953 - 1er mars 1954, pp. 279-284
Typographie Polyglotte Vaticane.

 



© Copyright - Libreria Editrice Vaticana