The Holy See
back up
Search
riga

DISCOURS DU PAPE JEAN PAUL II
AU
CONGRÈS INTERNATIONAL
SUR EVANGÉLISATION ET ATHÉISME

Vendredi, 10 octobre 1980

 

Eminence,
Excellences,
Monseigneur,
Chers Frères et Sœurs,

1. SOYEZ REMERCIÉ de vos paroles. Comme il est facile de le constater, l’athéisme est sans conteste l’un des phénomènes majeurs, et il faut même dire, le drame spirituel de notre temps[1].

Enivré par le tourbillon de ses découvertes, assuré d’un progrès scientifique et technique apparemment sans limites, l’homme moderne se découvre inexorablement affronté à son destin: “A quoi bon aller sur la lune - selon l’expression d’un des hommes de culture les plus prestigieux de notre époque - si c’est pour s’y suicider?”[2].

Qu’est-ce que la vie? Qu’est-ce que l’amour? Qu’est-ce que la mort? Depuis qu’il y a des hommes qui pensent, ces questions fondamentales n’ont cessé d’habiter leur esprit. Depuis des millénaires, les grandes religions se sont efforcées d’y apporter leurs réponses. L’homme lui-même n’apparaissait-il pas, au regard pénétrant des philosophes, comme étant, indissociablement, homo faber, homo ludens, homo sapiens, homo religious? Et n’est-ce pas à cet homme-là que l’Eglise de Jésus-Christ entend proposer la bonne nouvelle du salut, porteuse d’espérance pour tous, à travers le flux des générations et le reflux de civilisations?

2. Mais voici que, en un gigantesque défi, l’homme moderne, depuis la Renaissance, s’est dressé contre ce message de salut, et s’est mis à refuser Dieu au nom même de sa dignité d’homme. D’abord réservé à un petit groupe d’esprits, l’intelligentsia qui se considérait comme une élite, l’athéisme est aujourd’hui devenu un phénomène de masse qui investit les Eglises. Bien plus, il les pénètre de l’intérieur, comme si les croyants eux-mêmes, y compris ceux qui se réclament de Jésus-Christ, trouvaient en eux une secrète connivence ruineuse de la foi en Dieu, au nom de l’autonomie et de la dignité de l’homme. C’est d’un “véritable sécularisme” qu’il s’agit, selon l’expression de Paul VI dans son Exhortation apostolique “Evangelii Nuntiandi”: “Une conception du monde d’après laquelle ce dernier s’explique par lui-même sans qu’il soit besoin de recourir à Dieu; Dieu devenu ainsi superflu et encombrant. Un tel sécularisme, pour reconnaître le pouvoir de l’homme, finit donc par se passer de Dieu et même par renier Dieu”[3].

3. Tel est le drame spirituel de notre temps. L’Eglise ne saurait en prendre son parti. Elle entend, au contraire, l’affronter courageusement. Car le Concile s’est voulu au service de l’homme, non pas de l’homme abstrait, considéré comme une entité théorique, mais de l’homme concret, existentiel, aux prises avec ses interrogations et ses espoirs, ses doutes et ses négations mêmes. C’est à cet homme-là que l’Eglise propose l’Evangile. Il lui faut donc le connaître, de cette connaissance enracinée dans l’amour, qui ouvre au dialogue dans la clarté et la confiance entre hommes séparés par leurs convictions, mais convergents dans leur même amour de l’homme.

“L’humanisme laïque et profane, a dit Paul VI lors de la clôture du Concile, est apparu dans sa terrible stature et a en un certain sens défié le Concile. La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion - car c’en est une - de l’homme qui se fait Dieu. Qu’est-il arrivé? Un choc, une lutte, un anathème? Cela pouvait arriver, mais cela n’a pas eu lieu. La vieille histoire du Samaritain a été le modèle de la spiritualité du Concile”[4].

Moi-même, à la tribune des Nations Unies, à New-York, le 2 octobre 1979, j’ai exprimé ce souhait: “La confrontation entre la conception religieuse du monde et la conception agnostique, qui est l’un des signes des temps, pourrait conserver des dimensions humaines loyales et respectueuses, sans porter atteinte aux droits essentiels de la conscience de tout homme ou toute femme qui vivent sur la terre”[5].

Telle est la conviction de notre humanisme plénier, qui nous porte au-devant même de ceux qui ne partagent pas notre foi en Dieu, au nom de leur foi en l’homme - et c’est là le tragique malentendu à dissiper. A tous, nous voulons dire avec ferveur: nous aussi, autant et plus que vous, s’il est possible, nous avons le respect de l’homme. Aussi voulons-nous vous aider à découvrir et à partager avec nous la joyeuse nouvelle de l’amour de Dieu, de ce Dieu qui est la source et le fondement de la grandeur de l’homme, lui-même fils de Dieu, et devenu notre frère en Jésus-Christ.

4. C’est vous dire, chers amis, combien je me réjouis de ces journées d’études qui vous rassemblent à Rome, à l’Université pontificale Urbanienne, sous les auspices de l’Institut supérieur pour l’étude de l’athéisme, promoteur de votre Congrès international sur Evangélisation et Athéisme.

Avec beaucoup d’intérêt, jai parcouru le programme que vous m’avez adressé. Et j’ai relevé avec sympathie la présence d’illustres professeurs et hommes d’étude, que je suis heureux de recevoir ici. A vrai dire, c’est presque un sentiment de vertige qui monte à l’esprit, en découvrant l’ampleur du champ considéré, et les axes de recherche qui vous y avez tracés: aspects phénoménologique, historique, philosophique et théologique de l’athéisme contemporain.

Le phénomène en effet nous envahit de tous côtés: de l’Orient à l’Occident, des pays socialistes aux pays capitalistes, du monde de la culture à celui du travail. Aucun des âges de la vie n’y échappe, de la jeune adolescence en proie au doute, au vieillard livré au scepticisme, en passant par les soupçons et les refus de l’âge adulte. Et il n’est aucun continent à être épargné.

C’est ce qui a conduit mon prédécesseur Paul VI, de vénérée mémoire, à ériger au sein de la Curie romaine, auprès des Secrétariats pour l’unité des chrétiens et pour les non-chrétiens, un autre organisme voué, par vocation, à l’étude de l’athéisme et au dialogue avec les non-croyants[6]. Il doit en effet être clair aux yeux de tous que l’Eglise veut être en dialogue avec tous, y compris ceux qui se sont éloignés d’elle et la rejettent, tant dans leurs convictions affirmées et résolues que dans leurs comportements décidés et parfois militants. L’un et l’autre du reste sont intimement mêlés. Les motivations suscitent l’action. Et l’agir, à son tour, modèle la pensée.

5. Aussi est-ce avec reconnaissance qui j’accueille vos réflexions, pour les intégrer dans la démarche pastorale de l’Eglise en direction de tous ceux qui, à des titres divers, et de bien des manières, certes, se réclament peu ou prou de l’athéisme polymorphe de notre temps. Qu’y a-t-il apparemment de commun, en effet, entre des pays où l’athéisme théorique, pourrait-on dire, est au pouvoir, et d’autres au contraire dont la neutralité idéologique professée recouvre un véritable athéisme pratique? Sans doute la conviction que l’homme est, à lui seul, le tout de l’homme[7].

Certes, le psalmiste déjà allait, répétant: “Insensés, ceux qui disent qu’il n’y a pas de Dieu”[8]. Et l’athéisme n’est pas d’aujourd’hui. Mais il était comme réservé à notre temps d’en faire la théorisation systématique, indûment prétendue scientifique, et d’en mettre en œuvre la pratique à l’échelle de groupes humains et même d’importants pays.

6. Et pourtant, comment ne pas le reconnaître avec admiration, l’homme résiste devant ces assauts répétés et ces feux croisés de l’athéisme pragmatiste, néopositiviste, psychanalytique, existentialiste, marxiste, structuraliste, nietzscheen... L’envahissement des pratiques et la destructuration des doctrines n’empêchent pas, bien au contraire, parfois même elles suscitent, au cœur même des régimes officiellement athées, comme au sein des sociétés dites de consommation, un indéniable réveil religieux. Dans cette situation contrastée, c’est un véritable défi que l’Eglise doit affronter, et une tâche gigantesque qu’il lui faut réaliser, et pour laquelle elle a besoin de la collaboration de tous ses fils: réacculturer la foi dans les divers espaces culturels de notre temps, et réincarner les valeurs de l’humanisme chrétien.

N’est-ce pas une requête pressante des hommes de notre temps qui, parfois désespérément et comme à tâtons, recherchent le sens du sens, le sens ultime? En dépit de leurs différences d’origine et d’orientation, les idéologies modernes se rencontrent au carrefour de l’autosuffisance de l’homme, sans qu’aucune ne réussisse à combler la soif d’absolu qui le tenaille. Car, “l’homme passe infiniment l’homme”, comme le notait Pascal en ses Pensées. C’est pourquoi, du trop plein de ses certitudes, comme du creux de ses questions, toujours resurgit la quête de cet Infini dont il ne peut en lui effacer l’image, alors même qu’il la fuit: “Tu étais au-dedans de moi. Et moi, j’étais au-dehors de moi-même”, confessait déjà saint Augustin[9].

7. Dans son encyclique “Ecclesiam Suam”, Paul VI s’interrogeait sur ce phénomène, y voyait la voie d’un dialogue de salut: “Les raisons de l’athéisme, imprégnées d’anxiété, colorées de passion et d’utopie, mais souvent aussi généreuses, inspirées d’un rêve de justice et de progrès, tendu vers des finalités d’ordre social divinisées: autant de succédanés de l’Absolu et du Nécessaire... Les athées, nous les voyons aussi parfois mus par de nobles sentiments, dégoûtés de la médiocrité et de l’égoïsme de tant de milieux sociaux contemporains, et habiles à emprunter à notre Evangile des formes et un langage de solidarité et de compassion humaine: ne serons-nous pas un jour capables de reconduire à leurs vraies sources, qui sont chrétiennes, ces expressions de valeurs morales?”[10]

L’athéisme proclame la disparition nécessaire de toute religion, mais il est lui-même un phénomène religieux. N’en faisons pas, pour autant, un croyant qui s’ignore. Et ne ramenons pas ce qui est un drame profond à un malentendu superficiel. Devant tous les faux dieux sans cesse renaissants du progrès, du devenir, de l’histoire, sachons retrouver le radicalisme des premiers face aux idolâtres du paganisme antique, et redire avec saint Justin: “Certes, nous l’avouons, nous sommes les athées de ces prétendus dieux”[11].

8. Soyons donc, en esprit et en vérité, des témoins du Dieu vivant, porteurs de sa tendresse de père au creux d’un univers refermé sur lui-même et oscillant de l’orgueil luciférien au désespoir désabusé. Comment en particulier ne pas être sensible au drame de l’humanisme athée, dont l’antithéisme, et plus précisément l’antichristianisme, en vient à écraser la personne humaine qu’il avait voulu libérer du pesant fardeau d’un Dieu considéré comme un oppresseur? “Il n’est pas vrai que l’homme ne puisse organiser la terre sans Dieu. Ce qui est vrai, c’est que, sans Dieu, il ne peut en fin de compte que l’organiser contre l’homme. L’humanisme exclusif est un humanisme inhumain”[12]. A quatre décennies de distance, chacun peut emplir ces lignes prémonitoires du Père de Lubac, du poids tragique de l’histoire de nostre temps.

Quelle invitation à revenir au cœur de notre foi: “Le Rédempteur de l’homme, Jésus-Christ, est le centre du cosmos et de l’histoire”[13]. L’écroulement du déisme, la conception profane de la nature, la sécularisation de la société, la poussée des idéologies, l’émergence des sciences humaines, les ruptures structuralistes, le retour de l’agnosticisme, et la montée du néopositivisme technicien ne sont-ils pas autant de provocations pour le chrétien à retrouver dans un monde vieillissant toute la force de la nouveauté de l’Evangile toujours neuf, souce inépuisable de renouvellement: “Omnem novitatem attulit, semetipsum afferens?”. Et saint Thomas d’Aquin, à onze siècles de distance, prolongeait le mot de saint Irénée: “Christus initiavit nobis viam novam”[14].

C’est au chrétien qu’il appartient d’en donner témoignage. Il porte certes ce trésor dans des vases d’argile. Mais il n’en est pas moins appelé à placer la lumière sur le candélabre, pour qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. C’est le rôle même de l’Eglise, dont le Concile nous rappelait qu’elle est porteuse de Celui qui, seul, est “Lumen Gentium”. Ce témoignage doit être à la fois un témoignage de pensée et un témoignage de vie. Puisque vous êtes des hommes d’étude, j’insisterai en terminant sur la première exigence, la seconde en effet nous concerne tous.

9. Apprendre à bien penser était une résolution que l’on professait hier volontiers. C’est toujours une nécessité première pour agir. L’apôtre n’en est pas dispensé. Que de baptisés sont devenus étrangers à une foi qui jamais peut-être ne les avait vraiment habités parce que personne ne la leur avait bien enseignée! Pour se développer, le germe de la foi a besoin d’être nourri de la parole de Dieu, des sacrements, de tout l’enseignement de l’Eglise et ceci dans un climat de prière. Et, pour atteindre les esprits tout en gagnant les cœurs, il faut que la foi se présente pour ce qu’elle est, et non pas sous de faux revêtements. Le dialogue du salut est un dialogue de vérité dans la charité.

Aujourd’hui, par exemple, les mentalités sont profondément imprégnées par les méthodes scientifiques. Or une catéchèse insuffisamment informée de la problématique des sciences exactes comme des sciences humaines, dans leur diversité, peut accumuler les obstacles dans une intelligence, au lieu d’y frayer le chemin à l’affirmation de Dieu. Et c’est à vous, philosophes et théologiens, que je m’adresse: cherchez les voies pour présenter votre pensée d’une manière qui aide les scientifiques à reconnaître la validité de votre réflexion philosophique et religieuse. Car il y va de la crédibilité, même de la validité de cette réflexion, pour beaucoup d’esprits influencés, à leur insu même, par la mentalité scientifique véhiculée par les media. Et déjà je me réjouis que la prochaine assemblée plénière du Secrétariat pour les non-croyants en mars-avril prochain approfondisse ce thème: Science et Non Croyance.

Il me faut conclure. Affrontée plus que jamais au drame de l’athéisme, l’Eglise entend aujourd’hui renouveler son effort de pensée et de témoignage, dans l’annonce de l’Evangile. Alors qu’un essaim de questions envahit l’esprit de l’homme en proie à la modernité, le mystère demeure par-delà les problèmes. Et, comme le Concile Vatican II nous l’a enseigné, “le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné”[15]. Que son Esprit de lumière inspire votre labeur intellectuel et que son Esprit de force anime votre témoignage de vie! J’accompagne ce souhait et cette prière de ma Bénédiction Apostolique.


[1] Cfr. Gaudium et Spes, 19.

[2] André Malraux, "Préface" à L'enfant du rire de P. Bockel, Grasset.

[3] Pauli VI Evangelii Nuntiandi, 55.

[4] Pauli VI Homilia in IX SS. Concilii sessione habita, die 7 dec. 1965: AAS 58 (1966) 55.

[5] Ioannis Pauli PP. II Allocutio ad Nationum Unitarum Legatos, 20, die 2 oct. 1979: Insegnamenti di Guivanni Paolo II, II, 2 (1979) 538.

[6] Cfr. Pauli VI Regimini Ecclesiae Universae, die 15 aug. 1967: AAS 59 (1967) 920; Gaudium et Spes, 19-21 et 92.

[7] Cfr. Ioannis Pauli PP. II Homilia ad sacrorum alumnos in seminario "Issyles-Moulineaux" habita, die 1 iun. 1980: Insegnamenti di Giovanni Paolo II, III, 1 (1980) 1594 ss.

[8] Ps. 14.

[9] S. Augustini Confessiones, X, 27.

[10] Pauli VI Ecclesiam Suam, die 6 aug. 1964, Typ. Pol. Vat., pp. 66-67.

[11] S. Iustini Apologia I, VI, n.1.

[12] Henri de Lubac, Le Drame de l'humanisme athée, SPes, 1944, p. 12; Pauli VI Populorum Progressio, 42.

[13] Ioannis Pauli PP II Redemptor Hominis, 1.

[14] S. Thomae Summa Theologiae, I-IIae , q. 106, a. 4, ad 1.

[15] Gaudium et Spes, 22 § 1.

 

 

© Copyright 1980 - Libreria Editrice Vaticana

 

top