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CONSTITUTION PASTORALE
GAUDIUM ET SPES
SUR L'ÉGLISE DANS LE MONDE DE CE TEMPS (1)
AVANT-PROPOS
Etroite solidarité de l'Eglise avec l'ensemble de la
famille humaine
Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce
temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies
et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il
n'est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur coeur. Leur
communauté, en effet, s'édifie avec des hommes, rassemblés dans le Christ,
conduits par l'Esprit-Saint dans leur marche vers le Royaume du Père, et
porteurs d'un message de salut qu'il leur faut proposer à tous. La communauté
des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre
humain et de son histoire.
l. C'est pourquoi, après s'être efforcé de pénétrer plus avant dans le mystère
de l'Eglise, le deuxième Concile du Vatican n'hésite pas à s'adresser maintenant,
non plus aux seuls fils de l'Eglise et à tous ceux qui se réclament du Christ,
mais à tous les hommes. A tous il veut exposer comment il envisage la présence
et l'action de l'Eglise dans le monde d'aujourd'hui.
2. Le monde qu'il a ainsi en vue est celui des hommes, la famille humaine tout
entière avec l'univers au sein duquel elle vit. C'est le théâtre où se joue
l'histoire du genre humain, le monde marqué par l'effort de l'homme, ses
défaites et ses victoires. Pour la foi des chrétiens, ce monde a été fondé et
demeure conservé par l'amour du Créateur; il est tombé, certes, sous l'esclavage
du péché, mais le Christ, par la Croix et la Résurrection, a brisé le pouvoir du
Malin et l'a libéré pour qu'il soit transformé selon le dessein de Dieu et qu'il
parvienne ainsi à son accomplissement.
Le service de l'homme
1. De nos jours, saisi d'admiration devant ses propres découvertes et son propre
pouvoir, le genre humain s'interroge cependant, souvent avec angoisse, sur
l'évolution présente du monde, sur la place et le rôle de l'homme dans
l'univers, sur le sens de ses efforts individuels et collectifs, enfin sur la
destinée ultime des choses et de l'humanité. Aussi le Concile, témoin et guide
de la foi de tout le Peuple de Dieu rassemblé par le Christ, ne saurait donner
une preuve plus parlante de solidarité, derespect et d'amour à l'ensemble de la
famille humaine, à laquelle ce peuple appartient, qu'en dialoguant avec elle sur
ces différents problèmes, en les éclairant à la lumière de l'Evangile, et en
mettant à la disposition du genre humain la puissance salvatrice que l'Eglise,
conduite par l'Esprit-Saint, reçoit de son Fondateur.
C'est en effet l'homme qu'il s'agit de sauver, la société humaine qu'il faut
renouveler. C'est donc l'homme, l'homme considéré dans son unité et sa totalité,
l'homme, corps et âme, coeur et conscience, pensée et volonté, qui constituera
l'axe de tout notre exposé.
2. Voilà pourquoi, en proclamant la très noble vocation de l'homme et en
affirmant qu'un germe divin est déposé en lui, ce Saint Synode offre au genre
humain la collaboration sincère de l'Eglise pour l'instauration d'une fraternité
universelle qui réponde à cette vocation. Aucune ambition terrestre ne pousse
l'Eglise; elle ne vise qu'un seul but: continuer, sous l'impulsion de l'Esprit
Consolateur, l'oeuvre même du Christ, venu dans le monde pour rendre témoignage
à la vérité(2), pour sauver non pour condamner, pour servir non pour être
servi(3) .
1. Pour mener à bien cette tâche, l'Eglise a le devoir, à tout
moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de
l'Evangile, de telle sorte qu'elle puisse répondre, d'une manière adaptée à
chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie
présente et future et sur leurs relations réciproques. Il importe donc de
connaître et de comprendre ce monde dans lequel nous vivons, ses attentes, ses
aspirations, son caractère souvent dramatique. Voici, tels qu'on peut les
esquisser, quelques-uns des traits fondamentaux du monde actuel.
2. Le genre humain vit aujourd'hui un âge nouveau de son
histoire, caractérisé par des changements profonds et rapides qui s'étendent peu
à peu à l'ensemble du globe. Provoqués par l'homme, par son intelligence et son
activité créatrice, ils rejaillissent sur l'homme lui-même, sur ses jugements,
sur ses désirs, individuels et collectifs, sur ses manières de penser et d'agir,
tant à l'égard des choses qu'à l'égard de ses semblables. A tel point que l'on
peut déjà parler d'une véritable métamorphose sociale et culturelle dont les
effets se répercutent jusque sur la vie religieuse.
3. Comme en toute crise de croissance, cette transformation ne va
pas sans de sérieuses difficultés. Ainsi, tandis que l'homme étend si
largement son pouvoir, il ne parvient pas toujours à s'en rendre maître.
S'efforçant de pénétrer plus avant les ressorts les plus secrets de son être, il
apparaît souvent plus incertain de lui-même. Il découvre peu à peu, et avec plus
de clarté, les lois de la vie sociale, mais il hésite sur les orientations qu'il
faut lui imprimer.
4. Jamais le genre humain n'a regorgé de tant de richesses, de tant de
possibilités, d'une telle puissance économique; et pourtant une part
considérable des habitants du globe sont encore tourmentés par la faim et la
misère, et des multitudes d'êtres humains ne savent ni lire ni écrire. Jamais
les hommes n'ont eu comme aujourd'hui un sens aussi vif de la liberté, mais, au
même moment, surgissent de nouvelles formes d'asservissement social et
psychique. Alors que le monde prend une conscience si forte de son unité, de la
dépendance réciproque de tous dans une nécessaire solidarité, le voici
violemment écartelé par l'opposition de forces qui se combattent: d'âpres
dissensions politiques, sociales, économiques, raciales et idéologiques
persistent encore, et le danger demeure d'une guerre capable de tout anéantir.
L'échange des idées s'accroît; mais les mots mêmes qui servent à exprimer des
concepts de grande importance revêtent des acceptions fort différentes suivant
la diversité des idéologies. Enfin, on recherche avec soin une organisation
temporelle plus parfaite sans que ce progrès s'accompagne d'un égal essor
spirituel.
5. Marqués par une situation si complexe, un très grand nombre de nos
contemporains ont beaucoup de mal à discerner les valeurs permanentes; en même
temps, ils ne savent comment les harmoniser avec les découvertes récentes. Une
inquiétude les saisit et ils s'interrogent avec un mélange d'espoir et
d'angoisse sur l'évolution actuelle du monde. Celle-ci jette à l'homme un défi;
mieux, elle l'oblige à répondre.
1. L'ébranlement actuel des esprits et la transformation des conditions de vie
sont liés à une mutation d'ensemble qui tend à la prédominance, dans la
formation de l'esprit, des sciences mathématiques, naturelles ou humaines et,
dans l'action, de la technique, fille des sciences. Cet esprit scientifique a
façonné d'une manière différente du passé l'état culturel et les modes de
penser. Les progrès de la technique vont jusqu'à transformer la face de la terre
et, déjà, se lancent à la conquête de l'espace.
2. Sur le temps aussi, l'intelligence humaine étend en quelque sorte son empire:
pour le passé, par la connaissance historique; pour l'avenir, par la prospective
et la planification. Les progrès des sciences biologiques, psychologiques et
sociales ne permettent pas seulement à l'homme de se mieux connaître mais lui
fournissent aussi le moyen d'exercer une influence directe sur la vie des
sociétés, par l'emploi de techniques appropriées. En même temps, le genre humain
se préoccupe, et de plus en plus, de prévoir désormais son propre développement
démographique et de le contrôler.
3. Le mouvement même de l'histoire devient si rapide que chacun à peine à le
suivre. Le destin de la communauté humaine devient un, et il ne se diversifie
plus comme en autant d'histoires séparées entre elles. Bref, le genre humain
passe d'une notion plutôt statique de l'ordre des choses à une conception plus
dynamique et évolutive: de là naît, immense, une problématique nouvelle, qui
provoque à de nouvelles analyses et à de nouvelles synthèses.
l. Du même coup, il se produit des changements de jour en jour plus importants
dans les communautés locales traditionnelles (familles patriarcales, clans,
tribus. villages), dans les différents groupes et les rapports sociaux.
2. Une société de type industriel s'étend peu à peu, amenant certains pays à une
économie d'opulence et transformant radicalement les conceptions et les
conditions séculaires de la vie en société. De la même façon, la civilisation
urbaine et l'attirance qu'elle provoque s'intensifient, soit par la
multiplication des villes et de leurs habitants, soit par l'expansion du mode de
vie urbain au monde rural.
3. Des moyens de communication sociale nouveaux, et sans cesse plus
perfectionnés, favorisent la connaissance des événements et la diffusion
extrêmement rapide et universelle des idées et des sentiments, suscitant ainsi
de nombreuses réactions en chaîne.
4. On ne doit pas négliger non plus le fait que tant d'hommes, poussés par
diverses raisons à émigrer, sont amenés à changer de mode de vie.
5. En somme, les relations de l'homme avec ses semblables se multiplient sans
cesse, tandis que la " socialisation " elle-même entraîne à son tour de nouveaux
liens, sans favoriser toujours pour autant, comme il le faudrait, le plein
développement de la personne et des relations vraiment personnelles,
c'est-à-dire la " personnalisation ".
6. En vérité, cette évolution se manifeste surtout dans les nations qui
bénéficient déjà des avantages du progrès économique et technique; mais elle est
aussi à l'oeuvre chez les peuples en voie de développement qui souhaitent
procurer à leurs pays les bienfaits de l'industrialisation et de l'urbanisation.
Ces peuples, surtout s'ils sont attachés à des traditions plus anciennes,
ressentent en même temps le besoin d'exercer leur liberté d'une façon plus
adulte et plus personnelle.
1. La transformation des mentalités et des structures conduit souvent à une
remise en question des valeurs reçues, tout particulièrement chez les jeunes:
fréquemment, ils ne supportent pas leur état; bien plus, l'inquiétude en fait
des révoltés, tandis que, conscients de leur importance dans la vie sociale, ils
désirent y prendre au plus tôt leurs responsabilités. C'est pourquoi il n'est
pas rare que parents et éducateurs éprouvent des difficultés croissantes dans
l'accomplissement de leur tâche.
2. Les cadres de vie, les lois, les façons de penser et de sentir hérités du
passé ne paraissent pas toujours adaptés à l'état actuel des choses: d'où le
désarroi du comportement et même des règles de conduite.
3. Les conditions nouvelles affectent enfin la vie religieuse elle-même. D'une
part, l'essor de l'esprit critique la purifie d'une conception magique du monde
et des survivances superstitieuses, et exige une adhésion de plus en plus
personnelle et active à la foi: nombreux sont ainsi ceux qui parviennent à un
sens plus vivant de Dieu. D'autre part, des multitudes sans cesse plus denses
s'éloignent en pratique de la religion. Refuser Dieu ou la religion, ne pas s'en
soucier, n'est plus, comme en d'autres temps, un fait exceptionnel, lot de
quelques individus: aujourd'hui en effet, on présente volontiers un tel
comportement comme une exigence du progrès scientifique ou de quelque nouvel
humanisme. En de nombreuses régions, cette négation ou cette indifférence ne
s'expriment pas seulement au niveau philosophique; elles affectent aussi, et
très largement, la littérature, l'art, l'interprétation des sciences humaines et
de l'histoire, la législation elle-même: d'où le désarroi d'un grand nombre.
1. Une évolution aussi rapide, accomplie souvent sans ordre, et, plus encore, la
prise de conscience de plus en plus aiguë des écartèlements dont souffre le
monde, engendrent ou accroissent contradictions et déséquilibres.
2. Au niveau de la personne elle-même, un déséquilibre se fait assez souvent
jour entre l'intelligence pratique moderne et une pensée spéculative qui ne
parvient pas à dominer la somme de ses connaissances ni à les ordonner en des
synthèses satisfaisantes. Déséquilibre également entre la préoccupation de
l'efficacité concrète et les exigences de la conscience morale, et, non moins
fréquemment, entre les conditions collectives de !'existence et les requêtes
d'une pensée personnelle, et aussi de la contemplation. Déséquilibre enfin entre
la spécialisation de l'activité humaine et une vue générale des choses.
3. Tensions au sein de la famille, dues soit à la pesanteur des conditions
démographiques, économiques et sociales, soit aux conflits des générations
successives, soit aux nouveaux rapports sociaux qui s'établissent entre hommes
et femmes.
4. D'importants déséquilibres naissent aussi entre les races, entre les diverses
catégories sociales, entre pays riches, moins riches et pauvres; enfin entre les
institutions internationales nées de l'aspiration des peuples à la paix et les
propagandes idéologiques ou les égoïsmes collectifs qui se manifestent au sein
des nations et des autres groupes.
5. Défiances et inimitiés mutuelles, conflits et calamités s'ensuivent, dont
l'homme lui-même est à la fois cause et victime.
1. Pendant ce temps, la conviction grandit que le genre humain peut et doit non
seulement renforcer sans cesse sa maîtrise sur la création, mais qu'il peut et
doit en outre instituer un ordre politique, social et économique qui soit
toujours plus au service de l'homme, et qui permette à chacun, à chaque groupe,
d'affirmer sa dignité propre et de la développer.
2. D'où les âpres revendications d'un grand nombre qui, prenant nettement
conscience des injustices et de l'inégalité de la distribution des biens,
s'estiment lésés. Les nations en voie de développement, comme celles qui furent
récemment promues à l'indépendance, veulent participer aux bienfaits de la
civilisation moderne tant au plan économique qu'au plan politique, et jouer
librement leur rôle sur la scène du monde. Et pourtant, entre ces nations et les
autres nations plus riches, dont le développement est plus rapide, l'écart ne
fait que croître, et, en même temps, très souvent, la dépendance, y compris la
dépendance économique. Les peuples de la faim interpellent les peuples de
l'opulence. Les femmes, là où elles ne l'ont pas encore obtenue, réclament la
parité de droit et de fait avec les hommes. Les travailleurs, ouvriers et
paysans, veulent non seulement gagner leur vie, mais développer leur
personnalité par leur travail. mieux, participer à l'organisation de la vie
économique, sociale, politique et culturelle. Pour la première fois dans
l'histoire, l'humanité entière n'hésite plus à penser que les bienfaits de la
civilisation peuvent et doivent réellement s'étendre à tous les peuples.
3. Mais sous toutes ces revendications se cache une aspiration plus profonde et
plus universelle: les personnes et les groupes ont soif d'une vie pleine et
libre, d'une vie digne de l'homme, qui mette à leur propre service toutes les
immenses possibilités que leur offre le monde actuel. Quant aux nations, elles
ne cessent d'accomplir de courageux efforts pour parvenir à une certaine forme
de communauté universelle.
4. Ainsi le monde moderne apparaît à la fois comme puissant et faible, capable
du meilleur et du pire, et le chemin s'ouvre devant lui de la liberté ou de la
servitude, du progrès ou de la régression, de la fraternité ou de la haine.
D'autre part, l'homme prend conscience que de lui dépend la bonne orientation
des forces qu'il a mises en mouvement et qui peuvent l'écraser ou le servir.
C'est pourquoi il s'interroge lui-même.
1. En vérité, les déséquilibres qui travaillent le monde
moderne sont liés à un déséquilibre plus fondamental, qui prend racine dans
le coeur même de l'homme. C'est en l'homme lui-même, en effet, que de
nombreux éléments se combattent. D'une part, comme créature, il fait
l'expérience de ses multiples limites; d'autre part, il se sent illimité
dans ses désirs et appelé à une vie supérieure. Sollicité de tant de façons,
il est sans cesse contraint de choisir et de renoncer. Pire: faible et
pécheur, il accomplit souvent ce qu'il ne veut pas et n'accomplit point ce
qu'il voudrait (4). En somme, c'est en lui-même qu'il souffre division, et
c'est de là que naissent au sein de la société tant et de si grandes
discordes. Beaucoup, il est vrai, dont la vie est imprégnée de matérialisme
pratique, sont détournés par là d'une claire perception de cette situation
dramatique; ou bien, accablés par la misère, ils se trouvent empêchés d'y
prêter attention. D'autres, en grand nombre, pensent trouver leur
tranquillité dans les diverses explications du monde qui leur sont
proposées.
2. L'Eglise, quant à elle, croit que le Christ, mort et
ressuscité pour tous(5), offre à l'homme, par son Esprit, lumière et forces
pour lui permettre de répondre à sa très haute vocation. Elle croit qu'il
n'est pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes par lequel ils doivent
être sauvés(6). Elle croit aussi que la clé, le centre et la fin de toute
histoire humaine se trouvent en son Seigneur et Maître. Elle affirme en
outre que, sous tous les changements, bien des choses demeurent qui ont leur
fondement ultime dans le Christ, le même hier, aujourd'hui et à jamais(7).
C'est pourquoi, sous la lumière du Christ, Image du Dieu invisible,
Premier-né de toute créature(8), le Concile se propose de s'adresser à tous,
pour éclairer le mystère de l'homme et pour aider le genre humain à
découvrir la solution des problèmes majeurs de notre temps.
.
PREMIÈRE PARTIE : L'ÉGLISE ET LA VOCATION HUMAINE
Répondre aux appels de l'Esprit
11 § 1. Mû par la foi, se sachant conduit par l'Esprit du
Seigneur qui remplit l'univers, le Peuple de Dieu s'efforce de discerner
dans les événements, les exigences et les requêtes de notre temps, auxquels
il participe avec les autres hommes, quels sont les signes véritables de la
présence ou du dessein de Dieu. La foi, en effet, éclaire toutes choses
d'une lumière nouvelle et nous fait connaître la volonté divine sur la
vocation intégrale de l'homme, orientant ainsi l'esprit vers des solutions
pleinement humaines.
§ 2. Le Concile se propose avant tout de juger à cette
lumière les valeurs les plus prisées par nos contemporains et de les relier
à leur source divine. Car ces valeurs, dans la mesure où elles procèdent du
génie humain, qui est un don de Dieu, sont fort bonnes; mais il n'est pas
rare que la corruption du coeur humain les détourne de l'ordre requis: c'est
pourquoi elles ont besoin d'être purifiées.
§ 3. Que pense l'Eglise de l'homme? Quelles orientations
semblent devoir être proposées pour l'édification de la société
contemporaine? Quelle signification dernière donner à l'activité de l'homme
dans l'univers ? Ces questions réclament une réponse. La réciprocité des
services que sont appelés à se rendre le Peuple de Dieu et le genre humain,
dans lequel ce Peuple est inséré, apparaîtra alors avec plus de netteté:
ainsi se manifestera le caractère religieux et, par le fait même,
souverainement humain de la mission de l'Eglise.
CHAPITRE PREMIER LA DIGNITÉ DE LA PERSONNE HUMAINE
(L'homme à l'image de Dieu)
12 § 1. Croyants et incroyants sont généralement d'accord
sur ce point: tout sur terre doit être ordonné à l'homme comme à son centre
et à son sommet.
§ 2. Mais qu'est-ce que l'homme? Sur lui-même, il a
proposé et propose encore des opinions multiples, diverses et même opposées,
suivant lesquelles, souvent, ou bien il s'exalte lui-même comme une norme
absolue, ou bien il se rabaisse jusqu'au désespoir: d'où ses doutes et ses
angoisses. Ces difficultés, l'Eglise les ressent à fond. Instruite par la
Révélation divine, elle peut y apporter une réponse, où se trouve dessinée
la condition véritable de l'homme, où sont mises au clair ses faiblesses,
mais où peuvent en même temps être justement reconnues sa dignité et sa
vocation.
§ 3. La Bible en effet enseigne que l'homme a été créé "à
l'image de Dieu", capable de connaître et d'aimer son Créateur, qu'il a été
constitué seigneur de toutes les créatures terrestres (1), pour les dominer
et pour s'en servir, en glorifiant Dieu (2). " Qu'est donc l'homme, pour que
tu te souviennes de lui? ou le fils de l'homme pour que tu te soucies de
lui? A peine le fis-tu moindre qu'un dieu, le couronnant de gloire et de
splendeur: tu l'établis sur l'oeuvre de tes mains, tout fut mis par toi sous
ses pieds " (Ps. 8, 5-7).
§ 4. Mais Dieu n'a pas créé l'homme solitaire: dès
l'origine, « Il les crèa homme et femme » (Gen. 1, 27). Cette société
de l'homme et de la femme est l'expression première de la communion des
personnes. Car l'homme, de par sa nature profonde, est un être social, et,
sans relations avec autrui, il ne peut ni vivre ni épanouir ses qualités.
§ 5. C'est pourquoi Dieu, lisons-nous encore dans la Bible,
" regarda tout ce qu'Il avait fait et le jugea très bon " (Gen. 1, 3
1).
Le péché
13 § 1. Etabli par Dieu dans un état de justice, l'homme,
séduit par le Malin, dès le début de l'histoire, a abusé de sa liberté, en
se dressant contre Dieu et en désirant parvenir à sa fin hors de Dieu. Ayant
connu Dieu, « ils ne lui ont pas rendu gloire comme à un Dieu (... ) mais
leur coeur inintelligent s'est enténébré », et ils ont servi la créature de
préférence au Créateur (3). Ce que la Révélation divine nous découvre ainsi,
notre propre expérience le confirme. Car l'homme, s'il regarde au-dedans de
son coeur, se découvre enclin aussi au mal, submergé de multiples maux qui
ne peuvent provenir de son Créateur, qui est bon. Refusant souvent de
reconnaître Dieu comme son principe, l'homme a, par le fait même, brisé
l'ordre qui l'orientait à sa fin dernière, et, en même temps, il a rompu
toute harmonie, soit par rapport à lui-même, soit par rapport aux autres
hommes et à toute la création.
§ 2. C'est donc en lui-même que l'homme est divisé. Voici
que toute la vie des hommes, individuelle et collective, se manifeste comme
une lutte, combien dramatique, entre le bien et le mal, entre la lumière et
les ténèbres. Bien plus, voici que l'homme se découvre incapable par
lui-même de vaincre effectivement les assauts du mal; et ainsi chacun se
sent comme chargé de chaînes. Mais le Seigneur en personne est venu pour
restaurer l'homme dans sa liberté et sa force, le rénovant intérieurement,
et jetant dehors le prince de ce monde (cf. Jean 12, 31), qui le
retenait dans l'esclavage du péché (4). Quant au péché, il amoindrit l'homme
lui-même en l'empêchant d'atteindre sa plénitude.
§ 3. Dans la lumière de cette Révélation, la sublimité de
la vocation humaine, comme la profonde misère de l'homme, dont tous font
l'expérience, trouvent leur signification ultime.
Constitution de l'homme.
14 § 1. Corps et âme, mais vraiment un, l'homme est, dans
sa condition corporelle même, un résumé de l'univers des choses qui trouvent
ainsi, en lui, leur sommet, et peuvent librement louer leur Créateur (5). Il
est donc interdit à l'homme de dédaigner la vie corporelle. Mais, au
contraire, il doit estimer et respecter son corps qui a été créé par Dieu et
qui doit ressusciter au dernier jour. Toutefois, blessé par le péché, il
ressent en lui les révoltes du corps. C'est donc la dignité même de l'homme
qui exige de lui qu'il glorifie Dieu dans son corps (6), sans le laisser
asservir aux, mauvais penchants de son coeur.
§ 2. En vérité, l'homme ne se trompe pas, lorsqu'il se
reconnaît supérieur aux éléments matériels et qu'il se considère comme
irréductible, soit à une simple parcelle de la nature, soit à un élément
anonyme de la cité humaine. Par son intériorité, il dépasse en effet
l'univers des choses : c'est à ces profondeurs qu'il revient lorsqu'il fait
retour en lui-même où l'attend ce Dieu qui scrute les coeurs (7) et où il
décide personnellement de son propre sort sous le regard de Dieu. Ainsi,
lorsqu'il reconnaît en lui une âme spirituelle et immortelle, il n'est pas
le jouet d'une création imaginaire qui s'expliquerait seulement par les
conditions physiques et sociales, mais, bien au contraire, il atteint le
tréfonds même de la réalité.
Dignité de l'intelligence, vérité et sagesse.
15 § 1. Participant à la lumière de l'intelligence divine,
l'homme a raison de penser que, par sa propre intelligence, il dépasse
l'univers des choses. Sans doute son génie au long des siècles, par une
application laborieuse, a fait progresser les sciences empiriques, les
techniques et les arts libéraux. De nos jours il a obtenu des victoires hors
pair, notamment dans la découverte et la conquête du monde matériel.
Toujours cependant il a cherché et trouvé une vérité plus profonde. Car
l'intelligence ne se borne pas aux seuls phénomènes; elle est capable
d'atteindre, avec une authentique certitude, la réalité intelligible, en
dépit de la part d'obscurité et de faiblesse que laisse en elle le péché.
§ 2. Enfin, la nature intelligente de la personne trouve et
doit trouver sa perfection dans la sagesse. Celle-ci attire avec force et
douceur l'esprit de l'homme vers la recherche et l'amour du vrai et du bien;
l'homme qui s'en nourrit est conduit du monde visible à l'invisible.
§ 3. Plus que toute autre, notre époque a besoin d'une
telle sagesse, pour humaniser ses propres découvertes, quelles qu'elles
soient. L'avenir du monde serait en péril si elle ne savait pas se donner
des sages. Pourquoi ne pas ajouter cette remarque: de nombreux pays, pauvres
en biens matériels, mais riches en sagesse, pourront puissamment aider les
autres sur ce point.
§ 4. Par le don de l'Esprit, l'homme parvient, dans la foi,
à contempler et à goûter le mystère de la volonté divine (8).
Dignité de la conscience morale.
16. Au fond de sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu'il ne
s'est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d'obéir. Cette voix, qui
ne cesse de le presser d'aimer et d'accomplir le bien et d'éviter le mal, au
moment opportun résonne dans l'intimité de son coeur : « Fais ceci, évite cela.
» Car c'est une loi inscrite par Dieu au coeur de l'homme; sa dignité est de lui
obéir, et c'est elle qui le jugera (9).
La conscience est le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est
seul avec Dieu et où Sa voix se fait entendre (10). C'est d'une manière
admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s'accomplit dans l'amour
de Dieu et du prochain (11). Par fidélité à la conscience, les chrétiens, unis
aux autres hommes, doivent chercher ensemble la vérité et la solution juste de
tant de problèmes moraux que soulèvent aussi bien la vie privée que la vie
sociale.
Plus la conscience droite l'emporte, plus les personnes et les groupes
s'éloignent d'une décision aveugle et tendent à se conformer aux normes
objectives de la moralité. Toutefois, il arrive souvent que la conscience
s'égare, par suite d'une ignorance invincible, sans perdre pour autant sa
dignité. Ce que l'on ne peut dire lorsque l'homme se soucie peu de rechercher le
vrai et le bien et lorsque l'habitude du péché rend peu à peu sa conscience
presque aveugle
Grandeur de la liberté.
17. Mais c'est toujours librement que l'homme se tourne vers le bien. Cette
liberté, nos contemporains l'estiment grandement et ils la poursuivent avec
ardeur. Et ils ont raison. Souvent cependant ils la chérissent d'une manière qui
n'est pas droite, comme la licence de faire n'importe quoi, pourvu que cela
plaise, même le mal. Mais la vraie liberté est en l'homme un signe privilégié de
l'image divine. Car Dieu a voulu le laisser à son propre conseil (12) pour qu'il
puisse de lui-même chercher son Créateur et, en adhérant librement à Lui,
s'achever ainsi dans une bienheureuse plénitude.
La dignité de l'homme exige donc de lui qu'il agisse selon un choix conscient et
libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous le seul effet
de poussées instinctives ou d'une contrainte extérieure. l'homme parvient à
cette dignité lorsque, se délivrant de toute servitude des passions, par le
choix libre du bien, il marche vers sa destinée et prend soin de s'en procurer
réellement les moyens par son ingéniosité. Ce n'est toutefois que par le secours
de la grâce divine que la liberté humaine, blessée par le péché, peut s'ordonner
à Dieu d'une manière effective et intégrale. Et chacun devra rendre compte de sa
propre vie devant le tribunal de Dieu, selon le bien ou le mal accomplis (13).
Le mystère de la mort.
18 § 1. C'est en face de la mort que l'énigme de la condition humaine atteint
son sommet. L'homme n'est pas seulement tourmenté par la souffrance et la
déchéance progressive de son corps mais, plus encore, par la peur d'une
destruction définitive. Et c'est par une inspiration juste de son coeur qu'il
rejette et refuse cette ruine totale et ce défitif échec de sa personne. Le
germe d'éternité qu'il porte en lui, irréductible à la seule matière, s'insurge
contre la mort. Toutes les tentatives de la technique, si utiles qu'elles
soient, sont impuissantes à calmer son anxiété: car le prolongement de la vie
que la biologie procure ne peut satisfaire ce désir d'une vie ultérieure,
invinciblement ancré dans son coeur.
§ 2. Mais si toute imagination ici défaille, l'Eglise, instruite par la
Révélation divine, affirme que Dieu a créé l'homme en vue d'une fin
bienheureuse, au-delà des misères du temps présent. De plus, la foi chrétienne
enseigne que cette mort corporelle, à laquelle l'homme aurait été soustrait s'il
n'avait pas péché (14), sera un jour vaincue, lorsque le salut, perdu par la
faute de l'homme, lui sera rendu par son tout-puissant et miséricordieux
Sauveur.
Car Dieu a appelé et appelle l'homme à adhérer à Lui de tout son être, dans la
communion éternelle d'une vie divine inaltérable. Cette victoire, le Christ l'a
acquise en ressuscitant (15), libérant l'homme de la mort par sa propre mort. A
partir des titres sérieux quelle offre à l'examen de tout homme, la foi est
ainsi en mesure de répondre à son interrogation angoissée sur son propre avenir.
Elle nous offre en même temps la possibilité d'une communion dans le Christ avec
nos frères bien-aimés qui sont déjà morts, en nous donnant l'espérance qu'ils
ont trouvé près de Dieu la véritable vie.
Formes et racines de l'athéisme.
19 § 1. L'aspect le plus sublime de la dignité humaine se trouve dans cette
vocation de l'homme à communier avec Dieu. Cette invitation que Dieu adresse à
l'homme de dialoguer avec Lui commence avec l'existence humaine. Car, si l'homme
existe, c'est que Dieu l'a créé par amour et, par amour, ne cesse de lui donner
l'être; et l'homme ne vit pleinement selon la vérité que s'il reconnaît
librement cet amour et s'abandonne à son Créateur. Mais beaucoup de nos
contemporains ne perçoivent pas du tout ou même rejettent explicitement le
rapport intime et vital qui unit l'homme à Dieu : à tel point que l'athéisme
compte parmi les faits les plus graves de ce temps et doit être soumis à un
examen très attentif.
§ 2. On désigne sous le nom d'athéisme des phénomènes entre eux très divers. En
effet, tandis que certains athées nient Dieu expressément, d'autres pensent que
l'homme ne peut absolument rien affirmer de Lui. D'autres encore traitent le
problème de Dieu de telle façon que ce problème semble dénué de sens. Beaucoup,
outrepassant indûment les limites des sciences positives, ou bien prétendent que
la seule raison scientifique explique tout, ou bien, à l'inverse, ne
reconnaissent comme définitive absolument aucune vérité. Certains font un tel
cas de l'homme que la foi en Dieu s'en trouve comme énervée, plus préoccupés
qu'ils sont, semble-t-il, d'affirmer l'homme que de nier Dieu.
D'autres se représentent Dieu sous un jour tel que, en Le repoussant, ils
refusent un Dieu qui n'est en aucune façon celui de l'Evangile. D'autres
n'abordent même pas le problème de Dieu : ils paraissent étrangers à toute
inquiétude religieuse et ne voient pas pourquoi ils se soucieraient encore de
religion. L'athéisme, en outre, naît souvent, soit d'une protestation révoltée
contre le mal dans le monde, soit du fait que l'on attribue à tort à certains
idéaux humains un tel caractère d'absolu qu'on en vient à les prendre pour Dieu.
La civilisation moderne elle même, non certes par son essence même, mais parce
quelle se trouve trop engagée dans les réalités terrestres, peut rendre souvent
plus difficile l'approche de Dieu.
§ 3. Certes, ceux qui délibérément s'efforcent d'éliminer Dieu de leur coeur et
d'écarter les problèmes religieux, en ne suivant pas le « dictamen » de leur
conscience, ne sont pas exempts de faute. Mais les croyants eux-mêmes portent
souvent à cet égard une certaine responsabilité. Car l'athéisme, considéré dans
son ensemble, ne trouve pas son origine en lui-même; il la trouve en diverses
causes, parmi lesquelles il faut compter une réaction critique en face des
religions et spécialement, en certaines régions, en face de la religion
chrétienne.
C'est pourquoi, dans cette genèse de l'athéisme, les croyants peuvent avoir une
part qui n'est pas mince, dans la mesure où, par la négligence dans l'éducation
de leur foi, par des présentations trompeuses de la doctrine et aussi par des
défaillances de leur vie religieuse, morale et sociale, on peut dire d'eux
qu'ils voilent l'authentique visage de Dieu et de la religion plus qu'ils ne le
révèlent.
L'athéisme systématique.
20 § 1. Souvent l'athéisme moderne présente aussi une forme systématique qui,
abstraction faite des autres causes, pousse le désir d'autonomie humaine à un
point tel qu'il fait obstacle à toute dépendance à l'égard de Dieu. Ceux qui
professent un athéisme de cette sorte soutiennent que la liberté consiste en
ceci que l'homme est pour lui-même sa propre fin, le seul artisan et le démiurge
de sa propre histoire. Ils prétendent que cette vue des choses est incompatible
avec la reconnaissance d'un Seigneur, auteur et fin de toutes choses, ou au
moins qu'elle rend cette affirmation tout à fait superflue. Cette doctrine peut
se trouver renforcée par le sentiment de puissance que le progrès technique
actuel confère à l'homme.
§ 2. Parmi les formes de l'athéisme contemporain, on ne doit pas passer sous
silence celle qui attend la libération de l'homme surtout de sa libération
économique et sociale. A cette libération s'opposerait, par sa nature même, la
religion, dans la mesure où, érigeant l'espérance de l'homme sur le mirage d'une
vie future, elle le détournerait d'édifier la cité terrestre. C'est pourquoi les
tenants d'une telle doctrine, là où ils deviennent les maîtres du pouvoir,
attaquent la religion avec violence, utilisant pour la diffusion de l'athéisme,
surtout en ce qui regarde l'éducation de la jeunesse, tous les moyens de
pression dont le pouvoir public dispose.
L'attitude de l'Eglise en face de l'athéisme.
21 § 1. L'Eglise, fidèle à la fois à Dieu et à l'homme, ne peut cesser de
réprouver avec douleur et avec la plus grande fermeté, comme elle l'a fait dans
le passé (16), ces doctrines et ces manières de faire funestes qui contredisent
la raison et l'expérience commune et font déchoir l'homme de sa noblesse native.
§ 2. Elle s'efforce cependant de saisir dans l'esprit des athées les causes
cachées de la négation de Dieu et, bien consciente de la gravité des problèmes
que l'athéisme soulève, poussée par son amour pour tous les hommes, elle estime
qu'il lui faut soumettre ces motifs à un examen sérieux et approfondi.
§ 3. L'Eglise tient que la reconnaissance de Dieu ne s'oppose en aucune façon à
la dignité de l'homme, puisque cette dignité trouve en Dieu Lui-même ce qui la
fonde et ce qui l'achève. Car l'homme a été établi en société, intelligent et
libre, par Dieu son Créateur. Mais surtout, comme fils, il est appelé à
l'intimité même de Dieu et au partage de son propre bonheur. L'Eglise enseigne,
en outre, que l'espérance eschatologique ne diminue pas l'importance des tâches
terrestres, mais en soutient bien plutôt l'accomplissement par de nouveaux
motifs. A l'opposé, lorsque manquent le support divin et l'espérance de la vie
éternelle, la dignité de l'homme subit une très grave blessure, comme on le voit
souvent aujourd'hui, et l'énigme de la vie et de la mort, de la faute et de la
souffrance reste sans solution : ainsi, trop souvent, les hommes s'abîment dans
le désespoir.
§ 4. Pendant ce temps, tout homme demeure à ses propres yeux une question
insoluble qu'il perçoit confusément. A certaines heures, en effet,
principalement à l'occasion des grands événements de la vie, personne ne peut
totalement éviter ce genre d'interrogation. Dieu seul peut pleinement y répondre
et d'une manière irrécusable, Lui qui nous invite à une réflexion plus profonde
et à une recherche plus humble.
§ 5. Quant au remède à l'athéisme, on doit l'attendre d'une part d'une
présentation adéquate de la doctrine, d'autre part de la pureté de vie de
l'Eglise et de ses membres. C'est à l'Eglise qu'il revient en effet de rendre
présents et comme visibles Dieu le Père et son Fils Incarné, en se renouvelant
et en se purifiant sans cesse (17), sous la conduite de l'Esprit-Saint. Il y
faut surtout le témoignage d'une foi vivante et adulte, c'est-à-dire d'une foi
formée à reconnaître lucidement les difficultés et capable de les surmonter.
D'une telle foi, de très nombreux martyrs ont rendu et continuent de rendre un
éclatant témoignage.
Sa fécondité doit se manifester en pénétrant toute la vie des croyants, y
compris leur vie profane, et en les entraînant à la justice et à l'amour,
surtout au bénéfice des déshérités. Enfin ce qui contribue le plus à révéler la
présence de Dieu, c'est l'amour fraternel des fidèles qui travaillent d'un coeur
unanime pour la foi de l'Evangile (18) et qui se présentent comme un signe
d'unité.
§ 6. L'Eglise, tout en rejetant absolument l'athéisme, proclame toutefois, sans
arrière-pensée, que tous les hommes, croyants et incroyants, doivent s'appliquer
à la juste construction de ce monde, dans lequel ils vivent ensemble : ce qui,
assurément, n'est possible que par un dialogue loyal et prudent. LEglise déplore
donc les différences de traitement que certaines autorités civiles établissent
injustement entre croyants et incroyants, au mépris des droits fondamentaux de
la personne. Pour les croyants, elle réclame la liberté effective et la
possibilité d'élever aussi dans ce monde le temple de Dieu. Quant aux athées,
elle les invite avec humanité à examiner en toute objectivité l'Evangile du
Christ.
§ 7. Car l'Eglise sait parfaitement que son message est en accord avec le fond
secret du coeur humain quand elle défend la dignité de la vocation de l'homme,
et rend ainsi l'espoir à ceux qui n'osent plus croire à la grandeur de leur
destin. Ce message, loin de diminuer l'homme, sert à son progrès en répandant
lumière, vie et liberté et, en dehors de lui, rien ne peut combler le coeur
humain . « Tu nous as faits pour Toi », Seigneur, « et notre coeur ne connaît
aucun répit jusqu'à ce qu'il trouve son repos en Toi » (19).
Le Christ, Homme nouveau.
22 § 1. En réalité, le mystère de l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le
mystère du Verbe Incarné. Adam, en effet, le premier homme, était la figure de
Celui qui devait venir (20), le Christ Seigneur. Nouvel Adam, le Christ, dans la
révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l'homme
à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation. Il n'est donc pas
surprenant que les vérités ci-dessus trouvent en Lui leur source et atteignent
en Lui leur point culminant.
§ 2. « Image du Dieu invisible » (Col. 1, 15) (21), Il est l'Homme
parfait qui a restauré dans la descendance d'Adam la ressemblance divine,
altérée dès le premier péché. Parce qu'en Lui la nature humaine a été assumée,
non absorbée (22), par le fait même, cette nature a été élevée en nous aussi à
une dignité sans égale. Car, par son Incarnation, le Fils de Dieu s'est en
quelque sorte uni Lui-même à tout homme. Il a travaillé avec des mains d'homme,
Il a pensé avec une intelligence d'homme, Il a agi avec une volonté d'homme
(23), Il a aimé avec un coeur d'homme. Né de la Vierge Marie, Il est vraiment
devenu l'un de nous, en tout semblable à nous, hormis le péché (24).
§ 3. Agneau innocent, par son Sang librement répandu, Il nous a mérité la vie;
et, en Lui, Dieu nous a réconciliés avec Luî-même et entre nous (25), nous
arrachant à l'esclavage du diable et du péché. En sorte que chacun de nous peut
dire avec l'Apôtre : le Fils de Dieu « m'a aimé et Il s'est livré Lui-même pour
moi " (Gal. 2, 20). En souffrant pour nous, Il ne nous a pas simplement donné
l'exemple, afin que nous marchions sur ses pas (26), mais Il a ouvert une route
nouvelle : si nous la suivons, la vie et la mort deviennent saintes et
acquièrent un sens nouveau.
§ 4. Devenu conforme à l'image du Fils, Premier-né d'une multitude de frères
(27), le chrétien recoit « les prémices de l'Esprit " (Rom. 8, 23), qui
le rendent capable d'accomplir la loi nouvelle de l'amour (28). Par cet Esprit,
« gage de l'héritage » (Eph. 1, 14), c'est tout l'homme qui est
intérieurement renouvelé, dans l'attente de « la rédemption du corps » (Rom.
8, 23) : « Si l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts demeure
en vous, Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts donnera aussi la
vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous » (Rom. 8, 11)
(29). Certes, pour un chrétien, c'est une nécessité et un devoir de combattre le
mal au prix de nombreuses tribulations et de subir la mort. Mais, associé au
mystère pascal, devenant conforme au Christ dans la mort, fortifié par
l'espérance, il va au-devant de la résurrection (30).
§ 5. Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien
pour tous les hommes de bonne volonté, dans le coeur desquels, invisiblement,
agit la grâce (31). En effet, puisque le Christ est mort pour tous (32) et que
la vocation dernière de l'homme est réellement unique, à savoir divine, nous
devons tenir que l'Esprit-Saint offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la
possibilité d'être associé au mystère pascal.
§ 6. Telle est la qualité et la grandeur du mystère de l'homme, ce mystère que
la Révélation chrétienne fait briller aux yeux des croyants. C'est donc par le
Christ et dans le Christ que s'éclaire l'énigme de la douleur et de la mort qui,
hors de son Evangile, nous écrase. Le Christ est ressuscité, par sa mort. Il a
vaincu la mort, et Il nous a abondamment donné la vie (33) pour que, devenus
fils dans le Fils, nous clamions dans l'Esprit : Abba, Père! (34).
CHAPITRE II LA COMMUNAUTE HUMAINE
But poursuivi par le Concile
23§ 1. Parmi les principaux aspects du monde d'aujourd'hui,
il faut compter la multiplication des relations entre les hommes que les
progrès techniques actuels contribuent largement à développer. Toutefois le
dialogue fraternel des hommes ne trouve pas son achèvement à ce niveau, mais
plus profondément dans la communauté des personnes et celle-ci exige le
respect réciproque de leur pleine dignité spirituelle.
La Révélation chrétienne favorise puissamment l'essor de cette communion des
personnes entre elles; en même temps elle nous conduit à une intelligence plus
pénétrante des lois de la vie sociale, que le Créateur a inscrites dans la
nature spirituelle et morale de l'homme.
§ 2. Mais comme de récents documents du Magistère ont abondamment expliqué la
doctrine chrétienne sur la société humaine (1), le Concile s'en tient au rappel
de quelques vérités majeures dont il expose les fondements à la lumière de la
Révélation. Il insiste ensuite sur quelques conséquences qui revêtent une
importance particulière en notre temps.
Caractère communautaire de la vocation humaine dans le plan de Dieu
24 § 1. Dieu, qui veille paternellement sur tous, a voulu que tous les hommes
constituent une seule famille et se traitent mutuellement comme des frères.
Tous, en effet, ont été créés à l'image de Dieu, " qui a fait habiter sur toute
la face de la terre tout le genre humain issu d'un principe unique" (Act.
17, 26), et tous sont appelés à une seule et même fin, qui est Dieu Lui-même.
§ 2. A cause de cela, l'amour de Dieu et du prochain est le premier et le plus
grand commandement. L'Ecriture, pour sa part, enseigne que l'amour de Dieu est
inséparable de l'amour du prochain : « ... tout autre commandement se résume en
cette parole: tu aimeras le prochain comme toi même... La charité est donc la
loi dans sa plénitude » (Rom. 13, 9-10; cf. 1 Jean 4, 20). Il est
bien évident que cela est d'une extrême importance pour des hommes de plus en
plus dépendants les uns des autres et dans un monde sans cesse plus unifié.
§ 3. Allons plus loin: quand le Seigneur Jésus prie le Père pour que " tous
soient un..., comme nous nous sommes un ". (Jean 17, 21-22), Il ouvre des
perspectives inaccessibles à la raison et Il nous suggère qu'il y a une certaine
ressemblance entre l'union des Personnes divines et celle des fils de Dieu dans
la vérité et dans l'amour. Cette ressemblance montre bien que l'homme, seule
créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se
trouver que par le don désintéressé de lui-même (2).
Interdépendance de la personne et de la société
25 § 1. Le caractère social de l'homme fait apparaître qu'il y a interdépendance
entre l'essor de la personne et le développement de la société elle-même. En
effet, la personne humaine qui, de par sa nature même, a absolument besoin d'une
vie sociale (3), est et doit être le principe, le sujet et la fin de toutes les
institutions. La vie sociale n'est donc pas pour l'homme quelque chose de
surajouté: aussi c'est par l'échange avec autrui, par la réciprocité des
services, par le dialogue avec ses frères que l'homme grandit selon toutes ses
capacités et peut répondre à sa vocation.
§ 2. Parmi les liens sociaux nécessaires à l'essor de l'homme, certains, comme
la famille et la communauté politique, correspondent plus immédiatement à sa
nature intime; d'autres relèvent plutôt de sa libre volonté. De nos jours, sous
l'influence de divers facteurs, les relations mutuelles et les interdépendances
ne cessent de se multiplier: d'où des associations et des institutions variées,
de droit public ou privé. Même si ce fait, qu'on nomme socialisation, n'est pas
sans danger, il comporte cependant de nombreux avantages qui permettent
d'affermir et d'accroître les qualités de la personne, et de garantir ses droits
(4).
§ 3. Mais si les personnes humaines reçoivent beaucoup de la vie sociale pour
l'accomplissement de leur vocation, même religieuse, on ne peut cependant pas
nier que les hommes, du fait des contextes sociaux dans lesquels ils vivent et
baignent dès leur enfance, se trouvent souvent détournés du bien et portés au
mal. Certes, les désordres, si souvent rencontrés dans l'ordre social,
proviennent en partie des tensions existant au sein des structures économiques,
politiques et sociales. Mais, plus radicalement, ils proviennent de l'orgueil et
de l'égoïsme des hommes, qui pervertissent aussi le climat social. Là où l'ordre
des choses a été vicié par les suites du péché, l'homme, déjà enclin au mal par
naissance, éprouve de nouvelles incitations qui le poussent à pécher: sans
efforts acharnés, sans l'aide de la grâce, il ne saurait les vaincre.
Promouvoir le bien commun
26.§ 1. Parce que les liens humains s'intensifient et s'étendent peu à peu à
l'univers entier, le bien commun, c'est-à dire cet ensemble de conditions
sociales qui permettent, tant aux groupes qu'à chacun de leurs membres,
d'atteindre leur perfection d'une façon plus totale et plus aisée, prend
aujourd'hui une extension de plus en plus universelle, et par suite recouvre des
droits et des devoirs qui concernent tout le genre humain. Tout groupe doit
tenir compte des besoins et des légitimes aspirations des autres groupes, et
plus encore du bien commun de l'ensemble de la famille humaine (5).
§ 2. Mais en même temps grandit la conscience de l'éminente dignité de la
personne humaine, supérieure à toutes choses et dont les droits et les devoirs
sont universels et inviolables. Il faut donc rendre accessible à l'homme tout ce
dont il a besoin pour mener une vie vraiment humaine, par exemple : nourriture,
vêtement, habitat, droit de choisir librement son état de vie et de fonder une
famille, droit à l'éducation, au travail, à la réputation, au respect, à une
information convenable, droit d'agir selon la droite règle de sa conscience,
droit à la sauvegarde de la vie privée et à une juste liberté, y compris en
matière religieuse.
§ 3. Aussi l'ordre social et son progrès doivent-ils toujours tourner au bien
des personnes, puisque l'ordre des choses doit être subordonné à l'ordre des
personnes et non l'inverse. Le Seigneur Lui-même le suggère lorsqu'Il a dit :
"Le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat"(6). Cet ordre
doit sans cesse se développer, avoir pour base la vérité, s'édifier sur la
justice, et être vivifié par l'amour; il doit trouver dans la liberté un
équilibre toujours plus humain (7). Pour y parvenir, il faut travailler au
renouvellement des mentalités et entreprendre de vastes transformations
sociales.
§ 4. l'Esprit de Dieu qui par une providence admirable, conduit le cours des
temps et rénove la face de la terre, est présent à cette évolution. Quant au
ferment évangélique, c'est lui qui a suscité et suscite dans le coeur humain une
exigence incoercible de dignité.
Respect de la personne humaine
27 § 1. Pour en venir à des conséquences pratiques et qui présentent un
caractère d'urgence particulière, le Concile insiste sur le respect de l'homme:
que chacun considère son prochain, sans aucune exception, comme "un autre lui
même ", tienne compte avant tout de son existence et des moyens qui lui sont
nécessaires pour vivre dignement (8), et se garde d'imiter ce riche qui ne prit
nul souci du pauvre Lazare (9).
§ 2. De nos jours surtout, nous avons l'impérieux devoir de nous faire le
prochain de n'importe quel homme et, s'il se présente à nous, de le servir
activement : qu'il s'agisse de ce vieillard abandonné de tous, ou de ce
travailleur étranger, méprisé sans raison, ou de cet exilé, ou de cet enfant né
d'une union illégitime qui supporte injustement le poids d'une faute qu'il n'a
pas commise, ou de cet affamé qui interpelle notre conscience en nous rappelant
la parole du Seigneur : « Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus
petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » (Matth. 25, 40).
§ 3. De plus, tout ce qui s'oppose à la vie elle-même, comme toute espèce
d'homicîde, le génocide, l'avortement, l'euthanasie et même le suicide délibéré:
tout ce qui constitue une violation de l'intégrité de, la personne humaine,
comme les mutilations, la torture physique ou morale, les contraintes
psychologiques; tout ce qui est offense à la dignité de l'homme, comme les
conditions de vie sous-humaines, les emprisonnements arbitraires, les
déportations, l'esclavage, la prostitution, le commerce des femmes et des
jeunes; ou encore les conditions de travail dégradantes qui réduisent les
travailleurs au rang de pur, instruments de rapport, sans égard pour leur
personnalité libre et responsable : toutes ces pratiques et d'autres analogues
sont, en vérité, infâmes. Tandis qu'elles corrompent la civilisation, elles
déshonorent ceux qui s'y livrent plus encore que ceux qui les subissent et
insultent gravement à l'honneur du Créateur.
Respect et amour des adversaires
28§ 1. Le respect et l'amour doivent aussi s'étendre à ceux qui pensent ou
agissent autrement que nous en matière sociale, politique ou religieuse.
D'ailleurs, plus nous nous efforçons de pénétrer de l'intérieur, avec
bienveillance et amour, leurs manières de voir, plus le dialogue avec eux
deviendra aisé.
§ 2. Certes, cet amour et cette bienveillance, ne doivent en aucune façon nous
rendre indifférents à l'égard de la vérité et du bien. Mieux, c'est l'amour même
qui pousse les disciples du Christ à annoncer à tous les hommes la vérité qui
sauve. Mais on doit distinguer entre l'erreur, toujours à rejeter, et celui qui
se trompe, qui garde toujours sa dignité de personne, même s'il se fourvoie dans
des notions fausses ou insuffisantes en matière religieuse (10). Dieu seul juge
et scrute les coeurs; Il nous interdit donc de juger de la culpabilité interne
de quiconque (11).
§ 3. L'enseignement du Christ va jusqu'à requérir le pardon des offenses (12) et
étend le commandement de l'amour, qui est celui de la loi nouvelle, à tous nos
ennemis : "Vous avez appris qu'il a été dit: tu aimeras ton prochain, tu haïras
ton ennemi. Mais moi, je vous dis : aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui
vous haîssent et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient " (Matth.
5, 43-44).
Egalité essentielle de tous les hommes entre eux et justice sociale
29 § 1. Tous les hommes, doués d'une âme raisonnable et créés à l'image de Dieu,
ont même nature et même origine; tous, rachetés par le Christ, jouissent d'une
même vocation et d'une même destinée divine: on doit donc, et toujours
davantage, reconnaître leur égalité fondamentale.
§ 2. Assurément, tous les hommes ne sont pas égaux quant à leur capacité
physique, qui est variée, ni quant à leurs forces intellectuelles et morales qui
sont diverses. Mais toute forme de discrimination touchant les droits
fondamentaux de la personne, qu'elle soit sociale ou culturelle, qu'elle soit
fondée sur le sexe, la race, la couleur de la peau, la condition sociale, la
langue ou la religion, doit être dépassée et éliminée, comme contraire au
dessein de Dieu. En vérité, il est aflligeant de constater que ces droits
fondamentaux de la personne ne sont pas encore partout garantis. Il en est ainsi
lorsque la femme est frustrée de la faculté de choisir librement son époux ou
d'élire son état de vie, ou d'accéder à une éducation et une culture semblables
à celles que l'on reconnaît à l'homme.
§ 3. Au surplus, en dépit de légitimes différences entre les hommes, l'égale
dignité des personnes exige que l'on parvienne à des conditions de vie justes et
plus humaines. En effet, les inégalités économiques et sociales excessives entre
les membres ou entre les peuples d'une seule famille humaine font scandale et
font obstacle à la justice sociale, à l'équité, à la dignité de la personne
humaine ainsi qu'à la paix sociale et internationale.
§ 4. Que les institutions privées ou publiques s'efforcent de se mettre au
service de la dignité et de la destinée humaines. Qu'en même temps elles luttent
activement contre toute forme d'esclavage, social ou politique; et qu'elles
garantissent les droits fondamentaux des hommes sous tout régime politique. Et
même s'il faut un temps passablement long pour parvenir au but souhaité, toutes
ces institutions humaines doivent peu à peu répondre aux réalités spirituelles
qui, de toutes, sont les plus hautes.
Nécessité de dépasser une éthique individualiste
30 § 1. L'ampleur et la rapidité des transformations réclament d'une manière
pressante que personne, par inattention à l'évolution des choses ou par inertie,
ne se contente d'une éthique individualiste. Lorsque chacun, contribuant au bien
commun selon ses capacités propres et en tenant compte des besoins d'autrui, se
préoccupe aussi, et effectivement, de l'essor des institutions publiques ou
privées qui servent à améliorer les conditions de vie humaines, c'est alors et
de plus en plus qu'il accomplit son devoir de justice et de charité.
Or il y a des gens qui, tout en professant des idées larges et généreuses,
continuent à vivre en pratique comme s'ils n'avaient cure des solidarités
sociales. Bien plus, dans certains pays, beaucoup font peu de cas des lois et
des prescriptions sociales. Un grand nombre ne craignent pas de se soustraire,
par divers subterfuges et fraudes, aux justes impôts et aux autres aspects de la
dette sociale. D'autres négligent certaines règles de la vie en société, comme
celles qui ont trait à la sauvegarde de la santé ou à la conduite des véhicules,
sans même se rendre compte que, par une telle insouciance, ils mettent en danger
leur propre vie et celle d'autrui.
§ 2. Que tous prennent très à coeur de compter les solidarités sociales parmi
les principaux devoirs de l'homme d'aujourd'hui, et de les respecter. En effet,
plus le monde s'unifie et plus il est manifeste que les obligations de l'homme
dépassent les groupes particuliers pour s'étendre peu à peu à l'univers entier.
Ce qui ne peut se faire que si les individus et les groupes cultivent en eux les
valeurs morales et sociales et les répandent autour d'eux. Alors, avec le
nécessaire secours de la grâce divine, surgiront des hommes vraiment nouveaux,
artisans de l'humanité nouvelle
Responsabilité et participation
31§ 1. Pour que chacun soit mieux armé pour faire face à ses responsabilités,
tant envers lui-même qu'envers les différents groupes dont il fait partie, on
aura soin d'assurer un plus large développement culturel, en utilisant les
moyens considérables dont le genre humain dispose aujourd'hui. Avant tout,
l'éducation des jeunes, quelle que soit leur origine sociale, doit être ordonnée
de telle façon quelle puisse susciter des hommes et des femmes qui ne soient pas
seulement cultivés, mais qui aient aussi une forte personnalité, car notre temps
en a le plus grand besoin.
§ 2. Mais l'homme parvient très difficilement à un tel sens de la responsabilité
si les conditions de vie ne lui permettent pas de prendre conscience de sa
dignité et de répondre à sa vocation en se dépensant au service de Dieu et de
ses semblables. Car souvent la liberté humaine s'étiole lorsque l'homme tombe
dans un état d'extrême indigence, comme elle se dégrade lorsque, se laissant
aller à une vie de trop grande facilité, il s'enferme en lui-même comme dans une
tour d'ivoire. Elle se fortifie en revanche lorsque l'homme accepte les
inévitables contraintes de la vie sociale, assume les exigences multiples de la
solidarité humaine et s'engage au service de la communauté des hommes.
§ 3. Aussi faut-il stimuler chez tous la volonté de prendre part aux entreprises
communes. Et il faut louer la façon d'agir des nations où, dans une authentique
liberté, le plus grand nombre possible de citoyens participe aux affaires
publiques. Il faut toutefois tenir compte des conditions concrètes de chaque
peuple et de la nécessaire fermeté des pouvoirs publics. Mais pour que tous les
citoyens soient poussés à participer à la vie des différents groupes qui
constituent le corps social, il faut qu'ils trouvent en ceux-ci des valeurs qui
les attirent et qui les disposent à se mettre au service de leurs semblables. On
peut légitimement penser que l'avenir est entre les mains de ceux qui auront su
donner aux générations de demain des raisons de vivre et d'espérer.
Le Verbe Incarné et la solidarité humaine
32 § 1. De même que Dieu a créé les hommes non pour vivre en solitaires, mais
pour qu'ils s'unissent en société, de même il Lui a plu aussi « de sanctifier et
de sauver les hommes non pas isolément, hors de tout lien mutuel; Il a voulu au
contraire en faire un peuple qui Le connaîtrait selon la vérité et Le servirait
dans la sainteté » (13). Aussi, dès le début de l'histoire du salut, a-t-il
choisi des hommes non seulement à titre individuel, mais en tant que membres
d'une communauté. Et ces élus, Dieu leur a manifesté son dessein et les a
appelés « son peuple » (Ex. 3, 7-12). C'est avec ce peuple qu'Il a, en
outre, conclu l'alliance du Sinaï (14).
§ 2. Ce caractère communautaire se parfait et s'achève dans l'oeuvre de
Jésus-Christ. Car le Verbe Incarné en personne a voulu entrer dans le jeu de
cette solidarité. Il a pris part aux noces de Cana, Il s'est invité chez Zachée,
Il a mangé avec les publicains et les pécheurs. C'est en évoquant les réalités
les plus ordinaires de la vie sociale, en se servant des mots et des images de
l'existence la plus quotidienne, qu'Il a révélé aux hommes l'amour du Père et la
magnificence de leur vocation. Il a sanctifié les liens humains, notamment ceux
de la famille, source de la vie sociale. Il s'est volontairement soumis aux lois
de sa patrie. Il a voulu mener la vie même d'un artisan de son temps et de sa
région.
§ 3. Dans sa prédication, Il a clairement affirmé que des fils de Dieu ont
l'obligation de se comporter entre eux comme des frères. Dans sa prière, Il a
demandé que tous ses disciples soient "un ". Bien plus, Lui-même s'est offert
pour tous jusqu'à la mort, Lui, le Rédempteur de tous. "Il n'y a pas de plus
grand amour que de donner sa vie pour ses amis " (Jean
15, 13). Quant à ses apôtres, Il leur a ordonné d'annoncer à toutes les nations
le message évangélique, pour faire du genre humain la famille de Dieu, dans
laquelle la plénitude de la loi serait l'amour.
§ 4. Premier-né parmi beaucoup de frères, après sa mort et sa résurrection, par
le don de son Esprit Il a institué, entre tous ceux qui L'accueillent par la foi
et la charité, une nouvelle communion fraternelle : elle se réalise en son
propre Corps, qui est l'Eglise. En ce Corps, tous, membres les uns des autres,
doivent s'entraider mutuellement, selon la diversité des dons reçus.
§ 5. Cette solidarité devra sans cesse croître, jusqu'au jour où elle trouvera
son couronnement: ce jour-là, les hommes, sauvés par la grâce, famille
bien-aimée de Dieu et du Christ leur frère, rendront à Dieu une gloire parfaite
CHAPITRE III L'ACTIVITÉ HUMAINE DANS L'UNIVERS
Position du problème
33 1. Par son travail et son génie, l'homme s'est toujours efforcé de donner un
plus large développement à sa vie. Mais aujourd'hui, aidé surtout par la science
et la technique, il a étendu sa maîtrise sur presque toute la nature, et il ne
cesse de l'étendre; et, grâce notamment à la multiplication des moyens d'échange
de toutes sortes entre les nations, la famille humaine se reconnaît et se
constitue peu à peu comme une communauté une au sein de l'univers. Il en résulte
que l'homme se procure désormais par sa propre industrie de nombreux biens qu'il
attendait autrefois avant tout de forces supérieures.
2. Devant cette immense entreprise, qui gagne déjà tout le genre humain, de
nombreuses interrogations s'élèvent parmi les hommes: quels sont le sens et
la valeur de cette laborieuse activité ? Quel usage faire de toutes ces
richesses ? Quelle est la fin de ces efforts, individuels et collectifs ?
L'Église, gardienne du dépôt de la Parole divine, où elle puise les
principes de l'ordre religieux et moral, n'a pas toujours, pour autant, une
réponse immédiate à chacune de ces questions; elle désire toutefois joindre
la lumière de la Révélation à l'expérience de tous, pour éclairer le chemin
où l'humanité vient de s'engager.
Valeur de l'activité humaine
34 1. Pour les croyants, une chose est certaine: considérée en elle-même,
l'activité humaine, individuelle et collective, ce gigantesque effort par
lequel les hommes, tout au long des siècles, s'acharnent à améliorer leurs
conditions de vie, correspond au dessein de Dieu. L'homme, créé à l'image de
Dieu, a en effet reçu la mission de soumettre la terre et tout ce qu'elle
contient, de gouverner le cosmos en sainteté et justice(1) et, en
reconnaissant Dieu comme Créateur de toutes choses, de Lui référer son être
ainsi que l'univers: en sorte que, tout étant soumis à l'homme, le nom même
de Dieu soit glorifié par toute la terre(2).
2. Cet enseignement vaut aussi pour les activités les plus quotidiennes. Car
ces hommes et ces femmes qui, tout en gagnant leur vie et celle de leur
famille, mènent leurs activités de manière à bien servir la société, sont
fondés à voir dans leur travail un prolongement de l'oeuvre du Créateur, un
service de leurs frères, un apport à la réalisation du plan providentiel
dans l'histoire(3).
3. Loin d'opposer les conquêtes du génie et du courage de
l'homme à la puissance de Dieu et de considérer la créature raisonnable
comme une sorte de rivale du Créateur, les chrétiens sont au contraire bien
persuadés que les victoires du genre humain sont un signe de la grandeur
divine et une conséquence de son dessein ineffable. Mais plus grandit le
pouvoir de l'homme, plus s'élargit le champ de ses responsabilités,
personnelles et communautaires. On voit par là que le message chrétien ne
détourne pas les hommes de la construction du monde et ne les incite pas à
se désintéresser du sort de leurs semblables: il leur en fait au contraire
un devoir plus pressant(4).
Normes de l'activité humaine
35. 1. De même qu'elle procède de l'homme, l'activité humaine lui est ordonnée.
De fait, par son action, l'homme ne transforme pas seulement les choses et
la société, il se parfait lui-même. Il apprend bien des choses, il développe
ses facultés, il sort de lui-même et se dépasse. Cet essor, bien conduit,
est d'un tout autre prix que l'accumulation possible de richesses
extérieures. L'homme vaut plus par ce qu'il est que par ce qu'il a(5). De
même, tout ce que font les hommes font pour faire régner plus de justice,
une fraternité plus étendue, un ordre plus humain dans les rapports sociaux,
dépasse en valeur les progrès techniques. Car ceux-ci peuvent bien fournir
la base matérielle de la promotion humaine, mais ils sont tout à fait
impuissants, par eux seuls, à la réaliser.
2. Voici donc la règle de l'activité humaine: qu'elle soit conforme au bien
authentique de l'humanité, selon le dessein et la volonté de Dieu, et
qu'elle permette à l'homme, considéré comme individu ou comme membre de la
société,. de s'épanouir selon la plénitude de sa vocation.
Juste autonomie des réalités terrestres
36. 1. Pourtant, un grand nombre de nos contemporains semblent redouter un lien
trop étroit entre l'activité concrète et la religion: ils y voient un danger
pour l'autonomie des hommes, des sociétés et des sciences.
2. Si, par autonomie des réalités terrestres, on veut dire
que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs
valeurs propres, que l'homme doit peu à peu apprendre à connaître, à
utiliser et à organiser, une telle exigence d'autonomie est pleinement
légitime: non seulement elle est revendiquée par les hommes de notre temps,
mais elle correspond à la volonté du Créateur. C'est en vertu de la création
même que toutes choses sont établies selon leur consistance, leur vérité et
leur excellence propres, avec leur ordonnance et leurs lois spécifiques.
L'homme doit respecter tout cela et reconnaître les méthodes particulières à
chacune des sciences et techniques. C'est pourquoi la recherche méthodique,
dans tous les domaines du savoir, si elle est menée d'une manière vraiment
scientifique et si elle suit les normes de la morale, ne sera jamais
réellement opposée à la foi: les réalités profanes et celles de la foi
trouvent leur origine dans le même Dieu(6). Bien plus, celui qui s'efforce,
avec persévérance et humilité, de pénétrer les secrets des choses, celui-là,
même s'il n'en a pas conscience, est comme conduit par la main de Dieu, qui
soutient tous les êtres et les fait ce qu'ils sont. A ce propos, qu'on nous
permette de déplorer certaines attitudes qui ont existé parmi les chrétiens
eux-mêmes, insuffisamment avertis de la légitime autonomie de la science.
Sources de tensions et de conflits, elles ont conduit beaucoup d'esprits
jusqu'à penser que science et foi s'opposaient(7).
3. Mais si, par "autonomie du temporel", on veut dire que
les choses créées ne dépendent pas de Dieu, et que l'homme peut en disposer
sans référence au Créateur, la fausseté de tels propos ne peut échapper à
quiconque reconnaît Dieu. En effet, la créature sans Créateur s'évanouit. Du
reste, tous les croyants, à quelque religion qu'ils appartiennent, ont
toujours entendu la voix de Dieu, et sa manifestation, dans le langage des
créatures. Et même, l'oubli de Dieu rend opaque la créature elle-même.
L'activité humaine détériorée par le péché
37. 1. En accord avec l'expérience des siècles, l'Ecriture enseigne à la famille
humaine que le progrès, grand bien pour l'homme, entraîne aussi avec lui une
sérieuse tentation. En effet, lorsque la hiérarchie des valeurs est troublée et
que le mal et le bien s'entremêlent, les individus et groupes ne regardent plus
que leurs intérêts propres et non ceux des autres. Aussi le monde ne se présente
pas encore comme le lieu d'une réelle fraternité, tandis que le pouvoir accru de
l'homme menace de détruire le genre humain lui-même.
2. Un dur combat contre les puissances des ténèbres passe à travers toute
l'histoire des hommes; commencé dès les origines, il durera, le Seigneur nous
l'a dit(8), jusqu'au dernier jour. Engagé dans cette bataille, l'homme doit sans
cesse combattre pour s'attacher au bien; et ce n'est qu'au prix de grands
efforts, avec la grâce de Dieu, qu'il parvient à réaliser son unité intérieure.
3. C'est pourquoi l'Eglise du Christ reconnaît, certes,
que le progrès humain peut servir au bonheur véritable des hommes, et elle
fait aussi confiance au dessein du Créateur; mais elle ne peut pas cependant
ne pas faire écho à la parole de l'Apôtre: " Ne vous modelez pas sur le
monde présent " (Rom. 12, 2), c'est-à-dire sur cet esprit de vanité
et de malice qui change l'activité humaine, ordonnée lu service de Dieu et
de l'homme, en instrument de péché.
4. A qui demande comment une telle misère peut être
surmontée, les chrétiens confessent que toutes les activités humaines,
quotidiennement déviées par l'orgueil de l'homme et l'amour désordonné de
soi, ont besoin d 'être purifiés et amenés à leur perfection par la crois et
la résurrection du Christ. Racheté par le Christ et devenu une nouvelle
créature dans l'Esprit-Saint, l'homme peut et doit, en effet, aimer ces
choses que Dieu Lui-même a créées. Car c'est de Dieu qu'il les reçoit: il
les voit comme jaillissant de sa main et les respecte. Pour elles, il
remercie son divin Bienfaiteur, il en use et il en jouit dans un esprit de
pauvreté et de liberté; il est alors introduit dans la possession véritable
du monde, comme quelqu'un qui n'a rien et qui possède tout(9). " Car tout
est à vous, mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu" (1 Cor.
3, 22-23).
L'activité humaine et son achèvement dans le mystère
pascal
38 1. Le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, s'est
Lui-même fait chair et est venu habiter la terre des hommes(10). Homme
parfait, Il est entré dans l'histoire du monde, l'assumant et la
récapitulant en Lui(11). C'est Lui qui nous révèle que " Dieu est charité (I
Jn 4, 8) et qui nous enseigne en même temps que la loi fondamentale de
la perfection humaine, et donc de la transformation du monde, est le
commandement nouveau de l'amour. A ceux qui croient à la divine charité, Il
apporte ainsi la certitude que la voie de l'amour est ouverte à tous les
hommes et que l'effort qui tend à instaurer une fraternité universelle n'est
pas vain.
Il nous avertit aussi que cette charité ne doit pas
seulement s'exercer dans des actions d'éclat, mais, et avant tout, dans le
quotidien de la vie. En acceptant de mourir pour nous tous, pécheurs(12). Il
nous apprend, par son exemple, que nous devons aussi porter cette croix que
la chair et le monde font peser sur les épaules de ceux qui poursuivent la
justice et la paix. Constitué Seigneur par sa résurrection, le Christ, à qui
tout pouvoir a été donné, au ciel et sur la terre(13), agit désormais dans
le coeur des hommes par la puissance de Son Esprit; Il n'y suscite pas
seulement le désir du siècle à venir, mais par là même anime aussi, purifie
et fortifie ces aspirations généreuses qui poussent la famille humaine à
améliorer ses conditions de vie et à soumettre à cette fin la terre entière.
Assurément les dons de l'Esprit sont divers: tandis qu'Il appelle certains à
témoigner ouvertement du désir de la demeure céleste et à garder vivant ce
témoignage dans la famille humaine, Il appelle les autres à se vouer au
service terrestre des hommes, préparant par ce ministère la matière du
Royaume des cieux. Mais de tous Il fait des hommes libres pour que,
renonçant à l'amour-propre et rassemblant toutes les énergies terrestres
pour la vie humaine, ils s'élancent vers l'avenir, vers ce temps où
l'humanité elle-même deviendra une offrande agréable à Dieu(14) .
2. Le Seigneur a laissé aux siens les arrhes de cette
espérance et un aliment pour la route: le sacrement de la foi, dans lequel
des éléments de la nature, cultivés par l'homme, sont changés en Son Corps
et en Son Sang glorieux. C'est le repas de la communion fraternelle, une
anticipation du banquet céleste.
Terre nouvelle et cieux nouveaux
39. 1. Nous ignorons le temps de l'achèvement de la terre
et de l'humanité(15), nous ne connaissons pas le mode de transformation du
cosmos. Elle passe, certes, la figure de ce monde déformée par le péché(16)
; mais, nous l'avons appris, Dieu nous prépare une nouvelle demeure et une
nouvelle terre où régnera la justice(17), et dont la béatitude comblera et
dépassera tous les désirs de paix qui montent au coeur de l'homme(18).
Alors, la mort vaincue, les fils de Dieu ressusciteront dans le Christ, et
ce qui fut semé dans la faiblesse et la corruption revêtira
l'incorruptibilité(19). La charité et ses oeuvres demeureront(20) et toute
cette création que Dieu a faite pour l'homme sera délivrée de l'esclavage de
la vanité(21) .
2. Certes, nous savons bien qu'il ne sert de rien à
l'homme de gagner l'univers s'il vient à se perdre lui-même(22), mais
l'attente de la nouvelle terre, loin d'affaiblir en nous le souci de
cultiver cette terre, doit plutôt le réveiller: le corps de la nouvelle
famille humaine y grandit, qui offre déjà quelque ébauche du siècle à venir.
C'est pourquoi, s'il faut soigneusement distinguer le progrès terrestre de
la croissance du Règne du Christ, ce progrès a cependant beaucoup
d'importance pour le Royaume de Dieu, dans la mesure où il peut contribuer à
une meilleure organisation de la société humaine(23).
3. Car ces valeurs de dignité, de communion fraternelle et
de liberté, tous ces fruits excellents de notre nature et de notre
industrie, que nous aurons propagés sur terre selon le commandement du
Seigneur et dans son Esprit, nous les retrouverons plus tard, mais purifiés
de toute souillure, illuminés, transfigurés, lorsque le Christ remettra à
son Père " un Royaume éternel et universel: royaume de vérité et de vie,
royaume de sainteté et de grâce, royaume de justice, d'amour et de paix
"(24). Mystérieusement, le Royaume est déjà présent sur cette terre; il
atteindra sa perfection quand le Seigneur reviendra.
CHAPITRE IV LE RÔLE DE L'ÉGLISE DANS LE MONDE DE CE
TEMPS
Rapports mutuels de l'Eglise et du monde
40. 1. Tout ce que nous avons dit sur la dignité de la
personne humaine, sur la communauté des hommes, sur le sens profond de
l'activité humaine, constitue le fondement du rapport qui existe entre
l'Eglise et le monde, et la base de leur dialogue mutuel(1). C'est pourquoi,
en supposant acquis tout l'enseignement déjà fixé par le Concile sur le
mystère de l'Eglise, ce chapitre va maintenant traiter de cette même Eglise
en tant qu'elle est dans ce monde et qu'elle vit et agit avec lui.
2. Née de l'amour du Père éternel(2) , fondée dans le
temps par le Christ Rédempteur, rassemblée dans l'Esprit-Saint(3), l'Eglise
poursuit une fin salvifique et eschatologique qui ne peut être pleinement
atteinte que dans le siècle à venir. Mais, dès maintenant présente sur cette
terre, elle se compose d'hommes, de membres de la cité terrestre, qui ont
pour vocation de former, au sein même de l'histoire humaine, la famille des
enfants de Dieu, qui doit croître sans cesse jusqu'à la venue du Seigneur.
Unie en vue des biens célestes, riche de ces biens, cette famille " a été
constituée et organisée en ce monde comme une société "(4) par le Christ, et
elle a été dotée " de moyens capables d'assurer son union visible et sociale
"(5). A la fois " assemblée visible et communauté spirituelle "(6), l'Eglise
fait ainsi route avec toute l'humanité et partage le sort terrestre du
monde; elle est comme le ferment et, pour ainsi dire, l'âme de la société
humaine(7) appelée à être renouvelée dans le Christ et transformée en
famille de Dieu.
3. A vrai dire, cette compénétration de la cité terrestre
et de la cité céleste ne peut être perçue que par la foi; bien plus, elle
demeure le mystère de l'histoire humaine qui, jusqu'à la pleine révélation
de la gloire des fils de Dieu, sera troublée par le péché. Mais l'Eglise, en
poursuivant la fin salvifique qui lui est propre, ne communique pas
seulement à l'homme la vie divine; elle répand aussi, et d'une certaine
façon sur le monde entier, la lumière que cette vie divine irradie,
notamment en guérissant et en élevant la dignité de la personne humaine, en
affermissant la cohésion de la société et en procurant à l'activité
quotidienne des hommes un sens plus profond, la pénétrant d'une
signification plus haute. Ainsi, par chacun de ses membres comme par toute
la communauté qu'elle forme, l'Eglise croit pouvoir largement contribuer à
humaniser toujours plus la famille des hommes et son histoire.
4. En outre, l'Eglise catholique fait grand cas de la
contribution que les antres Eglises chrétiennes ou communautés ecclésiales
ont apportée et continuent d'apporter à la réalisation de ce même but; et
elle s'en réjouit. En même temps, elle est fermement convaincue que, pour
préparer les voies à l'Evangile, le monde peut lui apporter une aide
précieuse et diverse par les qualités et l'activité des individus ou des
sociétés qui le composent. Voici quelques principes généraux concernant le
bon développement des échanges entre l'Eglise et le monde et de leur aide
mutuelle dans les domaines qui leur sont en quelque sorte communs
Aide que l'Eglise veut offrir à tout homme
41. 1. L'homme moderne est en marche vers un développement
plus complet de sa personnalité, vers une découverte et une affirmation
toujours croissantes de ses droits. L'Eglise, pour sa part, qui a reçu la
mission de manifester le mystère de Dieu, de ce Dieu qui est la fin ultime
de l'homme, révèle en même temps à l'homme le sens de sa propre existence,
c'est-à-dire sa vérité essentielle. L'Eglise sait parfaitement que Dieu
seul, dont elle est la servante, répond aux plus profonds désirs du coeur
humain que jamais ne rassasient pleinement les nourritures terrestres. Elle
sait aussi que l'homme, sans cesse sollicité par l'Esprit de Dieu, ne sera
jamais tout à fait indifférent au problème religieux, comme le prouvent non
seulement l'expérience des siècles passés, mais de multiples témoignages de
notre temps. L'homme voudra toujours connaître, ne serait-ce que
confusément, la signification de sa vie, de ses activités et de sa mort. Ces
problèmes, la présence même de l'Eglise les lui rappelle. Or Dieu seul, qui
a créé l'homme à son image et l'a racheté du péché, peut répondre à ces
questions en plénitude. Il le fait par la révélation dans son divin Fils qui
s'est fait homme. Quiconque suit le Christ, homme parfait, devient lui-même
plus homme.
2. Appuyée sur cette foi, l'Eglise peut soustraire la dignité de la nature
humaine à toutes les fluctuations des opinions qui, par exemple, rabaissent
exagérément le corps humain, ou au contraire l'exaltent sans mesure. Aucune loi
humaine ne peut assurer la dignité personnelle et la liberté de l'homme comme le
fait l'Evangile du Christ, confié à l'Eglise. Cet Evangile annonce et proclame
la liberté des enfants de Dieu, rejette tout esclavage qui en fin de compte
provient du pêché(8), respecte scrupuleusement la dignité de la conscience et
son libre choix, enseigne sans relâche à faire fructifier tous les talents
humains au service de Dieu et pour le bien des hommes, enfin confie chacun à
l'amour de tous(9). Tout cela correspond à la loi fondamentale de l'économie
chrétienne. Car, si le même Dieu est à la fois Créateur et Sauveur, Seigneur et
de l'histoire humaine et de l'histoire du salut, cet ordre divin lui-même, loin
de supprimer la juste autonomie de la créature, et en particulier de l'homme, la
rétablit et la confirme au contraire dans sa dignité.
3. C'est pourquoi l'Eglise, en vertu de l'Evangile qui lui
a été confié, proclame les droits des hommes, reconnaît et tient en grande
estime le dynamisme de notre temps qui, partout, donne un nouvel élan à ces
droits. Ce mouvement toutefois doit être imprégné de l'esprit de l'Evangile
et garanti contre toute idée de fausse autonomie. Nous sommes en effet
exposés à la tentation d'estimer que nos droits personnels ne sont
pleinement maintenus que lorsque nous sommes dégagés de toute norme de la
Loi divine. Mais, en suivant cette voie, la dignité humaine, loin d'être
sauvée, s'évanouit.
Aide que l'Eglise cherche à apporter à la société
humaine
42. 1. L'union de la famille humaine trouve une grande
vigueur et son achèvement dans l'unité de la famille des fils de Dieu,
fondée dans le Christ(10).
2. Certes, la mission propre que le Christ a confiée à son
Eglise n'est ni d'ordre politique, ni d'ordre économique ou social: le but
qu'Il lui a assigné est d'ordre religieux(11). Mais, précisément, de cette
mission religieuse découlent une fonction, des lumières et des forces qui
peuvent servir à constituer et à affermir la communauté des hommes selon la
loi divine. De même, lorsqu'il le faut et compte tenu des circonstances de
temps et de lieu, l'Église peut elle-même, et elle le doit, susciter des
oeuvres destinées au service de tous, notamment des indigents, comme les
oeuvres charitables et autres du même genre.
3. L'Eglise reconnaît aussi tout ce qui est bon dans le dynamisme social
d'aujourd'hui, en particulier le mouvement vers l'unité, les progrès d'une saine
socialisation et de la solidarité au plan civique et économique. En effet,
promouvoir l'unité s'harmonise avec la mission profonde de l'Eglise, puisqu'elle
est " dans le Christ, comme le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le
moyen de l'union intime avec Dieu, et de l'unité de tout le genre humain "(12).
Sa propre réalité manifeste ainsi au monde qu'une véritable union sociale
visible découle de l'union des esprits et des coeurs, à savoir de cette foi et
de cette charité, sur lesquelles, dans l'Esprit-Saint, son unité est
indissolublement fondée. Car l'énergie que l'Eglise est capable d'insuffler à la
société moderne se trouve dans cette foi et dans cette charité effectivement
vécues et ne s'appuie pas sur une souveraineté extérieure qui s'exercerait par
des moyens purement humains.
4. Comme de plus, de par sa mission et sa nature, l'Eglise
n'est liée à aucune forme particulière de culture, ni à aucun système
politique, économique ou social, par cette universalité même, l'Eglise peut
être un lien très étroit entre les différentes communautés humaines et entre
les différentes nations, pourvu qu'elles lui fassent confiance et lui
reconnaissent en fait une authentique liberté pour l'accomplissement de sa
mission. C'est pourquoi l'Eglise avertit ses fils, et même tous les hommes,
qu'il leur faut dépasser, dans cet esprit de la famille des enfants de Dieu,
toutes les dissensions enfle nations et entre races et consolider de
l'intérieur les légitimes associations humaines.
5. Tout ce qu'il y a de vrai, de bon, de juste, dans les
institutions très variées que s'est donné et que continue à se donner le
genre humain, le Concile le considère donc avec un grand respect. Il déclare
aussi que l'Eglise veut aider et promouvoir toutes ces institutions, pour
autant qu'il dépend d'elle, et que cette tâche est compatible avec sa
mission. Ce qu'elle désire par-dessus tout, c'est de pouvoir se développer
librement, à l'avantage de tous, sous tout régime qui reconnaît les droits
fondamentaux de la personne, de la famille, et les impératifs du bien
commun.
Aide que l'Eglise, par les chrétiens, cherche à
apporter à l'activité humaine
43. 1. Le Concile exhorte les chrétiens, citoyens de l'une
et de l'autre cité, à remplir avec zèle et fidélité leurs tâches terrestres,
en se laissant conduire par l'esprit de l'Evangile. Ils s'éloignent de la
vérité ceux qui, sachant que nous n'avons point ici-bas de cité permanente,
mais que nous marchons vers la cité future(13), croient pouvoir, pour cela,
négliger leurs tâches humaines, sans s'apercevoir que la foi même, compte
tenu de la vocation de chacun, leur en fait un devoir plus pressant(14).
Mais ils ne se trompent pas moins ceux qui, à l'inverse, croient pouvoir se
livrer entièrement à des activités terrestres en agissant comme si elles
étaient tout à fait étrangères à leur vie religieuse – celle-ci se limitant
alors pour eux à l'exercice du culte et à quelques obligations morales
déterminées.
Ce divorce entre la foi dont ils se réclament et le
comportement quotidien d'un grand nombre est à compter parmi les plus gaves
erreurs de notre temps. Ce scandale, déjà dans l'Ancien Testament les
prophètes le dénonçaient avec véhémence(15) et, dans le Nouveau Testament,
avec plus de force encore, Jésus-Christ Lui-même le menaçait de graves
châtiments(16). Que l'on ne crée donc pas d'opposition artificielle entre
les activités professionnelles et sociales d'une part, la vie religieuse
d'autre part. En manquant à ses obligations terrestres, le chrétien manque à
ses obligations envers le prochain, bien plus, envers Dieu Lui-même, et il
met en danger son salut éternel. A l'exemple du Christ qui mena la vie d'un
artisan, que les chrétiens se réjouissent plutôt de pouvoir mener toutes
leurs activités terrestres en unissant dans une synthèse vitale tous les
efforts humains, familiaux, professionnels, scientifiques, techniques, avec
les valeurs religieuses, sous la souveraine ordonnance desquelles tout se
trouve coordonné à la gloire de Dieu.
2. Aux laïcs reviennent en propre, quoique non
exclusivement, les professions et les activités séculières. Lorsqu'ils
agissent, soit individuellement, soit collectivement, comme citoyens du
monde, ils auront donc à coeur, non seulement de respecter les lois propres
à chaque discipline, mais d'y acquérir une véritable compétence. Ils
aimeront collaborer avec ceux qui poursuivent les mêmes objectifs qu'eux.
Conscients des exigences de leur foi et nourris de sa force, qu'ils
n'hésitent pas, au moment opportun, à prendre de nouvelles initiatives et à
en assurer la réalisation. C'est à leur conscience, préalablement formée,
qu'il revient d'inscrire la loi divine dans la cité terrestre. Qu'ils
attendent des prêtres lumières et forces spirituelles. Qu'ils ne pensent pas
pour autant que leurs pasteurs aient une compétence telle qu'ils puissent
leur fournir une solution concrète et immédiate à tout problème, même grave,
qui se présente à eux, ou que telle soit leur mission. Mais plutôt, éclairés
par la sagesse chrétienne, prêtant fidèlement attention à l'enseignement du
Magistère(17), qu'ils prennent eux-mêmes leurs responsabilités.
3. Fréquemment, c'est leur vision chrétienne des choses
qui les inclinera à telle ou telle solution, selon les circonstances. Mais
d'autres fidèles, avec une égale sincérité, pourront en juger autrement,
comme il advient souvent et à bon droit. S'il arrive que beaucoup lient
facilement, même contre la volonté des intéressés, les options des uns ou
des autres avec le message évangélique, on se souviendra en pareil cas que
personne n'a le droit de revendiquer d'une manière exclusive pour son
opinion l'autorité de l'Eglise. Que toujours, dans un dialogue sincère, ils
cherchent à s'éclairer mutuellement, qu'ils gardent entre eux la charité et
qu'ils aient avant tout le souci du bien commun.
4. Les laïcs, qui doivent activement participer à la vie
totale de l'Eglise, ne doivent pas seulement s'en tenir à l'animation
chrétienne du monde, mais ils sont aussi appelés à être, en toute
circonstance et au coeur même de la communauté humaine, les témoins du
Christ.
5. Quant aux évêques, qui ont reçu la charge de diriger
l'Eglise de Dieu, qu'ils prêchent avec leurs prêtres le message du Christ de
telle façon que toutes les activités terrestres des fidèles puissent être
baignées de la lumière de l'Evangile. En outre, que tous les pasteurs se
souviennent que, par leur comportement quotidien et leur sollicitude(18) ,
ils manifestent au monde un visage de l'Eglise d'après lequel les hommes
jugent de la force et de la vérité du message chrétien. Par leur vie et par
leur parole, unis aux religieux et à leurs fidèles, qu'ils fassent ainsi la
preuve que l'Eglise, par sa seule présence, avec tous les dons qu'elle
apporte, est une source inépuisable de ces énergies dont le monde
d'aujourd'hui a le plus grand besoin. Qu'ils se mettent assidûment à
l'étude, pour être capables d'assumer leurs responsabilités dans le dialogue
avec le monde et avec des hommes de toute opinion. Mais surtout, qu'ils
gardent dans leur coeur ces paroles du Concile: " Parce que le genre humain,
aujourd'hui de plus en plus, tend à l'unité civile, économique et sociale,
il est d'autant plus nécessaire que les prêtres, unissant leurs
préoccupations et leurs moyens sous la conduite des évêques et du Souverain
Pontife, écartent tout motif de dispersion pour amener l'humanité entière à
l'unité de la famille de Dieu "(19).
6. Bien que l'Eglise, par la vertu de l'Esprit-Saint, soit
restée l'épouse fidèle de son Seigneur et n'ait jamais cessé d'être dans le
monde le signe du salut, elle sait fort bien toutefois que, au cours de sa
longue histoire, parmi ses membres(20), clercs et laïcs, il n'en manque pas
qui se sont montrés infidèles à l'Esprit de Dieu. De nos jours aussi,
l'Eglise n'ignore pas quelle distance sépare le message qu'elle révèle et la
faiblesse humaine de ceux auxquels cet Evangile est confié. Quel que soit le
jugement de l'histoire sur ces défaillances, nous devons en être conscients
et les combattre avec vigueur afin qu'elles ne nuisent pas à la diffusion de
l'Evangile. Pour développer ses rapports avec le monde, l'Eglise sait
également combien elle doit continuellement apprendre de l'expérience des
siècles. Guidée par l'Esprit-Saint, l'Eglise, notre Mère, ne cesse "
d'exhorter ses fils à se purifier et à se renouveler, pour que le signe du
Christ brille avec plus d'éclat sur le visage de l'Eglise "(21). .
Aide que l'Eglise reçoit du monde d'aujourd'hui
44 1. De même qu'il importe au monde de reconnaître
l'Eglise comme une réalité sociale de l'histoire et comme son ferment, de
même, l'Eglise n'ignore pas tout ce qu'elle a reçu de l'histoire et de
l'évolution du genre humain.
2. L'expérience des siècles passés, le progrès des
sciences, les richesses cachées dans les diverses cultures qui permettent de
mieux connaître l'homme lui-même et ouvrent de nouvelles voies à la vérité,
sont également utiles à l'Eglise. En effet, dès les débuts de son histoire,
elle a appris à exprimer le message du Christ en se servant des concepts et
des langues des divers peuples et, de plus, elle s'est efforcée de le mettre
en valeur par la sagesse des philosophes: ceci afin d'adapter l'évangile,
dans les limites convenables, et à la compréhension de tous et aux exigences
des sages. A vrai dire, cette manière appropriée de proclamer la parole
révélée doit demeurer la loi de toute évangélisation.
C'est de cette façon, en effet, que l'on peut susciter en
toute nation la possibilité d'exprimer le message chrétien selon Le mode qui
lui convient, et que l'on promeut en même temps un échange vivant entre
l'Eglise et les diverses cultures(22). Pour accroître de tels échanges,
l'Eglise, surtout de nos jours où les choses vont si vite et où les façons
de penser sont extrêmement variées, a particulièrement besoin de l'apport de
ceux qui vivent dans le monde, qui en connaissent les diverses institutions,
les différentes disciplines, et en épousent les formes mentales, qu'il
s'agisse des croyants ou des incroyants. Il revient à tout le Peuple de
Dieu, notamment aux pasteurs et aux théologiens, avec l'aide de
l'Esprit-Saint, de scruter, de discerner et d'interpréter les multiples
langages de notre temps et de les juger à la lumière de la parole divine,
pour que la Vérité révélée puisse être sans cesse mieux perçue, mieux
comprise et présentée sous une forme plus adaptée.
3. Comme elle possède une structure sociale visible, signe de son unité dans le
Christ, l'Eglise peut aussi être enrichie, et elle l'est effectivement, par le
déroulement de la vie sociale: non pas comme s'il manquait quelque chose dans la
constitution que le Christ lui a donnée, mais pour l'approfondir, la mieux
exprimer et l'accommoder d'une manière plus heureuse à notre époque. L'Eglise
constate avec reconnaissance qu'elle reçoit une aide variée de la part d'hommes
de tout rang et de toute condition, aide qui profite aussi bien à la communauté
qu'elle forme qu'à chacun de ses fils. En effet, tous ceux qui contribuent au
développement de la communauté humaine au plan familial, culturel, économique et
social, politique (tant au niveau national qu'au niveau international),
apportent par le fait même, et en conformité avec le plan de Dieu, une aide non
négligeable à la communauté ecclésiale, pour autant que celle-ci dépend du monde
extérieur. Bien plus, l'Eglise reconnaît que, de l'opposition même de ses
adversaires et de ses persécuteurs, elle a tire de grands avantages et qu'elle
peut continuer à le faire(23).
Le Christ alpha et oméga
45 1. Qu'elle aide le monde ou qu'elle reçoive de lui,
l'Eglise tend vers un but unique: que vienne le règne de Dieu et que
s'établisse le salut du genre humain. D'ailleurs, tout le bien que le Peuple
de Dieu, au temps de son pèlerinage terrestre, peut procurer à la famille
humaine, découle de cette réalité que l'Eglise est " le sacrement universel
du salut "(24), manifestant et actualisant tout à la fois le mystère de
l'amour de Dieu pour l'homme.
2. Car le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, s'est
Lui-même fait chair, afin que, homme parfait, Il sauve tous les hommes et
récapitule toutes choses en Lui. Le Seigneur est le terme de l'histoire
humaine, le point vers lequel convergent les désirs de l'histoire et de la
civilisation, le centre du genre humain, la joie de tous les coeurs et la
plénitude de leurs aspirations(25). C'est Lui que le Père a ressuscité
d'entre les morts, a exalté et a fait siéger à sa droite, Le constituant
juge des vivants et des morts. Vivifiés et rassemblés en son Esprit, nous
marchons vers la consommation de l'histoire humaine qui correspond
pleinement à son dessein d'amour: " ramener toutes choses sous un seul chef,
le Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre "
(Eph. 1, 10).
3. C'est le Seigneur Lui-même qui le dit: " Voici que je
viens bientôt et ma rétribution est avec moi, pour rendre à chacun selon ses
oeuvres. Je suis l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier, le
commencement et la fin " (Apoc. 22, 12-13).
DEUXIÈME PARTIE : DE QUELQUES PROBLÈMES PLUS URGENTS
Introduction
46. 1. Après avoir montré quelle est la dignité de la
personne humaine et quel rôle individuel et social elle est appelée à
remplir dans l'univers, le Concile, fort de la lumière de l'Evangile et de
l'expérience humaine, attire maintenant l'attention de tous sur quelques
questions particulièrement urgentes de ce temps qui affectent au plus haut
point le genre humain.
2. Parmi les nombreux sujets qui suscitent aujourd'hui
l'intérêt il faut notamment retenir ceux-ci: le mariage et la famine, la
culture, la vie économico-sociale, la vie politique, la solidarité des
peuples et la paix. Sur chacun d'eux, il convient de projeter la lumière des
principes qui nous viennent du Christ; ainsi les chrétiens seront-ils guidés
et tous les hommes éclairés dans la recherche des solutions que réclament
des problèmes si nombreux et si complexes.
CHAPITRE I DIGNITÉ DU MARIAGE ET DE LA FAMILLE
Le mariage et la famille dans le monde
d'aujourd'hui
47 . 1. La santé de la personne et de la société tant
humaine que chrétienne est étroitement liée à la prospérité de la communauté
conjugale et familiale. Aussi les chrétiens, en union avec tous ceux qui
font grand cas de cette communauté, se réjouissent-ils sincèrement des
soutiens divers qui font grandir aujourd'hui parmi les hommes l'estime de
cette communauté d'amour et le respect de la vie, et qui aident les époux et
les parents dans leur éminente mission. Ils en attendent en outre de
meilleurs résultats et s'appliquent à les étendre.
2. La dignité de cette institution ne brille pourtant pas
partout du même éclat puisqu'elle est ternie par la polygamie, l'épidémie du
divorce, l'amour soi-disant libre, ou d'autres déformations. De plus,
l'amour conjugal est trop souvent profané par l'égoïsme, l'hédonisme et par
des pratiques illicites entravant la génération. Les conditions économiques,
socio-psychologiques et civiles d'aujourd'hui introduisent aussi dans la
famille de graves perturbations. Enfin, en certaines régions de l'univers,
ce n'est pas sans inquiétude qu'on observe les problèmes posés par
l'accroissement démographique. Tout cela angoisse les consciences. Et
pourtant, un fait montre bien la vigueur et la solidité de l'institution
matrimoniale et familiale: les transformations profondes de la société
contemporaine, malgré les difficultés qu'elles provoquent, font très souvent
apparaître, et de diverses façons, la nature véritable de cette
institution.
3. C'est pourquoi le Concile, en mettant en meilleure
lumière certains points de la doctrine de l'Eglise, se propose d'éclairer et
d'encourager les chrétiens, ainsi que tous ceux qui s'efforcent de
sauvegarder et de promouvoir la dignité originelle et la valeur privilégiée
et sacrée de l'état de mariage
Sainteté du mariage et de la famille
48. 1. La communauté profonde de vie et d'amour que forme
le couple a été fondée et dotée de ses lois propres par le Créateur; elle
est établie sur l'alliance des conjoints, c'est-à-dire sur leur consentement
personnel irrévocable. Une institution que la loi divine confirme, naît
ainsi, au regard même de la société, de l'acte humain par lequel les époux
se donnent et se reçoivent mutuellement. En vue du bien des époux, des
enfants et aussi de la société, ce lien sacré échappe à la fantaisie de
l'homme. Car Dieu lui-même est l'auteur du mariage qui possède en propre des
valeurs et des fins diverses(1): tout cela est d'une extrême importance pour
la continuité du genre humain, pour le progrès personnel et le sort éternel
de chacun des membres de la famille, pour la dignité, la stabilité, la paix
et la prospérité de la famille et de la société humaine tout entière. Et
c'est par sa nature même que l'institution du mariage et l'amour conjugal
sont ordonnés à la procréation et à l'éducation qui, tel un sommet, en
constituent le couronnement. Ainsi l'homme et la femme qui, par l'alliance
conjugale " ne sont plus deux, mais une seule chair " (Mt. 19, 6),
s'aident et se soutiennent mutuellement par l'union intime de leurs
personnes et de leurs activités; ils prennent ainsi conscience de leur unité
et l'approfondissent sans cesse davantage. Cette union intime, don
réciproque de deux personnes, non moins que le bien des enfants, exigent
l'entière fidélité des époux et requièrent leur indissoluble unité(2).
2. Le Christ Seigneur a comblé de bénédictions cet amour
aux multiples aspects, issu de la source divine de la charité, et constitué
à l'image de son union avec l'Eglise. De même en effet que Dieu prit
autrefois l'initiative d'une alliance d'amour et de fidélité avec son
peuple(3), ainsi, maintenant, le Sauveur des hommes, Epoux de l'Eglise(4) ,
vient à la rencontre des époux chrétiens par le sacrement de mariage. Il
continue de demeurer avec eux pour que les époux, par leur don mutuel,
puissent s'aimer dans une fidélité perpétuelle, comme Lui-même a aimé
l'Eglise et s'est livré pour elle(5). L'authentique amour conjugal est
assumé dans l'amour divin et il est dirigé et enrichi par la puissance
rédemptrice du Christ et l'action salvifique de l'Eglise, afin de conduire
efficacement à Dieu les époux, de les aider et de les affermir dans leur
mission sublime de père et de mère(6). C'est pourquoi les époux chrétiens,
pour accomplir dignement les devoirs de leur état, sont fortifiés et comme
consacrés par un sacrement spécial(7); en accomplissant leur mission
conjugale et familiale avec la force de ce sacrement, pénétrés de l'esprit
du Christ qui imprègne toute leur vie de foi, d'espérance et de charité, ils
parviennent de plus en plus à leur perfection personnelle et à leur
sanctification mutuelle: c'est ainsi qu'ensemble ils contribuent à la
glorification de Dieu.
3. Précédés par l'exemple et la prière commune de leurs
parents, les enfants, et même tous ceux qui vivent dans le cercle familial,
s'ouvriront ainsi plus facilement à des sentiments d'humanité et trouveront
plus aisément le chemin du salut et de la sainteté. Quant aux époux, grandis
par la dignité de leur rôle de père et de mère, ils accompliront avec
conscience le devoir d'éducation qui leur revient au premier chef, notamment
au plan religieux.
4. Membres vivants de la famille, les enfants concourent,
à leur manière, à la sanctification des parents. Par leur reconnaissance,
leur piété filiale et leur confiance, ils répondront assurément aux
bienfaits de leurs parents et, en bons fils, ils les assisteront dans les
difficultés de l'existence et dans la solitude de la vieillesse. Le veuvage,
assumé avec courage dans le sillage de la vocation conjugale, sera honoré
par tous(8). Les familles se communiqueront aussi avec générosité leurs
richesses spirituelles. Alors, la famille chrétienne, parce qu'elle est
issue d'un mariage, image et participation de l'alliance d'amour qui unit le
Christ et l'Eglise(9), manifestera à tous les hommes la présence vivante du
Sauveur dans le monde et la véritable nature de l'Eglise, tant par l'amour
des époux, leur fécondité généreuse, l'unité et la fidélité du foyer, que
par la coopération amicale de tous ses membres.
L'amour conjugal
49. l. A plusieurs reprises, la Parole de Dieu a invité
les fiancés à entretenir et soutenir leurs fiançailles par une affection
chaste, et les époux leur union par un amour sans faille(10). Beaucoup de
nos contemporains exaltent aussi l'amour authentique entre mari et femme,
manifesté de différentes manières, selon les saines coutumes des peuples et
des âges. Eminemment humain puisqu'il va d'une personne vers une autre
personne en vertu d'un sentiment volontaire, cet amour enveloppe le bien de
la personne tout entière; il peut donc enrichir d'une dignité particulière
les expressions du corps et de la vie psychique et les valoriser comme les
éléments et les signes spécifiques de l'amitié conjugale.
Cet amour, par un don spécial de sa grâce et de sa
charité, le Seigneur a daigné le guérir, le parfaire et l'élever. Associant
l'humain et le divin, un tel amour conduit les époux à un don libre et
mutuel d'eux-mêmes qui se manifeste par des sentiments et des gestes de
tendresse et il imprègne toute leur vie(11); bien plus, il s'achève lui-même
et grandit par son généreux exercice. Il dépasse donc de loin l'inclination
simplement érotique qui, cultivée pour elle-même, s'évanouit vite et d'une
façon pitoyable.
2. Cette affection a sa manière particulière de s'exprimer
et de s'accomplir par l'oeuvre propre du mariage. En conséquence, les actes
qui réalisent l'union intime et chaste des époux sont des actes honnêtes et
dignes. Vécus d'une manière vraiment humaine, ils signifient et favorisent
le don réciproque par lequel les époux s'enrichissent tous les deux dans la
joie et la reconnaissance. Cet amour, ratifié par un engagement mutuel, et
par dessus tout consacré par le sacrement du Christ, demeure
indissolublement fidèle, de corps et de pensée, pour le meilleur et pour le
pire; il exclut donc tout adultère et tout divorce. De même, l'égale dignité
personnelle qu'il faut reconnaître à la femme et à l'homme dans l'amour
plénier qu'ils se portent l'un à l'autre fait clairement apparaître l'unité
du mariage, confirmée par le Seigneur. Pour faire face avec persévérance aux
obligations de cette vocation chrétienne, une vertu peu commune est requise:
c'est pourquoi les époux, rendus capables par la grâce de mener une vie
sainte, ne cesseront d'entretenir en eux un amour fort, magnanime, prompt au
sacrifice, et ils le demanderont dans leur prière.
3. Mais le véritable amour conjugal sera tenu en plus
haute estime, et une saine opinion publique se formera à son égard, si les
époux chrétiens donnent ici un témoignage éminent de fidélité et d'harmonie,
comme de dévouement dans l'éducation de leurs enfants, et s'ils prennent
leurs responsabilités dans le nécessaire renouveau culturel, psychologique
et social en faveur du mariage et de la famille. Il faut instruire à temps
les jeunes, et de manière appropriée, de préférence au sein de la famille,
sur la dignité de l'amour conjugal, sa fonction, son exercice: ainsi formés
à la chasteté, ils pourront, le moment venu, s'engager dans le mariage après
des fiançailles vécues dans la dignité.
Fécondité du mariage
50. 1. Le mariage et l'amour conjugal sont d'eux-mêmes
ordonnés il la procréation et à l'éducation. D'ailleurs, les enfants sont le
don le plus excellent du mariage et ils contribuent grandement au bien des
parents eux-mêmes. Dieu Lui-même qui a dit: " Il n'est pas bon que l'homme
soit seul " (Gen. 2, 18) et " qui dès l'origine a fait l'être humain
homme et femme " (Mt. 19, 4), a voulu lui donner une participation
spéciale dans son oeuvre créatrice; aussi a-t-il béni l'homme et la femme,
disant: " Soyez féconds et multipliez-vous " (Gen. I, 28). Dès lors,
un amour conjugal vrai et bien compris, comme toute la structure de la vie
familiale qui en découle, tendent, sans sous-estimer (pour autant les autres
fins du mariage, à rendre les époux disponibles pour coopérer courageusement
à l'amour du Créateur et du Sauveur qui, par eux, veut sans cesse agrandir
et enrichir sa propre famille.
2. Dans le devoir qui leur incombe de transmettre la vie
et d'être des éducateurs (ce qu'il faut considérer comme leur mission
propre), les époux savent qu'ils sont les coopérateurs de l'amour du Dieu
Créateur et comme ses interprètes. Ils s'acquitteront donc de leur charge en
toute responsabilité humaine et chrétienne, et, dans un respect plein de
docilité à l'égard de Dieu, d'un commun accord et d'un commun effort, ils se
formeront un jugement droit: ils prendront en considération à la fois et
leur bien et celui des enfants déjà nés ou à naître; ils discerneront les
conditions aussi bien matérielles que spirituelles de leur époque et de leur
situation; ils tiendront compte enfin du bien de la communauté familiale,
des besoins de la société temporelle et de l'Eglise elle-même.
Ce jugement, ce sont en dernier ressort les époux
eux-mêmes qui doivent l'arrêter devant Dieu. Dans leur manière d'agir, que
les époux chrétiens sachent bien qu'ils ne peuvent pas se conduire à leur
guise, mais qu'ils ont l'obligation de toujours suivre leur conscience, une
conscience qui doit se conformer à la loi divine; et qu'ils demeurent
dociles au magistère de l'Eglise, interprète autorisée de cette loi à la
lumière de l'Evangile. Cette loi divine manifeste la pleine signification de
l'amour conjugal, elle le protège et le conduit à son achèvement vraiment
humain. Ainsi, lorsque les époux chrétiens, se fiant à la Providence de Dieu
et nourrissant en eux l'esprit de sacrifice(12), assument leur rôle
procréateur et prennent généreusement leurs responsabilités humaines et
chrétiennes, ils rendent gloire au Créateur et il tendent, dans le Christ, à
la perfection. Parmi ceux qui remplissent ainsi la tâche que Dieu leur a
confiée, il faut accorder une mention spéciale à ceux qui, d'un commun
accord et d'une manière réfléchie, acceptent de grand coeur d'élever
dignement même un plus grand nombre d'enfants(13).
3. Le mariage cependant n'est pas institué en vue de la
seule procréation. Mais c'est le caractère même de l'alliance indissoluble
qu'il établit entre les personnes, comme le bien des enfants, qui requiert
que l'amour. mutuel des époux s'exprime lui aussi dans sa rectitude,
progresse et s'épanouisse. C'est pourquoi, même si, contrairement au voeu
souvent très vif des époux, il n'y a pas d'enfant, le mariage, comme
communauté et communion de toute la vie, demeure, et il garde sa valeur et
son indissolubilité.
L'amour conjugal et le respect de la vie humaine
51. 1. Le Concile ne l'ignore pas, les époux qui veulent
conduire harmonieusement leur vie conjugale se heurtent souvent de nos jours
à certaines conditions de vie et peuvent se trouver dans une situation où il
ne leur est pas possible, au moins pour un temps, d'accroître le nombre de
leurs enfants; ce n'est point alors sans difficulté que sont maintenues la
pratique d'un amour fidèle et la pleine communauté de vie. Là où l'intimité
conjugale est interrompue, la fidélité peut courir des risques et le bien
des enfants être compromis: car en ce cas sont mis en péril et l'éducation
des enfants et le courage nécessaire pour en accepter d'autres
ultérieurement.
2. Il en est qui osent apporter des solutions malhonnêtes
à ces problèmes et même qui ne reculent pas devant le meurtre. Mais l'Eglise
rappelle qu'il ne peut y avoir de véritable contradiction entre les lois
divines qui régissent la transmission de la vie et celles qui favorisent
l'amour conjugal authentique.
3. En effet, Dieu, maître de la vie, a confié aux hommes
le noble ministère de la vie, et l'homme doit s'en acquitter d'une manière
digne de lui. La vie doit donc être sauvegardée avec un soin extrême dès la
conception: l'avortement et l'infanticide sont des crimes abominables. La
sexualité propre à l'homme, comme le pouvoir humain d'engendrer, l'emportent
merveilleusement sur ce qui existe aux degrés inférieurs de la vie; il
s'ensuit que les actes spécifiques de la vie conjugale, accomplis selon
l'authentique dignité humaine, doivent être eux-mêmes entourés d'un grand
respect. Lorsqu'il s'agit de mettre en accord l'amour conjugal avec la
transmission responsable de la vie, la moralité du comportement ne dépend
donc pas de la seule sincérité de l'intention et de la seule appréciation
des motifs; mais elle doit être déterminée selon des critères objectifs,
tirés de la nature même de la personne et de ses actes, critères qui
respectent, dans un contexte d'amour véritable, la signification totale
d'une donation réciproque et d'une procréation à la mesure de l'homme; chose
impossible si la vertu de chasteté conjugale n'est pas pratiquée d'un coeur
loyal. En ce qui concerne la régulation des naissances, il n'est pas permis
aux enfants de l'Eglise, fidèles à ces principes, d'emprunter des voies que
le Magistère, dans l'explicitation de la loi divine, désapprouve(14).
4. Par ailleurs, que tous sachent bien que la vie humaine et la charge de la
transmettre ne se limitent pas aux horizons de ce monde et n'y trouvent ni leur
pleine dimension, ni leur plein sens, mais qu'elles sont toujours à mettre en
référence avec la destinée éternelle des hommes.
La promotion du mariage et de la famille est le fait
de tous
52. 1. La famille est en quelque sorte une école
d'enrichissement humain. Mais pour qu'elle puisse atteindre la plénitude de
sa vie et de sa mission, elle exige une communion des âmes empreinte
d'affection, une mise en commun des pensées entre les époux et aussi une
attentive coopération des parents dans l'éducation des enfants. La présence
agissante du père importe grandement à leur formation; mais il faut aussi
permettre à la mère, dont tes enfants, surtout les plus jeunes, ont tant
besoin, de prendre soin de son foyer sans toutefois négliger la légitime
promotion sociale de la femme. Que les enfants soient éduqués de telle
manière qu'une fois adultes, avec une entière conscience de leur
responsabilité, ils puissent suivre leur vocation, y compris une vocation
religieuse, et choisir leur état de vie, et que, s'ils se marient, ils
puissent fonder leur propre famille dans des conditions morales, sociales et
économiques favorables. Il appartient aux parents ou aux tuteurs de guider
les jeunes par des avis prudents, dans la fondation d'un foyer; volontiers
écoutés des jeunes, ils veilleront toutefois à n'exercer aucune contrainte,
directe ou indirecte, sur eux, soit pour les pousser au mariage, soit pour
choisir leur conjoint.
2. Ainsi la famille, lieu de rencontre de plusieurs
générations qui s'aident mutuellement à acquérir une sagesse plus étendue et
à harmoniser les droits des personnes avec les autres exigences de la vie
sociale, constitue-t-elle le fondement de la société. Voilà pourquoi tous
ceux qui exercent une influence sur les communautés et les groupes sociaux
doivent s'appliquer efficacement à promouvoir le mariage et la famille. Que
le pouvoir civil considère comme un devoir sacré de reconnaître leur
véritable nature, de les protéger et de les faire progresser, de défendre la
moralité publique et de favoriser la prospérité des foyers. Il faut garantir
le droit de procréation des parents et le droit d'élever leurs enfants au
sein de la famille. Une législation prévoyante et des initiatives variées
doivent également défendre et procurer l'aide qui convient à ceux qui, par
malheur, sont privés d'une famille.
3. Les chrétiens, tirant parti du temps présent(15), et
discernant bien ce qui est éternel de ce qui change, devront activement
promouvoir les valeurs du mariage et de la famille; ils le feront et par le
témoignage de leur vie personnelle et par une action concertée avec tous les
hommes de bonne volonté. Ainsi. les difficultés écartées, ils pourvoiront
aux besoins de la famille et lui assureront les avantages qui conviennent
aux temps nouveaux. Pour y parvenir, le sens chrétien des fidèles, la droite
conscience morale des hommes, comme la sagesse et la compétence de ceux qui
s'appliquent aux sciences sacrées, seront d'un grand secours.
4. Les spécialistes des sciences, notamment biologiques,
médicales, sociales et psychologiques, peuvent beaucoup pour la cause du
mariage et de la famille et la paix des consciences si, par l'apport
convergent de leurs études, ils s'appliquent à tirer davantage au clair les
diverses conditions favorisant une saine régulation de la procréation
humaine.
5. Il appartient aux prêtres, dûment informés en matière
familiale, de soutenir la vocation des époux dans leur vie conjugale et
familiale par les divers moyens de la pastorale, par la prédication de la
Parole divine, par le culte liturgique ou les autres secours spirituels, de
les fortifier avec bonté et patience au milieu de leurs difficultés et de
les réconforter avec charité pour qu'ils forment des familles vraiment
rayonnantes.
6. Des oeuvres variées, notamment les associations
familiales, s'efforceront par la doctrine et par l'action d'affermir les
jeunes gens et les époux, surtout ceux qui sont récemment mariés, et de les
former à la vie familiale, sociale et apostolique.
7. Enfin que les époux eux-mêmes, créés à l'image d'un Dieu vivant et établis
dans un ordre authentique de personnes, soient unis dans une même affection,
dans une même pensée et dans une mutuelle sainteté(16), en sorte que, à la suite
du Christ, principe de vie(17), ils deviennent, à travers les joies et les
sacrifices de leur vocation, par la fidélité de leur amour, les témoins de ce
mystère de charité que le Seigneur a révélé au monde par sa mort et sa
résurrection(18).
CHAPITRE II L'ESSOR DE LA CULTURE
INTRODUCTION
53 . 1. C'est le propre de la personne humaine de n'accéder
vraiment et pleinement à l'humanité que par la culture, c'est-à-dire en
cultivant les biens et les valeurs de la nature. Toutes les fois qu'il est
question de vie humaine, nature et culture sont aussi étroitement liées que
possible.
2. Au sens large, le mot " culture " désigne tout ce par
quoi l'homme affine et développe les multiples capacités de son esprit. et
de son corps; s'efforce de soumettre l'univers par la connaissance et le
travail; humanise la vie sociale, aussi bien la vie familiale que l'ensemble
de la vie civile, grâce au progrès des moeurs et des institutions; traduit,
communique et conserve enfin dans ses oeuvres, au cours des temps, les
grandes expériences spirituelles et les aspirations majeures de l'homme,
afin qu'elles servent au progrès d'un grand nombre et même de tout le genre
humain.
3. Il en résulte que la culture humaine comporte
nécessairement un aspect historique et social et que le mot " culture "
prend souvent un sens sociologique et même ethnologique. En ce sens, on
parlera de la pluralité des cultures. Car des styles de vie divers et des
échelles de valeurs différentes trouvent leur source dans la façon
particulière que l'on a de se servir des choses, de travailler, de
s'exprimer, de pratiquer sa religion, de se conduire, de légiférer,
d'établir des institutions juridiques, d'enrichir les sciences et les arts
et de cultiver le beau. Ainsi, à partir des usages hérités, se forme un
patrimoine propre à chaque communauté humaine. De même, par là se constitue
un milieu déterminé et historique dans lequel tout homme est inséré, quels
que soient sa nation ou son siècle, et d'où il tire les valeurs qui lui
permettront de promouvoir la civilisation.
SECTION 1: SITUATION DE LA CULTURE DANS LE MONDE
ACTUEL
Nouveaux styles de vie
54. Les conditions de vie de l'homme moderne, au point de
vue social et culturel, ont été profondément transformées, si bien que l'on
peut parler d'un nouvel âge de l'histoire humaine(1). Dès lors, des voies
nouvelles s'ouvrent pour parfaire et étendre la culture. Elles ont été
préparées par une poussée considérable des sciences naturelles, humaines et
aussi sociales, par le développement des techniques et par l'essor et une
meilleure organisation des moyens qui permettent aux hommes de communiquer
entre eux. La culture moderne peut donc se caractériser ainsi: les sciences
dites " exactes " développent an maximum le sens critique; les recherches
les plus récentes de la psychologie expliquent en profondeur l'activité
humaine; les disciplines historiques poussent fortement à envisager les
choses sous leur aspect changeant et évolutif; coutumes et manières de vivre
tendent à s'uniformiser de plus en plus; l'industrialisation, l'urbanisation
et les autres causes qui favorisent la vie collective, créent de nouvelles
formes de culture (culture de masse), d'où résultent des façons nouvelles de
sentir, d'agir et d'utiliser ses loisirs. En même temps, l'accroissement des
échanges entre les différentes nations et les groupes sociaux découvre plus
largement à tous et à chacun les richesses des diverses cultures, et ainsi
se prépare peu à peu un type de civilisation plus universel qui fait avancer
l'unité du genre humain et l'exprime, dans la mesure même où il respecte
mieux les particularités de chaque culture.
L'homme, promoteur de la culture
55. A quelque groupe ou nation qu'ils appartiennent, le
nombre des hommes et des femmes qui prennent conscience d'être les artisans
et les promoteurs de la culture de leur communauté croît sans cesse. Dans le
monde entier progresse de plus en plus le sens de l'autonomie comme de la
responsabilité; ce qui, sans aucun doute, est de la plus haute importance
pour la maturité spirituelle et morale du genre humain. On s'en aperçoit
mieux encore si on ne perd pas de vue l'unification de l'univers et la
mission qui nous est impartie de construire un monde meilleur dans la vérité
et la justice. Nous sommes donc les témoins de la naissance d'un nouvel
humanisme; l'homme s'y définit avant tout par la responsabilité qu'il assume
envers ses frères et devant l'histoire.
Difficultés et devoirs
56. 1. Dans de telles conditions, il n'est pas étonnant
que l'homme, se sentant responsable du progrès culturel, soit animé d'un
plus grand espoir, mais envisage aussi avec quelque anxiété les nombreuses
antinomies qu'il lui faut résoudre.
2. Que faut-il faire pour que la multiplication des
échanges culturels, qui devraient aboutir à un dialogue vrai et fructueux
entre les divers groupes et nations, ne bouleverse pas la vie des
communautés, ne fasse pas échec à la sagesse ancestrale et ne mette pas en
péril le génie propre de chaque peuple ?
3. Comment favoriser le dynamisme et l'expansion d'une
culture nouvelle sans que disparaisse la fidélité vivante à l'héritage des
traditions? Cette question se pose avec une acuité particulière lorsqu'il
s'agit d'harmoniser la culture, fruit du développement considérable des
sciences et des techniques, avec la culture qui se nourrit d'études
classiques, conformes aux différentes traditions.
4. Comment l'émiettement si rapide et croissant des
disciplines spécialisées peut-il se concilier avec la nécessité d'en faire
la synthèse et avec le devoir de sauvegarder dans l'humanité les puissances
de contemplation et d'admiration qui conduisent à la sagesse ?
5. Que faire pour permettre aux multitudes de participer
aux bienfaits de la culture, alors que celle des élites ne cesse de s'élever
et de se compliquer toujours ?
6. Comment, enfin, reconnaître comme légitime l'autonomie
que la culture réclame pour elle-même, sans pour autant en venir à un
humanisme purement terrestre et même hostile à la religion ?
7. C'est au coeur même de ces antinomies que la culture
doit aujourd'hui progresser, de façon à épanouir intégralement et
harmonieusement la personne humaine, de façon aussi à aider les hommes à
accomplir les charges auxquelles tous sont appelés, et particulièrement les
chrétiens, fraternellement unis au sein de l'unique famille humaine.
SECTION 2: QUELQUES PRINCIPES RELATIFS À LA
PROMOTION CULTURELLE
Foi et culture
57 1. Les chrétiens, en marche vers la cité céleste,
doivent rechercher et goûter les choses d'en haut(2), mais cela pourtant,
loin de la diminuer, accroît plutôt la gravité de l'obligation qui est la
leur de travailler avec tous les hommes à la construction d'un monde plus
humain. Et de fait, le mystère de la foi chrétienne leur fournit des
stimulants et des soutiens inappréciables: ils leur permettent de s'adonner
avec plus d'élan à cette tâche et surtout de découvrir l'entière
signification des activités capables de donner à la culture sa place
éminente dans la vocation intégrale de l'homme.
2. En effet, lorsqu'il cultive la terre de ses mains ou
avec l'aide de moyens techniques, pour qu'elle produise des fruits et
devienne une demeure digne de toute la famille humaine, et lorsqu'il prend
part consciemment à la vie des groupes sociaux, l'homme réalise le plan de
Dieu, manifesté au commencement des temps, de dominer la terre(3) et
d'achever la création, et il se cultive lui-même. En même temps, il obéit au
grand commandement du Christ de se dépenser au service de ses frères.
3. En outre, en s'appliquant aux diverses disciplines,
philosophie, histoire, mathématiques, sciences naturelles, et en cultivant
les arts, l'homme peut grandement contribuer à ouvrir la famille humaine aux
plus nobles valeurs du vrai, du bien et du beau, et à une vue des choses
ayant valeur universelle: il reçoit ainsi des clartés nouvelles de cette
admirable Sagesse qui depuis toujours était auprès de Dieu, disposant toutes
choses avec Lui, jouant sur le globe de la terre et trouvant ses délices
parmi les enfants des hommes(4).
4. Par le fait même, l'esprit humain, moins esclave des
choses, peut plus facilement s'élever à l'adoration et à la contemplation du
Créateur. Bien plus, il est préparé à reconnaître, sous l'impulsion de la
grâce, le Verbe de Dieu qui, avant de se faire chair pour tout sauver et
récapituler en Lui, était déjà dans le monde, comme la " vraie lumière qui
éclaire tout homme " (Jn 1, 9)(5).
5. Certes, le progrès actuel des sciences et des
techniques qui, en vertu de leur méthode, ne sauraient parvenir jusqu'aux
profondeur de la réalité, peut avantager un certain phénoménisme et un
certain agnosticisme, lorsque les méthodes de recherche propres à ces
disciplines sont prises, à tort, comme règle suprême pour la découverte de
toute vérité. Et même on peut craindre que l'homme, se fiant trop aux
découvertes actuelles, en vienne à penser qu'il se suffit à lui-même et
qu'il n'a plus à chercher de valeurs plus hautes.
6. Cependant ces conséquences fâcheuses ne découlent pas
nécessairement de la culture moderne et ne doivent pas nous exposer à la
tentation de méconnaître ses valeurs positives. Parmi celles-ci, il convient
de signaler: le goût des sciences et la fidélité sans défaillance à la
vérité dans les recherches scientifiques, la nécessité de travailler en
équipe dans des groupes spécialisés, le sens de la solidarité
internationale, la conscience de plus en plus nette de la responsabilité que
les savants ont d'aider et même de protéger les hommes, la volonté de
procurer à tous des conditions de vie plus favorables, à ceux-là surtout qui
sont privés de responsabilité ou qui souffrent d'indigence culturelle. Dans
toutes ces valeurs, l'accueil du message évangélique pourra trouver une
sorte de préparation, et la charité divine de Celui qui est venu pour sauver
le monde la fera aboutir.
Nombreux rapports entre la Bonne Nouvelle du Christ
et la culture
58. 1. Entre le message de salut et la culture, il y a de
multiples liens. Car Dieu, en se révélant à son peuple jusqu'à sa pleine
manifestation dans son Fils incarné, a parlé selon des types de culture
propres à chaque époque.
2. De la même façon, l'Eglise, qui a connu au cours des
temps des conditions d'existence variées, a utilisé les ressources des
diverses cultures pour répandre et exposer par sa prédication le message du
Christ à toutes les nations, pour mieux le découvrir et mieux l'approfondir,
pour l'exprimer plus parfaitement dans la célébration liturgique comme dans
la vie multiforme de la communauté des fidèles.
3. Mais en même temps, l'Eglise, envoyée à tous les
peuples de tous les temps et de tous les lieux, n'est liée d'une manière
exclusive et indissoluble à aucune race ou nation, à aucun genre de vie
particulier, à aucune coutume ancienne ou récente. Constamment fidèle à sa
propre tradition et tout à la fois consciente de l'universalité de a
mission, elle peut entrer en communion avec les diverses civilisations: d'où
l'enrichissement qui en résulte pour elle-même et pour les différentes
cultures.
4. La Bonne Nouvelle du Christ rénove constamment la vie
et la culture de l'homme déchu; elle combat et écarte les erreurs et les
maux qui proviennent de la séduction permanente du péché. Elle ne cesse de
purifier et d'élever la moralité des peuples. Par les richesses d'en haut,
elle féconde comme de l'intérieur les qualités spirituelles et les dons
propres à chaque peuple et à chaque fige, elle les fortifie, les parfait et
les restaure dans le Christ(6). Ainsi l'Eglise, en remplissant sa propre
mission(7), concourt déjà par là même à l'oeuvre civilisatrice et elle y
pousse; son action, même liturgique, contribue à former la liberté
intérieure de l'homme.
Réaliser l'harmonie des différentes valeurs au sein
des cultures
59 1. Pour les raisons que l'on vient de dire, l'Eglise
rappelle à tous que la culture doit être subordonnée au développement
intégral de la personne, au bien de la communauté et à celui du genre humain
tout entier. Aussi convient-il de cultiver l'esprit en vue de développer les
puissances d'admiration, de contemplation, d'aboutir à la formation d'un
jugement personnel et d'élever le sens religieux, moral et social.
2. La culture, en effet, puisqu'elle découle immédiatement
du caractère raisonnable et social de l'homme, a sans cesse besoin d'une
juste liberté pour s'épanouir et d'une légitime autonomie d'action, en
conformité avec ses propres principes. Elle a donc droit au respect et jouit
d'une certaine inviolabilité, à condition, évidemment, de sauvegarder les
droits de la personne et de la société, particulière ou universelle, dans
les limites du bien commun.
3. Ce Saint Synode, reprenant à son compte l'enseignement
du premier Concile du Vatican, déclare qu'il existe " deux ordres de savoir
" distincts, celui de la foi et celui de la raison, et que l'Église ne
s'oppose certes pas à ce que " les arts et les disciplines humaines
jouissent de leurs propres principes et de leur propre méthode en ~ leurs
domaines respectifs "; c'est pourquoi, " reconnaissant cette juste liberté
", l'Eglise affirme l'autonomie légitime de la culture et particulièrement
celle des sciences(8).
4. Tout ceci exige aussi que, l'ordre moral et l'intérêt commun étant saufs,
l'homme puisse librement chercher la vérité, faire connaître et divulguer ses
opinions et s'adonner aux arts de son choix. Cela demande enfin qu'il soit
informé impartialement des événements de vie publique(9). Quant aux pouvoirs
publics, il leur revient, non pas de déterminer le caractère propre de la
civilisation, mais d'établir les conditions et de prendre les moyens
susceptibles de favoriser la vie culturelle au bénéfice de tous, sans oublier
les éléments minoritaires présents dans une nation(10). Voilà pourquoi il faut
éviter à tout prix que la culture, détournée de sa propre fin, soit asservie aux
pouvoirs politiques et économiques.
SECTION 3: QUELQUES DEVOIRS PLUS URGENTS DES CHRÉTIENS PAR RAPPORT À LA
CULTURE
La reconnaissance du droit de tous à la culture et sa réalisation pratique
60. 1. Puisqu'on a maintenant la possibilité de délivrer la plupart des hommes
du fléau de l'ignorance, il est un devoir qui convient au plus haut point à
notre temps, surtout pour les chrétiens: celui de travailler avec
acharnement à ce que, tant en matière économique qu'en matière politique,
tant au plan national qu'au plan international, des décisions fondamentales
soient prises de nature à faire reconnaître partout et pour tous, en
harmonie avec la dignité de la personne humaine, sans distinction de race,
de sexe, de nation, de religion ou de condition sociale, le droit à la
culture et d'assurer sa réalisation. Il faut donc procurer à chacun une
quantité suffisante de biens culturels, surtout de ceux qui constituent la
culture dite "de base ", pour qu'un très grand nombre ne soient pas
empêchés, par l'analphabétisme et le manque d'initiative, de coopérer de
manière vraiment humaine au bien commun.
2. En conséquence, il faut tendre à donner à ceux qui en sont capables la
possibilité de poursuivre des études supérieures; et de telle façon que,
dans la mesure du possible. ils occupent des fonctions, ment un rôle et
rendent des services dans la vie sociale qui correspondent soit à leurs
aptitudes, soit à la compétence qu'ils auront acquise(11). Ainsi tout homme,
comme les groupes sociaux de chaque peuple, pourront atteindre leur plein
épanouissement culturel, conformément à leurs dons et à leur traditions.
3. Il faut en outre tout faire pour que chacun prenne conscience et du droit et
du devoir qu'il a de se cultiver, non moins que de l'obligation qui lui
incombe d'aider les autres à le faire. Il existe en effet, ici ou là, des
conditions de vie et de travail qui contrarient les efforts des hommes vers
la culture et qui en détruisent chez eux le goût. Ceci vaut à un titre
spécial pour les agriculteurs et les ouvriers, auxquels il faut assurer des
conditions de travail telles qu'elles ne les empêchent pas de se cultiver,
mais bien plutôt les y poussent. Les femmes travaillent à présent dans
presque tous les secteurs d'activité; il convient cependant qu'elles
puissent pleinement jouer leur rôle selon leurs aptitudes propres. Ce sera
le devoir de tous de reconnaître la participation spécifique et nécessaire
des femmes à la vie culturelle et de la promouvoir.
Formation à une culture intégrale
61. 1. De nos jours, plus que par le passé, la difficulté est grande d'opérer
la synthèse entre les différentes disciplines et branches du savoir. En
effet, tandis que s'accroissent la masse et la diversité des éléments
culturels, dans le même temps s'amenuise la faculté pour chaque homme de les
percevoir et de les harmoniser entre eux, si bien que l'image de " l'homme
universel " s'évanouit de plus en plus. Cependant continue de s'imposer à
chaque homme le devoir de sauvegarder l'intégralité de sa personnalité, en
qui prédominent les valeurs d'intelligence, de volonté, de conscience et de
fraternité, valeurs qui ont toutes leur fondement en Dieu Créateur et qui
ont été guéries et élevées d'une manière admirable dans le Christ.
2. La famille est au premier chef comme la mère nourricière de cette éducation:
en elle, les enfants, enveloppés d'amour, découvrent plus aisément la
hiérarchie des valeurs, tandis que des éléments d'une culture éprouvée
s'impriment d'une manière presque inconsciente dans l'esprit des
adolescents, au fur et à mesure qu'ils grandissent.
3. Pour cette même éducation, les sociétés actuelles disposent, en particulier
grâce à la diffusion croissante des livres et aux nouveaux moyens de
communication culturelle et sociale, de ressources opportunes qui peuvent
faciliter l'universalité de la culture. En effet, avec la diminution plus ou
moins généralisée du temps de travail, les occasions de se cultiver se
multiplient pour la plupart des hommes. Que les loisirs soient bien
employés, pour se détendre et pour fortifier la santé de l'esprit et du
corps: en se livrant à des activités libres et à des études désintéressées;
à l'occasion de voyages en d'autres régions (tourisme) qui affinent
l'intelligence et qui, de surcroît, enrichissent chacun par la connaissance
de l'autre; également par des exercices physiques et des activités sportives
qui aident à conserver un bon équilibre psychique, individuellement et aussi
collectivement, et à établir des relations fraternelles entre les hommes de
toutes conditions, de toutes nations ou de races différentes. Que les
chrétiens collaborent donc aux manifestations et aux actions culturelles
collectives qui sont de leur temps. qu'ils les humanisent et les imprègnent
d'esprit chrétien.
4. Cependant tous ces avantages ne sauraient parvenir à réaliser l'éducation
culturelle intégrale de l'homme si, en même temps, on néglige de
s'interroger sur la signification profonde de la culture et de la science
pour la personne humaine.
Harmonie entre culture et christianisme
62. 1. Bien que l'Eglise ait largement contribué au progrès de la culture,
l'expérience montre toutefois que, pour des raisons contingentes, il n'est
pas toujours facile de réaliser l'harmonie entre la culture et le
christianisme.
2. Ces difficultés ne portent pas nécessairement préjudice à la vitalité de la
foi, et même elles peuvent inciter à une plus exacte et plus profonde
intelligence de celle-ci. En effet, les plus récentes recherches et
découvertes des sciences, ainsi que celles de l'histoire et de la
philosophie, soulèvent de nouvelles questions qui comportent des
conséquences pour la vie même, et exigent de nouvelles recherches de la part
des théologiens eux-mêmes. Dès lors, tout en respectant les méthodes et les
règles propres aux sciences théologiques, ils sont invités à chercher sans
cesse la manière la plus apte de communiquer la doctrine aux hommes de leur
temps: car autre chose est le dépôt même ou les vérités de la Foi, autre
chose la façon selon laquelle ces vérités sont exprimées, à condition
toutefois d'en sauvegarder le sens et la signification(12). Que, dans la
pastorale, on ait une connaissance suffisante non seulement des principes de
la théologie, mais aussi des découvertes scientifiques profanes, notamment
de la psychologie et de la sociologie, et qu'on en fasse usage: de la sorte,
les fidèles à leur tour seront amenés à une plus grande pureté et maturité
dans leur vie de foi.
3. A leur manière aussi, la littérature et les arts ont une grande importance
pour la vie de l'Eglise. Ils s'efforcent en effet d'exprimer la nature
propre de l'homme, ses problèmes, ses tentatives pour se connaître et se
perfectionner lui-même ainsi que le monde. Ils s'appliquent à découvrir sa
place dans l'histoire et dans l'univers, à mettre en lumière les misères et
les joies, les besoins et les énergies des hommes et à présenter l'ébauche
d'une destinée humaine plus heureuse. Ainsi sont-ils capables d'élever la
vie humaine qu'ils expriment sous des formes multiples, selon les temps et
les lieux.
4. Il faut donc faire en sorte que ceux qui s'adonnent à ces arts se sentent
compris par l'Eglise au sein même de leurs activités et que, jouissant d'une
liberté normale, ils établissent des échanges plus faciles avec la
communauté chrétienne. Que les nouvelles formes d'art qui conviennent à nos
contemporains, selon le génie des diverses nations et régions, soient aussi
reconnues par l'Eglise. Et qu'on les accueille dans le sanctuaire lorsque;
par des modes d'expression adaptés et conformes aux exigences de la
liturgie, elles élèvent l'esprit vers Dieu(13).
5. Ainsi la gloire de Dieu éclate davantage; la prédication de l'Evangile
devient plus transparente à l'intelligence des hommes et apparaît comme
connaturelle à leurs conditions d'existence.
6. Que les croyants vivent donc en très étroite union avec les autres hommes de
leur temps et qu'ils s'efforcent de comprendre à fond leurs façons de penser
et de sentir, telles qu'elles s'expriment par la culture. Qu'ils marient la
connaissance des sciences et des théories nouvelles, comme des découvertes
les plus récentes, avec les moeurs et l'enseignement de la doctrine
chrétienne, pour que le sens religieux et la rectitude morale marchent de
pair chez eux avec la connaissance scientifique et les incessants progrès
techniques; ils pourront ainsi apprécier et interpréter toutes choses avec
une sensibilité authentiquement chrétienne.
7. Ceux qui s'appliquent aux sciences théologiques dans les Séminaires et les
Universités aimeront collaborer avec les hommes versés dans les autres
sciences, en mettant en commun leurs énergies et leurs points de vue. La
recherche théologique, en même temps qu'elle approfondit la vérité révélée,
ne doit pas perdre contact avec son temps, afin de faciliter une meilleure
connaissance de la foi aux hommes cultivés dans les différentes branches du
savoir. Cette bonne entente rendra les plus grands services à la formation
des ministres sacrés: ils pourront présenter la doctrine de l'Eglise sur
Dieu, l'homme et le monde d'une manière mieux adaptée à nos contemporains,
qui accueilleront d'autant plus volontiers leur parole(14). Bien plus, il
faut souhaiter que de nombreux laïcs reçoivent une formation suffisante dans
les sciences sacrées, et que plusieurs parmi eux se livrent à ces études ex
professo et les approfondissent. Mais, pour qu'ils puissent mener leur tâche
à bien, qu'on reconnaisse aux fidèles, aux clercs comme aux laïcs, une juste
liberté de recherche et de pensée, comme une juste liberté de faire
connaître humblement et courageusement leur manière de voir, dans le domaine
de leur compétence(15).
CHAPITRE III LA VIE ÉCONOMICO-SOCIALE
Quelques traits de la vie économique
63. 1. Dans la vie économico-sociale aussi, il faut honorer et promouvoir la
dignité de la personne humaine, sa vocation intégrale et le bien de toute la
société. C'est l'homme en effet qui est l'auteur, le centre et le but de
toute la vie économico-sociale.
2. Comme tout autre domaine de la vie sociale, l'économie moderne se
caractérise par une emprise croissante de l'homme sur la nature, la
multiplication et l'intensification des relations et des interdépendances
entre individus, groupes et peuples, et la fréquence accrue des
interventions du pouvoir politique. En même temps, le progrès dans les modes
de production et dans l'organisation des échanges de biens et de services a
fait de l'économie un instrument apte à mieux satisfaire les besoins accrus
de la famille humaine.
3. Pourtant les sujets d'inquiétude ne manquent pas. Beaucoup, surtout dans les
régions du monde économiquement développées, apparaissent comme dominés par
l'économique: presque toute leur existence personnelle et sociale est imbue d'un
certain " économisme ", et cela aussi bien dans les pays favorables à l'économie
collectiviste que dans les autres. A un moment où le développement de
l'économie, orienté et coordonné d'une manière rationnelle et humaine,
permettrait d'atténuer les inégalités sociales, il conduit trop souvent à leur
aggravation et même, ici ou là, à une régression de la condition sociale des
faibles et au mépris des pauvres. Alors que des foules immenses manquent encore
du strict nécessaire, certains, même dans les régions moins développées, vivent
dans l'opulence ou gaspillent sans compter. Le luxe côtoie la misère. Tandis
qu'un petit nombre d'hommes disposent d'un très ample pouvoir de décision,
beaucoup sont privés de presque toute possibilité d'initiative personnelle et de
responsabilité; souvent même, ils sont placés dans des conditions de vie et de
travail indignes de la personne humaine.
4. De semblables déséquilibres économiques et sociaux se produisent entre le
secteur agricole, le secteur industriel et les services, comme aussi entre
les diverses régions d'un seul et même pays. Entre les nations
économiquement plus développées et les autres nations, une opposition de
plus en plus aiguë se manifeste, capable de mettre en péril jusqu'à la paix
du monde.
5. Les hommes de notre temps prennent une conscience de plus en plus vive de ces
disparités: ils sont profondément persuadés que les techniques nouvelles et les
ressources économiques accrues dont dispose le monde pourraient et devraient
corriger ce funeste état de choses. Mais pour cela de nombreuses réformes sont
nécessaires dans la vie économico-sociale; il y faut aussi, de la part de tous,
une conversion des mentalités et des attitudes. Dans ce but, l'Eglise, au cours
des siècles, a explicité à la lumière de l'Evangile des principes de justice et
d'équité, demandés par la droite raison, tant pour la vie individuelle et
sociale que pour la vie internationale; et elle les a proclamés surtout ces
derniers temps. Compte tenu de la situation présente, le Concile entend les
confirmer et indiquer quelques orientations en prenant particulièrement en
considération les exigences du développement économique(1).
SECTION 1: LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE
Le développement économique au service de l'homme
64. Aujourd'hui plus que jamais, pour faire face à l'accroissement de la
population et pour répondre aux aspirations plus vastes du genre humain, on
s'efforce à bon droit d'élever le niveau de la production agricole et
industrielle, ainsi que le volume des services offerts. C'est pourquoi il
faut encourager le progrès technique, l'esprit d'innovation, la création et
l'extension d'entreprises, l'adaptation des méthodes, les efforts soutenus
de tous ceux qui participent à la production, en un mot tout ce qui peut
contribuer à cet essor. Mais le but fondamental d'une telle production n'est
pas la seule multiplication des biens produits, ni le profit ou la
puissance; c'est le service de l'homme: de l'homme tout entier, selon la
hiérarchie de ses besoins matériels comme des exigences de sa vie
intellectuelle, morale, spirituelle et religieuse; de tout homme,
disons-nous, de tout groupe d'hommes, sans distinction de race ou de
continent. C'est pourquoi l'activité économique, conduite selon ses méthodes
et ses lois propres, doit s'exercer dans les limites de l'ordre moral(2)
afin de répondre au dessein de Dieu sur l'homme(3).
Contrôle de l'homme sur le développement économique
65. 1. Le développement doit demeurer sous le contrôle de l'homme. Il ne doit
pas être abandonné à la discrétion d'un petit nombre d'hommes ou de groupes
jouissant d'une trop grande puissance économique, ni à celle de la
communauté politique ou à celle de quelques nations plus puissantes. Il
convient au contraire que le plus grand nombre d'hommes, à tous les niveaux,
et au plan international l'ensemble des nations, puissent prendre une part
active à son orientation. Il faut de même que les initiatives spontanées des
individus et de leurs libres associations soient coordonnées avec l'action
des pouvoirs publics, et qu'elles soient ajustées et harmonisées entre
elles.
2. Le développement ne peut être laissé ni au seul jeu quasi automatique de
l'activité économique des individus ni à la seule puissance publique. Il
faut donc dénoncer les erreurs aussi bien des doctrines qui s'opposent aux
réformes indispensables au nom d'une fausse conception de la liberté, que
des doctrines qui sacrifient les droits fondamentaux des personnes et des
groupes à l'organisation collective de la production(4).
3. Par ailleurs, les citoyens doivent se rappeler que c'est leur droit et leur
devoir (et le pouvoir civil doit lui aussi le reconnaître) de contribuer
selon leurs moyens au progrès véritable de la communauté à laquelle ils
appartiennent. Dans les pays en voie de développement surtout, où l'emploi
de toutes les disponibilités s'impose avec un caractère d'urgence, ceux qui
gardent leurs ressources inemployées mettent gravement en péril le bien
commun; il en va de même de ceux qui privent leur communauté des moyens
matériels et spirituels dont elle a besoin, le droit personnel de migration
étant sauf.
Il faut mettre un terme aux immenses disparités économico-sociales
66. 1. Pour répondre aux exigences de la justice et de l'équité, il faut
s'efforcer vigoureusement, dans le respect des droits personnels et du génie
propre de chaque peuple, de faire disparaître le plus rapidement possible
les énormes inégalités économiques qui s'accompagnent de discrimination
individuelle et sociale; de nos jours elles existent et souvent elles
s'aggravent. De même, en bien des régions, étant donné les difficultés
particulières de la production et de la commercialisation dans le secteur
agricole, il faut aider les agriculteurs à accroître cette production et à
la vendre, à réaliser les transformations et les innovations nécessaires, à
obtenir enfin un revenu équitable: sinon ils demeureront, comme il arrive
trop souvent, des citoyens de seconde zone. De leur côté, les agriculteurs,
les jeunes surtout, doivent s'appliquer avec énergie à améliorer leur
compétence professionnelle, sans laquelle l'agriculture ne saurait
progresser(5).
2. De même, la justice et l'équité exigent que la mobilité, nécessaire à des
économies en progrès, soit aménagée de façon à éviter aux individus et à
leurs familles des conditions de vie instables et précaires. A l'égard des
travailleurs en provenance d'autre pays ou d'autres régions qui apportent
leur concours à la croissance économique d'un peuple ou d'une province, on
se gardera soigneusement de toute espèce de discrimination en matière de
rémunération ou de conditions de travail. De plus, tous les membres de la
société, en particulier les pouvoirs publics, doivent les traiter comme des
personnes et non comme de simples instruments de production: faciliter la
présence auprès d'eux de leur famille, les aider à se procurer un logement
décent et favoriser leur insertion dans la vie sociale du pays ou de la
région d'accueil. On doit cependant, dans la mesure du possible, créer des
emplois dans leurs régions d'origine elles-mêmes.
3. Dans les économies actuellement en transition comme dans les formes
nouvelles de la société industrielle, marquées par exemple par le progrès de
l'automation, il faut se préoccuper d'assurer à chacun un emploi suffisant
et adapté, et la possibilité d'une formation technique et professionnelle
adéquate. On doit aussi garantir les moyens d'existence et la dignité
humaine de ceux qui, surtout en raison de la maladie ou de l'âge, se
trouvent dans une situation plus difficile.
SECTION 2: PRINCIPES DIRECTEURS DE L'ENSEMBLE DE LA VIE
ÉCONOMICO-SOCIALE
Travail, conditions de travail, loisirs
67. 1. Le travail des hommes, celui qui s'exerce dans la production ci l'échange
de biens ou dans la prestation de services économiques, passe avant les autres
éléments de la vie économique, qui n'ont valeur que d'instruments.
2. Ce travail, en effet, qu'il soit entrepris de manière indépendante ou par
contrat avec un employeur, procède immédiatement de la personne: celle-ci
marque en quelque sorte la nature de son empreinte et la soumet à ses
desseins. Par son travail, l'homme assure habituellement sa subsistance et
celle de sa famille, s'associe à ses frères et leur rend service, peut
pratiquer une vraie charité et coopérer à l'achèvement de la création
divine. Bien plus, par l'hommage de son travail à Dieu, nous tenons que
l'homme est associé à l'oeuvre rédemptrice de Jésus-Christ qui a donné au
travail une dignité éminente en oeuvrant de ses propres mains à Nazareth. De
là découlent pour tout homme le devoir de travailler loyalement aussi bien
que le droit au travail. En fonction des circonstances concrètes, la société
doit, pour sa part, aider les citoyens en leur permettant de se procurer un
emploi suffisant. Enfin, compte tenu des fonctions et de la productivité de
chacun, de la situation de l'entreprise et du bien commun, la rémunération
du travail doit assurer à l'homme des ressources qui lui permettent, à lui
et à sa famille, une vie digne sur le plan matériel, social, culturel et
spirituel(6).
3. Comme l'activité économique est le plus souvent le fruit du travail associé
des hommes, il est injuste et inhumain de l'organiser et de l'ordonner au
détriment de quelque travailleur que ce soit. Or il est trop courant, même
de nos jours, que ceux qui travaillent soient en quelque sorte asservis à
leurs propres oeuvres; ce que de soi-disant lois économiques ne justifient
en aucune façon. Il importe donc d'adapter tout le processus du travail
productif aux besoins de la personne et aux modalités de son existence, en
particulier de la vie du foyer (surtout en ce qui concerne les mères de
famille), en tenant toujours compte du sexe et de l'âge. Les travailleurs
doivent aussi avoir la possibilité de développer leurs qualités et leur
personnalité dans l'exercice même de leur travail. Tout en y appliquant leur
temps et leurs forces d'une manière consciencieuse, que tous jouissent par
ailleurs d'un temps de repos et de loisir suffisant qui leur permette aussi
d'entretenir une vie familiale, culturelle, sociale et religieuse. Bien
plus, ils doivent avoir la possibilité de déployer librement des facultés et
des capacités qu'ils ont peut-être peu l'occasion d'exercer dans leur
travail professionnel.
Participation dans l'entreprise et dans l'organisation économique
globale. Conflits du travail
68. 1. Dans les entreprises économiques, ce sont des personnes qui sont
associées entre elles: c'est-à-dire des êtres libres et autonomes, créés à
l'image de Dieu. Aussi, en prenant en considération les fonctions des uns et
des autres, propriétaires, employeurs, cadres, et en sauvegardant la
nécessaire unité de direction, il faut promouvoir, selon des modalités à
déterminer au mieux, la participation active de tous à la gestion des
entreprises(7). Et, comme bien souvent ce n'est déjà plus au niveau de
l'entreprise, mais à des instances supérieures, que se prennent les
décisions économiques et sociales dont dépend l'avenir des travailleurs et
de leurs enfants, ceux-ci doivent également participer à ces décisions, soit
par eux-mêmes, soit par leurs représentants librement choisis.
2. Il faut mettre au rang des droits fondamentaux de la personne le droit des
travailleurs de fonder librement des associations capables de les
représenter d'une façon valable et de collaborer à la bonne organisation de
la vie économique, ainsi que le droit de prendre librement part aux
activités de ces associations, sans courir le risque de représailles. Grâce
à cette participation organisée, jointe à un progrès de la formation
économique et sociale, le sens des responsabilités grandira de plus en plus
chez tous: ils seront ainsi amenés à se sentir associés, selon leurs moyens
et leurs aptitudes personnels, à l'ensemble du développement économique et
social ainsi qu'à la réalisation du bien commun universel.
3. En cas de conflits économico-sociaux, on doit s'efforcer de parvenir à une
solution pacifique. Mais, s'il faut toujours recourir d'abord au dialogue
sincère entre les parties, la grève peut cependant, même dans les
circonstances actuelles, demeurer un moyen nécessaire, bien qu'ultime, pour
la défense des droits propres et la réalisation des justes aspirations des
travailleurs. Que les voies de la négociation et du dialogue soient
toutefois reprises dès que possible, en vue d'un accord.
Les biens de la terre sont destinés à tous les hommes
69 1. Dieu a destiné la terre et tout ce qu'elle contient à l'usage de tous les
hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent
équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice,
inséparable de la charité(8). Quelles que soient les formes de la propriété,
adaptées aux légitimes institutions des peuples, selon des circonstances
diverses et changeantes, on doit toujours tenir compte de cette destination
universelle des biens. C'est pourquoi l'homme, dans l'usage qu'il en fait,
ne doit jamais tenir les choses qu'il possède légitimement comme
n'appartenant qu'à lui, mais les regarder aussi comme communes: en ce sens
qu'elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi aux autres(9).
D'ailleurs, tous les hommes ont le droit d'avoir une part suffisante de
biens pour eux-mêmes et leur famille. C'est ce qu'ont pensé les Pères et les
docteurs de l'Eglise qui enseignaient que l'on est tenu d'aider les pauvres,
et pas seulement au moyen de son superflu(10). Quant à celui qui se trouve
dans l'extrême nécessité, il a le droit de se procurer l'indispensable à
partir des richesses d'autrui(11). Devant un si grand nombre d'affamés de
par le monde, le Concile insiste auprès de tous et auprès des autorités pour
qu'ils se souviennent de ce mot des Pères: " Donne à manger à celui qui
meurt de faim car, si tu ne lui as pas donné à manger, tu l'as tué "(12); et
que, selon les possibilités de chacun, ils partagent et emploient vraiment
leurs biens en procurant avant tout aux individus et aux peuples les moyens
qui leur permettront de s'aider eux-mêmes et de se développer.
2. Fréquemment, dans des sociétés économiquement moins développées, la
destination commune des biens est partiellement réalisée par des coutumes et
des traditions communautaires, garantissant à chaque membre les biens les
plus nécessaires. Certes, il faut éviter de considérer certaines coutumes
comme tout à fait immuables, si elles ne répondent plus aux nouvelles
exigences de ce temps; mais, à l'inverse, il ne faut pas attenter
imprudemment à des coutumes honnêtes qui, sous réserve d'une saine
modernisation, peuvent encore rendre de grands services. De même, dans les
pays économiquement très développés, un réseau d'institutions sociales,
d'assurance et de sécurité, peut réaliser en partie la destination commune
des biens. Il importe de poursuivre le développement des services familiaux
et sociaux, principalement de ceux qui contribuent à la culture et à
l'éducation. Mais, dans l'aménagement de toutes ces institutions, il faut
veiller à ce que le citoyen ne soit pas conduit à adopter vis-à-vis de la
société une attitude de passivité, d'irresponsabilité ou de refus de
service.
SECTION 3: QUELQUES DEVOIRS PLUS URGENTS DES CHRÉTIENS PAR RAPPORT À LA
CULTURE
Investissements et question monétaire
70. Les investissements, de leur côté, doivent tendre à assurer des emplois et
des revenus suffisants tant à la population active d'aujourd'hui qu'à celle
de demain. Tous ceux qui décident de ces investissements, comme de
l'organisation de la vie économique (individus, groupes, pouvoirs publics)
doivent avoir ces buts à coeur et se montrer conscients de leurs graves
obligations: d'une part, prendre des dispositions pour faire face aux
nécessités d'une vie décente, tant pour les individus que pour la communauté
tout entière; d'autre part, prévoir l'avenir et assurer un juste équilibre
entre les besoins de la consommation actuelle, individuelle et collective,
et les exigences d'investissement pour la génération qui vient. On doit
également avoir toujours en vue les besoins pressants des nations et des
régions économiquement moins avancées. Par ailleurs, en matière monétaire,
il faut se garder d'attenter au bien de son propre pays ou à celui des
autres nations. On doit s'assurer en outre que ceux qui sont économiquement
faibles ne soient pas injustement lésés par des changements dans la valeur
de la monnaie. Accès à la propriété et au pouvoir privé sur les biens.
Problème des latifundia
71. 1. La propriété et les autres formes de pouvoir privé sur les biens
extérieurs contribuent à l'expression de la personne et lui donnent
l'occasion d'exercer sa responsabilité dans la société et l'économie. Il est
donc très important de favoriser l'accession des individus et des groupes à
un certain pouvoir sur les biens extérieurs.
2. La propriété privée ou un certain pouvoir sur les biens extérieurs assurent
à chacun une zone indispensable d'autonomie personnelle et familiale; il
faut les regarder comme un prolongement de la liberté humaine. Enfin, en
stimulant l'exercice de la responsabilité, ils constituent l'une des
conditions des libertés civiles(13).
3. Les formes d'un tel pouvoir ou propriété sont aujourd'hui variées; et leur
diversité ne cesse de s'amplifier. Toutes cependant demeurent, à côté des fonds
sociaux, des droits et des services garantis par la société, une source de
sécurité non négligeable. Et ceci n'est pas vrai des seules propriétés
matérielles, mais aussi des biens immatériels, comme les capacités
professionnelles.
4. La légitimité de la propriété privée ne fait toutefois pas obstacle à celle
de divers modes de propriétés publiques, à condition que le transfert des biens
au domaine public soit effectué par la seule autorité compétente selon les
exigences du bien commun, dans les limites de celui-ci et au prix d'une
indemnisation équitable. L'Etat a, par ailleurs, compétence pour empêcher qu'on
abuse de la propriété privée contrairement au bien commun(14).
5. De par sa nature même, la propriété privée a aussi un caractère social, fondé
dans la loi de commune destination des biens(15). Là où ce caractère social
n'est pas respecté, la propriété peut devenir une occasion fréquente de
convoitises et de graves désordres: prétexte est ainsi donné à ceux qui
contestent le droit même de propriété.
6. Dans plusieurs régions économiquement moins développées, il existe des
domaines ruraux étendus et même immenses, médiocrement cultivés ou mis en
réserve à des fins de spéculation, alors que la majorité de la population
est dépourvue de terres ou n'en détient qu'une quantité dérisoire et que,
d'autre part, l'accroissement de la production agricole présente un
caractère d'urgence évident. Souvent, ceux qui sont employés par les
propriétaires de ces grands domaines, ou en cultivent des parcelles louées,
ne reçoivent que des salaires ou des revenus indignes de l'homme; ils ne
disposent pas de logement décent et sont exploités par des intermédiaires.
Dépourvus de toute sécurité, ils vivent dans une dépendance personnelle
telle qu'elle leur interdit presque toute possibilité d'initiative et de
responsabilité, toute promotion culturelle, toute participation à la vie
sociale et politique. Des réformes s'imposent donc, visant, selon les cas, à
accroître les revenus, à améliorer les conditions de travail et la sécurité
de l'emploi, à favoriser l'initiative, et même à répartir les propriétés
insuffisamment cultivées au bénéfice d'hommes capables de les faire valoir.
En l'occurrence, les ressources et les instruments indispensables doivent
leur être assurés, en particulier les moyens d'éducation et la possibilité
d'une juste organisation de type coopératif. Chaque fois que le bien commun
exigera l'expropriation, l'indemnisation devra s'apprécier selon l'équité,
compte tenu de toutes les circonstances.
L'activité économico-sociale et le Royaume du Christ
72. 1. Les chrétiens actifs dans le développement économico-social et dans la
lutte pour le progrès de la justice et de la charité doivent être persuadés
qu'ils peuvent ainsi beaucoup pour la prospérité de l'humanité et la paix du
monde. Dans ces diverses activités, qu'ils brillent par leur exemple,
individuel et collectif. Tout en s'assurant la compétence et l'expérience
absolument indispensables. qu'ils maintiennent, au milieu des activités
terrestres, une juste hiérarchie des valeurs, fidèles au Christ et à son
Evangile, pour que toute leur vie, tant individuelle que sociale, soit
pénétrée de l'esprit des Béatitudes, et en particulier de l'esprit de
pauvreté.
2. Quiconque, suivant le Christ, cherche d'abord le Royaume de Dieu, y trouve
un amour plus fort et plus pur pour aider tous ses frères et pour accomplir
une oeuvre de justice. sous l'impulsion de l'amour(16).
CHAPITRE IV LA VIE DE LA COMMUNAUTÉ POLITIQUE
La vie publique aujourd'hui
73. 1. De profondes transformations se remarquent aussi de
nos jours dans les structures et dans les institutions des peuples; elles
accompagnent leur évolution culturelle, économique et sociale. Ces
changements exercent une grande influence sur la vie de la communauté
politique, notamment en ce qui concerne les droits et les devoirs de chacun
dans l'exercice de la liberté civique et dans la, poursuite du bien commun,
comme pour ce qui regarde l'organisation des relations des citoyens entre
eux et avec les pouvoirs publics.
2. La conscience de la dignité humaine est devenue plus vive. D'où, en diverses
régions du monde, l'effort pour instaurer un ordre politico-juridique dans
lequel les droits de la personne au sein de la vie publique soient mieux
protégés: par exemple les droits de libre réunion et d'association, le droit
d'exprimer ses opinions personnelles et de professer sa religion en privé et en
public. La garantie des droits de la personne est en effet une condition
indispensable pour que les citoyens, individuellement ou en groupe, puissent
participer activement à la vie et à la gestion des affaires publiques.
3. En étroite liaison avec le progrès culturel, économique et social, le désir
s'affirme chez un grand nombre d'hommes de prendre davantage part à
l'organisation de la communauté politique. Dans la conscience de beaucoup
s'intensifie le souci de préserver les droits des minorités à l'intérieur
d'une nation, sans négliger pour autant leurs obligations à l'égard de la
communauté politique. De plus, le respect de ceux qui professent une opinion
ou une religion différentes grandit de jour en jour. En même temps, une plus
large collaboration s'établit, capable d'assurer à tous les citoyens, et non
seulement à quelques privilégiés, la jouissance effective des droits
attachés à la personne.
4. On rejette au contraire toutes les formes politiques, telles qu'elles
existent en certaines régions, qui font obstacle à la liberté civile ou
religieuse, multiplient les victimes des passions et des crimes politiques
et détournent au profit de quelque faction ou des gouvernants eux-mêmes
l'action de l'autorité au lieu de la faire servir au bien commun.
5. Pour instaurer une vie politique vraiment humaine, rien n'est plus important
que de développer le sens intérieur de la justice, de la bonté, le
dévouement au bien commun, et de renforcer les convictions fondamentales sur
la nature véritable de la communauté politique, comme sur la fin, le bon
exercice et les limites de l'autorité publique.
SECTION 1: LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE
Nature et fin de la communauté politique
74. 1. Individus, familles, groupements divers, tous ceux qui constituent la
communauté civile, ont conscience de leur impuissance à réaliser seuls une
vie pleinement humaine et perçoivent la nécessité d'une communauté plus
vaste à l'intérieur de laquelle tous conjuguent quotidiennement leurs forces
en vue d'une réalisation toujours plus parfaite du bien commun(1). C'est
pourquoi ils forment une communauté politique selon des types
institutionnels variés. Celle-ci existe donc pour le bien commun: elle
trouve en lui sa pleine justification et sa signification et c'est de lui
qu'elle tire l'origine de son droit propre. Quant au bien commun, il
comprend l'ensemble des conditions de vie sociale qui permettent aux hommes,
aux familles et aux groupements de s'accomplir plus complètement et plus
facilement(2).
2. Mais les hommes qui se retrouvent dans la communauté politique sont
nombreux, différents, et ils peuvent à bon droit incliner vers des opinions
diverses. Aussi, pour empêcher que, chacun opinant dans son sens, la
communauté politique ne se disloque, une autorité s'impose qui soit capable
d'orienter vers le bien commun les énergies de tous: non d'une manière
mécanique ou despotique, mais en agissant avant tout comme une force morale
qui prend appui sur la liberté et le sens de la responsabilité.
3. De toute évidence, la communauté politique et !'autorité publique trouvent
donc leur fondement dans la nature humaine et relèvent par là d'un ordre
fixé par Dieu, encore que la détermination des régimes politiques comme la
désignation des dirigeants soient laissés à la libre volonté des
citoyens(3).
4. Il s'ensuit également que l'exercice de l'autorité politique, soit à
l'intérieur de la communauté comme telle, soit dans les organismes qui
représentent l'Etat, doit toujours se déployer dans les limites de l'ordre
moral, en vue du bien commun (mais conçu d'une manière dynamique),
conformément à un ordre juridique légitimement établi ou à établir. Alors
les citoyens sont en conscience tenus à l'obéissance(4). D'où, assurément,
la responsabilité, la dignité et l'importance du rôle de ceux qui
gouvernent.
5. Si l'autorité publique, débordant sa compétence, opprime les citoyens, que
ceux-ci ne refusent pas ce qui est objectivement requis par le bien commun;
mais qu'il leur soit cependant permis de défendre leurs droits et ceux de
leurs concitoyens contre les abus du pouvoir, en respectant les limites
tracées par la loi naturelle et la loi évangélique.
6. Quant aux modalités concrètes par lesquelles une communauté politique se
donne sa structure propre et organise le bon équilibre des pouvoirs publics.
elles peuvent être diverses, selon le génie propre de chaque peuple et la
marche de l'histoire. Mais elles doivent toujours servir à la formation d'un
homme cultivé, pacifique, bienveillant à l'égard de tous, pour l'avantage de
toute la famille humaine.
Collaboration, de tous à la vie publique
75. 1. Il est pleinement conforme à la nature de l'homme que l'on trouve des
structures politico-juridiques qui offrent sans cesse davantage à tous les
citoyens, sans aucune discrimination, la possibilité effective de prendre
librement et activement part tant à l'établissement des fondements
juridiques de la communauté politique qu'à la gestion des affaires
publiques, à la détermination du champ d'action et des buts des différents
organes, et à l'élection des gouvernants(5). Que tous les citoyens se
souviennent donc à la fois du droit et du devoir qu'ils ont d'user de leur
libre suffrage. en vue du bien commun. L'Eglise tient en grande
considération et estime l'activité de ceux qui se consacrent au bien de la
chose publique et en assurent les charges pour le service de tous.
2. Pour que la coopération de citoyens responsables aboutisse à d'heureux
résultats dans la vie politique de tous les jours. un statut de droit
positif est nécessaire. qui organise une répartition convenable des
fonctions et des organes du pouvoir ainsi qu'une protection efficace des
droits, indépendante de quiconque. Que les droits de toutes les personnes,
des familles et des groupes, ainsi que leur exercice, soient reconnus,
respectés et valorisés(6), non moins que les devoirs civiques auxquels sont
astreints tous les citoyens. Parmi ces derniers, il faut rappeler
l'obligation de rendre à l'Etat les services matériels et personnels requis
par le bien commun. Les gouvernants se garderont de faire obstacle aux
associations familiales, sociales et culturelles, aux corps et institutions
intermédiaires, ou d'empêcher leurs activités légitimes et efficaces; qu'ils
aiment plutôt les favoriser, dans l'ordre. Quant aux citoyens,
individuellement ou en groupe, qu'ils évitent de conférer aux pouvoirs
publics une trop grande puissance; qu'ils ne s'adressent pas à eux d'une
manière intempestive pour réclamer des secours et des avantages excessifs,
au risque d'amoindrir la responsabilité des personnes, des familles et des
groupes sociaux.
3. A notre époque, la complexité croissante des circonstances oblige les
pouvoirs publics à intervenir plus fréquemment, en matière sociale,
économique et culturelle, pour préparer des conditions plus favorables qui
permettent aux citoyens et aux groupes de poursuivre d'une manière plus
efficace la réalisation du bien complet de l'homme, dans la liberté.
Assurément, selon les régions et selon l'évolution des peuples, les
relations entre la socialisation(7) et l'autonomie ou le développement de la
personne peuvent être comprises de diverses façons. Mais si, en vue du bien
commun, on restreint pour un temps l'exercice des droits, que l'on
rétablisse au plus tôt la liberté quand les circonstances auront changé. Il
est en tout cas inhumain que le gouvernement en vienne à des formes
totalitaires ou à des formes dictatoriales. qui lèsent gravement le droit
des personnes ou des groupes sociaux.
4. Que les citoyens cultivent avec magnanimité et loyauté l'amour de la patrie,
mais sans étroitesse d'esprit, c'est-à-dire de telle façon qu'en même temps
ils prennent toujours en considération le bien de toute la famille humaine
qui rassemble races, peuples et nations, unis par toutes sortes de liens.
5. Tous les chrétiens doivent prendre conscience du rôle particulier et propre
qui leur échoit dans la communauté politique: ils sont tenus à donner
l'exemple en développant en eux le sens des responsabilités et du dévouement
au bien commun; ils montreront ainsi par les faits comment on peut
harmoniser l'autorité avec la liberté, l'initiative personnelle avec la
solidarité et les exigences de tout le corps social, les avantages de
l'unité avec les diversités fécondes. En ce qui concerne l'organisation des
choses terrestres, qu'ils reconnaissent comme légitimes des manières de voir
par ailleurs opposées entre elles et qu'ils respectent les citoyens qui, en
groupe aussi, défendent honnêtement leur opinion. Quant aux partis
politiques, ils ont le devoir de promouvoir ce qui, à leur Jugement, est
exigé par le bien commun; mais il ne leur est jamais permis de préférer à
celui-ci leur intérêt propre.
6. Pour que tous les citoyens soient en mesure de jouer leur rôle dans la vie
de la communauté politique, on doit avoir un grand souci de l'éducation
civique et politique; elle est particulièrement nécessaire aujourd'hui, soit
pour l'ensemble des peuples, soit, et surtout, pour les jeunes. Ceux qui
sont, ou peuvent devenir, capables d'exercer !'art très difficile, mais
aussi très noble(8), de la politique, doivent s'y préparer; qu'ils s'y
livrent avec zèle, sans se soucier de leur intérêt personnel ni des
avantages matériels. Ils lutteront avec intégrité et prudence contre
l'injustice et l'oppression, contre l'absolutisme et l'intolérance, qu'elles
soient le fait d'un homme ou d'un parti politique; et ils se dévoueront au
bien de tous avec sincérité et droiture, bien plus, avec l'amour et le
courage requis par la vie politique.
La communauté politique et l'Eglise
76. 1. Surtout là où existe une société de type pluraliste, il est d'une haute
importance que l'on ait une vue juste des rapports entre la communauté
politique et l'Eglise; et que l'on distingue nettement entre les actions que
les fidèles, isolément ou en groupe, posent en leur nom propre comme
citoyens, guidés par leur conscience chrétienne, et les actions qu'ils
mènent au nom de l'Eglise, en union avec leurs pasteurs.
2. L'Eglise qui, en raison de sa charge et de sa compétence, ne se confond
d'aucune manière avec la communauté politique et n'est liée à aucun système
politique, est à la fois le signe et la sauvegarde du caractère transcendant
de la personne humaine.
3. Sur le .terrain qui leur est propre, la communauté politique et l'Eglise
sont indépendantes l'une de l'autre et autonomes. Mais toutes deux, quoique
à des titres divers, sont au service de la vocation personnelle et sociale
des mêmes hommes. Elles exerceront d'autant plus efficacement ce service
pour le bien de tous qu'elles rechercheront davantage entre elles une saine
coopération, en tenant également compte des circonstances de temps et de
lieu. L'homme, en effet, n'est pas limité aux seuls horizons terrestres,
mais, vivant dans l'histoire humaine, il conserve intégralement sa vocation
éternelle. Quant à l'Eglise, fondée dans l'amour du Rédempteur, elle
contribue à étendre le règne de la justice et de la charité à l'intérieur de
chaque nation et entre les nations. En prêchant la vérité de l'Evangile, en
éclairant tous les secteurs de l'activité humaine par sa doctrine et par le
témoignage que rendent des chrétiens, l'Eglise respecte et promeut aussi la
liberté politique et la responsabilité des citoyens.
4. Lorsque les Apôtres, leurs successeurs et les coopérateurs de ceux-ci, sont
envoyés pour annoncer aux hommes le Christ sauveur du monde, leur apostolat
prend appui sur la puissance de Dieu qui, très souvent, manifeste la force
de l'Evangile dans la faiblesse des témoins. Il faut en effet que tous ceux
qui se vouent au ministère de la Parole divine utilisent les voies et les
moyens propres à l'Evangile qui, sur bien des points, sont autres que ceux
de la cité terrestre.
5. Certes, les choses d'ici-bas et celles qui, dans la condition humaine,
dépassent ce monde, sont étroitement liées, et l'Eglise elle-même se sert
d'instruments temporels dans la mesure où sa propre mission le demande. Mais
elle ne place pas son espoir dans les privilèges offerts par le pouvoir
civil. Bien plus, elle renoncera à l'exercice de certains droits
légitimement acquis s'il est reconnu que leur usage peut faire douter de la
pureté de son témoignage ou si des circonstances nouvelles exigent d'autres
dispositions. Mais il est juste qu'elle puisse partout et toujours prêcher
la foi avec une authentique liberté, enseigner sa doctrine sociale,
accomplir sans entraves sa mission parmi les hommes, porter un jugement
moral, même en des matières qui touchent le domaine politique, quand les
droits fondamentaux de la personne ou le salut des âmes l'exigent, en
utilisant tous les moyens, et ceux-là seulement, qui sont conformes à
l'Evangile et en harmonie avec le bien de tous, selon la diversité des temps
et des situations.
6. Par son attachement et sa fidélité à l'Evangile, par l'accomplissement de sa
mission dans le monde, l'Eglise, à qui il appartient de favoriser et
d'élever tout ce qui se trouve de vrai, de bon, de beau dans la communauté
humaine(9) renforce la paix entre les hommes pour la gloire de Dieu(10).
CHAPITRE V LA SAUVEGARDE DE LA PAIX ET LA CONSTRUCTION DE LA
COMMUNAUTÉ DES NATIONS
Introduction
77. 1. En ces années mêmes, où les douleurs et les angoisses de guerres tantôt
dévastatrices et tantôt menaçantes pèsent encore si lourdement sur nous, la
famille humaine tout entière parvient à un moment décisif de son évolution.
Peu à peu rassemblée, partout déjà plus consciente de son unité, elle doit
entreprendre une oeuvre qui ne peut être menée à bien que par la conversion
renouvelée de tous à une paix véritable: édifier un monde qui soit vraiment
plus humain pour tous et en tout lieu. Alors, le message de l'Evangile,
rejoignant les aspirations et l'idéal le plus élevé de l'humanité,
s'illuminera de nos jours d'une clarté nouvelle, lui qui proclame
bienheureux les artisans de la paix, " car ils seront appelés fils de Dieu "
(Mt. 5, 9).
2. C'est pourquoi le Concile, après avoir mis en lumière la conception
authentique et très noble de la paix et condamné la barbarie de la guerre,
se propose de lancer un appel ardent aux chrétiens pour qu'avec l'aide du
Christ, auteur de la paix, ils travaillent avec tous les hommes à consolider
cette paix entre eux. dans la justice et l'amour, et à en préparer les
moyens.
La nature de la paix
78. 1. La paix n'est pas une pure absence de guerre et elle ne se borne pas
seulement à assurer l'équilibre de forces adverses; elle ne provient pas non
plus d'une domination despotique, mais c'est en toute vérité qu'on la
définit " oeuvre de justice " (Is. 32, 17). Elle est le fruit d'un
ordre inscrit dans la société humaine par son divin Fondateur, et qui doit
être réalisé par des hommes qui ne cessent d'aspirer à une justice plus
parfaite. En effet, encore que le bien commun du genre humain soit
assurément régi dans sa réalité fondamentale par la loi éternelle, dans ses
exigences concrètes il est pourtant soumis à d'incessants changements avec
la marche du temps: la paix n'est jamais chose acquise une fois pour toutes,
mais sans cesse à construire. Comme de plus la volonté humaine est fragile
et qu'elle est blessée par le péché, l'avènement de la paix exige de chacun
le constant contrôle de ses passions et la vigilance de l'autorité
légitime.
2. Mais ceci est encore insuffisant. La paix dont nous parlons ne peut
s'obtenir sur terre sans la sauvegarde du bien des personnes ni sans la
libre et confiante communication entre les hommes des richesses de leur
esprit et de leurs facultés créatrices. La ferme volonté de respecter les
autres hommes et les autres peuples ainsi que leur dignité, la pratique
assidue de la fraternité sont absolument indispensables à la construction de
la paix. Ainsi la paix est-elle aussi le fruit de l'amour qui va bien
au-delà de ce que la justice peut apporter.
3. La paix terrestre qui naît de l'amour du prochain est elle-même image et
effet de la paix du Christ qui vient de Dieu le Père. Car le Fils incarné en
personne, prince de la paix, a réconcilié tous les hommes avec Dieu par sa
croix, rétablissant l'unité de tous en un seul peuple et un seul corps. Il a
tué la haine dans sa propre chair(1) et, après le triomphe de sa
Résurrection, il a répandu l'Esprit de charité dans le coeur des hommes.
4. C'est pourquoi, accomplissant la vérité dans la charité, tous les chrétiens
sont appelés avec insistance à se joindre aux hommes véritablement pacifiques
pour implorer et instaurer la paix.
5. Poussés par le même esprit, nous ne pouvons pas ne pas louer ceux qui,
renonçant à l'action violente pour la sauvegarde des droits, recourent à des
moyens de défense qui, par ailleurs, sont à la portée même des plus faibles,
pourvu que cela puisse se faire sans nuire aux droits et aux devoirs des
autres ou de la communauté.
6. Dans la mesure où les hommes sont pécheurs, le danger de guerre menace, et
il en sera ainsi jusqu'au retour du Christ. Mais dans la mesure où, unis
dans l'amour, les hommes surmontent le péché, ils surmontent aussi la
violence, jusqu'à l'accomplissement de cette parole: " De leurs épées ils
forgeront des socs et de leurs lances des faucilles. Les nations ne tireront
plus l'épée l'une contre l'autre et ne s'exerceront plus au combat " (Is.
2, 4).
SECTION I: ÉVITER LA GUERRE
Mettre un frein à l'inhumanité des guerres
79. 1. Bien que les dernières guerres aient apporté à notre monde de terribles
maux d'ordre matériel comme d'ordre moral, chaque jour encore la guerre
poursuit ses ravages en quelque point du globe. Bien plus, étant donné qu'on
emploie des armes scientifiques de tout genre pour faire la guerre, sa
sauvagerie menace d'amener les combattants à une barbarie bien pire que
celle d'autrefois. En outre, la complexité de la situation actuelle et
l'enchevêtrement des relations internationales permettent que, par de
nouvelles méthodes insidieuses et subversives, des guerres larvées traînent
en longueur. Dans bien des cas, le recours aux procédés du terrorisme est
regardé comme une nouvelle forme de guerre.
2. Considérant cet état lamentable de l'humanité, le Concile, avant tout,
entend rappeler la valeur permanente du droit dés gens et de ses principes
universels. Ces principes, la conscience même du genre humain les proclame
fermement et avec une vigueur croissante. Les actions qui leur sont
délibérément contraires sont donc des crimes, comme les ordres qui
commandent de telles actions; et !'obéissance aveugle ne suffit pas à
excuser ceux qui s'y soumettent. Parmi ces actions, il faut compter en tout
premier lieu celles par lesquelles, pour quelque motif et par quelque moyen
que ce soit, on extermine tout un peuple, une nation ou une minorité
ethnique: ces actions doivent être condamnées comme des crimes affreux, et
avec la dernière énergie. Et l'on ne saurait trop louer le courage de ceux
qui ne craignent point de résister ouvertement aux individus qui ordonnent
de tels forfaits.
3. Il existe, pour tout ce qui concerne la guerre, diverses conventions
internationales, qu'un assez grand nombre de pays ont signées en vue de
rendre moins inhumaines les actions militaires et leurs conséquences. Tels
sont les conventions relatives au sort des soldats blessés, à celui des
prisonniers, et divers engagements de ce genre. Ces accords doivent être
observés; bien plus, tous, particulièrement les autorités publiques ainsi
que les personnalités compétentes, doivent s'efforcer autant qu'ils le
peuvent de les améliorer, et de leur permettre ainsi de mieux contenir, et
de façon plus efficace, l'inhumanité des guerres. Il semble en outre
équitable que des lois pourvoient avec humanité au cas de ceux qui, pour des
motifs de conscience, refusent l'emploi des armes, pourvu qu'ils acceptent
cependant de servir sous une autre forme la communauté humaine.
4. La guerre, assurément, n'a pas disparu de l'horizon humain. Et, aussi
longtemps que le risque de guerre subsistera, qu'il n'y aura pas d'autorité
internationale compétente et disposant de forces suffisantes, on ne saurait
dénier aux gouvernements, une fois épuisées toutes les possibilités de
règlement pacifique, le droit de légitime défense. Les chefs d'État et ceux
qui partagent les responsabilités des affaires publiques ont donc le devoir
d'assurer la sauvegarde des peuples dont ils ont la charge, en ne traitant
pas à la légère des questions aussi sérieuses. Mais faire la guerre pour la
juste défense des peuples est une chose, vouloir imposer son empire à
d'autres nations en est une autre. La puissance des armes ne légitime pas
tout usage de cette force à des fins politiques ou militaires. Et ce n'est
pas parce que la guerre est malheureusement engagée que tout devient, par le
fait même, licite entre parties adverses.
5. Quant à ceux qui se vouent au service de la patrie dans la vie militaire,
qu'ils se considèrent eux aussi comme les serviteurs de la sécurité et de la
liberté des peuples; s'ils s'acquittent correctement de cette tâche, ils
concourent vraiment au maintien de la paix.
La guerre totale
80. 1. Le progrès de l'armement scientifique accroît démesurément l'horreur et
la perversion de la guerre. Les actes belliqueux, lorsqu'on emploie de telles
armes, peuvent en effet causer d'énormes destructions, faites sans
discrimination, qui du coup vont très au-delà des limites d'une légitime
défense. Qui plus est, si l'on utilisait complètement les moyens déjà stockés
dans les arsenaux des grandes puissances, il n'en résulterait rien moins que
l'extermination presque totale et parfaitement réciproque de chacun des
adversaires par l'autre, sans parler des nombreuses dévastations qui
s'ensuivraient dans le monde et des effets funestes découlant de l'usage de ces
armes.
2. Tout cela nous force à reconsidérer la guerre dans un esprit entièrement
nouveau(2). Que les hommes d'aujourd'hui sachent qu'ils auront de lourds
comptes à rendre de leurs actes de guerre. Car le cours des âges à venir
dépendra pour beaucoup de leurs décisions d'aujourd'hui.
3. Dans une telle conjoncture, faisant siennes les condamnations de la guerre
totale déjà prononcées par les derniers papes(3), ce Saint Synode déclare:
4. Tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes
entières ou de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu
et contre l'homme lui-même, qui doit être condamné fermement et sans
hésitation.
5. Le risque particulier de la guerre moderne consiste en ce qu'elle fournit
pour ainsi dire l'occasion à ceux qui possèdent des armes scientifiques plus
récentes de commettre de tels crimes; et, par un enchaînement en quelque
sorte inexorable, elle peut pousser la volonté humaine aux plus atroces
décisions. Pour que jamais plus ceci ne se produise, les évêques du monde
entier, rassemblés et ne faisant qu'un, adjurent tous les hommes, tout
particulièrement les chefs d'Etat et les autorités militaires, de peser à
tout instant une responsabilité aussi immense devant Dieu et devant toute
l'humanité.
La course aux armements
81. 1. Les armes scientifiques, il est vrai, n'ont pas été accumulées dans la
seule intention d'être employées en temps de guerre. En effet, comme on
estime que la puissance défensive de chaque camp dépend de la capacité
foudroyante d'exercer des représailles, cette accumulation d'armes, qui
s'aggrave d'année en année, sert d'une manière paradoxale à détourner des
adversaires éventuels. Beaucoup pensent que c'est là le plus efficace des
moyens susceptibles d'assurer aujourd'hui une certaine paix entre les
nations.
2. Quoi qu'il en soit de ce procédé de dissuasion, on doit néanmoins se
convaincre que la course aux armements, à laquelle d'assez nombreuses nations
s'en remettent, ne constitue pas une voie sûre pour le ferme maintien de la paix
et que le soi-disant équilibre qui en résulte n'est ni une paix stable, ni une
paix véritable. Bien loin d'éliminer ainsi les causes de guerre, on risque au
contraire de les aggraver peu à peu. Tandis qu'on dépense des richesses
fabuleuses dans la préparation d'armes toujours nouvelles, il devient impossible
de porter suffisamment remède à tant de misères présentes de l'univers. Au lieu
d'apaiser véritablement et radicalement les conflits entre nations, on en répand
plutôt la contagion à d'autres parties du monde. Il faudra choisir des voies
nouvelles en partant de la réforme des esprits pour en finir avec ce scandale et
pour pouvoir ainsi libérer le monde de l'anxiété qui !'opprime et lui rendre une
paix véritable.
3. C'est pourquoi, il faut derechef déclarer: la course aux armements est une
plaie extrêmement grave de l'humanité et lèse les pauvres d'une manière
intolérable. Et il est bien à craindre que, si elle persiste, elle n'enfante
un jour les désastres mortels dont elle prépare déjà les moyens.
4. Avertis des catastrophes que le genre humain a rendues possibles, mettons à
profit le délai dont nous jouissons et qui nous est concédé d'en haut pour
que, plus conscients de nos responsabilités personnelles, nous trouvions les
méthodes qui nous permettront de régler nos différends d'une manière plus
digue de l'homme. La Providence divine requiert instamment de nous que nous
nous libérions de l'antique servitude de la guerre. Où nous conduit la voie
funeste sur laquelle nous nous sommes engagés si nous nous refusons à faire
cet effort. nous l'ignorons
Vers l'absolue proscription de la guerre.
L'action internationale pour éviter la guerre
82. 1. Il est donc clair que nous devons tendre à préparer de toutes nos forces
ce moment où, de l'assentiment général des nations, toute guerre pourra être
absolument interdite. Ce qui, assurément, requiert l'institution d'une
autorité publique universelle, reconnue par tous, qui jouisse d'une
puissance efficace, susceptible d'assurer à tous la sécurité, le respect de
la justice et la garantie des droits. Mais, avant que cette autorité
souhaitable puisse se constituer, il faut que les instances internationales
suprêmes d'aujourd'hui s'appliquent avec énergie à l'étude des moyens les
plus capables de procurer la sécurité commune. Comme la paix doit naître de
la confiance mutuelle entre peuples au lieu d'être imposée aux nations par
la teneur des armes, tous doivent travailler à mettre enfin un terme à la
course aux armements. Pour que la réduction des armements commence à devenir
une réalité, elle ne doit certes pas se faire d'une manière unilatérale,
mais à la même cadence, en vertu d'accords, et être assortie de garanties
véritables et efficaces(4).
2. En attendant, il ne faut pas sous-estimer les efforts qui ont été déjà faits
et qui continuent de !'être en vue d'écarter le danger de la guerre. Il faut
plutôt soutenir la bonne volonté de ceux qui, très nombreux, accablés par
les soucis considérables de leurs très hautes charges, mais poussés par la
conscience de leurs très lourdes responsabilités, s'efforcent d'éliminer la
guerre dont ils ont horreur, tout en ne pouvant cependant pas faire
abstraction de la complexité des choses telles qu'elles sont. D'autre part,
il faut instamment prier Dieu de leur donner l'énergie d'entreprendre avec
persévérance et de poursuivre avec force cette oeuvre d'immense amour des
hommes qu'est la construction virile de la paix. De nos jours, ceci exige
très certainement d'eux qu'ils ouvrent leur intelligence et leur coeur
au-delà des frontières de leur propre pays, qu'ils renoncent à l'égoïsme
national et au désir de dominer les autres nations, et qu'ils entretiennent
un profond respect envers toute l'humanité, qui s'avance avec tant de
difficultés vers une plus grande unité.
3. En ce qui regarde les problèmes de la paix et du désarmement, il faut tenir
compte des études approfondies, courageuses et inlassables, déjà effectuées et
des congrès internationaux qui ont traité de ce sujet, et les regarder comme un
premier pas vers la solution de si graves questions; à l'avenir, il faut les
poursuivre de façon encore plus vigoureuse si l'on veut obtenir des résultats
pratiques. Que l'on prenne garde cependant de ne point s'en remettre aux seuls
efforts de quelques-uns, sans se soucier de son état d'esprit personnel. Car les
chefs d'Etat, qui sont les répondants du bien commun de leur propre nation et en
même temps les promoteurs du bien universel, sont très dépendants des opinions
et des sentiments de la multitude. Il leur est inutile de chercher à faire la
paix tant que les sentiments d'hostilité, de mépris et de défiance, tant que les
haines raciales et les partis pris idéologiques divisent les hommes et les
opposent. D'où l'urgence et l'extrême nécessité d'un renouveau dans la formation
des mentalités et d'un changement de ton dans l'opinion publique. Que ceux qui
se consacrent à une oeuvre d'éducation, en particulier auprès des jeunes, ou qui
forment l'opinion publique, considèrent comme leur plus grave devoir celui
d'inculquer à tous tes esprits de nouveaux sentiments générateurs de paix. Nous
avons tous assurément à changer notre coeur et à ouvrir les yeux sur le monde,
comme sur les tâches que nous pouvons entreprendre tous ensemble pour le progrès
du genre humain.
4. Ne nous leurrons pas de fausses espérances. En effet si, inimitiés et haines
écartées, nous ne concluons pas des pactes solides et honnêtes assurant pour
l'avenir une paix universelle, l'humanité déjà en grand péril, risque d'en
venir, malgré la possession d'une science admirable, à cette heure funeste
où elle ne pourra plus connaître d'autre paix que la paix redoutable de la
mort. Mais au moment même où l'Eglise du Christ, partageant les angoisses de
ce temps, prononce de telles paroles, elle n'abandonne pas pour autant une
très ferme espérance. Ce qu'elle veut, c'est encore et encore, à temps et à
contretemps, présenter à notre époque le message qui lui vient des apôtres:
" Le voici maintenant le temps favorable " de la conversion des coeurs; " le
voici maintenant le jour du salut "(5).
SECTION 2: LA CONSTRUCTION DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE
Les causes de discordes et leurs remèdes
83. Pour bâtir la paix, la toute première condition est l'élimination des
causes de discordes entre les hommes: elles nourrissent les guerres, à
commencer par les injustices. Nombre de celles-ci proviennent d'excessives
inégalités d'ordre économique, ainsi que du retard à y apporter les remèdes
nécessaires. D'autres naissent de l'esprit de domination, du mépris des
personnes et, si nous allons aux causes plus profondes, de l'envie, de la
méfiance, de l'orgueil et des autres passions égoïstes. Comme l'homme ne
peut supporter tant de désordres, il s'ensuit que le monde, même lorsqu'il
ne connaît pas les atrocités de la guerre, n'en est pas moins
continuellement agité par des rivalités et des actes de violence. En outre,
comme ces maux se retrouvent dans les rapports entre les nations
elles-mêmes, il est absolument indispensable que, pour les vaincre ou les
prévenir, et pour réprimer le déchaînement des violences, les institutions
internationales développent et affermissent leur coopération et leur
coordination; et que l'on provoque sans se lasser la création d'organismes
promoteurs de paix.
La communauté des nations et les institutions internationales
84. 1. Au moment où se développent les liens d'une étroite dépendance entre
tous !es citoyens et tous les peuples de la terre, une recherche adéquate et
une réalisation plus efficace du bien commun universel exigent dès
maintenant que la communauté des nations s'organise selon un ordre qui
corresponde aux tâches actuelles – principalement en ce qui concerne ces
nombreuses régions souffrant encore d'une disette intolérable.
2. Pour atteindre ces fins, les institutions de la communauté internationale
doivent, chacune pour sa part, prévoir aux divers besoins des hommes aussi
bien dans le domaine de la vie sociale (alimentation, santé, éducation,
travail s'y rapportent), que pour faire face à maintes circonstances
particulières qui peuvent surgir ici ou là: par exemple, la nécessité
d'aider la croissance générale des nations en voie de développement, celle
de subvenir aux misères des réfugiés dispersés dans le monde entier, celle
encore de fournir assistance aux émigrants et à leurs familles.
3. Les institutions internationales déjà existantes, tant mondiales que
régionales, ont certes bien mérité du genre humain. Elles apparaissent comme
les premières esquisses des bases internationales de la communauté humaine
tout entière pour résoudre les questions les plus importantes de notre
époque: promouvoir le progrès en tout lieu de la terre et prévenir la guerre
sous toutes ses formes. Dans tous ces domaines, l'Eglise se réjouit de
l'esprit de fraternité véritable qui est en train de s'épanouir entre
chrétiens et non-chrétiens et tend à intensifier sans cesse leurs efforts en
vue de soulager l'immense misère.
La coopération internationale dans le domaine économique
85. 1. La solidarité actuelle du genre humain impose aussi l'établissement
d'une coopération internationale plus poussée dans le domaine économique. En
effet, bien que presque tous les peuples aient acquis leur indépendance
politique, il s'en faut de beaucoup qu'ils soient déjà libérés d'excessives
inégalités et de toute forme de dépendance abusive, et à l'abri de tout
danger de graves difficultés intérieures.
2. La croissance d'un pays dépend de ses ressources en hommes et en argent.
L'éducation et la formation professionnelle doivent préparer les citoyens de
chaque nation à faire face aux diverses tâches de la vie économique et
sociale. Ceci demande l'aide d'experts étrangers: ceux qui l'apportent ne
doivent pas se conduire en maîtres, mais en assistants et en collaborateurs.
Quant à l'aide matérielle aux nations en voie de développement, on ne pourra
la fournir sans de profondes modifications dans les coutumes actuelles du
commerce mondial. D'autres ressources doivent en outre leur venir des
nations évoluées, sous forme de dons, de prêts ou d'investissements
financiers; ces services doivent être rendus généreusement et sans cupidité
d'un côté, reçus en toute honnêteté de l'autre.
3. Pour édifier un véritable ordre économique mondial, il faut en finir avec
l'appétit de bénéfices excessifs, avec les ambitions nationales et !es
volontés de domination politique, avec les calculs des stratégies
militaristes ainsi qu'avec les manoeuvres dont le but est de propager ou
d'imposer une idéologie. Une grande diversité de systèmes économiques et
sociaux se présentent: il est à souhaiter que les hommes compétents puissent
y trouver des bases communes pour un sain commerce mondial, ce qui sera bien
facilité si chacun renonce à ses propres préjugés et se prête sans retard à
un dialogue sincère.
Quelques règles opportunes
86. 1. En vue de cette coopération, les règles suivantes paraissent
opportunes:
2. a) Les nations en voie de développement auront très à coeur d'assigner pour
fin au progrès le plein épanouissement humain de leurs propres citoyens, et
cela d'une manière explicite et non équivoque. Elles se souviendront que le
progrès prend sa source et son dynamisme avant tout dans le travail et le
savoir-faire des pays eux-mêmes; car il doit s'appuyer non pas sur les seuls
secours étrangers, mais en tout premier lieu sur la pleine mise en oeuvre
des ressources de ces pays ainsi que sur leur culture et leurs traditions
propres. En cette matière, ceux qui exercent la plus grande influence sur
les autres doivent donner l'exemple.
3. b) les nations développées ont le très pressant devoir d'aider les nations en
voie de développement à accomplir ces tâches. Qu'elles procèdent donc aux
révisions internes, spirituelles et matérielles requises pour l'établissement de
cette coopération universelle.
4. Ainsi, dans les négociations avec les nations plus faibles et plus pauvres,
elles devront scrupuleusement tenir compte du bien de celles-ci: en effet,
les revenus qu'elles tirent de la vente de leurs produits sont nécessaires à
leur propre subsistance.
5. c) C'est le rôle de la communauté internationale de coordonner et de
stimuler le développement, en veillant cependant à distribuer les ressources
prévues avec le maximum d'efficacité et d'équité. En tenant compte,
assurément, du principe de subsidiarité, il lui revient aussi d'ordonner les
rapports économiques mondiaux pour qu'ils s'effectuent selon les normes de
la justice.
6. Que l'on fonde des institutions capables de promouvoir et de régler le
commerce international – en particulier avec les nations moins développées –
en vue de compenser les inconvénients qui découlent d'une excessive
inégalité de puissance entre les nations. Une telle normalisation
accompagnée d'une aide technique, culturelle et financière, doit mettre à la
disposition des nations en voie de développement les moyens nécessaires pour
poursuivre l'essor harmonieux de leur économie.
7. d) Dans bien des cas il est urgent de procéder à une refonte des structures
économiques et sociales. Mais il faut se garder des solutions techniques
insuffisamment mûries, tout particulièrement de celles qui, tout en offrant à
l'homme des avantages matériels, s'opposent à son caractère spirituel et à son
épanouissement. Car "l'homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi de toute
parole qui vient de la bouche de Dieu " (Mt. 4, 4). Et tout élément de la
famille humaine porte, en lui-même et dans ses meilleures traditions, quelque
élément de ce trésor spirituel que Dieu a confié à l'humanité, même si beaucoup
en ignorent.
La coopération internationale et la croissance démographique
87. 1. La coopération internationale devient tout à fait indispensable
lorsqu'il s'agit des peuples qui, assez souvent aujourd'hui, en plus de tant
d'autres difficultés, souffrent particulièrement de celles qui proviennent
de la croissance rapide de la population. Il est urgent de rechercher
comment, grâce à la collaboration entière et assidue de tous, surtout des
nations riches, on peut préparer ce qui est nécessaire à la subsistance et à
l'instruction convenable des hommes, et en faire bénéficier l'ensemble de la
communauté humaine. Bon nombre de peuples pourraient sérieusement améliorer
leur niveau de vie si, instruits comme il convient, ils passaient de
méthodes archaïques d'exploitation agricole à des techniques modernes et les
appliquaient avec la prudence nécessaire à leur situation, tout en
instaurant aussi un meilleur ordre social et en procédant à un partage plus
équitable de la propriété terrienne.
2. En ce qui concerne les problèmes de la population dans chaque nation, les
gouvernements, dans les limites de leurs compétences propres, ont assurément
des droits et des devoirs: par exemple pour tout ce qui regarde la
législation sociale et familiale, l'exode des populations rurales vers les
villes, l'information relative à la situation et aux besoins du pays. Comme
aujourd'hui les esprits se préoccupent si fort de ce problème, il faut aussi
souhaiter que des catholiques compétents en toutes ces matières, dans les
universités en particulier, poursuivent assidûment les études entreprises et
leur donnent encore plus d'ampleur.
3. Puisque beaucoup affirment que l'accroissement démographique mondial, en
tout cas celui de certaines nations, doit être freiné d'une manière radicale
par tous les moyens et par n'importe quelle mesure de l'autorité publique,
le Concile exhorte tous les hommes à se garder de solutions, préconisées en
public ou en privé, et parfois imposées, qui sont en contradiction avec la
loi morale. Car, en vertu du droit inaliénable de l'homme au mariage et à la
procréation, la décision relative au nombre d'enfants à mettre au monde
dépend du jugement droit des parents et ne peut en aucune façon être laissée
à la discrétion de l'autorité publique. Mais, comme le jugement des parents
suppose une conscience bien formée, il est très important de permettre à
tous d'accéder à un niveau de responsabilité conforme à la morale et
vraiment humain qui, sans négliger l'ensemble des circonstances, tienne
compte de la loi divine. Cela suppose, un peu partout, une amélioration des
moyens pédagogiques et des conditions sociales et, en tout premier lieu, la
possibilité d'une formation religieuse ou, à tout le moins, d'une éducation
morale sans faille. Il faut, en outre, que les populations soient
judicieusement informées des progrès scientifiques réalisés dans la
recherche de méthodes qui peuvent aider les époux en matière de régulation
des naissances, lorsque la valeur de ces méthodes est bien établie et leur
accord avec la morale chose certaine.
Le rôle des chrétiens dans l'entraide internationale
88. l. Les chrétiens collaboreront de bon gré et de grand coeur à la
construction de l'ordre international qui doit se faire dans un respect
sincère des libertés légitimes et dans l'amicale fraternité de tous. Ils le
feront d'autant plus volontiers que la plus grande partie du globe souffre
encore d'une telle misère que le Christ Lui-même, dans la personne des
pauvres, réclame comme à haute voix la charité de ses disciples. Qu'on évite
donc ce scandale: alors que certaines nations, dont assez souvent la majeure
partie des habitants se parent du nom de chrétiens, jouissent d'une grande
abondance de biens, d'autres sont privées du nécessaire et sont tourmentées
par la faim, la maladie et toutes sortes de misères. L'esprit de pauvreté et
de charité est, en effet, la gloire et le signe de l'Eglise du Christ.
2. Il faut donc louer et encourager ces chrétiens, les jeunes en particulier,
qui s'offrent spontanément à secourir d'autres hommes et d'autres peuples.
Bien plus, il appartient à tout le peuple de Dieu, entraîné par la parole et
l'exemple des évêques, de soulager, dans la mesure de ses moyens, les
misères de ce temps; et cela, comme c'était l'antique usage de l'Eglise, en
prenant non seulement sur ce qui est superflu, mais aussi sur ce qui est
nécessaire.
3. Sans être organisée d'une manière rigide et uniforme, la manière de
collecter et de distribuer les secours doit être cependant bien conduite
dans les diocèses, dans les nations et au plan mondial. Partout où la chose
semble opportune, on conjuguera l'action des catholiques avec celle des
autres frères chrétiens. En effet, l'esprit de charité, loin d'empêcher un
exercice prévoyant et ordonné de l'action sociale et de l'action caritative,
l'exige plutôt. C'est pourquoi il est nécessaire que ceux qui veulent
s'engager au service des nations en voie de développement reçoivent une
formation adéquate, et dans des instituts spécialisés.
Présence active de l'Eglise dans la communauté internationale
89. 1. Lorsque l'Eglise, en vertu de sa mission divine, prêche l'Evangile à
tous les hommes et leur dispense les trésors de la grâce, c'est partout
qu'elle contribue à affermir la paix et à établir entre les hommes et les
peuples le fondement solide d'une communauté fraternelle: à savoir la
connaissance de la loi divine et naturelle. Pour encourager et stimuler la
coopération entre tous, il est donc tout à fait nécessaire que l'Eglise soit
présente dans la communauté des nations; et cela tant par ses organes
officiels que par l'entière et loyale collaboration de tous les chrétiens –
collaboration inspirée par le seul désir d'être utile à tous.
2. Ce résultat sera plus sûrement atteint si, déjà dans leur propre milieu, les
fidèles eux-mêmes, conscients de leur responsabilité humaine et chrétienne,
travaillent à susciter le désir d'une généreuse coopération avec la
communauté internationale. A cet égard, tant dans l'éducation religieuse que
dans l'éducation civique, on sera particulièrement attentif à la formation
des jeunes
Rôle des chrétiens dans les institutions internationales
90. 1. Pour les chrétiens, une excellente forme d'activité internationale est
assurément le concours qu'ils apportent, individuellement ou en groupe, aux
institutions qui visent à étendre la collaboration internationale, que ces
institutions existent ou qu'elles soient à créer. Les diverses associations
catholiques internationales peuvent, en outre, rendre de multiples services
pour l'édification d'une communauté mondiale pacifique et fraternelle. Il
faut les consolider, en les dotant d'un personnel plus nombreux et bien
formé, en augmentant les moyens matériels dont elles ont besoin, et en
coordonnant harmonieusement leurs forces. De nos jours, en effet,
l'efficacité de l'action et les nécessités du dialogue réclament des
initiatives collectives. De plus, de telles associations contribuent
largement à accroître le sens de l'universel, qui convient sans nul doute
aux catholiques, et à donner naissance à la conscience d'une solidarité et
d'une responsabilité vraiment mondiales.
2. Enfin, il faut souhaiter que les catholiques, pour bien remplir leur rôle
dans la communauté internationale, recherchent une collaboration active et
positive, soit avec leurs frères séparés qui, unis à eux, professent l'amour
évangélique, soit avec tous les hommes en quête d'une paix véritable.
3. Considérant l'immense misère qui accable, aujourd'hui encore, la majeure
partie du genre humain, pour favoriser partout la justice et en même temps
pour allumer en tout lieu l'amour du Christ à l'endroit des pauvres, le
Concile, pour sa part, estime très souhaitable la création d'un organisme de
l'Eglise universelle, chargé d'inciter la communauté catholique à promouvoir
l'essor des régions pauvres et la justice sociale entre les nations.
CONCLUSION
Rôle de chaque fidèle et des églises particulières
91. 1. Tirées des trésors de la doctrine de l'Eglise, les propositions que ce
Saint Synode vient de formuler ont pour but d'aider tous les hommes de notre
temps, qu'ils croient en Dieu ou qu'ils ne Le reconnaissent pas
explicitement, à percevoir avec une plus grande clarté la plénitude de leur
vocation, à rendre le monde plus conforme à l'éminente dignité de l'homme, à
rechercher une fraternité universelle, appuyée sur des fondements plus
profonds, et, sous l'impulsion de l'amour, à répondre généreusement et d'un
commun effort aux appels les plus pressants de notre époque.
2. Certes, face à la variété extrême des situations et des civilisations, en de
très nombreux points, et à dessein, cet exposé ne revêt qu'un caractère
général. Bien plus, comme il s'agit assez souvent de questions sujettes à
une incessante évolution, l'enseignement présenté ici – qui est en fait
l'enseignement déjà reçu dans l'Eglise – devra encore être poursuivi et
amplifié. Mais, nous en avons l'espoir, bien des choses que nous avons
énoncées en nous appuyant sur la parole de Dieu et sur l'esprit de
l'Evangile, pourront apporter à tous une aide valable; surtout lorsque les
fidèles, sous la conduite de leurs Pasteurs, auront réalisé l'effort
d'adaptation requis par la diversité des nations et des mentalités.
Le dialogue entre tous les hommes
92. 1. En vertu de la mission qui est la sienne, d'éclairer l'univers entier
par le message évangélique et de réunir en un seul Esprit tous les hommes, à
quelque nation, race, ou culture qu'ils appartiennent, l'Eglise apparaît
comme le signe de cette fraternité qui rend possible un dialogue loyal et le
renforce.
2. Cela exige en premier lieu qu'au sein même de l'Eglise
nous fassions progresser l'estime, le respect et la concorde mutuels, dans
la reconnaissance de toutes les diversités légitimes, et en vue d'établir un
dialogue sans cesse plus fécond entre tous ceux qui constituent l'unique
Peuple de Dieu, qu'il s'agisse des pasteurs ou des autres chrétiens. Ce qui
unit en effet les fidèles est plus fort que ce qui les divise: unité dans le
nécessaire, liberté dans le doute, en toutes choses la charité.
3. En même temps, notre pensée embrasse nos frères et leurs communautés, qui ne
vivent pas encore en totale communion avec nous, mais auxquels nous sommes
cependant unis par la confession du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint et
par le lien de la charité. Nous nous souvenons aussi que l'unité des
chrétiens est aujourd'hui attendue et désirée, même par un grand nombre de
ceux qui ne croient pas au Christ. Plus en effet cette unité grandira dans
la vérité et dans l'amour, sous l'action puissante de l'Esprit-Saint, et
plus elle deviendra un présage d'unité et de paix pour le monde entier.
Unissons donc nos énergies et, sous des formes toujours mieux adaptées à la
poursuite actuelle et effective de ce but, dans une fidélité sans cesse
accrue à l'Evangile, collaborons avec empressement et fraternellement au
service de la famille humaine, appelée à devenir dans le Christ Jésus la
famille des enfants de Dieu.
4. Nous tournons donc aussi notre pensée vers tous ceux qui reconnaissent Dieu
et dont les traditions recèlent de précieux éléments religieux et humains,
en souhaitant qu'un dialogue confiant puisse nous conduire tous ensemble à
accepter franchement les appels de l'Esprit et à les suivre avec ardeur.
5. En ce qui nous concerne, le désir d'un tel dialogue, conduit par le seul
amour de la vérité et aussi avec la prudence requise, n'exclut personne: ni
ceux qui honorent de hautes valeurs humaines, sans en reconnaître encore
l'Auteur, ni ceux qui s'opposent à l'Eglise et la persécutent de différentes
façons. Puisque Dieu le Père est le Principe et la fin de tous les hommes,
nous sommes tous appelés à être frères. Et puisque nous sommes destinés à
une seule et même vocation divine, nous pouvons aussi et nous devons
coopérer, sans violence et sans arrière-pensée, à la construction du monde
dans une paix véritable.
NOTES
AVANT-PROPOS
(1) La Constitution pastorale " L'Eglise dans le monde de ce temps ", si
elle comprend deux parties, constitue cependant un tout. On l'appelle en effet
Constitution " pastorale " parce que, s'appuyant sur des principes doctrinaux,
elle entend exprimer les rapports de l'Eglise et du monde, de l'Eglise et des
hommes d'aujourd'hui. Aussi l'intention pastorale n'est pas absente de la
première partie. ni l'intention doctrinale de la seconde. Dans la première
partie, l'Eglise expose sa doctrine sur l'homme, sur le monde dans lequel
l'homme est placé et sur sa manière d'être par rapport à eux. Dans la seconde,
elle envisage plus précisément certains aspects de la vie et de la société
contemporaines et en particulier les questions et les problèmes qui à cet égard
paraissent revêtir aujourd'hui une spéciale urgence. Il s'ensuit que, dans cette
dernière partie, les sujets traités, régis par des principes doctrinaux, ne
comprennent pas seulement des éléments permanents, mais aussi des éléments
contingents. On doit donc interpréter cette Constitution d'après les normes
générales de l'interprétation théologique, en tenant bien compte, surtout dans
la seconde partie, des circonstances mourantes qui, par nature, sont
inséparables des thèmes développés
(2) Cf. Jn 18, 37.
(3) Cf. Jn 3, 17: Mt. 20, 28; Mc
10, 45.
(4). Cf. Rom. 7, 14 ss.
(5). Cf. 2 Cor. 5, 15.
(6). Cf. Act. 4, 12.
(7). Cf. Héb. 13, 8. 5.
(8) Cf. Col. 1.15
PREMIÈRE PARTIE CHAPITRE PREMIER
(1) Cf.. Gen. 1, 26; Sag. 2, 23.
(2) Cf. Eccli. 17, 3-10.
(3) Cf. Rom. 1, 21-25.
(4) Cf. Jean 8, 34.
(5) Cf. Dan. 3, 57-90.
(6) Cf. 1 Cor. 6, 13-20.
(7) Cf. 1 Sam. 16, 7; Jer. 17, 10.
(8) Cf. Eccli. 17, 7-8
(9) Cf. Rom. 2, 14-16.
(10) Cf. PIE XII, Radiomessage sur la formation de la conscience chrétienne chez
les jeunes, 23 mars 1952:AAS 44 (1952), p.271.
(11) Cf. Matth. 22, 37-40; Gal. 5, 14.
(12) Cf Eccli. 15, 14.
(13) Cf. 2 Cor. 5, 10.
(14)Cf. Sag. 1, 13; 2, 23-24; Rom. 5, 21; 6, 23; Jac. 1,
15.
(15) Cf. 1 Cor. 15, 56-57.
(16) Cf. PIE XI, Encycl. Divini Redemptoris, 19 mars 1937 : AAS 29
(1937), pp. 65-106. -PIE XII, Encycl. Ad Apostolorum principis, 29 juin
1958 : AAS 50 (1958), pp. 601-614. -JEAN XXIII, Encycl. Mater et
Magistra, 15 mai 1961 : AAS 53 (1961), pp. 451-453. -PAUL VI, Encycl.
Ecclesiam suam, 6 aoùt 1964 : AAS 56 (1964), pp. 651-653.
(17) Cf. Conc. Vatican II, Const. dog. Lumen gentium, chap. I, n. 8 AAS
57 (1965), p. 12.
(18) Cf. Phil. 1, 27.
(19) S. AUGUSTIN, Confes. I, 1 : PL 32, 661.
(20) Cf. Rom. 5, 14. - Cf. TERTULLIEN, De carnis resuirr. 6 : «
Quod-cumque enim limus exprimebatur, Christus cogitabatur homo futurus » PL 2,
802 (848); CSEL 47, p. 33,l. 12-13.
(21) Cf. 2 Cor. 4, 4.
(22) Cf. Conc. Constantinople II, can. 7 : « Neque Deo Verbo in carnis naturam
transmutato, neque carne in Verbi naturam transducta » : Denz. 219 (428). -Cf.
aussi Conc. Constantinople III : « Quemadmodum enim sanctissima atque immaculata
animata eius caro deificata non est perempta (theôtheisa ouk anèrethè), sed in
proprio sui statu et ratione permansit » : Denz. 291 (556). -Cf. Conc. de
Chalcédoine -. « In duabus naturis inconfuse, immutabiliter indivise,
inseparabiliter agnos-cendum» : Denz. 148 (302).
(23) Cf. Conc. Constantinople III : « Ita et humana eius voluntas deificata non
est perempta » : Denz 291 (556).
(24) Cf. Heb. 4, 15.
(25) Cf. 2 Cor. 5, 18-19; Col. 1, 20-22.
(26) Cf. 1 Pierre 2, 21; Matth. 16, 24; Luc 14, 27.
(27) Cf. Rom. 8, 29; Col. 1, 18.
(28) Cf. Rom. 8, 1-11.
(29) Cf. 2 Cor. 4, 14.
(30) Cf. Phil. 3, 10; Rom. 8, 17.
(31) Cf. Conc. Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, chap. II,n. 16 :
AAS
57 (1965), p. 20.
(32) Cf. Rom. 8, 32.
(33)Cf.Liturgie pascale byzantine.
(34) Cf. Rom. 8, 15 et gal. 4,6 Cf. aussi Jean 1, 12 et 1 Jean
3, 1-2
CHAPITRE II
(1) Cf. JEAN XXIII, Encycl. Mater et Magistra, 15 mai 1961 : AAS 53
(1961), pp. 401-464, et Encycl. Pacem in terris, 11 avril 1963: AAS 55
(1963), pp. 257-304. - PAUL VI, Encycl. Ecclesiam suam, 6 août 1964:
AAS
56 (1964), pp. 609-659.
(2) Cf. Luc 17, 33.
(3) Cf. S. THOMAS, 1 Ethic., Lect. 1.
(4) Cf. JEAN XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p.
418. Cf. aussi PIE XI, Encycl. Quadragesimo anno, 15 mai 1931 : AAS
23 (1931), pp. 222 ss.
(5) Cf. JEAN XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p.
417.
(6) Cf. Marc 2, 27.
(7) Cf. JEAN XXIII, Encycl. Pacem in terris : AAS 55 (1963), p.
266.
(8) Cf. Jac. 2, 15-16.
(9) Cf. Luc 16, 19-31.
(10) Cf. JEAN XXIII, Encycl. Pacem in terris : AAS 55 (1963), pp. 299 et
300.
(11) Cf. Luc 6, 37-38; Matth. 7, 1-2; Rom. 2, 1-11; 14,
10-12.
(12) Cf. Matth. 5, 45-47.
(13) Cf. Constit. dogm. Lumen gentium, chap. II, n. 9 : AAS 57
(1965), pp. 12-13.
(14) Cf. Ex. 24, 1-8
CHAPITRE III
(1) Cf. Gen. 1, 26-27: 9, 2-3; Sag. 9, 2-3.
(2) Cf. Ps. 8, 7 et 10.
(3) Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris: AAS 55
(1963), p. 297.
(4) Cf. Message au monde des Pères au début du
Concile Vatican II, 1962: AAS 54 (1962), p. 822-823 [pp. 592-594].
(5) Cf. Paul VI. Allocution au Corps diplomatique, 7 janv.
1965: AAS (1965), p. 232.
(6) Cf. Conc. Vat. I, Const. dogm. De la foi catholique,
chap. III: Denz, 1785-1786 (3004-3005).
(7) Cf. Mgr Pio Paschini, Vita e opere di Galileo
Galilei, 2 vol., Pont. Accademia delle Scienze, Citta del Vatic., 1964.
(8) Cf. Mat. 24, 13;13, 24-30 et 36-43
(9) Cf. II Cor. 6, 10.
(10) Cf. Jn 1, 3 et 14.
(11) Cf. Eph. 1, 10.
(12) Cf. Jn 3, 14-16; Rom. 5, 8-10.
(13) Cf. Act. 2, 36; Mt. 28.18.
(14) Cf. Rom. 15, 16.
(15) Cf. Act. 1.7.
(16) Cf. I Cor. 7. 31; St Irénée, Adversus haereses. V, 36. 1: PG
7. 1222.
(17) Cf. II Cor. 5, 2; Il Pierre 3, 13.
(18) Cf. I Cor. 2, 9; Apoc. 21, 4-5.
(19) Cf. I Cor. 15, 42 et 53.
(20) Cf. I Cor. 13, 8; 3, 14.
(21) Cf. Rom. 8, 19-21.
(22) Cf. Lc 9, 25.
(23) Cf. Pie XI, Enc. Quadragesimo anno: AAS
23 (1931), p. 207.
(24) Préface du Christ-Roi.
CHAPITRE IV
(1) Cf. Paul VI, Enc. Ecclesiam suam, III: AAS
56 (1964) pp. 637-659.
( 2) Cf. Tit. 3, 4: "philanthropia ".
( 3) Cf. Eph. 1, 3; 5-6; 13-14; 23.
( 4) Conc. Vat. 1I, Const. dogm. Lumen gentium,
Chap. 1. no 8, AAS 57 (1965), p. 12 [p. 26].
( 5) Ibid. Chap. II, no 9, AAS 57 (1965), p. 14 [p.
29]; Cf. no 8, AAS 1. c., p. 11 [p. 26].
( 6) Ibid. Chap. I, no 8, AAS 57 (1965), p. Il [p.
26].
( 7) Cf. Ibid. Chap. IV, no 38, AAS 57 (1965), p. 43, avec
note 120 [p. 64, avec note 9].
( 8) Cf. Rom. 8, 14-17.
( 9) Cf. Mt. 22, 39.
( 10) Cf. Conc. Vat. II. Const dogm. Lumen gentium,
Chap. II, no 9: AAS 57 (1965), pp. 12-14 [p. 28-29].
(11) Cf. Pie XII, Alloc. du 9 mars 1956, aux historiens et
aux artistes: AAS 48 (1956), p. 212: " Son divin fondateur,
Jésus-Christ, ne lui a donné aucun mandat ni fixé aucune fin d'ordre
culturel. Le but que le Christ lui assigne est strictement religieux (...).
L'Eglise doit conduire les hommes à Dieu, afin qu'ils se livrent à lui sans
réserve (...). L'Eglise ne peut jamais perdre de vue ce but strictement
religieux, surnaturel. Le sens de toutes ses activités. jusqu'au dernier
canon de son Code, ne peut être que d'y concourir directement ou
indirectement. "
(12) Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium,
Chap. I, no 1: AAS 57 (1965), p. 5 [p. 19].
(13) Cf. Heb. 13, 14.
(14) Cf. 2 Thess. 3, 6-13; Eph. 4, 28.
(15) Cf. Is. 58, 1-12.
(16) Cf. MI. 23, 3-33; Me 7.10-13.
(17) Cf. Jean XXIII, Enc. Mater et magistra, IV:
AAS 53 (1961), pp. 456-457; Cf. I:
AAS 1. c. pp. 407, 410-411.
(18) Cf. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium,
Chap. III, no 28: AAS 57 (1965), p. 33-35 [p. 54].
(19) Cf. ibid. no 28: AAS, 1. c. pp. 35-36 [p. 54].
(20) Cf. St Ambroise, De virginitate, Chap. VIII, no 48: PL
16, 278.
(21) Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium,
Chap. II, no 15: AAS 57 (1965), p. 20 [p. 36].
(22) Cf. Conc. Vat. 1I, Const. dogm. Lumen gentium,
Chap. II, no 13:
AAS 57 (1965). p. 17 [p. 331].
(23) Cf. St Justin, Dialogue avec Tryphon, Chap.
110: PG 6, 729 (ed. Otto), 1897, pp. 391-393: " ... sed quanto magis talia
nobis infliguntur, tanto plures alii rideles et pii per nomen Iesu fiunt ".
Cf. Tertullien, , Apologeticus, Chap. L, 13: PL 1, 534 Corpus
Christi., ser. lat. I, p. 171: "Etiam plures efficimur, quoties metimus a
vobis: semen est sanguis Christianorum!" Cf. Const. dogm. Lumen gentium,
Chap. II, no 9: AAS 57 (1965), p. 14 [p. 29].
(24) Cf. Conc. Vat. Il, Const. dogm. Lumen gentium,
Chap. VII, no 48: AAS 57 (1965), p. 53 [p. 77].
(25) Cf. Paul VI, Allocution du 3 février 1965:
L'Osservatore Romano, 4 février 1965.
DEUXIÈME PARTIE CHAPITRE I
(1) Cf. St Augustin, De bono coniugali, PL 40, 375-376 et 394; St
Thomas, Somme Théol., Suppl. Quest. 49, art. 3, ad 1; Decretum pro Armenis:
Denz. 702 (1327); Pie XI, Enc. Casti connubii: AAS 22 (1930),
pp. 543-555: Denz. 2227-2238 (3703-3714).
(2) Cf. Pie XI, Enc. Casti connubii: AAS 22 (1930), pp. 546-547;
Denz. 2231 (3706).
(3) Cf. Os. 2; Jér. 3, 6-13; Ezech. 16 et 23; Is.
54.
(4) Cf. Mt. 9, 15; Me 2, 19-20; Le 5, 34-35; Jn
3, 29; cf. aussi 2 Cor. Il, 2; Eph. 5, 27; Apoc. 19, 7-8;
21, 2 et 9.
(5) Cf. Eph. 5, 25.
(6) Cf. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium: AAS 57
(1965). pp. 15-16: 40-41; 47 [pp. 30-32; 60-61; 69].
(7) Pie XI, Enc. Casti connubii: AAS 22 (1930). p. 583.
(8) Cf. 1 Tim. 5, 3. 9.
(9) Cf. Eph. 5, 32.
(10) Cf. Gen. 2, 22-24: Prov. 5, 18-20; 31, 10-31: Tob. 8,
4-8:
Cant. ,I-3; 2, 16: 4, 16 à 5, 1; 7, 8-11; I Cor. 7. 3-6; Eph.
5.25-33.
(11) Cf. Pie XI, Enc. Casti connubii: AAS
22 (1930), p. 547 et 548; Denz. 2232 (3707). (En latin: non posthabitis. --
Il paraît opportun de rappeler ici les mots latins du texte officiel, qui
pourraient recevoir comme traduction plus littérale: " sans mettre en second
rang ", "sans faire passer après ". (Note des éditeurs.)
(12) Cf. I Cor. 7, 5.
(13) Cf. Pie XII. Allocution Tra le visite. 20 janv. 1958:
AAS 50 {1958). p. 91.
(14) Cf. Pie XI, Enc. Casti connubii: AAS
22 (1930), pp. 559-561; Denz-Schön. 3716-3718; Pie XII, Allocution au
Congrès de l'Union des Sages-femmes italiennes, 29 oct. 1951: AAS 43
(1951), pp. 835-854; Paul VI, Allocution aux Cardinaux, 23 juin 1964:
AAS 56 (1964), pp. 581-589. Par ordre du Souverain Pontife, certaines
questions qui supposent d'autres recherches plus approfondies ont été
confiées à une Commission pour les problèmes de la population, de la famille
et de la natalité pour que, son rôle achevé, le Pape puisse se prononcer.
L'enseignement du Magistère demeurant ainsi ce qu'il est, le Concile
n'entend pas proposer immédiatement de solutions concrètes.
(15) Cf. Eph. 5, 16: Col. 4. 5.
(16) Cf. Sacramentariurn Gregorianum: PL 78, 262.
(17) Cf. Rom. 5.15 et l8; 6, 5-11; Gal. 2.20.
(18) Cf. Eph. 5, 25-27.
CHAPITRE II
(1) Cf. Exposé préliminaire de cette Constitution, no 4-10 [pp. 176-182].
(2) Cf. Col. 3. 1-2.
(3) Cf. Gen. 1, 28.
(4) Cf. Prov. 8, 30-31.
(5) Cf. St Irénée, Adv. Haer. 1II, 11, 8: ed. Sagnard, p. 200; cf. de
même 16. 6: pp. 290-292; 21, 10-22: pp. 370-372; 22, 3: p. 378; etc.
(6) Cf. Eph. 1, 10.
(7) Cf. Pie XI à Mgr Roland-Gosselin: "Il ne faut jamais perdre de vue que
l'objectif de l'Eglise est d'évangéliser et non de civiliser. Si elle
civilise, c'est par l'évangélisation " (Semaines sociales de France.
Versailles, pp. 461-462).
(8) Conc. Vat. I, Const. Dei Filius: Denz. 1795, 1799 (3015, 3019) Cf.
Pie XI, Enc. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931), p. 190.
(9) Cf. Jean XXIII. Enc.
Pacem in terris: AAS 55 (1963). p. 260.
(10) Cf. Jean XXIII, Enc. Pacem in terris:
AAS 55 (1963), p. 283; Pie XII, Message radioph. 24 déc. 1941: AAS
34 (1942), pp. 16-17.
(11) Cf. Jean XXIII, Enc. Pacem in terris. AAS 55 (1963), p.
260.
(12) Cf. Jean XXIII, Discours prononcé le 11 oct. 1962 pour l'ouverture du
Concile: AAS
54 (1962), p. 792 [p. 587].
(13) Cf. Conc. Vat. II, Const. De Sacra Liturgia. n. 123: AAS
56 (1964), p. 131 [p. 163-164]; Paul VI, Discours aux artistes romains, 7
mai 1964: AAS 56 (1964), pp. 439-442.
(14) Cf. Conc. Vat. II, Décrets De institutione sacerdotali [pp.
351-372] et De educatione christiana [pp. 531-546].
(15) Cf. Conc. Var. II, Const. dogm. Lumen gentium, Chap. IV, n. 37:
AAS
57 (1965), pp. 42-43 [p. 63-64].
CHAPITRE III
(1) Cf. Pie XII, Message du 23 mars 1952: AAS 44 (1952), p. 273; Jean
XXIII. Allocution aux A.C.L.I.. 1er mai 1959: AAS 51 (1959). p. 358.
( 2) Cf. Pie XI, Enc. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931), p. 190
ss. Pie XII, Message du 23 mars 1952: AAS 44 (1952), p. 276 ss.; Jean
XXIII, Enc. Mater et Magistra:
AAS 53 (1961), p. 450; Conc. VAT. II. Decretum Inter mirifica, chap.
I, n. 6:
AAS 56 (1964), p. 147 [p. 522].
( 3) Cf. Mt. 16, 26; Lc 16, 1-31; Col. 3, 17.
(4) Cf. Léon XIII,. Enc. Libertas praestantissimum,
20 juin 1888: ASS 20 (1887-88) pp. 597 ss.: Pie XI, Enc.
Quadragesimo anno: AAS 23 (1931), p. 191 ss.; id.,
Divini Redemptoris: AAS 29 (1937), p. 65 ss.; Pie XII,
Message de Noël 1941: AAS 34 (1942), p. 10 ss,; Jean XXIII, Enc.
Mater et Magistra: AAS 53 (1961), pp. 401-464.
( 5) Sur les problèmes agricoles cf. surtout Jean XXIII,
Enc.
Mater et Magistra: AAS 53 (1961), p. 431 ss.
( 6) Cf. Léon XIII, Enc. Rerum Novarum: ASS
23 (1890-91), pp. 649-662; Pie XI, Enc. Quadragesimo anno: AAS
23 (1931), pp. 200-201; id., Enc. Divini Redemptoris: AAS 29
(1937), p. 92; Pie XII,
Message radiophonique le la veille de Noël 1942: AAS 35
(1943), p. 20; id., Allocution du 13 juin 1943: AAS 35 (1943), p. 172; id.
Message radiophonique aux ouvriers espagnols, 11 mars 1951: AAS 43 (1951),
p. 215; Jean XXIII, Enc. Mater et Magistra: AAS 53 (1961),
p. 419.
( 7) Cf. Jean XXIII, Enc. Mater et Magistra:
AAS
53 (1961), pp. 408, 424, 427; mais le mot "curatione " est tiré du texte
latin de l'Enc. Quadragesimo anno: AAS 23 (1931), p. 199.
Pour l'évolution de la question, aussi: Pie XII, Allocution du 3 juin 1950:
AAS 42 (1950), pp. 485-488; Paul VI, Allocution du 8 juin 1964: AAS
56 (1964), pp. 574-579.
( 8) Cf. Pie XII. Enc. Serrure laetitiae: AAS
31 (1939), p. 642; Jean XXIII, Allocution au consistoire: AAS 52
(1960), pp. 5-11; id., Enc. Mater et Magistra: AAS 53
(1961), p. 411.
( 9) Cf. St Thomas, Somme théol. II-II, q. 32, art. 5 ad 2;
ibid. q. 66, art. 2: cf. explication dans Léon XIII, Enc. Rerum Novarum:
ASS 23 (1890-91), p. 651; cf. aussi Pie XII, Allocution du ler juin
1941: AAS 33 (1941) p. 199; id., Message radiophonique de Noël
1954:
AAS 47 (1955), p. 27.
( 10) Cf. St Basile. Hom. sur un passage de Luc
"Destruam horrea mea", n. 2 (PG 31, 263); Lactance. Divinarurn
Institutionum, liv. V, La justice (PL 6, 565 B); St Augustin,
Commentaires sur St Jean, tr. 50, n. 6 (PL 35, 1760); id., Enarratio in
Ps. CXLVII, 12 (PL 37, 1922); St Grégoire le Grand, Hom. sur l'Evangile,
hom. 20, 12 (PL 76, 1165); id., Regulae Pastoralis liber, IIIo partie, chap.
21 (PL 77, 87); St Bonaventure, III Sent. d. 33, dub. I (Ed. Quaracchi III,
728); id., IV Sent. d. 15, p. II, art. 2, qu. I (Ed. cit. IV, 371 b); qu. de
superfluo (.ms. Assise, Bibl. commun. 186, ff. l12a--l13a); St Albert le
Grand, III Sent., d. 33, art. 3, sol. I (Ed. Borgnet XXVIII, 611); id., IV
Sent. d. 15, art. 16 (Ed. cit. XXIX. 494-497). En ce qui concerne la
détermination du superflu de nos jours, cf. Jean XXIII. Message
radiotélévisé du 11 sept. 1962: AAS 54 (1962), p. 682: "Dovere di
ogni uomo, dovere impellente del cristiano è di considerare il superfluo con
la misura delle necessità altrui, e di ben vigilare perchè
l'adnministrazione e la distribuzione dei beni creati venga posta a
vantaggio di tutti ".
( 11) Ici vaut l'ancien principe: "in extrema necessitate
omnia sunt communia, id est communicanda ". D'autre part, en ce qui concerne
l'étendue et les modalités selon lesquelles ce principe s'applique dans le
texte, outre les auteurs modernes connus cf. St Thomas. Somme théol.
II-II, qu. 66, art. 7. Il est clair que, pour une application exacte de ce
passage, toutes les conditions moralement requises doivent être remplies.
(12) Cf. Décret de Gratien. C. 21, dist. LXXXVI (Ed.
Friedberg I, 302). Ce passage se trouve déjà dans PL 54, 491 A et PL 56,
1132 B (Cf. Antonianum 27 -- 1952 -- 349-366).
(13) Cf. Léon XIII, Enc. Rerum Novarum: ASS
23 (1890-91), pp. 643-646; Pie XI, Enc. Quadragesimo anno: AAS
23 (1931), p. 191; Pie XII, Message radiophonique du ler juin 1941:
AAS 33 (1941), p. 199; id., Message radiophonique de la veille de la
Nativité du Seigneur 1942: AAS 35 (1943), p. 17; id., Message
radiophonique du ler sept. 1944: AAS 36 (1944). p. 253; Jean XXIII,
Enc. Mater et Magistra:
AAS 53 (1961), pp. 428-429.
(14) Cf. Pie XI, Enc. Quadragesimo anno: AAS
23 (1931), p. 214; Jean XXIII, Enc. Mater et Magistra: AAS
53 (1961), p. 429.
(15) Cf. Pie XII, Message radiophonique, Pentecôte 1941:
AAS 44 (1941), p. 199. Jean XXIII, Enc.
Mater et Magistra: AAS 53 (1961). p. 430.
(16) Sur le bon usage des biens, selon la doctrine du
Nouveau Testament cf. Lc 3, 11; 10, 30 ss.; 11, 41; I Pierre
5. 3;
Mc 8, 36; 12. 29-31; Jc. 5, I-6: I Tim. 6. 8; Eph.
4. 28: II Cor. 8, 13: I
Jn 3.17-18.
CHAPITRE IV
(1) Cf. Jean XXIII. Enc. Mater et Magistra: AAS 53 (1961), p.
417.
( 2) Cf. id., ibid.
( 3) Cf. Rom. 13, 1-5.
( 4) Cf. Rom. 13, 5.
( 5) Cf. Pie XII, Message radiophonique. 24 décembre 1942: AAS 35
(1943), p. 9-24; 24 décembre 1944:
AAS
37 (1945). pp. 11-17; Jean XXIII, Enc. Pacem in terris: AAS 55
(1963}, pp. 263. 271. 277 et 278.
( 6) Cf. Pie XII, Message radiophonique du 1er juin 1941: AAS 33 (1941
), p. 200; Jean XXIII. Enc.
Pacem in terris: I. c.. p. 273 et 274.
( 7) Cf. Jean XXIII. Enc. Mater et Magistra: AAS 53 (1961), pp.
415-418.
( 8) Cf. Pie XI, Allocution aux dirigeants de la Fédération Universitaire
Catholique: Discours de Pie XI (Ed. Bertetto), Turin, Vol. I (1960), p. 743.
( 9) Cf. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium, no 13: AAS
57 (1965), p. 17 [p. 33].
( 10) Cf. Lc 2, 14.
CHAPITRE V
(1) Cf. Eph. 2, 16; Col. 1, 20-22.
( 2) Cf. Jean XXIII, Enc. Pacem in terris, 11 avril 1963: AAS 55
(1963), p. 291: "C'est pourquoi, en cette époque, la nôtre, qui se glorifie de
la force atomique, il est déraisonnable de penser que la guerre est encore un
moyen adapté pour obtenir justice de la violation des droits ".
( 3) Cf. Pie XII, Allocution du 30 septembre 1954: AAS
46 (1954), p. 589; Message radioph., 24 déc. 1954: AAS 47 (1955), pp. 15
et ss.; Jean XXIII, Enc. Pacem in terris: AAS 55 (1963), pp.
286-291; Paul VI, Discours à l'Assemblée des Nations unies. le 4 octobre 1965:
AAS 57 (1965). pp. 877-885 [pp. 618-626].
( 4) Cf. Jean XXIII, Enc. Pacem in terris, où il est question du
désarmement: AAS 55 (1963), p. 287.
( 5) Cf. II Cor. 6. 2.
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