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DISCOURS DU PAPE PIE XII
AUX PARTICIPANTS AU VIIe CONGRÈS INTERNATIONAL D'ARCHÉOLOGIE CLASSIQUE

Dimanche 7 septembre 1958

 

Nous sommes heureux, Messieurs, de pouvoir saluer dans Notre maison un groupe de savants si éminents. Il y a près de vingt ans qu'a eu lieu le dernier Congrès International d'archéologie classique, et depuis lors le monde a été secoué par des événements tels que rarement l'histoire de l'humanité en a enregistré d'aussi démesurés et tragiques dans un si court laps de temps. La ville même, où s'est tenu le VIe et dernier de vos Congrès Internationaux, Berlin, reste le signe de bouleversements qui ne sont pas encore parvenus à leur terme.

Nous avons pris attentivement connaissance du programme de votre Congrès, et Nous sommes frappés de la vaste étendue du domaine qu'il embrasse : domaine englobant tout l'Imperium Romanum et pénétrant en des territoires plus éloignés, jusqu'à l'Inde, aussi loin que l'on trouve quelque trace des cultures des anciens Grecs et Romains et de la période hellénistique. La richesse des thèmes que vous allez traiter Nous impressionne également. Quant aux questions de méthodes et de technique, elles prouvent qu'on dispose aujourd'hui de moyens d'investigation incomparablement plus favorables à l'archéologie qu'aux XVIIIe et XIXe siècles. Le sujet des conférences et des discussions éclaire à son tour la tendance de l'archéologie classique actuelle à s'intégrer dans le temps qu'elle étudie, à replacer surtout les œuvres d'art dans leur contexte historique et spécialement dans l'ambiance spirituelle où elles sont nées. « L'art antique, a-t-on dit, est ainsi vu dans son historicité ».

La remarque faite, il y a trois ans, au début de Notre Message au Xe Congrès International des Sciences historiques (Discours et Messages-radio, v. 17, p. 211), vaut également pour les membres de votre Congrès ; Nous n'avons nullement l'impression de rencontrer des inconnus ou des étrangers. Votre science-même a fait de vous tous, depuis longtemps, des familiers de Rome. L'archéologie classique vous met cependant en rapport plus intime encore avec la Papauté. Si on laisse de côté l'âge de la Renaissance et de l'humanisme, au cours duquel les Papes auraient plutôt montré trop d'intérêt à faire revivre l'antiquité, il est à noter que les premières grandes moissons récoltées par l'archéologie classique des temps modernes ont été mises en sûreté et valorisées sous la protection et avec l'aide active des Papes. Nous pourrions énumérer ici tous Nos prédécesseurs de 1730 à 1870. Si d'une part le premier printemps de l'archéologie classique fleurit autour de Jean Joachim Winckelmann, la Papauté présente par ailleurs en Pie VI l'authentique fondateur du musée Pio-Clementino. À côté de ce musée riche en monuments d'art et de culture classiques, les autres collections antiques de la Rome des Papes tiennent dignement leur place et, en premier lieu, le musée du Capitole qui doit tant à Benoît XIV. Ce Pontife érudit qui sauva en outre le Colisée, faisait vivre quatre Académies dont l'« Accademia della Storia e delle Antichità Romane ». Nous devions cette mention spéciale au Pape Lambertini, au moment où l'on célèbre le deuxième centenaire de sa mort.

L'objet spécifique de l'archéologie est le témoignage monumental : créations de l'art, productions de l'industrie, inscriptions des époques ou des cultures en question, mais non le domaine littéraire. Si donc les découvertes archéologiques restent la première source pour l'histoire de l'art antique, et même, pour la préhistoire, la source unique, leur tâche pour l'époque historique sera toujours de confirmer, rectifier, compléter les sources littéraires, à mesure que celles-ci se multiplient. Il est bon d'attirer sur ce point l'attention des profanes en la matière. Si de fait aucune fouille ne peut remplacer la magnifique et vivante description que fait de la culture crétoise et mycénienne la poésie d'Homère, cette poésie ne se peut comprendre à fond, si on ne l'éclaire par les recherches archéologiques. On trouve d'autres exemples très semblables, aux premiers siècles du christianisme, pour lesquels les sources littéraires dominent. Qu'on pense aux images toujours vivantes, que nous transmettent les Actes des Apôtres et les lettres de saint Paul, qui datent des débuts de l'histoire de l'Église. La connaissance de ces origines resterait bien obscure si on voulait la fonder uniquement sur les découvertes de l'archéologie qui pourtant gardent une valeur irremplaçable en ce qu'elles confirment les sources littéraires. Celles-ci nous avaient déjà fait connaître les Papes du IIIe siècle. Et cependant ce fut un événement, lorsque Jean-Baptiste De Rossi, il y a quelque cent ans, mit à jour dans les catacombes de Calixte la crypte — aujourd'hui bien connue — des Papes avec les inscriptions originales en langue grecque de Pontien, Fabien, Antère, Lucius et Eutychien. Les sources littéraires attestent suffisamment que Pierre était le chef de la communauté chrétienne de Rome et qu'il donna le témoignage du sang. L'impression n'en fut pas moins très profonde partout quand les fouilles effectuées sous l'autel de la Confession de Saint Pierre firent toucher du doigt la vérité de cette assertion.

Ce que Nous avons remarqué de l'appui donné par la Papauté à l'archéologie classique Nous donne l'occasion de revenir sur les relations entre l'antiquité et la chrétienté, l'antiquité et l'Église, et de Nous y arrêter au moins un instant.

C'est un fait, constatons-le tout d'abord, que le christianisme a vécu sa première jeunesse et s'est développé au sein de la culture hellénistique-romaine. Celle-ci avait créé dans l'Empire une civilisation uniforme, qui fut pour l'Église un avantage inappréciable, lorsqu'elle commença à s'étendre et à s'implanter. L'Histoire de l'Église devra toujours, en traitant de cette première période si décisive, donner à ce fait son juste relief.

Dans l'histoire de la chrétienté occidentale, l'antiquité fut, et demeure, une grande force éducatrice. Bien qu'elle se sépare consciemment de la Renaissance et de l'humanisme, la restauration religieuse, qui couvre la seconde moitié du XVIe et le XVIIe siècles — la période du « baroque » —, a gardé le meilleur de la culture antique. Et voici que l'Église, universelle déjà dans son essence même, le devient aussi dans sa réalité géographique. Elle compte depuis longtemps de nombreux centres hors d'Europe. Elle peut s'adonner à sa mission en tout temps et en tout lieu. Le contact avec l'antiquité gréco-romaine n'en est pas perdu cependant. Nous en trouvons un témoignage chez la jeunesse étudiante catholique d'Afrique centrale, du Congo Belge par exemple qui, formée à l'humanisme dans les écoles catholiques, montre une compréhension surprenante du monde antique et de ses classiques, surtout de ceux qui, comme Cicéron, traite largement des idées. La culture qui prévaut actuellement, sous des traits communs, en Europe et en Amérique, semble à la jeunesse africaine plus décousue et contradictoire que la culture antique. On pourrait multiplier les exemples.

Tout ceci prouve qu'il ne suffit pas d'envisager les relations entre l'antiquité et le christianisme d'un point de vue purement historique, mais qu'il faut considérer leur réalité permanente. Ainsi même les maîtres de la pensée et les écrivains des premiers temps de l'Église désignaient-ils l'antiquité classique comme une « praeparatio evangelica », « zatóaycoyds eig Xeco-Tóv ».

L'Église sait que la doctrine chrétienne, à commencer par la croyance en un seul Dieu personnel et en Jésus-Christ, Dieu fait homme, est complètement exempte de toute infiltration païenne. Au plus profond de la culture hellénistique-romaine se trouvaient cependant certains éléments qui méritaient d'être considérés comme une préparation du christianisme. Cette culture, dont l'extraordinaire richesse ressort avec éclat, lorsqu'on la compare avec d'autres, a produit en grand nombre des valeurs qui sont devenues le bien universel de l'humanité, et cela, pour une large part, grâce à l'intervention et aux efforts de l'Église. Relevons entre autres la perfection de l'art classique, l'élaboration du Droit, et surtout les progrès philosophiques des Grecs, en particulier de Socrate, Platon, Aristote et des écoles qui en dépendent. Les vérités sublimes de la foi chrétienne purent se rattacher en quelque sorte à plusieurs de leurs idées et de leurs concepts philosophiques ; qu'on songe, par exemple, à la philosophie du Logos et au prologue de l'Évangile de St. Jean. Les mythes antiques, destinés à satisfaire un sentiment religieux plus ou moins vague, se trouvèrent infiniment dépassés par la Révélation de l'Ancien et du Nouveau Testament et par la Rédemption de Jésus-Christ. Ici plus de constructions imaginaires, si nobles soient-elles, mais la réalité, l'histoire au sens strict du mot. « Dans l'Incarnation de notre Sauveur » dit Saint Paul, « sont apparus la bonté — zencrrózns — de Dieu et son amour pour les hommes » — « TiAavOecogzícz — Benignitas et humanitas apparuit Salvatoris nostri Dei » ( Tt 3, 4). Il est caractéristique que la traduction latine rend TolavOecozta par « humanitas » : ce terme était pour le Romain d'alors l'expression de ce qu'il y avait de plus noble dans sa volonté et ses aspirations. L'« humanitas » a trouvé son accomplissement dans le Christ.

Quatre cents ans après le Christ, Augustin, l'un des plus grands esprits de l'humanité, sut mieux qu'aucun autre mettre la culture antique au service des plus sublimes appels de la foi et de la perfection chrétiennes. Ce fut un élément spécifique de sa grandeur.

Nous souhaitons à votre Congrès, Messieurs, de recueillir le plein succès qu'il mérite et à vous tous, de vous enrichir mutuellement par l'échange de vos découvertes. Nous appelons sur vous à cet effet l'abondance des bénédictions de Dieu.


* Discours et Messages-radio de S. S. Pie XII, XX,
Vingtième année de Pontificat, 2 mars - 9 octobre 1958, pp. 309-313
Typographie Polyglotte Vaticane

 



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