1. «Réjouis-toi, sainte Eglise, car le Christ, le roi des
cieux, t'a couronnée aujourd'hui de sa croix et a orné tes murs de la
splendeur de sa gloire».
Votre liturgie chante ces paroles en de nombreuses
circonstances, chers frères et sœurs du peuple arménien qui êtes venus ici
pour célébrer votre Jubilé. L'Evêque de Rome vous adresse à tous son
cordial salut et vous embrasse paternellement.
J'échange un saint baiser de fraternité avec Sa Béatitude
Nerses Bedros XIX, Patriarche de Cilicie des Arméniens catholiques, et les Evêques qui l'accompagnent. En cette heureuse occasion, je formule mes vœux
les meilleurs pour le déroulement du Synode qui commencera dans quelques jours
en cette ville de Rome. Je salue les prêtres, les religieux, les religieuses et
tous les laïcs qui sont venus pour cette rencontre et pour la célébration
d'aujourd'hui.
«Le Christ t'a couronnée aujourd'hui de sa croix». Honte
suprême, supplice ignoble, la croix des condamnés est devenue couronne de
gloire. Nous exaltons et nous vénérons ce qui fut pour tous le signe
exécrable de l'abandon et de la honte. Comment ce paradoxe est-il possible ?
L'hymne que vous chanterez à l'Office de ce soir nous l'explique : «Sur cette
sainte Croix, ô Dieu, tu as été fixé, et sur elle tu as versé ton sang
précieux». Notre salut tire son origine de l'humiliation totale du Christ.
«Quand j'aurai été élevé de terre - dit-il - j'attirerai à moi tous les
hommes» (Jn 12, 32).
De la douleur inexprimable de l'Amour naît la puissance qui
triomphe de la mort, et l'Esprit, répandu par le crucifié sur le monde,
restitue à l'arbre sec de l'humanité les riches feuillages du paradis
terrestre.
L'humanité est stupéfaite de ce mystère; il ne lui reste
qu'à s'agenouiller et à adorer le dessein divin de notre libération.
2. Frères et Sœurs, il y a quelques mois ont commencé les
célébrations des mille sept cents années écoulées depuis le baptême du
peuple arménien. C'est par ce geste, accompli par vos Pères, que les eaux
saintes de la Rédemption ont suscité de nouveaux germes de vie et de
prospérité parmi les épines et les chardons que la terre avait produits comme
conséquence du péché des premiers parents. Ce Jubilé de l'Église
universelle ouvre votre Jubilé, dans une admirable continuité d'esprit et de
contenu théologique: de la Croix, du côté du Seigneur crucifié a jailli
l'eau de votre Baptême. Que cet anniversaire soit l'occasion d'un précieux
renouvellement, d'une espérance retrouvée, d'une profonde communion entre tous
ceux qui croient dans le Christ.
Le peuple arménien connaît bien la Croix: il la porte gravée
dans son cœur. Elle est le symbole de son identité, des tragédies de son
histoire et de la gloire de sa reprise après chaque événement adverse. En
tout temps, le sang de vos martyrs s'est uni à celui du Crucifié. Des
générations entières d'Arméniens n'ont pas hésité à offrir leur vie pour
ne pas renier leur foi qui, comme le dit l'un de vos historiens, vous appartient
comme la couleur appartient à la peau.
Les croix, dont votre terre est parsemée, sont de pierre nue,
comme est nue la douleur de l'homme; et en même temps d'élégantes volutes y
sont gravées, pour montrer que tout l'univers est sanctifié par la Croix, que
la douleur est rachetée. Ce soir, avec la Croix vous bénirez les quatre points
cardinaux, pour rappeler que ce pauvre instrument de supplice est devenu le
jugement sur le monde, un symbole cosmique de la bénédiction de Dieu, qui
sanctifie tout et féconde tout.
3. Puisse cette bénédiction rejoindre vos régions et leur
porter sérénité et confiance ! Je prie tout d'abord le Seigneur crucifié
pour vos communautés d'Arménie : là, de nouvelles et graves pauvretés
éprouvent vos frères et vos sœurs, provoquant la tentation de nouveaux exodes
afin d’aller chercher ailleurs les moyens de vivre et d’assurer la sécurité
des familles. Votre peuple demande du pain et de la justice, il demande à la
politique d'être ce qu'elle doit être par vocation profonde: le service
honnête et désintéressé du bien commun, la lutte pour que le plus pauvre et
le plus abandonné, toujours revêtu malgré tout de la dignité ineffaçable de
fils de Dieu, puisse vivre une existence digne et humaine. N'abandonnez pas vos
frères qui souffrent: aujourd'hui plus que jamais, que les Arméniens qui
vivent dans le monde entier et qui, par leur dur travail, ont conquis une
sécurité économique et sociale prennent en charge leurs compatriotes, dans un
effort commun de renaissance!
Le Pape veut porter aujourd'hui avec vous la croix de ceux qui
souffrent. Il vous rappelle que, dans les privations et dans les souffrances
quotidiennes, votre regard doit se lever vers la Croix, d’où le salut
continue à venir. L'Evangile n'est pas seulement une consolation, il est aussi
une incitation à vivre jusqu'au bout les valeurs qui redonnent à la vie civile
sa dignité, éliminant à la racine, au plus profond du cœur humain, la
tentation de la violence et de l'injustice, de l'exploitation des petits et des
pauvres par les puissants et les riches. C'est seulement en remettant le Christ
Seigneur au centre de la vie que la société sera juste et que l'égoïsme d'un
petit nombre laissera la place au bien de tous.
Au-delà des catholiques, mon souvenir et mon salut vont aux
fils de l'Eglise arménienne apostolique: qu'ils soient assurés que le Pape de
Rome suit avec sollicitude leurs efforts pour être «le sel de la terre et la
lumière du monde», afin que le monde croie et retrouve la force d'espérer et
de lutter. L'Eglise catholique entend soutenir cet effort, comme s'il était le
sien, dans l'amour qui nous unit tous dans le Christ.
4. Chers amis, sur vous tous ici présents, sur toutes les
personnes qui vous sont chères, sur le peuple arménien tout entier, j'invoque
les bienfaits du Seigneur, en particulier pour les malades, les personnes
âgées et tous ceux qui souffrent dans leur corps et dans leur âme.
Aujourd'hui, je serai spirituellement avec vous dans votre
pèlerinage de foi, qui est une dimension fondamentale du Jubilé. Le
pèlerinage nous rappelle que notre être est en chemin vers la plénitude du
règne, qui nous sera donnée quand, avec une admiration reconnaissante, nous
verrons le Seigneur des siècles revenir dans la gloire, portant toujours sur
son Corps les marques de la passion: «per Crucem ad gloriam».
N'oubliez pas de prier aussi pour moi, pour que le Seigneur
guide mes pas sur le chemin de la paix!
À tous je donne de grand cœur ma Bénédiction!