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LE PATRIMOINE CULTUREL CHRÉTIEN EUROPÉEN
SOURCE D’INSPIRATION POUR L’IMAGINAIRE

Rencontre avec les artistes, Saint-Paul-de-Vence, le 20 février 1999.

Paul Card. POUPARD
Président du Conseil Pontifical de la Culture

I – Tout d’abord, je voudrais vous dire ma joie de participer à cette rencontre culturelle à Saint-Paul-de-Vence, au seuil du nouveau millénaire, et d’évoquer avec vous le patrimoine culturel chrétien européen, comme source d’inspiration pour l’imaginaire, car l’Europe et le christianisme ont partie liée depuis deux millénaires. Pour le dire avec Goethe : l’Europe s’est faite en pèlerinant, et le christianisme est sa langue maternelle. L’Évangile a modelé l’homme européen de son empreinte indélébile, source d’unité et de diversité dans le génie de ses cultures. Vingt siècles de civilisation chrétienne nous ont légué un patrimoine d’une richesse exceptionnelle en toutes ses dimensions personnelle et familiale, économique et juridique, politique et culturelle, philosophique et théologique, littéraire et artistique. Et nous avons tout d’abord à nous réapproprier ce patrimoine en notre temps de mutation et de rupture culturelle. La carence dans la transmission de la culture, dans l’éducation de l’intelligence et de la sensibilité, compromet l’accès à la connaissance et à la significations du patrimoine. Pour combien de Parisiens la Trinité n’est-elle qu’une station de métro, et Saint-Lazare une gare et un quartier : Santo Spirito à Rome, une banque et un hôpital ! Vous me pardonnerez ces exemples : jeune prêtre, j’ai pendant un an exercé le ministère pastoral à la paroisse de la Trinité, et je vis depuis bien des années à Rome.

Le mystère de la Sainte Trinité a inspiré à Olivier Messiaen, titulaire de l’orgue de la paroisse, ses belles méditations mystiques, et le Santo Spirito continue, Dieu soit loué, d’inspirer le Santo Padre et la Santa Chiesa. Le premier devoir est donc de mémoire et d’éducation. Il n’est pas de culture sans éducation, et un peuple sans mémoire est un peuple sans espoir. La mémoire est l’espérance du futur. L’Évangile n’a pas exercé une influence occasionnelle ou superficielle sur l’Europe. Il en a modelé le visage et façonné les cultures. Il lui a donné ce dynamisme profond, cette tension vers un plus, cette volonté de dépasser l’horizon immédiat, cette ouverture vers l’Infini qui confère à la culture européenne puisée à la source évangélique la capacité d’assimiler tant de courants hétérogènes pour enrichir son propre patrimoine. L’Europe chrétienne existe. Nous en sommes tous, avec le Christ, les citoyens. Nous sommes des héritiers. Après ces éruptions barbares que furent le nazisme et le marxisme-léniniste athées, la tentation aujourd’hui de la culture dominante est d’isoler la foi de la société, de la renvoyer dans la sphère du privé au nom des impératifs de la modernité. Mais la politique et l’économie livrées à elles-mêmes le montrent à l’évidence : leurs meilleures réalisations ne sauraient combler les attentes de l’homme européen qui, malgré l’obscurcissement de ces décennies d’amnésie spirituelle et d’aphasie culturelle, garde son imaginaire nostalgique de ses origines et tendu vers son accomplissement, de la Genèse à l’Apocalypse.

Lorsque je célèbre la sainte eucharistie dans la basilique millénaire de Sainte Praxède dont je suis le Cardinal titulaire à Rome, à deux pas de Sainte-Marie Majeure, un sentiment d’allégresse m’envahit devant ces mosaïques rutilantes du IXème siècle dont il est difficile de décrire la surprenante beauté. La réponse s’inscrit d’une ruisselante splendeur, aux trois questions du peintre Gauguin reprises du philosophe Emmanuel Kant : qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous ? Notre culture s’anémie dans son hypertrophie des moyens qui masque mal une atrophie des fins, et elle s’affaisse comme une omelette dont on a coupé les deux bouts. L’homme ne peut longtemps respirer quand son atmosphère se réduit à l’intramondain, coupé de sa divine origine et privé de sa destinée éternelle.

Dans cette basilique de l’Esquilin, l’homme revit en plénitude, de la Genèse dont il surgit dans la grâce de la jeunesse de Dieu, créé à son image et ressemblance, à l’Apocalypse où il revit avec les vingt quatre vieillards devant le trône de l’Agneau, partageant la plénitude de la joie éternelle à la suite du Christ, de la Vierge Marie, des anges et des saints, les cerfs qui se désaltèrent à la source de l’eau vive, et les palmiers d’un vert verdoyant, comme dans les mosaïques de la voûte absidiale de Jacopo Torriti à Sainte-Marie Majeure et de Pietro Cavallini à Sainte-Marie au Trastévère, où est adossé le Palazzo San Calisto où j’habite.

La mémoire est une source pour l’imaginaire. Le poète Victor Hugo déjà évoquait la Bible comme réservoir inépuisable d’images. Le patrimoine culturel chrétien européen s’offre à nous comme un prodigieux antidote contre le scepticisme et le relativisme réducteurs de la culture médiatique dominante. Quoi de plus fripé que le journal de ce matin. Quoi de plus neuf que l’éternelle nouveauté du Christ. Saint Irénée de Lyon, le premier évêque français théologien, l’affirmait en son latin lapidaire : « Omnem novitatem attulit, semetipsum afferens. Le Christ, en se donnant lui-même, nous a apporté toute nouveauté ". Peut-être le philosophe espagnol contemporain Ortega y Gasset, s’en souvenait-il en proférant son jeu de mots célèbre à qui s’enquérait des raisons de son retour de l’Amérique : « Europa es el único continente que tiene un contenido. L’Europe est le seul continent/contenant – la langue castillane ne distingue pas les deux mots – qui ait un contenu. " En d’autres termes : le contenu de l’Europe est d’être un contenant, c’est-à-dire d’être ouverte sur l’universel, à l’image de l’homme, qui se souvient d’être créé à l’image et à la ressemblance de Dieu.

Disciple d’Ortega y Gasset, mon ami le philosophe madrilène Julián Marías, a bien mis en relief le ressort puissant qu’apporte la foi chrétienne à l’imaginaire humain. Alors que pour Heidegger, l’inspirateur de Jean-Paul Sartre, l’homme est un-être-pour-la-mort, le chrétien dès ce monde anticipe l’autre monde et dès cette vie se projette vers la vie éternelle. Bien plus, cet horizon de la vie humaine qu’est la mort constitue pour le chrétien un dénouement dramatique. Loin des salons funéraires américains aseptisés, aromatisés et musicalisés, le chrétien se trouve placé devant une alternative dramatique. Libre et responsable, il est maître de son destin, puisqu’il choisit en ce monde ce qu’il espère être pour toujours dans la gloire de la résurrection. Nous sommes aux antipodes de la passion d’égalitarisme grégaire qui a déferlé sur toute l’Europe. Si elle peut apparaître comme un noble sentiment de fraternité, elle cache souvent un inavouable parti-pris de confondre les personnes avec les choses, les hommes avec les organismes et les organismes avec la matière inorganisée. Ce que Julian Marias stigmatise comme une étrange rancune contre l’excellence.

 

II – Le patrimoine culturel chrétien européen restitue à notre imaginaire l’image personnelle de l’homme. Contre la vague réductionniste qui envahit la pensée, réduit l’homme à n’être qu’un pur produit du hasard et de la nécessité, sans liberté et par conséquent sans responsabilité, qui loin de choisir sa vie de manière responsable, serait soumis aux mécanismes de la biologie, de la psychologie, de l’économie, Jean-Paul II ne cesse de le répéter : chaque personne est irrépétible et irréductible à toute espèce de chose. Chaque homme, chaque femme, est un être unique et irremplaçable, qui a valeur par lui-même, est libre de choisir, de répondre à sa vocation, et existe pour Dieu qui l’a créé, sauvé, sanctifié. Loin des platitudes qui envahissent les kiosques sous leurs couvertures rebondies plastifiées, bien loin des énoncés sentencieux des structuralistes qui réduisent l’être humain à ses réflexes psycho-physiologiques et la société à ses structures économiques et sociales sans horizon ni possibilité d’innovation, voué à la destruction organique, « misérable petit tas de secrets " d’André Malraux, « passion inutile " de Jean-Paul Sartre, « être floué " de Simone de Beauvoir, « Sisyphe désabusé " d’Albert Camus, « homme neuronal " de Changeux, le patrimoine culturel chrétien européen enraciné dans la Bible a nourri l’oeuvre de Bergson et de Husserl, de Blondel et d’Unamuno, de Max Scheler et d’Ortega y Gasset, de Jaspers et de Gabriel Marcel. J’étais jeune Recteur de l’Institut Catholique de Paris, il m’en souvient, et le philosophe d’Etre et Avoir et des Prolégomènes pour une philosophie de l’espérance m’avait convié à une soirée chez lui, boulevard Saint-Michel. A plus d’un quart de siècle de distance, je l’entends me dire d’une voix qui émergeait avec peine de sa respiration difficile : « Sans le mystère, la vie serait irrespirable ". Et le poète Pierre Emmanuel me confiait : « L’athéisme est l’hiver du monde, la foi en est le printemps ". Je ne l’ai jamais oublié dans le dialogue que Jean-Paul II m’a confié avec les non-croyants.

Aujourd’hui, nous avons certes toujours besoin d’apprendre à mourir, comme François-Xavier et Isaac Jogues, mais aussi comme Casimir et Stanislas, Jeanne d’Arc et Edith Stein, Thomas More et Maximilien Kolbe, et plus encore, peut-être, besoin d’apprendre à vivre, comme François d’Assise et Thérèse d’Avila, Thérèse de Lisieux et Albert le Grand, Nicolas de Cuse et Thomas d’Aquin, Vincent de Paul et Anselme de Cantorbéry, Bonaventure et Catherine de Sienne, Alphonse de Liguori et Patrick d’Irlande. Les uns et les autres furent Européens, bien plus, universels, parce qu’ils étaient à la fois enracinés dans leur culture nationale et dans leur foi catholique, source d’une culture inspirée de l’Évangile et enracinée dans le terroir : le chant grégorien et les compositions musicales de Pierluigi de Palestrina, les pèlerinages et les cathédrales romanes, gothiques et baroques, les sculptures de Michel-Ange et les peintures de Giotto et de Fra Angelico, les vitraux et les reliquaires, les sommes théologiques et les prédications populaires, le théâtre de Corneille et de Racine, la poésie de Dante et la prose de Manzoni, les crèches de l’Imitation de Jésus-Christ. Venu des rivages ensoleillés du bassin méditerranéen, le message chrétien, dès le début du Moyen Age, perce les brumes du Nord et en Angleterre, en Ecosse et en Irlande, s’enracine si profondément qu’une nouvelle sève emplit l’arbre planté dans l’humus gréco-romain, et que ce monde celtique, d’un véritable feu missionnaire de Pentecôte, embrasa la France et l’Allemagne, l’Europe continentale et jusqu’à l’Italie du Nord.

Ces pionniers de l’Évangile et de la culture européenne ouvrent des voies nouvelles, et leurs disciples assurent, par des institutions durables, leur affermissement, comme saint Grégoire le Grand, père du renouveau liturgique et musical et de la mission européenne. Au génie d’entreprendre se joint la patience de persévérer, et à l’éclat du créateur la ténacité du laboureur. L’humanisme de l’ancienne Europe est une symbiose étonnante, puisée aux sources les plus diverses, où Dante le poète appelle sans sourciller le Christ « Sommo Giove ", le plus haut Jupiter, où Thomas d’Aquin intègre dans sa Somme théologique, avec Aristote, les meilleurs acquis de la pensée païenne, où Rome édifie son beau sanctuaire à la Vierge sur les débris d’un temple païen, Santa Maria sopra Minerva.

Cette église, située au cœur de Rome, derrière le Panthéon, sur une petite place où un jeune éléphant porte vaillamment son obélisque, est tout un symbole. D’un gothique romain, ensoleillé et serein, elle abonde en œuvres d’art significatives, dont la plus importante est le chef-d’œuvre de Filippino Lippi, le Triomphe de saint Thomas. On y voit le Jésus portant sa Croix de Michel-Ange, qui est comme un Jupiter chrétien. Les restes de Catherine de Sienne, qui sut parler au pape au nom de l’Évangile, reposent sous l’autel majeur. Et dans la chapelle de gauche, le bienheureux Giovanni da Fiesole qui, sous le nom de Fra Angelico, est le plus grand peintre religieux de la chrétienté, dont Jean-Paul II, par lettre apostolique du 3 octobre 1982, a autorisé le culte liturgique à tout l’Ordre des frères prêcheurs. Dédié à Marie, sur un temple de Minerve, le sanctuaire de Santa Maria sopra Minerva nous fait révérer en la Vierge Mère un savoir infiniment plus haut que celui qui est personnifié si noblement par Minerve, ou plutôt d’un autre ordre, comme dirait Pascal, la sagesse : « Sedes Sapientiae ".

L’enracinement spirituel et culturel. Le blé, la vigne et l’olivier, chantés par Virgile, sont devenus des éléments intégrants de la liturgie romaine. Philippe de Neri, le saint joyeux, avait fasciné Goethe. De France, le mouvement de Cluny atteignit plus de mille couvents, de la Hongrie au Portugal et de l’Angleterre à l’Espagne. L’intelligence sensible et fine de Moissac, l’impétuosité de Bernard de Clairvaux, ami des rois, conseiller des papes, chantre de la croisade, le surgissement des universités qui intègrent la pensée méditerranéenne, de Bagdad à Cordoue et de Palerme à Tolède et absorbent la science juive et musulmane, sont autant de témoignages de l’esprit européen, nourri de romain et de gothique, avant de s’épanouir dans le baroque et d’exploser dans le cubisme. Thomas d’Aquin, Allemand et Italien par le sang, étudie à Paris Aristote et Platon, Avicenne et Averroès. Sa confiance en la raison n’a d’égale que la ferveur de sa foi. De l’Espagne à la Dalmatie, de l’Irlande aux Pays-Bas, on se presse pour l’écouter. Le chevalier Ignace de Loyola, le penseur Raymond Lulle, le poète spirituel Jean de la Croix, l’ardente Thérèse d’Avila, ont de l’influence bien au-delà des Pyrénées, tant il est vrai que le rayonnement spirituel universel va de pair avec l’enracinement charnel et culturel. L’idéal européen ne réunit pas des partis, il rassemble des esprits, il réunit des hommes.

L’héritage à assumer. Telle est la grandeur de l’héritage culturel chrétien que nous avons à assumer : traduire dans les immenses domaines du savoir et des arts une certaine idée de l’homme, cet homme dont le mystère profond ne s’éclaire en ses profondeurs qu’en Jésus-Christ. Dans un monde démesurément agrandi par les prodigieuses découvertes de la science et les apports étonnants de la technique, en particulier des instruments de communication sociale, il nous faut revenir à l’essentiel, c’est-à-dire l’homme lui-même, tel qu’il se redécouvre dans la communion avec Dieu et avec ses frères, dans la communauté des hommes. Oui, le développement inouï des moyens de communication, les découvertes étonnantes des sciences biologiques, la véritable explosion de ce qu’on appelle les sciences humaines, autant de domaines qui ouvrent aujourd’hui un champ immense à l’incarnation renouvelée d’une culture de l’Europe authentiquement chrétienne.

Au cours de son histoire millénaire, l’Europe s’est enrichie de la pluralité de ses traditions, de ses expériences glorieuses et douloureuses, et elle a ainsi accumulé un patrimoine unique, fait de sagesse, de savoir, de droit, d’art et d’inventions. Ce patrimoine plonge ses racines dans un terreau de spiritualité, surtout chrétienne, et dans un noble humanisme séculier. Ce patrimoine peut encore contribuer de façon décisive au progrès de la science, de la pensée, de la création culturelle et de la compréhension internationale, s’il est ressaisi par la mémoire, assumé par la volonté et réincarné par la libre volonté.

 

III L’imaginaire européen, demain comme hier, trouvera sa source d’inspiration la plus profonde dans le message chrétien, qui est bonne nouvelle aussi pour les cultures, ressort puissant pour les littératures, la poésie et le théâtre, levain sans égal pour la pensée, inspiration inépuisable pour l’art et les artistes en toutes leurs expressions, de la peinture à la sculpture, de l’architecture à la musique. « La pesanteur et la grâce ", disait Simone Weil. Comment ne pas évoquer l’extraordinaire tension dramatique du théâtre de Shakespeare, des tragédies de Corneille et de Racine, des romans de Dostoïevski, de Mauriac et de Graham Greene, de la lutte de la grâce et du péché, des saints et des pécheurs de Georges Bernanos. La source n’est pas tarie pour notre imaginaire, pour peu qu’un accès lui soit proposé à ce qui s’inscrit au plus profond de nous-mêmes comme un mystérieux appel à une transcendance : la Trinité de Roublev au musée Tretiakov de Moscou, les fresques de Fra Angelico au Couvent Saint-Marc de Florence, les cantates de Jean-Sébastien Bach et d’Olivier Messiaen, les mosaïques de Ravenne, les peintures naïves si émouvantes des églises rupestres de Göreme en Cappadoce. Au débouché de la Via della Conciliazione, – du nom du Concordat de Pie XI avec l’Italie – sur la majestueuse Place Saint-Pierre, l’ampleur de la colonnade du Bernin est telle que ses deux bras ouverts donnent au pèlerin l’impression fondée qu’il débouche sur bien autre chose que le plus petit État du monde. C’est le cœur de la chrétienté qui l’accueille, où une longue série de papes et d’évêques, une foule innombrable de saints et de pécheurs, l’ont précédé, en ce terrestre cheminement où le pèlerinage joyeux est un temps fort de la marche peineuse des hommes vers la Cité de Dieu, déjà sur cette terre un peu de Paradis. En traversant des milliers de fois cette immense place plus grande que le Colisée, pour me rendre à mon bureau de la Secrétairerie d’État, j’ai souvent rêvé d’un génial cinéaste qui ferait dialoguer ces personnages baroques qui surplombent la colonnade du Bernin dans une conversation animée sur un scénario à l’échelle des continents et des millénaires. L’approche du prochain Grand Jubilé pourrait l’inspirer et projeter cette prodigieuse diversité de la sainteté dans l’unité de la catholicité.

Le christianisme est créateur de culture dans son fondement même. A dix neuf ans de distance, j’entends encore la forte conviction du jeune Pape Jean-Paul II, le 2 juin 1980, exprimée devant ce moderne aréopage des temps modernes qu’est l’Unesco à Paris, où j’avais eu le privilège de l’accompagner, après l’avoir reçu, comme il l’avait souhaité, à l’Institut Catholique dont j’étais le Recteur. « Le christianisme est créateur de culture dans son fondement même ". Une culture réellement prestigieuse s’est épanouie tout au long des siècles en notre Europe, tant dans le domaine de la philosophie que dans celui des sciences et des arts. Le sens même du beau dans l’Europe est largement tributaire de la culture chrétienne de ses peuples et son paysage a été modelé à son image. Le centre autour duquel s’est construite cette culture – Jean-Paul II le rappelait en recevant le Conseil Pontifical de la Culture – est le cœur de notre foi, le mystère eucharistique. Les grandes cathédrales comme les humbles églises de campagne, la musique religieuse comme l’architecture, la sculpture et la peinture rayonnent du mystère du verum Corpus, natum de Maria Vergine, vers lequel tout converge dans un mouvement d’émerveillement. Qu’il suffise d’évoquer, au quatrième Centenaire de sa mort, Giovanni Pierluigi da Palestrina. En son art, après une longue période de troubles, l’Église retrouve une voix pacifiée par la contemplation du mystère eucharistique, comme une calme respiration de l’âme qui se sait aimée de Dieu.

Si la très sainte Trinité, comme chacun sait, chante avec gravité les chorales de Jean-Sébastien Bach, les anges ne cessent avec allégresse de jouer du Mozart. Dans son œuvre porteuse de joie pointe un sentiment de bonheur, comme une expérience simultanée de mort et de résurrection. En ses compositions religieuses éclate un véritable chant de joie de la création rachetée et réconciliée avec Dieu, un écho de la grâce, source inépuisable de beauté. Le partage de la foi est aussi un partage de joie. Le dialogue lui-même qui se dessèche parfois dans l’échange des idées retrouve une inspiration privilégiée dans l’émerveillement devant la beauté artistique, reflet de l’éternelle et indicible beauté de Dieu.

Le patrimoine culturel chrétien européen demeure source inégalée pour notre imaginaire. Et la vie des saintes et des saints est là, qui s’offre à nous dans le rayonnement de la lumière qu’ils irradient. Par leur liberté intérieure, la puissance de leur personnalité, ils marquent la pensée et appellent l’expression artistique : qu’il suffise d’évoquer saint François d’Assise. Le poverello avait un tempérament de poète, qu’attestent amplement ses paroles, ses attitudes, son sens inné du geste symbolique. Alors qu’il était aux antipodes de toute préoccupation littéraire, il est devenu le créateur d’une culture nouvelle, de la pensée à l’expression artistique, de la crèche à la basilique. Un saint Bonaventure et un Giotto ne se seraient pas épanouis sans lui et Olivier Messiaen en notre temps ne nous aurait pas donné son Grand Oratorio de saint François à l’Opéra de Paris.

Car l’homme est bien destiné à être divinement heureux, comme disaient les mystiques allemands du Moyen Age. La mémoire de l’homme européen est une mémoire du bonheur, remplie du sang du Christ (sainte Christine de Sienne) et ruisselante d’un désir d’éternité. L’européen ne se contente pas du sum, mais il tend vers le sursum (Gabriel Marcel) de l’éternelle durée. « L’Europe entière était comme la cathédrale. La foi liait entre elles les colonnes, l’édifice touchait le ciel " (Julius Slowacki).

Au centre de l’Europe se trouve une réalité cachée (Stanislaw Grygiel). C’est dire que l’Europe exige de nous une grande mémoire, car au fond c’est une réalité oubliée et nous devons retourner à elle (Vladimir Zielinski).

Un témoignage personnel. Voici deux ans, du petit avion qui me conduisait de Rome à Ljubljana pour l’ordination de mon principal collaborateur au Conseil Pontifical de la Culture comme Archevêque métropolitain, je redécouvrais avec bonheur la Slovénie, avec ses innombrables églises disséminées dans ses vallées et ses collines préalpines, ses chapelles et ses crucifix de campagne, demeurée, après tant d’années d’oppression communiste athée, une terre plus foncièrement chrétienne que les régions européennes limitrophes. Et je me remémorais ces mots du poète Edvard Kocbek transmis par Alojz Rebula, le Samedi Saint 12 avril 1952, dans son journal : « Pendant la nuit, j’entends à la radio le chant joyeux et solennel de l’Alléluia. A l’instant je suis inondé d’une joie immense, de la joie de vivre du catholicisme, de l’Église grande, salvifique, vitale, malgré son poids terrestre et sa décadence. Comme tout est pâle et vain en comparaison avec elle, même en comparaison de son caractère apparemment humain et de sa fragilité. Dieu, de tout mon être, je te rends grâces à genoux de la grâce que tu m’accordes en me nourrissant de ton salut ".

La foi est une ancre jetée vers l’invisible. Et la réalité invisible est plus réelle que celle que nous pouvons voir de nos yeux. John Henry Newman en avait vive conscience. Le message du Christ est le plus grand embarcadère ouvert depuis deux mille ans vers l’invisible, l’invisible présent et futur, le monde de la rédemption et de la grâce, du dernier jour, et de cet univers nouveau où Dieu sera tout en tous. L’Apocalypse dresse un tableau saisissant de la résurrection des morts avec le Christ, et du Jugement dernier de Michel-Ange à la Chapelle Sixtine à la façade d’Orvieto et aux tympans de tant de cathédrales éclate le dramatique et saisissant contraste entre les ténèbres de la seconde mort et la vie des élus toute de joie, de paix et de lumière, dans le face à face resplendissant avec Dieu au sein d’un univers transformé, le Paradis retrouvé de la Jérusalem céleste où le lionceau s’ébat avec l’agneau et où la face humaine la plus déshéritée resplendit de la lumière de Dieu, selon la promesse de l’hymne liturgique de l’épître de saint Paul aux Éphésiens : « Eveilles-toi, ô toi qui dors, lèves-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera " (5,14). C’est cette réalité invisible, plus réelle que la réalité visible, qui a été la grande inspiratrice du patrimoine chrétien européen, et demeure une source d’inspiration hors pair au seuil du nouveau millénaire. Notre imaginaire a besoin pour se nourrir de ces images de beauté empreintes de sérénité, où la grâce se fraie un chemin de lumière au cœur des pesanteurs humaines.

 

IV Je crois en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible. C’est dans cet article du Credo qu’est le point de départ et la possibilité première de toute expression artistique pour le chrétien. Ce monde avec son infinie richesse de formes, avec sa palette bariolée de couleurs, avec la vibration plurielle des sons, ce monde avec son mystère et sa splendeur magistrale est création de Dieu.

Le chrétien confesse que ce monde a un commencement, qu’il n’est pas l’effet d’un morne hasard ou d’une nécessité aveugle. Il sait qu’il provient de la Parole libre de Dieu. Et c’est la raison pour laquelle, à son tour, il est parole. Parole adressée à l’homme.

Il n’était absolument pas nécessaire que le monde fût, mais il est, de par un acte libre de Dieu. C’est pourquoi, il est grâce, gratuité, légèreté et transparence. Loin de la lourdeur et de l’opacité d’une matière qui aurait sa raison d’être en elle-même, que personne n’aurait voulue et qui n’aurait pas de sens.

Le chrétien sait que ce monde provient de l’amour. C’est la raison de sa beauté. « La beauté est la forme que l’amour donne aux choses ", disait magnifiquement Ernest Hello, un auteur aujourd’hui injustement oublié.

Ce monde sorti de la liberté et de l’amour de Dieu, avec sa vérité et sa beauté, peut être aimé et admiré. La création – Parole adressée à l’homme – est source inépuisable d’inspiration pour l’émergence d’une création audio-visuelle chrétienne de valeur. Devant un arbre, un animal, une figure humaine, touché par les formes, les lignes, les mouvements, le créateur audio-visuel perçoit la grâce et la vérité des êtres et l’exprime dans son langage propre.

Toute œuvre d’art authentique est l’effet d’une rencontre. « Don du poète, tu es le don d’une perpétuelle rencontre ". Les créatures font écho à l’acte créateur de Dieu. Leur simple existence est un appel. L’homme écoute et répond à leur message, exprime leur message en formes, en couleurs et en sons. Plus forte est sa capacité de rencontre, plus riche, plus profonde et plus évocatrice sera sa réponse par le moyen de l’oeuvre d’art. Ainsi, les choses dévoilent leur essence intime, s’ouvrent et acquièrent comme une dimension plus vivante et plus vraie.

Dans le Credo, le chrétien confesse aussi que le Fils de Dieu, « né de la Vierge Marie, s’est fait homme ". En Jésus-Christ, Dieu accueille de nouveau le monde qui s’était éloigné de lui par la faute mystérieuse des origines. Il lui donne une nouvelle splendeur, supérieure à la première. Par l’Incarnation du Fils de Dieu, le monde acquiert « une dignité pour ainsi dire infinie ", disait S. Thomas d’Aquin. Il marque la fin du douloureux antagonisme entre ciel et terre. La plénitude des temps que signifie sa venue, abolit la tension entre présent et avenir. Ce temps n’est pas d’absence et de vide. C’est le temps de la grâce où la force créatrice de l’homme peut s’épanouir en liberté. Ce n’est pas par hasard que le christianisme a parsemé l’Europe d’innombrables œuvres d’art d’une beauté et d’une force magnifiques.

Invité à s’unir au drame de la Rédemption qui se continue dans l’histoire, le chrétien est convié à la lutte contre tout ce qui dégrade et enlaidit l’homme et le monde. S’il exprime ce monde qui se refuse à la lumière, s’il peint la souffrance et la mort qui persistent comme séquelles du péché, sa création audio-visuelle sera toujours illuminée par l’espérance d’un accomplissement dernier. Ainsi, son art, même fondamentalement lumineux, aura ce caractère dramatique d’une quête de la « terre nouvelle et des cieux nouveaux ", où tout ce qui existe trouvera sa pleine vérité.

La Révélation nous dit qu’un monde nouveau surgira, après que la figure de celui-ci aura passé. Nous savons – notre cœur le sait – que les choses, telles qu’elles sont, ne sont pas ce qu’elles devraient être. Nous savons que nous ne sommes pas ce que nous devrions être. Aucun homme ne se résigne jamais à être ce qu’il est, car « l’homme passe infiniment l’homme ", selon le mot si vrai de Pascal. Mais il ne peut pas se dépasser par ses propres ressources. L’avenir absolu, l’existence transparente, la proximité d’avec les choses, tout cela ne peut être qu’un don de Dieu. C’est de cette promesse que l’art témoigne. Ainsi toute œuvre d’art authentique est prophétie d’un accomplissement dernier. Elle est d’essence eschatologique, et par là religieuse.

A trente-quatre ans du Concile Oecuménique Vatican II, je voudrais nous remettre en mémoire le message qu’il adressait aux artistes, par la voix de Paul VI, il m’en souvient, sur la place ensoleillée de Saint-Pierre de Rome, le 8 décembre 1965 : « A vous artistes, qui êtes épris de beauté et travaillez pour elle. A vous tous, l’Église dit par notre voix : si vous êtes les amis de l’art, vous êtes mes amis ! L’Église a dès longtemps fait alliance avec vous. Vous avez édifié et décoré ses temples, célébré ses dogmes, enrichi sa liturgie. Vous l’avez aidée à traduire son divin message dans le langage des formes et des figures, à rendre saisissable le monde invisible. Aujourd’hui comme hier, l’Église a besoin de vous et se tourne vers vous. Ce monde dans lequel nous vivons a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans la désespérance. La beauté comme la vérité, c’est ce qui met la joie au cœur des hommes, c’est le fruit précieux qui résiste à l’usure du temps, qui unit les générations et les fait communier dans l’admiration. Et cela par vos mains ".

Aux artistes épris de beauté, il est donné de rendre à Dieu sa louange de gloire par Celui qui est le créateur de tout don, la source même de toute inspiration, et la fontaine de toute beauté, le Christ, Rédempteur du monde, trésor caché dans le champ du monde, perle précieuse dans cet écrin qu’est l’Église. L’Église, au seuil de ce troisième millénaire, est sur la vaste scène du monde, comme un ferment qui soulève la pâte, une lumière qui éclaire la nuit, un aimant qui attire le regard de l’homme, et oriente sa conscience et son expérience vers le mystère du Christ, ce Jésus qui « est la route principale de l’Église, la route pour tout homme " nous dit Jean-Paul II dans son encyclique Redemptor Hominis.

Chaque homme dans sa nuit s’en va vers la lumière. Les vers du poète chantent en nos mémoires éprises de beauté, de vérité, de bonté. Tant de voies sont ouvertes et tant de modes de révéler Dieu, ce Dieu qui est notre frère, ce frère qui est notre Dieu, qui a pris visage d’homme en Jésus-Christ. En Lui, nous avons la vie, le mouvement et l’être. Il est la source inépuisable de toute beauté. Puissent tous les créateurs de fiction audio-visuelle comme Pierre à la porte du temple, dire aux affamés de justice, de beauté, de vérité : « De l’argent et de l’or, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne ".

Ce témoignage de l’image inspirée par la foi, exprimé selon la vocation personnelle de l’artiste, révèle Dieu en l’un de ses caractères les plus attachants : sa beauté ! Beauté ancienne et toujours nouvelle… Plus l’intimité avec Dieu grandit, plus il prend de place en la vie intérieure, plus aussi l’art se renouvellera, tout empreint d’une beauté incomparable dont l’esthétique chante cette beauté qui est vérité et vie. Le Christ est Dieu, et donc sans cesse générateur de vie nouvelle : vie qui a pour nom l’Amour. L’amour ne cesse de se communiquer, de se donner, plus il donne, plus il veut donner encore… A quoi bon posséder les dons les meilleurs si je n’ai pas l’amour ! Tout est ordonné à l’amour. Voilà ce que seuls peuvent comprendre les tout-petits, eux qui rendent grâce de tout, sachant que la source de tout bien n’est pas en eux, mais en Dieu seul. Message de Thérèse de Lisieux pour notre temps. Un million de jeunes afflués aux Journées Mondiales de la Jeunesse à Paris a acclamé le Pape Jean-Paul II qui nous la propose en exemple et inspiratrice comme Docteur de l’Église.

Puissance de l’image, capable d’irradier l’Amour, l’Amour qui s’est laissé clouer sur la croix, pour nous régénérer en Lui, nous rendre cette beauté irradiée de l’unique beauté. Comme l’apôtre Jean : partager le message de ce que nos yeux ont vu, de ce que nos mains ont touché du Verbe de Vie, pour qui notre cœur brûle, de ce trésor, caché et sans cesse révélé aux tout-petits, à ceux dont l’esprit et le cœur sont ouverts à la vérité, Celui que nous aimons sans l’avoir vu, comme le dit la Lettre de saint Pierre, en qui nous croyons sans le voir encore, sur lequel nous fixons notre regard, comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur, jusqu’à ce que luise le jour et que l’étoile du matin se lève en nos cœurs.

En nos temps difficiles où l’image même de l’homme est mutilée, la création audio-visuelle sera porteuse d’espérance si elle se fait messagère d’amour à l’image du Christ, tant il est vrai que le mystère de la condition humaine ne s’éclaire pleinement que dans le mystère du Verbe incarné, l’invisible rendu visible à nos yeux émerveillés sur le théâtre fugace du monde.

En ce temps de préparation au Grand Jubilé, confions à Marie, Mère du Christ, Mère de l’Église, notre Mère, ce désir de nous laisser saisir tout entiers par le Christ, l’acteur sublime de notre salut. Qu’elle nous aide à être comme elle, non point écran opaque, mais aimant qui attire vers la vraie lumière, éveil aux réalités profondes qui nous habitent – souvent à notre insu –, témoins émerveillés de la foi, de l’espérance, de l’amour qui nous animent, vers cette plénitude de la joie partagée en le mystère surabondant d’amour qu’est le Dieu source inépuisable de Vie, Père, Fils et Esprit.

 

V Vingt siècles de civilisation chrétienne constituent une prodigieuse réserve de thèmes, de scénarios et de héros, à commencer par la vie des saints qui a inspiré tant de merveilles de l’art où les vitraux de nos cathédrales d’Europe brillent d’un éclat particulier. Ce phénomène de grandeur éthique et spirituelle, souvent aussi intellectuelle et culturelle, qu’est la sainteté, ne s’est jamais interrompu en Europe depuis les temps apostoliques comme en témoignent tant de génies chrétiens, de saint Patrick à John Henry Newman, qui, en écoutant les litanies des saints, a senti comme une symphonie sublime, aux accents beethovéniens, dans cette suite majestueuse que martellent les siècles, avec les apôtres et les martyrs, les Pères de l’Église et les grands théologiens, les fondateurs d’ordres religieux et les humbles fidèles comme les prêtres et les religieuses, jusqu’à Thérèse de Lisieux en notre temps, Edith Stein, Pier Giorgio Frassati, Maximilien Kolbe et les martyrs contemporains des camps de concentration du nazisme au goulag du marxisme léniniste. Quelle plénitude de beauté déjà humaine tout simplement resplendit dans la sainteté authentique à l’époque moderne, de Bernadette Soubirous à Jean Bosco. L’intellectuel européen, orphelin du marxisme et des idéologies obsolètes, passe assoiffé devant une cascade, sans en entendre le grondement. J’invite les créateurs audio-visuells à le lui faire entendre. C’est le grondement du Discours sur la montagne, de l’Also sprach Christus, les paradoxes divins incarnés dans le patrimoine chrétien européen, qui déclarent bienheureux les pauvres, les purs, les pacifiques, ceux qui souffrent pour la justice. Le Discours sur la montagne propose le réalisme chrétien dans toute l’amertume de la condition humaine, mais aussi dans une perspective de gloire, perspective métahistorique, c’est-à-dire eschatologique. Mais que serait le christianisme sans sa dimension eschatologique ? La sainte Bible inspiratrice de notre patrimoine chrétien européen commence par le premier mot de la Genèse : Bereshit bara Elohim, Au commencement Dieu créa…, et s’achève par le dernier mot de l’Apocalypse : Marana tha, Amen, Viens, Seigneur Jésus.

Avec une telle vision centrée sur le Ressuscité, témoigne Alojz Rebula, le christianisme fait irruption dans l’avenir, l’invisible, le fantastique, à la mesure d’un Dieu qui fonde l’histoire du salut sur l’incarnation du Verbe, sa crucifixion et sa résurrection.

Dans son beau livre consacré aux Théophanies du Christ (Desclée, 1988), Jean-Marie Tézé montre, à travers les représentations du Christ en gloire, des origines chrétiennes à la fin du Moyen Age, « un révélateur puissant du contenu de la foi " (André Grabar). Le Bon Pasteur des Catacombes, cet art funéraire où la mort est absente, résume l’histoire du salut, préfigurée dans l’Ancien Testament par les scènes de délivrance de Noé, Isaac, Suzanne, les trois jeunes gens dans la fournaise, Daniel dans la fosse aux lions ; réalisée dans le Nouveau Testament, avec les miracles de la multiplication des pains, Cana, les guérisons de l’aveugle, du paralytique, de l’hémorroïsse, la résurrection de Lazare, les figurations symboliques du baptême et de l’eucharistie ; incarnée dans l’Église en prière sous les traits de l’Orante, accomplie enfin dans le Paradis, où les brebis sauvées par le Pasteur sont entourées d’arbres où nichent des oiseaux, des prairies semées de fleurs de lis et de roses qui symbolisent le lieu paradisiaque.

Puis vient le Christ en majesté, entouré du corps des apôtres dans la basilique Saint-Laurent de Milan, et des martyrs, au Cimetière des saints Pierre et Marcellin à Rome à la fin du IVème siècle. Le Christ vainqueur donne la loi évangélique au sarcophage du Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence au Vème siècle. La Croix victorieuse partout s’affirme, surmontée du chrisme, le monogramme du Christ, circonscrit par une couronne, au sarcophage du Vatican, vers la fin du IVème siècle. Mais c’est sans conteste au Mausolée de Galla Placidia de Ravenne au Vème siècle qu’elle atteint sa plus haute expression, d’incomparable douceur d’« obscur paradis bleu " (Victor Hugo). Cette croix d’or qui étincelle au milieu du ciel étoilé par ses quatre bras étincelants centre la ronde des étoiles et stabilise le devenir cosmique : Stat crux dum volvitur orbis. Et en même temps, c’est dans la déchirure des cieux qu’apparaît la croix libératrice : « Je vois les cieux ouverts " (Etienne). « Nous ne sommes plus menés par le destin aveugle et nous donnons congé aux astres qui font la loi " (Tatien).

Le Christ « jeune ensemble qu’éternel " (Péguy), du sarcophage de Junius Bassus du IVème siècle, à lui seul symbolise les cieux nouveaux et la nouvelle terre où il n’y a plus ni larme ni pleur, ni deuil ni mort. « Rien n’importe, écrit Mauriac dans son Journal, que de dresser contre les doctrines vieilles comme l’erreur, ce que Claudel appelle l’éternelle enfance de Dieu ". Baudelaire déjà l’avait perçu : le monde moderne ivre de plaisir est triste. Vieilli par le péché, il aspire sourdement à sa délivrance, comme l’antiquité tardive. Alors les artistes chrétiens surent présenter au-dessus d’un vieil Ouranos, vieillard dépassé qui n’a plus rien d’autres désormais à faire, que de porter sur son dos l’éblouissante jeunesse du fils de Dieu incarné dans la chair de Marie, l’épiphanie de la jeunesse du Christ, dans l’archétype de l’enfance qui ouvre au monde neuf. La foi au Christ récuse les mythes de Prométhée lassé, Sisyphe désabusé, Narcisse englouti avec son image. L’imaginaire chrétien honore les symboles naturels et parmi tous ce symbole des symboles qu’est l’enfance, antérieure au passé le plus lointain et plus profonde que les souvenirs les mieux enfouis, toujours prompte à l’émerveillement et prête à accueillir l’impensable et l’impossible jusqu’à ce don qui excède tous les désirs et cette joie qui dépasse tous les espoirs les plus fous. La jeunesse du Christ des sarcophages romains, plus qu’une promesse, est déjà un modèle accompli, le déjà-là présent dans le pas-encore des chrétiens qui espèrent par delà la mort, parvenir à l’éternité bienheureuse. Au rebours de la réincarnation qui nous englue dans l’immanence, la résurrection accomplit définitivement la metanoia par laquelle s’ouvre l’Évangile, véritable retournement qui place « notre mort derrière nous et notre enfance devant nous " (Paul Ricoeur). Le Père Henri de Lubac a bien perçu ce moteur secret du succès du christianisme : « Les grands écrivains des premiers siècles nous ont laissé maint témoignage du sentiment intense de nouveauté qui soulevait les fidèles du Christ et faisait sourdre en eux les sources d’une allégresse inépuisable ".

Notre patrimoine chrétien européen déborde de cette allégresse inépuisable où la grâce de la jeunesse du Christ adolescent née du sein d’une Église pauvre et persécutée se perpétue dans les images de l’Église sortie des catacombes et souverainement épanouie dans les Pantocrator byzantins des cathédrales de Cefalù et Monreale, de la Chapelle Palatine de Palerme en Sicile, comme du Monastère de Daphné, aux environs de l’an 1100, sur la voie sacrée qui conduit d’Athènes à Eleusis, et dans les tympans du portail des Églises abbatiales de Moissac et de Vézelay au XIIème siècle. Ces images du Christ juvénile nous semblent venir du futur et non du passé. Ouvertes sur l’ultime, trouées de transcendance en notre monde clos sur l’opaque, ces images du Fils de l’homme vainqueur du destin – moïra – et de l’inflexible nécessité – anankè – antique, c’est pour notre temps encore le cri de la liberté chrétienne qui fait éclater les cercles fatidiques de l’éternel retour, la présence qui dépasse l’événement et le pérennise, comme si les ténèbres de la nuit antique s’effaçaient devant la lumière du jour perçue par les témoins, Pierre et Paul, les apôtres et les martyrs, dont les yeux souvent graves et nostalgiques, de Ravenne à Saint Trophime d’Arles, ces grands yeux aux clartés éternelles sont fascinés par des réalités invisibles par eux rendues visibles à nos yeux de chair. Éclairés de cette lumière, les yeux de la foi perçoivent un autre ciel, qui ne se confond plus avec l’infini cosmique, car elle trouve en son milieu la croix historique et sur elle en son centre le visage du Christ incarné pour nous conduire de la terre au ciel. Notre patrimoine chrétien européen depuis deux millénaires s’offre à nous comme une source d’inspiration incomparable. Des catacombes souterraines aux mosaïques rutilantes, du roman au gothique, du baroque au flamboyant. Du Bon Pasteur au Pantocrator, du Christ Juvénile au Serviteur Souffrant Crucifié, de l’Enfant de la Crèche au Fils de l’Homme triomphant sur les nuées du ciel, « l’essentiel de l’imaginaire, remarque Mireille Mentré, fut de faire se répondre, en une cohérence sublime, la Création et la Révélation ".

Au seuil du nouveau millénaire, le patrimoine culturel européen demeure la source d’une allégresse inépuisable.

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[English]
Cardinal Paul Poupard
describes Europe’s Christian cultural heritage as a fund of inspirational images (p. 249-264). The Christian message is good news for cultures, too, as it was in the past and will be in future. Artists are called to give witness to God through the works they create, which become expressions of faith. God is love, and Love never ceases to manifest itself. In an era when the image of the human person is disfigured, artists are needed today more urgently than ever as messengers of God.

[Español]
El Cardenal Poupard presenta el patrimonio cultural cristiano de Europa como fuente de inspiración de imágenes y símbolos (p. 249-264). El mensaje cristiano es una buena noticia también para las culturas, como lo fue en el pasado y lo será en el futuro. La vocación personal del artista es la de dar testimonio de Dios, mediante sus obras, que se convierten en expresión de la fe. Dios es amor y el amor no cesa nunca de comunicarse. Hoy, cuando la imagen misma del hombre se ve mutilada, el artista tiene una responsabilidad aún mayor de convertirse en mensajero de Dios.

 

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EL DIALOGO FE – CULTURA
EN EL MAGISTERIO CONTEMPORÁNEO

Conferencia ante el Servitium pro Dialogo de la Orden Franciscana,
en la Curia General de la Orden, Roma, 31 Octubre 1998.

Melchor Sánchez de Toca y Alameda
Consejo Pontificio de la Cultura

(continúa del número precedente)

3. Inculturación del evangelio y evangelización de la cultura

3.1 La inculturación del evangelio

3.1.1 La urgencia de la inculturación
"Inculturación" es otro de los términos que ha hecho fortuna en la Iglesia. En muy poco tiempo ha pasado del anonimato a las primeras páginas de la actualidad pastoral. Nadie duda hoy de la urgencia de la inculturación y difícilmente se encontrará un congreso o encuentro pastoral en América, Africa o Asia donde no se hable de la urgencia de la inculturación y su importancia. Sirva como muestra algunos textos de documentos pontificios y episcopales. En su reciente exhortación post-sinodal Ecclesia in Africa, el Papa, recogiendo el sentir de los padres sinodales, afirma:

"El Sínodo considera la inculturación como una prioridad y una urgencia en la vida de las Iglesias particulares para un verdadero enraizamiento del Evangelio en Africa, «una exigencia de la evangelización», «un camino hacia la plena evangelización», una de los mayores desafíos para la Iglesia en el continente al aproximarse el tercer milenio"(1).

Si del continente africano pasamos a América, la Asamblea de Santo Domingo se pronunció así:

"Esta evangelización de la cultura, que la invade hasta su núcleo dinámico, se manifiesta en el proceso de inculturación, al que Juan Pablo II ha llamado «centro, medio y objetivo de la nueva evangelización» (Discurso al Consejo Internacional de Catequesis, 26-9-92). Los auténticos valores culturales, discernidos y asumidos por la fe, son necesarios para encarnar en esa misma cultura el mensaje evangélico y la reflexión y praxis de la Iglesia"(2).

En definitiva, no se concibe la evangelización sin inculturación. Es decir, una evangelización inculturada.

¿En qué consiste la "inculturación"? ¿De qué hablamos cuando hablamos de inculturación?

3.1.2 Acerca de la Inculturación
Constatemos ante todo un hecho simple. Si en un ambiente católico medio preguntamos qué significa inculturación, o qué se entiende por tal, espontáneamente oiremos hablar de misiones, adaptación, ritos, símbolos. En la mayor parte de los casos "inculturación" se entiende simplemente como sinónimo de adaptación cultural, de las adaptaciones necesarias en la liturgia, la catequesis, la organización de la comunidad a fin de que respondan mejor a las exigencias y al sentimiento de cada pueblo. Sin embargo, esta no es más que una de las dimensiones o momentos de la inculturación, que, si se limitase a esta adaptación externa, quedaría gravemente empobrecida. Comencemos con una definición de inculturación, que tomamos prestada de la Comisión Teológica Internacional:

"El proceso de inculturación puede definirse como el esfuerzo de la Iglesia por hacer penetrar el mensaje de Cristo en un determinado medio socio-cultural, llamándolo a crecer según todos sus valores propios, en cuanto son conciliables con el Evangelio. El término inculturación incluye la idea de crecimiento, de enriquecimiento mutuo de las personas y los grupos, del hecho del encuentro del Evangelio con un medio social. Según Juan Pablo II, en los grandes apóstoles de los eslavos, «se encuentra un ejemplo de lo que hoy se llama inculturación, a saber, – la inserción del Evangelio en una cultura autóctona – y la introducción de esa misma cultura en la vida de la Iglesia» (Slavorum Apostoli, 21)".(3)

La Encíclica Redemptoris Missio, por su parte, en su número 52 define así la inculturación:

"La inculturación «significa la íntima transformación de los auténticos valores culturales mediante la integración en el cristianismo y el enraizamiento del cristianismo en las diversas culturas»"(4).

Notemos ya algo importante: esta definición sinodal, recogida después por el Santo Padre, contiene dos afirmaciones: la inculturación consiste en la radicación del cristianismo en las diversas culturas y en una íntima transformación de los valores culturales. Se trata de dos momentos o dimensiones bien definidos, no necesariamente en sucesión cronológica, sino lógicamente distinguibles. Llamaremos a la primera la dimensión sociológica de la inculturación, y a la segunda la dimensión salvífica.

a) Dimensión sociológica de la inculturación. Empleo esta terminología para describir la primera parte del proceso de inculturación del Evangelio, que es un momento fundamentalmente sociológico. La inculturación "tiene como objetivo poner al hombre entero en condiciones de acoger a Jesucristo en la integridad del propio ser personal, cultural, económico y político"(5). Es claro que no podrá darse esta acogida plena de Jesucristo si no se entiende el mensaje que se predica. Es por ello necesaria una adaptación del mensaje a las categorías cognoscitivas del hombre a quien se dirige, al universo simbólico y noético en que vive. Para esto hace falta primero esa "simpatía crítica" de la que hablábamos antes, y un esfuerzo generoso de comprensión de la cultura a la que se pretende anunciar el Evangelio, de su lengua, sus símbolos, instituciones, preconcepciones, valores, ritos. Una vez comprendido y asimilado, tiene lugar el proceso de adaptación o traducción.

Como puede entenderse, esta tarea no está exenta de dificultades. Se necesita una exquisita sensibilidad hacia los valores de la cultura de destino, y un conocimiento profundo de fe, un fuerte sensus fidei. Según el Papa, se trata de una tarea difícil y muy delicada, porque está en juego la fidelidad al Evangelio y a la Tradición apostólica. Por eso, los criterios han de ser siempre, "la compatibilidad con el mensaje cristiano y la comunión con la Iglesia universal"(6).

Por otra parte, es importante notar que los agentes de este proceso de inculturación no son los gabinetes de expertos que diseñan estrategias de penetración en sus laboratorios. Debe ser, sobre todo, expresión de vida comunitaria, e implicar a todo el pueblo de Dios, no en modo plebiscitario, sino en la Iglesia que vive y camina.(7)

Finalmente, no se puede olvidar que esta tarea de la inculturación, no puede hacerse sin la guía y la asistencia del Espíritu santo, y que por tanto, no bastan únicamente estrategias pastorales. Es necesario que haya lugar para la gracia, que sorprende, desborda, inventa soluciones nuevas, no previstas ni calculadas. "Para esta tarea – recuerda el Papa – es necesaria la asistencia del Espíritu del Señor que conduce a la Iglesia a la verdad entera (cfr. Gv 16,13)".(8)

Pero resta la cuestión más importante sin resolver: ¿Cuánto se puede traducir? ¿Hasta qué punto se puede prescindir de elementos culturales adquiridos del cristianismo en este proceso de radicación del Evangelio? Sabemos, por una parte, que la fe transciende todas las culturas y no se identifica con ninguna, puesto que es una iniciativa de Dios. Pero la fe no existe en estado químicamente puro. Es siempre una fe coloreada de cultura, tanto si hablamos del acto de fe fides qua, el acto del individuo, irremediablemente condicionado por la cultura en que vive, como del contenido de la fe, fides quae, la revelación, que se siempre en una mediación cultural. Por eso dice el Papa que:

"El mensaje evangélico no es pura y simplemente aislable de la cultura, en la cual se ha insertado desde el principio, (el universo bíblico y más concretamente, el ambiente cultural en el cual ha vivido Jesús de Nazaret), y tampoco es aislable, sin un grave empobrecimiento, de las culturas en las que ya se ha expresado a lo largo de los siglos. Éste, no surge por generación espontánea de un «humus» cultural; desde siempre se ha transmitido mediante un diálogo apostólico, que está inevitablemente insertado en un cierto diálogo de culturas"(9).

Por eso es absolutamente necesaria en este proceso la asistencia del Espíritu Santo, que ayuda a operar el discernimiento necesario que salvaguarde los dos extremos aparentemente inconciliables: la fidelidad al mensaje evangélico y la fidelidad al hombre y a la cultura a la que se dirige.

b) Dimensión salvífica de la inculturación. Este es el momento decisivo. No porque venga cronológicamente después, sino porque es en realidad el hecho decisivo que acontece en la inculturación. Cuando hablamos de "enraizamiento del Evangelio" en una cultura, o de "encarnación", "hacer penetrar el Evangelio en un medio socio-cultural", estamos hablando de un acontecimiento salvador. Cuando el Evangelio entra en contacto con el hombre o con sus obras, tiene lugar un encuentro salvador. Así como el hombre que se abre al encuentro con Cristo y lo acoge en su intimidad, es tocado por el Evangelio en su núcleo más íntimo, es atravesado por la espada de la Palabra en la separación entre el alma y el espíritu, el hueso y la médula (Hb 4,12), y al mismo tiempo, sin ser destruido, es sanado y elevado; del mismo modo, análogamente también en el encuentro entre el Evangelio y las culturas se produce esta purificación, sanación y redención.

Toda cultura, como realidad humana, está marcada por el signo del pecado. No es radicalmente mala; pero no podemos caer en un ingenuo optimismo roussoniano y considerar felices y libres de toda mancha a las culturas. "Hay un riesgo, de pasar acríticamente de una especie de alienación de la cultura a una sobrevaloración de la misma, que es un producto del hombre, y por tanto, está marcada por el pecado. También la cultura tiene que ser «purificada, elevada y perfeccionada» (LG 17)".(10)

No se puede entender la cultura si no se tiene presente esta dimensión capital de la inculturación. La inculturación no es un simple proceso de adaptación cultural, sino de sanación, de elevación del alma religiosa de cada cultura. Si el alma de cada cultura lo constituye la pregunta por Dios y por el sentido de la existencia, el Evangelio se dirige precisamente a este centro medular de la cultura, para ofrecerle la verdadera respuesta. Y lo puede hacer con pleno derecho, porque no se trata de una cultura más, no se sitúa al mismo nivel que las demás culturas. Es cierto que la revelación, el Evangelio, viene revestido de elementos culturales concretos, pero nunca se sitúa al mismo nivel que sus interlocutores.

Toda cultura, en el proceso de inculturación, debe sufrir su propia kénosis. En la lógica del Evangelio, no hay vida sin muerte. Para llegar a la exaltación hay que pasar por la humillación y el despojamiento de sí. No puede acontecer de otro modo. Así sucede también en el encuentro entre la libertad creada del hombre y la gracia. Tiene que haber una muerte del yo para que la gracia pueda sanar esa libertad y elevarla, sin destruir su pasado y su historia. Pero este encuentro entre la gracia del hombre, nunca destruye al hombre, ni su pasado, ni su historia; únicamente lo sana y lo purifica. Del mismo modo, el encuentro del Evangelio con una cultura, no es una fagocitación de aquella cultura, ni un bárbaro trasplante de corazón, sino una sanación y elevación del mismo.

3.2 La evangelización de la cultura

3.2.1 Elevación del alma religiosa de la cultura
Con la dimensión salvífica de la inculturación, llegamos al aspecto principal del diálogo fe-cultura: la evangelización de la cultura. Es decir, el encuentro salvador del Evangelio de Cristo, no con un hombre individualmente, sino con una cultura. En realidad, se podría decir que la inculturación no es más que un aspecto de la evangelización de la cultura; e inversamente, la evangelización de la cultura es siempre una inculturación del evangelio en un medio cultural dado.(11)

Tropezamos aquí con la primera dificultad, a la que hicimos referencia más arriba. ¿Cómo es posible evangelizar una cultura? Hablando en propiedad, únicamente las personas son objeto de la evangelización. Cristo se dirige a personas concretas, no a una humanidad abstracta. La respuesta al anuncio del Evangelio es una respuesta personal, individual; únicamente las personas son capaces de conversión, de aceptar la fe, y de recibir el bautismo. La noche de pascua, en la profesión de fe y la renuncia a Satanás, en la Asamblea que celebra el paso del Señor, cada uno responde personalmente, en singular, porque la fe es un acto eminentemente personal.

Sin embargo, siendo esto cierto, la novedad que ha puesto de relieve el Concilio Vaticano II, y después han subrayado justamente Pablo VI y Juan Pablo II, es que también las culturas en cuanto tales son objeto de evangelización. Así lo afirmó claramente Pablo VI:

"Se podría expresar todo esto diciéndolo así: es necesario evangelizar, – no de manera decorativa, a semejanza de un barniz superficial, sino de modo vital, en profundidad y hasta las raíces – la cultura y las culturas del hombre, en el sentido rico y amplio que estos términos tienen en la Constitución Gaudium et spes, partiendo siempre de la persona y regresando siempre a las relaciones de las personas entre sí y con Dios"(12).

La Iglesia habla de la evangelización de la cultura, porque bajo el impulso del Vaticano II, quiere entrar en un diálogo nuevo con el mundo moderno y sus culturas, percibidas como campo vital para el futuro religioso del hombre.(13) El Evangelio se dirige a la vez a la conciencia individual y colectiva, buscando regenerar la cultura de las personas y de los grupos humanos. La Iglesia ha tomado conciencia de que una labor que se limitara al anuncio individual de las personas carecería de eficacia si no fuese acompañada de un cambio en el sistema de valores, creencias, comportamientos en el que esos hombres viven. Por eso Pablo VI calificó de dramática esta ruptura entre la fe y la cultura de nuestro tiempo.(14) Todos conocemos por experiencia la fragilidad de las conversiones que tienen lugar en un ambiente cultural completamente extraño al Evangelio.

Naturalmente, una acción así, en el nivel de la cultura no significa una estrategia de indoctrinamiento o de planificación ideológica. Cuando la Iglesia habla de evangelizar la cultura, de regenerarla, no lo hace pensando en los gabinetes de estrategia ideológica al servicio de los grandes imperios ideológicos o comerciales. Digámoslo claramente: evangelizar la cultura no es ni una operación ideológica ni mercadotécnica. Pasa siempre a través de la persona.

Por otra parte, esta evangelización de la cultura se ha dado siempre, aun cuando no se empleara la expresión. En el campo del pensamiento y en el de la expresión artística, a lo largo de la Historia, se puede comprobar cómo el Evangelio ha actuado al nivel de las personas, de las costumbres, de las instituciones. El Evangelio ha transformado y creado una cultura nueva. La novedad consiste en que lo que en otros tiempos se realizaba en una paciente labor de siglos – baste pensar en la secular labor de los monjes y los monasterios – exige hoy día un esfuerzo consciente y metódico por parte de la Iglesia. Dicho con otras palabras, hay que ser conscientes de que la cultura es un campo específico que hay que cristianizar.

¿Cómo tiene lugar esta evangelización de la cultura?

En este proceso de evangelización de la cultura, hay una influencia recíproca entre la conversión de los individuos y la de grupos sociales. Pero el punto de partida se ha de situar siempre en la persona que acoge en su vida el Evangelio, que deja que el Evangelio llegue hasta el fondo de su persona y que cambie su modo de enjuiciar, de percibir la realidad y de actuar. Sólo un hombre profundamente tocado por el Evangelio puede convertirse en evangelizador de la cultura. Por eso, Juan Pablo II ha repetido en infinidad de ocasiones que "Una fe que no se hace cultura es una fe no plenamente acogida, no totalmente pensada, no fielmente vivida".(15) Un hombre transformado por el Evangelio comienza a transformar su ambiente cultural, se convierte en creador de cultura cristiana. Y a su vez, una cultura cristiana es el humus que favorecer nuevas conversiones individuales al Evangelio. Esta interacción entre conversión individual y cambio cultural la ha recogido Juan Pablo II en la importante homilía en Gniezno:

"En el umbral del tercer milenio debemos retomar con fuerza la obra de la evangelización. Ayudemos a redescubrir a Cristo a quien lo ha olvidado junto con su enseñanza. Esto tendrá lugar cuando legiones de testigos fieles del Evangelio comiencen a recorrer de nuevo las rutas de nuestro continente; cuando las obras de arquitectura, de literatura y de arte muestren de modo convincente al hombre de hoy a Aquel que es el mismo ayer, hoy y siempre; cuando en la liturgia celebrada por la Iglesia los hombres vean qué hermoso es dar gloria a Dios; cuando descubran en nuestra vida un testimonio de misericordia cristiana, de amor heroico y de santidad".(16)

En el pensamiento del Papa, no se trata de producir una cultura cristiana en el sentido de una cultura de "ghetto", es decir, una cultura propia, que vuelve las espaldas a la realidad en que vive. No se trata de crear una cultura ex novo, sino de evangelizar la cultura contemporánea. La novedad vendrá de la síntesis entre una cultura decadente, privada de fermento evangélico y la savia nueva aportada por la creatividad del cristiano. Del mismo modo que la cultura cristiana de la Edad media surge de una síntesis entre el contexto cultural decadente grecoromano y los valores que aporta el Evangelio.

Percibir la cultura como campo de evangelización significa distinguir, en un medio cultural, lo que contradice al evangelio y lo que puede ser purificado, regenerado, elevado. Es el momento del discernimiento. Este discernimiento no puede hacerse sin una actitud de apertura hacia esa cultura, que no caiga ni en la alienación ni en la sobrevaloración. El discernimiento lleva al análisis del ethos de una sociedad, es decir, el conjunto de códigos de conducta recibidos por un grupo humano. Dado que el ethos no siempre va de acuerdo con la ética, la evangelización de la cultura, obliga a los cristianos a ser a veces contra-culturales. También la cultura tiene que convertirse: por analogía con la conversión individual, las culturas tienen también necesidad de una metanoia. Hay en las sociedades "estructuras de pecado" o "pecados sociales" resultante de multiplicidad de pecados individuales que deben desaparecer.

Es decir, toda cultura, en su encuentro con el Evangelio, sufre una transformación, lo mismo que todo hombre. Una persona que no modifica sus criterios de actuación, su manera de percibir la realidad, la relación con los demás, su manera de juzgar, no ha acogido plenamente el Evangelio. No es la misma antes y después del encuentro salvador con Jesucristo. Del mismo modo, hay valores culturales que deben cambiar. No podemos caer en una ultravaloración ingenua de la cultura en pro de un malentendido respeto a la identidad cultural.

3.2.2 ¿Inculturación del evangelio en la modernidad?
Cuando se habla de inculturación, pensamos espontáneamente en remotas regiones y países lejanos, en culturas extrañas, bien sean las culturas multiseculares de Asia, o las culturas de las tribus bosquimanas de Africa. No se piensa en cambio en la cultura moderna y contemporánea. Para la cultura de la modernidad solemos reservar la expresión evangelización de lacultura. Sin embargo, la nueva evangelización en el contexto cultural de la modernidad, tiene que ser también una evangelización inculturada.(17)

La situación de la cultura de la (post)modernidad es ciertamente diversa de la que se da en otros contextos culturales, porque se trata de una cultura de raíces cristianas que al mismo tiempo reniega de su pasado y de su herencia cristiana. Es decir, es un contexto cultural no pre- sino post-cristiano. Esta componente marcadamente anti-cristiana de la cultura dominante de nuestro tiempo explica el rechazo de la Iglesia al mundo moderno durante tanto tiempo. La cultura moderna se ha afirmado en una relación dialéctica frente al pensamiento cristiano. Por eso en los orígenes de la modernidad, esta negación no podía engendrar sino un rechazo por parte de la Iglesia. Pero hoy día no nos encontramos ya en el punto de partida. Es necesario por tanto invocar el principio tantas veces mencionado: el hombre privado de la gracia no está absolutamente corrompido, y es capaz de hacer cosas buenas sin ella gracia; también en la cultura de nuestro tiempo hay elementos buenos que un discernimiento cultural debe identificar.

En la práctica, la evangelización de la cultura moderna comporta un discernimiento para captar qué valores culturales son susceptibles de enriquecimiento y purificación. El Evangelio puede transformar las dimensiones de la cultura que afectan al pensamiento y a la acción colectiva: la escala de valores, prejuicios, hábitos y costumbres, la vida de ocio, la familia. En todos estos ámbitos hay valores positivos que se pueden asumir y purificar. Al mismo tiempo el discernimiento lleva a criticar y denunciar actitudes incompatibles con el evangelio: la falta de respeto a la vida, a la dignidad del hombre, el racismo, el suicidio, la promiscuidad, pueden ser valores aceptados como normales en una cultura, pero deben ser modificados. Este proceso implica también saber dar respuesta a las esperanzas de las culturas, que presupone un análisis serio de las mismas. El Evangelio naturalmente siempre responde a estas esperanzas, porque brotan de lo más hondo del corazón; pero además, hay que saber proponerlo, hay que saber vender el producto. Por ejemplo, en una cultura moderna como la nuestra, hay que saber responder a las esperanzas de solidaridad, o a la sensibilidad hacia la defensa de los derechos humanos, para hacer ver cómo en Jesucristo quedan plenamente garantizados.

Este anuncio supone, no la destrucción, sino la sanación de la cultura contemporánea. No podemos soñar con la vuelta a un pasado nostálgico. La Edad Media no regresará jamás. La cultura cristiana medieval surgió de la poderosa síntesis elaborada entre la cultura grecorromana y germánica fecundadas por el Evangelio. El Evangelio no destruyó la cultura pagana, sino que la transformó y la elevó, haciéndole alcanzar metas que jamás habría soñado, llevando las intuiciones esenciales de su cultura y su pensamiento a alturas que de otro modo nunca habría podido alcanzar. Esta colosal síntesis, llevada a cabo durante siglos, es la que urge ahora el Papa a llevar a cabo, dotados de instrumentos precisos, como son el análisis cultural, y siempre bajo la guía del Espíritu Santo. De la cultura de la modernidad, que nació en oposición al evangelio, con la aportación de otras culturas, y la savia vivificante del Evangelio deberá surgir una nueva síntesis cultural.

4. Evangelización de la cultura: perspectivas pastorales

Intentemos resumir lo que llevamos dicho en algunos puntos.

1. Lo primero es percibir la cultura como un campo de evangelización. Darse cuenta de que no sólo hay vastos espacios geográficos que evangelizar, sino también espacios socioculturales, el terreno de las mentalidades y de las actitudes colectivas. No basta una acción evangelizadora sobre los individuos, aunque sean muy numerosos, si no va acompañada de una acción sobre los modos de pensar, de valorar. Los responsables de la pastoral tienen que ser conscientes de esta urgencia, sin dejarse deslumbrar por necesidades más inmediatas. Naturalmente hay muchos campos que reclaman la atención de los pastores: la opción por los pobres, la pastoral del mundo del trabajo, la familia, los jóvenes. Pero no se puede dejar de lado la pastoral de la cultura sólo porque sea un concepto abstracto con el que no se sabe qué hacer, reclamados por las urgencias inmediatas.

2. Esto significa disponer de personas cualificadas para llevar a cabo el análisis cultural que esta tarea requiere. Del mismo modo que no se encargaría de la pastoral de la sanidad ni la atención pastoral a los inmigrantes a personas sin conocimientos específicos en este campo, es necesario contar con personas capaces de hacer un discernimiento cultural a la luz del Evangelio y de las ciencias sociales, con sensibilidad hacia la cultura en su más amplio sentido, intuición para percibir valores y tendencias, y profunda visión de fe. La formación específica no debería limitarse a ciertos conocimientos de sociología, sino que por su naturaleza deberá ser interdisciplinar: habrá de tener en cuenta la antropología, la filosofía y el estudio del pensamiento, la ciencia, las bellas artes, y por supuesto la teología. Por su propia naturaleza, el campo de la cultura es terreno donde los laicos se deberían mover a sus anchas, jugando en su propio campo.

3. En la práctica, esta toma de conciencia podría revestir la forma de un Consejo Diocesano para la cultura, en la diócesis, o de una comisión similar en las familias y comunidades religiosas. Un Consejo que se encargue de coordinar, fomentar, promover más que de producir nuevos papeles. Ya sabemos que "non sunt multiplicanda entia sine necessitate", y que todo organismo burocrático tiende a producir para justificar su propia existencia, según el conocido principio de Peter. Debe tratarse de un organismo ágil, versátil, poco burocrático, pues su misión es más coordinar que producir.

Una iniciativa similar que está produciendo abundantes frutos es la creación de centros culturales católicos. Estos centros, por su inserción en la vida de las comunidades, es capaz de crear actitudes movimientos ciudadanos, contribuir al progreso cultural de las comunidades, y difundir un nuevo estilo de vida. Su configuración y características pueden ser variadísimas, desde el gran centro cultural urbano, lugar de debate y pensamiento, al pequeño centro de cultura local, pasando por un centro de barrio, o centros de ocio y tiempo libre. Es uno de los medios más eficaces con que cuenta la Iglesia para entrar en contacto con un número creciente de alejados y hacerles llegar la Buena Noticia. Naturalmente, en muchos casos serán iniciativas de laicos o religiosos en contacto con la situación real. Será misión del Consejo de la Cultura el evitar la dispersión de fuerzas o una excesiva autonomía.

4. Finalmente, esta pastoral de la cultura no podrá llevarse a cabo nunca si no hay hombres y mujeres plenamente convertidos al Evangelio. La pastoral de la cultura no es tarea de un gabinete de expertos en mercadotecnia, ni de ideólogos creadores de opinión. Es obra de cristianos, "enamorados de Dios, profundos conocedores del hombre". Sólo un hombre transformado por el Evangelio puede convertirse a su vez en transformador de la cultura. Si no ha habido un encuentro personal con Jesucristo que cambia la vida, es inútil buscar evangelizadores de la cultura. Con toda la urgencia de la evangelización de la cultura, es mayor la urgencia de cristianos convertidos, testigos vivientes de lo eterno. La verdadera urgencia en la Iglesia es la conversión de sus miembros.

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[Français]
Le Père Melchor Sánchez de Toca y Alameda du Conseil Pontifical de la Culture propose une étude approfondie du dialogue entre la foi et la culture dans le magistère contemporain (p. 264-275). Dans cette deuxième partie de sa réflexion, il présente les deux grandes orientations de ce dialogue : l’inculturation de l’Évangile (dans sa dimension sociologique et salvatrice) et l’évangélisation de la culture. En conclusion, il offre une approche pastorale de ce dialogue.


[English]
Father Melchor Sánchez de Toca y Alameda, of the Pontifical Council for Culture, offers a detailed study of the dialogue between faith and culture as it is presented in the contemporary Magisterium (p. 264-275). The second part of his essay presents the two pillars which support this dialogue: the inculturation of the Gospel (viewed both sociologically and soteriologically) and the evangelisation of cultures. It concludes with ideas for a pastoral approach to such a dialogue.

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(1) Ecclesia in Africa, n. 59.

(2) Nueva Evangelización-Promoción humana-Cultura cristiana, 229. Conclusiones de la IV Conferencia General del Espiscopado Latinoamericano. (Paulinas, Madrid, 1993).

(3) Comisión Teológica Internacional, La fe y la inculturación, 11.

(4) Redemptoris missio, 52. La Encíclica recoge una anterior definición que había sido utilizada por la Asamblea extraordinaria del Sínodo. "Inculturatio tamen a mera adaptatione externa diversa est, quia intimam transformationem authenticorum valorum culturalium per integrationem in Christianismum et radicationem christianismi in variis culturis humanis significat" Relatio finalis II, D, 4. apud Caprile, G. (ed), Il sinodo dei Vescovi. Seconda Assemblea Generale Straordinaria, 24 nov.-8 dic. 1985, (La Civiltà Cattolica, Roma 1986) 567.

(5) Ecclesia in Africa, 62.

(6) Ecclesia in Africa, 62.

(7) Cf. Redemptoris missio, 54.

(8) Ecclesia in Africa, 59.

(9) Catechesi Tradendae, 53.

(10) Redemptoris missio, 54.

(11) " C’est le présupposé fondamental qui doit inspirer tout effort d’inculturation: le but poursuivi est l’évangélisation de la culture. L’inculturation de l’Évangile et l’évangélisation de la culture sont deux aspects complémentaires de l’unique mission évangélisatrice. À ce titre, l’inculturation se guidera selon les normes qui régissent les rapports entre la foi et les cultures" Carrier, Lexique de la Culture, s.v. " inculturation ", 197.

(12) Paolo VI, Evangelii Nuntiandi, 20.

(13) Cf. Carrier, Lexique de la culture, s.v. " évangélisation de la culture ", 168.

(14) Evangelii Nuntiandi, 19.

(15) Carta autógrafa de S.S. Juan Pablo II al Card. Casaroli, 25 mayo 1982, AAS (1982).

(16) Juan Pablo II, Homilía S. Messa per il millenario del martirio di S. Adalberto, Gniezno, 3.6.1997., L’Osservatore Romano, 4.6.1997.

(17) Carrier, Lexique de la culture, s.v. " évangélisation de la culture ", 169. Cf. etiam Comisión Teológica Internacional, La fe y la inculturación, nn. 20-26.


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