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Summarium

 

 

 

 

CINQUANTE ANS DE PRESENCE DU SAINT-SIEGE A
L’UNESCO : HISTOIRE ET PERSPECTIVES
 

Conférence au Siège de l’UNESCO, 10 décembre 2002


Paul Card. POUPARD
Président du Conseil Pontifical de la Culture
 

 

 

Monsieur le Directeur Général,

Monseigneur l’Observateur permanent du Saint-Siège auprès de l’Unesco,

Mesdames, Messieurs, et chers amis,

 

1. C’est pour moi un grand honneur et une légitime fierté de prendre aujourd’hui la parole devant cette noble assemblée d’hommes et de femmes de culture et de science du monde entier. Vous nous faites la joie de votre présence en cette importante célébration du Cinquantième anniversaire de la présence du Saint-Siège à l’Unesco : soyez-en très vivement remerciés. Avec vous, je voudrais reprendre à grands traits l’historique de ces cinquante années de coopération étroite entre le Saint-Siège et l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, et relever quelques perspectives ouvertes à la convergence de nos préoccupations communes.

Et tout d’abord, je tiens à remercier très particulièrement Monsieur Koïchro Matsuura pour son remarquable discours de bienvenue et l’amitié dont il nous témoigne depuis qu’il exerce sa prestigieuse fonction de Directeur Général de l’Unesco. Je vois dans ses paroles chaleureuses le signe de l’estime en laquelle est tenue la présence discrète et efficiente du Saint-Siège au sein de l’Organisation, et un encouragement à continuer sur la voie tracée depuis cinquante ans déjà, lorsque le Saint-Siège désignait un observateur permanent, c’était le 28 mai 1952, par une lettre adressée au Directeur Général de l’Unesco, la fameuse lettre des trois papes sur laquelle je reviendrai plus loin.

Je tiens aussi à remercier Monseigneur Francesco Follo, qui exerce depuis peu la passionnante mission d’Observateur permanent du Saint-Siège, et a organisé avec bonheur cette importante célébration du cinquantième anniversaire. Dès sa nomination, il m’a fait la joie de sa visite au siège du Conseil Pontifical de la Culture et m’a confirmé sa disposition à une étroite collaboration avec le Dicastère dont j’ai reçu la direction effective dès sa fondation. Monseigneur Follo le sait, le Conseil Pontifical de la Culture a reçu, voici vingt ans déjà, la mission de « suivre, selon la manière qui lui est propre… – je cite la Lettre de fondation du Conseil Pontifical de la Culture par le Pape Jean-Paul II, datée du 20 mai 1982 –, l’action des organismes internationaux, à commencer par l’Unesco… , qui s’intéressent à la culture, à la philosophie des sciences, aux sciences de l’homme, et assurer la participation efficiente du Saint-Siège aux Congrès internationaux qui s’occupent de science, de la culture et d’éducation »[1].

Je me dois de saluer aussi les représentants des Organisations Internationales Catholiques – les O.I.C. – et du Centre Catholique International auprès de l’Unesco – le C.C.I.C. –, avec qui j’entretiens des rapports étroits. Ils ne sont pas les représentants du Saint-Siège, mais leur action dans les domaines de l’éducation, la science, la culture et l’information justifie amplement leur présence au sein de l’Organisation, et je sais que la remarquable publication Le Mois à l’Unesco est très fortement appréciée de ceux qui partagent avec moi le souci d’une réelle efficience de l’Unesco à travers le monde.

 

2. Cinquante ans de présence du Saint-Siège à l’Unesco, c’est l’histoire. Mais il y a d’abord la préhistoire, qui éclaire singulièrement le chemin parcouru et la route à suivre. Je ne peux que l’évoquer à grands traits, vous le comprenez. Le premier pas remonte au lendemain de la seconde guerre mondiale, dès 1946. En effet, la terrible épreuve d’une guerre monstrueuse, le drame des déportations et l’odieuse révélation des camps de concentration ont provoqué un sursaut de la conscience de l’humanité et les Nations ont compris la nécessité de créer un Organisme international aussi large que possible dont la mission principale serait d’assurer la paix entre les peuples. L’éducation, la science, l’information et la culture sont au service de cette mission, tant il est vrai que c’est l’homme qui oriente sa vie autant qu’il est homme. Le choix de la paix est le choix d’une humanité plus humaine, c’est le choix de l’éducation au bien pour tous, de la formation par la vérité sur l’homme et sur le monde, et pour ce faire d’une information juste et équitable, de la culture de la beauté, de la vérité et de la vie, d’une science au service de l’homme pour le progrès des peuples sans aucune distinction de langue, de culture et d’appartenance ethnique.

Ces grands secteurs d’intérêts de l’Unesco, l’enseignement, l’éducation, la culture, la science, l’information, intéressent au plus haut point l’Église. « Contribuer au maintien de la paix et de la sécurité en resserrant, par l’éducation, la science et la culture, la collaboration entre les nations », « assurer le respect universel de la justice, de la loi, des droits de l’homme et des libertés fondamentales de tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion », « favoriser la connaissance et la compréhension mutuelle des nations », « aider au maintien, à l’avancement et à la diffusion du savoir » sont autant de préoccupations communes, et leur énoncé dans l’Acte constitutif de l’Unesco pourrait tout aussi bien être relevé dans une Encyclique sociale ou une Déclaration conciliaire sur le bien commun des peuples à poursuivre.

Ainsi, au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’Église, « experte en humanité » et riche désormais de deux millénaires de vie inspirée par l’idéal des béatitudes évangéliques, a vu naître différentes Organisations internationales nouvelles dont l’Unesco présentait pour elle un intérêt tout particulier, rejoignant l’une de ses préoccupations principales et son « plaidoyer pour l’homme intégral »[2]. Certes, certains ont cru voir alors en cette nouvelle organisation une tentative d’établissement d’une sorte d’Église laïque, usurpant son champ d’action qui est celui de l’esprit, de la connaissance et de la morale, et l’institutionnalisation d’une sorte de conscience des Nations. Mais l’Église catholique s’est au contraire réjouie de ce signe probant de la progression et de la maturité des peuples, désormais aptes à choisir d’un commun accord les voies et les moyens de la réconciliation entre les hommes et les peuples, pourvu qu’ils s’opèrent dans le respect absolu des consciences et de leur expression religieuse. Dès la création de l’Unesco à la Conférence de Londres, le 16 novembre 1945, et son installation à Paris le 4 novembre 1946, le Saint-Siège devait suivre avec attention, un intérêt et une sympathie croissante les activités de l’Unesco. Officieuses en un premier temps, les relations avec l’Organisation devinrent officielles moins de sept ans après sa création, avec la nomination d’un Observateur permanent du Saint-Siège auprès de l’Unesco, en 1952.

 

3. Je dois à la vérité de l’histoire de faire mention ici d’une figure immense qui a joué un rôle non négligeable pour la reconnaissance de la part des États membres de l’Organisation d’un statut particulier au Saint-Siège. Je pense bien évidemment à Jacques Maritain – ce grand philosophe que j’ai eu le privilège de recevoir à la demande de Paul VI, alors que j’étais son jeune collaborateur à la Secrétairerie d’État –, et au discours pour l’ouverture de la Seconde Conférence Générale de l’Unesco à Mexico, le 6 novembre 1947, qu’il eu l’honneur de prononcer en sa qualité de Président intérimaire. Il était alors ambassadeur de France auprès du Saint-Siège et avait été choisi comme chef de la Délégation française.

Julian Huxley, premier Directeur Général de l’Unesco, avait exprimé ses idées personnelles sur la « nécessité d’une philosophie pour l’Unesco, qui ne doit fonder sa conception de la vie sur aucune des religions qui se font concurrence dans le monde ; sur aucune des théories politico-économiques, ni sur une philosophie sectaire ou une conception philosophique trop limitée, ni encore moins sur la croyance en ‘une autre vie’ ». La réponse de Jacques Maritain – il n’est pas inopportun de la rappeler aujourd’hui à certains esprits chagrins qui voudraient remettre en cause la présence du Saint-Siège dans les Organisations Internationales – cette réponse, dis-je, témoignait d’un réalisme et d’une hauteur de vue d’un tout autre ordre, celle d’un « philosophe attaché par sa vocation à examiner les choses sous leur aspect universel et à dégager du réel les principes de synthèse » ainsi qu’il le précisait lui-même dès le commencement de son discours[3]. Je lui laisse la parole : 

« La mission de l’Unesco est de contribuer efficacement pour sa part (…) à la sécurité internationale et à la paix. […] L’organisation n’a pas été créée pour veiller aux progrès théoriques de l’éducation, de la science et de la culture, mais bien pour les employer à l’œuvre concrète et positive de la paix entre les peuples. »

L’argument de Jacques Maritain se fonde donc sur ce qu’il est désormais convenu d’appeler la finalité pratique de l’Unesco, et les implications qu’elle comporte. Jacques Maritain poursuit :

« Ce n’est ni seulement par des idées, ni seulement par des facts and figures, c’est par un effort de l’esprit pour porter à la lumière les difficultés de fond et se décider à leur sujet, et qui ne saurait relever que de la méditation personnelle où chacun s’engage, que peut s’accomplir dans le monde et dans la conscience humaine le travail préalable qui conditionne et prépare l’œuvre de la paix. […]

Ce qui est demandé à l’intelligence humaine, c’est de prendre conscience du fait que nous sommes entrés dans un âge crucial de notre histoire, où, sous peine de mort, les gigan­tesques moyens de puissance procurés par la maîtrise scientifique de la matière devront être soumis à la raison, en surmontant les tentations irrationnelles auxquelles l’être humain est sujet, surtout dans son existence collective. Et c’est aussi de comprendre qu’il y a une hiérarchie interne et une connexion vitale entre les vertus de l’âme humaine, et que la science a pour objet propre les moyens, mais que le domaine des fins relève de quelque chose qui n’est pas la science, et qui est incom­mensurable avec elle, et qui s’appelle la sagesse ; et qu’il n’y aura dans le monde de demain ni paix, ni liberté, ni dignité assurées pour nous, tant que dans les structures de la civilisation et dans la conscience des hommes – et des savants eux-mêmes – la science et la sagesse ne seront pas réconciliées, et les applications de la science rigoureusement sou­mises au droit agir moral et aux vraies fins de la vie humaine… C’est la dignité même de la science et du savant qui est ainsi mise en jeu, et c’est pour maintenir et sauver cette dignité, comme pour tourner au bien du monde, et non à sa destruction, les applications de la science, que les hommes ont besoin d’un puissant renouveau des disciplines de sagesse, d’une réintégration dans la culture des vérités éthiques, métaphysiques et religieuses, et de cette récon­ciliation de la science et de la sagesse dont je parlais tout à l’heure. »

Jacques Maritain est conscient du paradoxe de l’Unesco qui a pour tâche d’unifier en un commun accord « des hommes et des femmes dont les conceptions du monde, de la culture et de la connaissance elle-même sont différentes ou même opposées ». Face au babélisme de la pensée moderne et à l’absence totale d’une base commune pour la pensée spéculative, l’Unesco n’a pas à s’engager dans une voie qui n’est pas la sienne, mais à poursuivre sa finalité qui est « pratique », fondée « non pas sur une commune pensée spéculative, mais sur une commune pensée pratique, non pas sur l’affirmation d’une même conception du monde, de l’homme et de la connaissance, mais sur l’affirmation d’un même ensemble de convictions dirigeant l’action. » Certes, « cela est peu sans doute, c’est le dernier réduit de l’accord des esprits, constate Maritain. C’est assez cependant pour entreprendre une grande œuvre, et ce serait beaucoup de prendre conscience de cet ensemble de communes convictions pratiques ».

Ainsi, conscient du risque de blocage qui naîtrait d’une tentative hasardeuse de placer les débats au niveau conceptuel des convictions, Maritain invite l’Unesco à adopter une attitude pratique qui peut rallier les meilleurs esprits. Chaque famille spirituelle, dans la fidélité aux valeurs qu’elle professe et sans qu’il ne soit aucunement nécessaire de renoncer à l’essentiel de ses convictions, peut ainsi s’unir au plan de l’action avec d’autres mouvances, ceci pour le bien de l’homme, en traitant les grands problèmes de la culture, des sciences, de l’information et de l’éducation. L’essentiel demeure le respect de la liberté de conscience et l’acceptation d’un dialogue franc et sincère fondé sur une bonne volonté réciproque.

 

4. Parallèlement à cette nouvelle « doctrine » qui est devenue, dès lors, celle de l’Unesco, et qui a ouvert la possibilité d’une représentation permanente du Saint-Siège en son sein, la présence des catholiques s’est organisée. C’est ainsi que fut créé un Comité de coordination auprès de l’Unesco pour assurer une présence discrète mais efficiente des catholiques au sein des délégations et des commissions nationales, et dans les différents organes de l’Unesco, au Conseil exécutif et au Secrétariat. C’est pour la troisième Conférence générale à Beyrouth, en 1948, que l’Unesco invita officiellement et pour la première fois le Saint-Siège. Cette invitation fut toujours renouvelée depuis lors à chacune des Conférences Générales. La multiplication des contacts entre l’Unesco et le Saint-Siège aboutit comme naturellement à la nomination d’un Observateur permanent dès 1952.

C’est par la Lettre vraiment historique, dite « des trois papes », du 28 mai 1952, je l’ai dit, que le Substitut de la Secrétairerie d’État, Monseigneur Giovanni Battista Montini, futur Pape Paul VI, informait le Directeur Général de l’Unesco que le Pape Pie XII nommait Monseigneur Angelo Giuseppe Roncalli, Nonce Apostolique en France, futur Pape Jean XXIII, comme Observateur permanent auprès de l’Organisation. Ces « trois papes » se retrouvent encore associés dans la lettre du 5 novembre suivant qui désigne la délégation d’observation du Saint-Siège à la Septième Session de la Conférence Générale de l’Unesco.

Depuis lors, les relations avec l’Unesco se sont développées selon deux directions. La première est celle des relations diplomatiques officielles du Saint-Siège, à travers l’Observateur permanent. La seconde se développe dans une coopération technique avec les Organisations Internationales Catholiques (O.I.C.). Celles-ci ont créé un Centre de coordination auprès de l’Unesco, pour remplacer le Comité de Coordination mentionné plus haut, dont les statuts ont été plusieurs fois remaniés depuis. Le C.C.I.C. s’emploie à coordonner l’action des catholiques auprès de l’Unesco, notamment des O.I.C., et à informer sur les activités de l’Organisation. Il publie l’utile et irremplaçable revue Le Mois de l’Unesco, et j’ai eu plaisir à recevoir de Monsieur Gilles Deliance, son actuel directeur dont je salue la présence, son premier numéro en langue arabe. Je me dois aussi en ce jour de rendre hommage à son prédécesseur, notre ami Jean Larnaud, premier Secrétaire Général du C.C.I.C., et membre du Conseil Pontifical de la Culture dès sa création par le Pape Jean-Paul II.

 

5. L’élection de Giovanni Battista Montini au Siège de Pierre, en 1963, représente sans nul doute, une étape importante dans le développement des relations entre Église et Unesco. Vous le savez, j’ai eu le privilège d’être un proche collaborateur de Paul VI, ce qui m’autorise à donner le témoignage de sa passion généreuse pour l’homme moderne, son désir profond d’entrer dans un dialogue de vérité avec tous les hommes, et particulièrement les hommes de culture et les hommes de paix. Dans une communication sur « L’activité culturelle internationale du Saint-Siège sous Paul VI », au cours des Journées d’Etudes sur Paul VI et la Vie internationale, organisées à Aix-en-Provence, les 18 et 19 mai 1990[4], je soulignais ses rapports privilégiés avec l’Unesco et son Directeur Général :

« Les relations nouées entre le Saint-Siège et l’Unesco dès 1946 connurent avec Paul VI d’heureux développements. Dans son encyclique Populorum progressio de 1967 consacrée au développement des peuples, Paul VI avait déjà évoqué l’Unesco (n° 35). Et il fit remettre par l’intermédiaire de l’Observateur permanent du Saint-Siège, un exemplaire du document pontifical au Directeur Général, René Maheu. Ce dernier souligna publiquement le point de convergence entre l’attitude de l’Eglise et celle de l’Unesco : “la rencontre au service de l’homme d’une Église désormais résolument ouverte au monde et d’une institution intergouvernementale qui prend de plus en plus conscience de la dimension spirituelle de son entreprise intellectuelle et pratique”[5]. »[6]

Qu’il me soit permis de rappeler ici l’action de René Maheu, cinquième Directeur Général de l’Organisation, homme convaincu de la vocation éthique de l’Unesco et l’a orientée vers un nouvel humanisme, l’humanisme du développement, dont les points de convergences avec l’Encyclique Populorum progressio sont frappantes. Les relations entre Paul VI et René Maheu devinrent progressivement plus étroites, et se concrétisèrent par des visites et de nombreux messages qui étaient autant d’occasions de souligner les convergences de vues entre Saint-Siège et Unesco. René Maheu, il m’en souvient, m’avait demandé, lors d’une visite au Vatican, de venir présenter l’encyclique Populorum progressio au Siège de l’Organisation, en mai 1968. Mais les événements que vous savez ne permirent pas la réalisation de ce projet.

Parmi les faits significatifs de l’excellence des relations entre Saint-Siège et Unesco pendant le Pontificat de Paul VI, je relève encore l’attribution du Prix pour la Paix « Jean XXIII » à l’Unesco, en 1974, qui fut l’occasion pour le Saint-Siège de manifester publiquement sa haute considération envers l’Organisation. Puis en 1976, pour le XXXème anniversaire de l’Unesco, Paul VI adressa un message personnel au nouveau Directeur Général, Amadou Mahtar M’Bow, dans lequel il exprimait l’un de ses soucis majeurs, l’urgence « de promouvoir efficacement pour tous les hommes l’éducation, la science et la culture capables de procurer à leur esprit une nourriture plus substantielle, une ouverture plus universelle et une élévation digne de leur vocation spirituelle »[7].

 

6. Si, comme je l’ai souligné, le Saint-Siège a entretenu des rapports excellents au sommet des deux hiérarchies, à savoir entre le Souverain Pontife et le Directeur Général, la collaboration immédiate s’opérait tout naturellement par l’Observateur permanent du Saint-Siège. Le premier, je l’ai dit, fut Mgr Roncalli, futur Pape Jean XXIII. Il contribua sans nul doute à instaurer dès l’abord des rapports loyaux et confiants, empreints de grande cordialité. Parmi ceux qui lui succédèrent dans cette fonction, Mgr Benelli, dont chacun sait les liens qui l’unissaient à Paul VI, multiplia les initiatives de collaboration. Il organisa notamment, le 21 avril 1966 – il m’en souvient –, un colloque présidé par le Directeur Général René Maheu, sur le thème: « Rencontre des cultures à l’Unesco sous le signe de la coopération et de la paix : le Concile œcuménique Vatican II », avec la participation, notamment, de René Cassin et de Jacques Maritain. Dans son allocution d’ouverture, Monseigneur Benelli constatait « la convergence entre l’Unesco, organisation intergouvernementale, et le concile Vatican II, assises religieuses, dans le service de l’homme, la défense de la paix et le respect des cultures… Ils ont en commun les soucis majeurs du monde d’aujourd’hui à l’égard du destin individuel et collectif de l’homme, et ils insistent tous les deux sur la nécessité d’une coopération étroite de tous pour la promotion de l’humanité »[8]. Les quelque 3.000 évêques catholiques en provenance de toutes races et cultures s’étaient, en effet, adressés dans un Message final du concile aux hommes de la pensée en ces termes : « Votre chemin est le nôtre, vos sentiers ne sont jamais étrangers aux nôtres. Nous sommes les amis de votre vocation de chercheurs, les alliés de vos fatigues, les admirateurs de vos conquêtes et, s’il le faut, les consolateurs de vos découragements et de vos échecs »[9]. Paul VI soulignait dans le même temps que le concile « s’était beaucoup occupé de l’homme, de l’homme tel qu’en réalité il se présente à notre époque », parce que – continuait-il – « nous aussi nous avons le culte de l’homme »[10].

Les « rapports permanents » entre le Saint-Siège et l’Unesco ne sont pas une relation de type administratif, stable, certes, mais sans grand relief. Il s’agit de rapports personnalisés qui font intervenir des représentants diversifiés du Saint-Siège choisis en fonction de leurs compétences et de la spécificité de chaque mission. Je l’illustrais dans mon intervention aux Journées d’études sur Paul VI et la vie internationale :

« Il suffit de se reporter par exemple aux onze premiers jours du mois de décembre 1971. Durant cette courte période, le Saint-Siège a participé à trois rencontres de travail avec l’Unesco, en trois lieux différents. Les 1er et 2 décembre, Mgr Georges Leclercq représente le Saint-Siège à Strasbourg où le Conseil pour la Coopération culturelle du Conseil de l’Europe prépare la Conférence de l’Unesco sur les politiques culturelles. Du 6 au 15 décembre, une délégation du Saint-Siège composée de six personnes et guidée par le Nonce Apostolique, participe à Caracas à la Conférence des Ministres de l’Éducation et des Ministres responsables de l’application de la science et de la technologie, organisée par l’Unesco. Et le 11 décembre, Paul VI reçoit en audience le président et le secrétaire exécutif de la Commission Internationale de l’Unesco pour l’étude des stratégies du développement de l’éducation dans le monde. Paul VI, il m’en souvient, m’avait demandé de participer, avant l’audience pontificale, à la réunion de travail présidée par le cardinal Garrone, alors Préfet de la Congrégation pour l’Éducation Catholique, et le Président Edgar Faure. Il devait en sortir le beau livre, au titre significatif : Apprendre à être. »[11]

7. Mais c’est sans nul doute la visite du Pape Jean-Paul II au Siège de l’Unesco qui représente incontestablement le sommet des relations entre le Saint-Siège et l’Organisation. C’était le 2 juin 1980, voici 22 ans déjà, ici même, place de Fontenoy. Nombre d’entre vous, comme moi, s’en souviennent : le discours du jeune pape, écouté dès les premiers mots avec attention et curiosité, jusqu’à ce qu’une émotion profonde s’empare de l’auditoire, l’envahisse progressivement tout entier, et éclate en applaudissements prolongés :

« Je suis fils d’une Nation… que ses voisins ont condamnée à mort à plusieurs reprises, mais qui a survécu et qui est restée elle-même. Elle a conservé son identité, et elle a conservé, malgré les partitions et les occupations étrangères, sa souveraineté nationale, non en s’appuyant sur les ressources de la force physique, mais uniquement en s’appuyant sur sa culture. Cette culture s’est révélée en l’occurrence d’une puissance plus grande que toutes les autres forces. Ce que je dis ici concernant le droit de la nation au fondement de sa culture et de son avenir n’est donc l’écho d’aucun "nationalisme"… Il existe une souveraineté fondamentale de la société qui se manifeste dans la culture de la Nation… Et quand je m’exprime ainsi, je pense également, avec une émotion intérieure profonde, aux cultures de tant de peuples antiques qui n’ont pas cédé lorsqu’ils se sont trouvés confrontés aux civilisations des envahisseurs. Je pense aussi avec admiration aux cultures des nouvelles sociétés, de celles qui s’éveillent à la vie dans la communauté de la propre Nation – tout comme ma Nation s’est éveillée à la vie il y a dix siècles – et qui luttent pour maintenir leur propre identité et leurs propres valeurs contre les influences et les pressions de modèles proposés de l’extérieur

En m’adressant à vous… qui vous réunissez en ce lieu depuis plus de trente ans maintenant au nom de la primauté des réalités culturelles de l’homme, des communautés humaines, des peuples et des Nations, je vous dis : veillez… sur cette souveraineté fondamentale que possède chaque Nation en vertu de sa propre culture… N’y a-t-il pas, sur la carte de l’Europe et du monde, des Nations qui ont une merveilleuse souveraineté historique provenant de leur culture, et qui sont en même temps privées de leur pleine souveraineté ? »[12]

Invité six mois plus tard, le 2 décembre 1980, par M. Amadou Mahtar-M’Bow, alors Directeur Général de l’Unesco, à approfondir le thème majeur de l’intervention du Saint-Père sur la culture et la nation, je n’hésitais pas, dès le début de ce fécond pontificat, tout en soulignant la continuité de la présence du Saint-Siège dans la vie internationale, à observer le déplacement d’accent de l’État à la Nation, à travers la primauté de la culture. L’État n’a de raison d’être que d’être au service de la Nation, communauté d’hommes réunis dans et par une même culture. Car l’homme est fondamentalement un être de culture, ce qui lui permet de résister à toutes les aliénations, et même de surmonter sa disparition de la carte des pays du monde, lorsque la culture réussit à maintenir vivante dans les esprits et dans les cœurs cette réalité humaine fondamentale qu’est la nation.

Ainsi, Jean-Paul II se situe dans la pleine ligne du Pape Paul VI en proclamant que ce qui compte d’abord et avant tout pour le Saint-Siège, c’est l’homme, tout l’homme et tous les hommes. Et il précise que la culture est ce par quoi l’homme en tant qu’homme devient davantage homme, « est » davantage, accède davantage à l’ « être », dans toutes les dimensions de son existence. L’homme est toujours le fait premier, primordial et fondamental de la culture, dans sa totalité, dans l’ensemble de sa subjectivité spirituelle et matérielle, qui s’épanouit dans la nation.[13]

8. Deux ans après ce mémorable discours – dont je pourrais relever tant de passages aussi éclairants les uns que les autres sur la perception que le Saint-Siège se fait du rôle de l’Unesco auprès des peuples et des Nations –, le Pape Jean-Paul II décidait la création d’un nouvel Organisme au sein de la Curie Romaine, le Conseil Pontifical de la Culture, dont il me confiait dès l’abord la responsabilité, comme président exécutif, puis comme président de cet organisme spécial permanent. Comme il l’écrit lui-même dès les premiers mots de sa Lettre autographe en la fête de l’Ascension, le 20 mai 1982, et je le cite : « Dès le début de mon pontificat, j’ai considéré que le dialogue de l’Église avec les cultures de notre temps était un domaine vital dont l’enjeu est le destin du monde en cette fin du XXème siècle. Car il existe une dimension fondamentale, capable de consolider ou de bouleverser dans leurs fondements les systèmes qui structurent l’ensemble de l’humanité, et de libérer l’existence humaine, individuelle et collective, des menaces qui pèsent sur elle. Cette dimension fondamentale, c’est l’homme dans son intégralité. Or l’homme vit d’une vie pleinement humaine grâce à la culture. »[14]

Il précise : « L’urgence pour l’Église d’entrer en dialogue avec les cultures n’en est que plus grande pour permettre à l’homme d’aujourd’hui de découvrir que Dieu, bien loin d’être le rival de l’homme, lui donne de s’accomplir pleinement, à son image et ressemblance… Aussi la rencontre des cultures est-elle aujourd’hui un terrain de dialogue privilégié entre des hommes également en recherche d’un nouvel humanisme pour notre temps, par-delà les divergences qui les séparent. » Je l’ai rappelé dans mon introduction, l’une des tâches assignée au Conseil Pontifical de la Culture est de « suivre, selon la manière qui lui est propre, l’action des organismes internationaux, à commencer par l’Unesco… , qui s’intéressent à la culture, à la philosophie des sciences, aux sciences de l’homme, et assurer la participation efficiente du Saint-Siège aux Congrès internationaux qui s’occupent de science, de la culture et d’éducation »[15].

 

9. Aussi, tout naturellement, l’une de mes premières décisions fut de me rendre en visite officielle au Siège de l’Unesco en compagnie de l’Observateur permanent, Monseigneur Frana – dont je salue la présence –, pour rencontrer le Directeur Général, Monsieur Amadou Mathar M’Bow qui m’honorait de son amitié et avait voulu présider lui-même le Centenaire de l’Institut Catholique de Paris, dont j’étais le Recteur, en 1975. Cette visite officielle prolongée par un déjeuner cordial, eut lieu le 17 février 1983. Mr M’Bow me chargeait de transmettre au Saint-Père son appréciation pour la décision prise en créant le Conseil Pontifical de la Culture. Il se félicitait de l’unanimité des participants à la Conférence Mondiale sur les politiques culturelles de Mexico, en 1982, – à laquelle avait participé mon collaborateur, alors secrétaire du Conseil, le Révérend Père Hervé Carrier –, unanimité dans le refus de fonder le développement sous l’angle unique de la croissance économique, donc limité aux aspects matériels. Le Directeur Général me rappelait alors son intervention sur Europe 1, le matin de la visite du Pape à l’Unesco, dans laquelle il affirmait que la religion est un élément fondamental qui ne peut être ignoré dans la vie des peuples et des individus, et que l’Unesco se devait de la prendre en considération avec le plus grand respect. Je précisais alors à Mr M’Bow que le Saint-Père avait créé le Conseil Pontifical de la Culture pour développer la préoccupation des chrétiens dans le domaine de la culture à tous les niveaux, et ma conviction que l’ouverture à l’universel passe par le respect des cultures locales.

Je dois dire que cette rencontre a permis au Conseil d’entrevoir plusieurs initiatives à poursuivre, et m’a confirmé sur l’impact de la visite historique du Pape Jean-Paul II au Siège de l’Unesco. Le Directeur Général accueillait avec joie la création du Conseil Pontifical de la Culture, et me témoignait de sa volonté de développer une étroite coopération avec ce Dicastère et de faciliter son travail avec tous les réseaux que possède l’Organisation.

Dans les mois qui ont suivi, le Conseil Pontifical de la Culture a été impliqué dans les relations du Saint-Siège avec l’Unesco où son avis était sollicité – comme il le sera régulièrement par la suite – sur la VIIème Session extraordinaire de la Conférence Générale de l’Unesco. J’écrivais alors au Cardinal Casaroli, Secrétaire d’État : « Nous pouvons nous demander quel est le point central qui mériterait une attention prioritaire de la part du Saint-Siège. Ce thème, semble-t-il, doit être celui de la culture… Cette suggestion se justifie par le fait que l’Unesco attache une importance de plus en plus grande, depuis une dizaine d’années – nous étions en 1983 – aux problèmes culturels, entendus non seulement en un sens classique ou esthétique, comme au début, mais aussi selon une acception anthropologique… Par ailleurs, l’Unesco reconnaît elle-même que l’attention au problème culturel devient de plus en plus dynamique et opérante dans l’ensemble de ses programmes… En donnant priorité aux considérations proprement culturelles, entendues au sens large indiqué plus haut, le Saint-Siège adopterait donc un point de vue qui lui facilitera le dialogue sur le terrain des valeurs humaines et spirituelles ».

En faisant le bilan des vingt années du Conseil Pontifical de la Culture, je constate que telle a toujours été notre ligne de conduite, et que nos rapports avec l’Organisation doivent leur fécondité à cette sage attitude.

 

10. Il ne m’est pas possible, vous le comprenez, de reprendre le détail de tous les événements qui ont ponctué l’étroite et heureuse coopération entre le Saint-Siège et l’Unesco. Il serait sans nul doute très profitable de reprendre les échanges de discours à l’occasion des visites du Directeur Général au Souverain Pontife, dont la première date de 1953, Pie XII accueillant alors Monsieur Luther Evans. Le Vatican a pu compter sur l’Unesco qui lui fit l’honneur de sa présence en de nombreuses occasions comme pour la création du Comité « Promotion humaine » de la Commission Pontificale « Justice et Paix », en 1969, à l’inauguration de l’exposition « Le livre de la Bible », en 1972, à la Cérémonie de remise du Prix pour la Paix « Jean XXIII » dont j’ai fait mention plus haut, en 1974, et encore au cinquantenaire de la fondation de l’Académie Pontificale des sciences, en 1986. Les contacts de l’Organisation avec le Saint-Siège sont pluri-formes, avec la Secrétairerie d’État, les Congrégations pour l’Éducation catholique et pour l’Évangélisation des peuples, les Conseils Pontificaux « Justice et Paix », pour la famille et, je l’ai souligné, naturellement de la culture. Je n’oublie pas non plus les contacts précieux avec la Bibliothèque Vaticane et Radio Vatican.

Relations de travail, échanges de points de vue, participation commune à de nombreux évènements, l’Unesco sait se montrer aussi présent dans les moments particuliers de la vie de l’Église, aux jours de joie comme aux cérémonies d’Intronisation du Souverain Pontife, et aux jours de peine pour les cérémonies à l’occasion de la mort du Pape.

J’ajoute enfin qu’il est devenu de tradition de remettre au Directeur Général de l’Unesco – comme au Secrétaire de l’O.N.U. et aux Directeurs des Organismes spécialisés – un exemplaire avec la signature autographe du Saint-Père de son Message annuel pour la Journée Mondiale de la Paix.

Le Saint-Siège a adhéré à la Convention préparée par l’Unesco sur les droits d’auteurs, sur l’importance du matériel éducatif, scientifique et culturel, sur la Protection des Biens culturels en cas de conflit armé, sur la reconnaissance des études, diplômes et grades académiques entre les États d’Amérique latine et des Caraïbes, et entre les pays de l’Europe, et, enfin, sur la Protection et la sauvegarde du Patrimoine mondial, culturel et naturel. Avec une particulière gratitude, je souligne que Saint-Siège a obtenu l’inscription de la Cité du Vatican sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Humanité, comme, par le passé, il avait obtenu son inscription sur la liste des biens culturels à protéger en cas de conflit armé.

 

11. Si je ne puis énumérer tous les Colloques ou Symposiums auxquels j’ai eu la joie de participer au nom du Saint-Siège à l’Unesco, je voudrais au moins rappeler, comme particulièrement significative, la contribution des Organisations Internationales Catholiques à la Décennie mondiale du développement culturel, proclamée le 29 janvier 1987, que j’ai eu l’honneur de présenter au Siège de l’Unesco, en présence du Directeur Général. Vingt deux Organisations non-gouvernementales chrétiennes se sont alors en effet engagées à l’appel du Directeur Général de l’Unesco, avec le soutien de la Conférence des O.I.C. et du C.C.I.C., le Centre Catholique international pour l’Unesco, dans une contribution spécifique à cette Décennie afin de promouvoir un développement culturel authentique et intégral, à savoir, promouvoir l’esprit, favoriser le dialogue des cultures, et ouvrir la culture à l’altérité, dans l’action sanitaire, sociale et caritative, les milieux de vie, les domaines de l’éducation, de la jeunesse et de la communication sociale, et l’action spécifique pour la paix.[16]

Enfin, j’ai eu l’honneur et la joie, comme Président du Conseil Pontifical de la Culture, de guider la Délégation d’observation du Saint-Siège à la XXVIIIème Session de la Conférence Générale de l’Unesco qui s’est tenue à Paris à la fin du mois d’octobre 1995 avant de s’achever le 16 novembre par la commémoration du cinquantième anniversaire de l’Acte constitutif. Dans mon intervention, le 28 octobre, j’ai tenu à souligner que « le Saint-Siège suit les activités de l’Organisation avec un vif intérêt qui se veut attentif et discret, étant l’un et l’autre au service de l’homme, selon les compétences et les champs d’action qui leur sont propres. Si les compétences et les champs d’action sont spécifiques, néanmoins Unesco et Saint-Siège s’adressent à l’être humain, complexe et indivisible, dans l’harmonie de ses composantes, de ses aspirations, de ses droits et de ses devoirs. »[17]

L’homme est notre passion commune. Immergé dans une culture dont il est à la fois le fils et l’auteur, l’homme contemporain est confronté à un certain nombre de défis qui méritent toute l’attention de nos institutions. Je le disais : « la fin des affrontements idéologiques et la disparition des blocs antagonistes avaient donné l’espoir d’une ère nouvelle, de dialogue et de communion, de développement harmonieux et authentiquement humain. » Mais, voilà : « la crise des valeurs fait apparaître un vide immense ». Nous avons en commun le redoutable privilège de porter sur le monde un regard universel, et les événements du monde – le 11 septembre n’est malheureusement que le sommet d’un iceberg, particulièrement préoccupant, il est vrai, mais qui n’est tristement pas seul dans la mer des dangers qui nous menacent – s’offrent à nos analyses comme une invitation à réagir pour le bien de l’homme. Aussi je peux redire aujourd’hui ce que, déjà, je soulignais en 1995 : « Dans cette situation, l’Unesco joue un rôle unique parmi toutes les Organisations internationales gouvernementales, car sa mission revêt un caractère éminemment éthique, son but vise la promotion de la personne humaine dans son intégralité, et son moyen privilégié d’action consiste dans la coopération culturelle internationale ». L’Unesco n’est-elle pas appelée à élever plus haut la voix encore pour engager les États à entrer dans une véritable culture du dialogue, un dialogue persévérant, éclairé par les valeurs authentiques, la très haute estime des droits de l’homme et des peuples, et la confiance en la capacité de tout homme à choisir le bien de la paix ? Alors que l’humanité entière avance au large du troisième millénaire, comment pourrions-nous accepter que tant d’hommes et de femmes dans le monde n’aient toujours pas accès à l’information, ne peuvent recevoir une éducation digne de notre temps, sont les grands oubliés des progrès de la science et se trouvent contraints de vivre une vie inhumaine en subissant tous les effets d’une contre-culture du mépris qui se développe dans les nations orgueilleuses de leur pouvoir, de leur avoir et de leur suffisance.

Le Saint-Père, lors de sa visite au siège des Nations Unies, a proposé d’élaborer une Charte des Droits des Nations. C’est que le Saint-Siège entend, partout où cela est possible, prêter sa voix aux sans voix et inviter les nations « à servir l’homme dans sa dimension personnelle, sociale, culturelle, et à préserver le droit inaliénable des peuples à exister dans le respect de la diversité, la tolérance réciproque et la solidarité concrète, afin de promouvoir une culture de la liberté responsable, enracinée dans les exigences libératrices de la vérité »[18]. La mission de l’Église dans le concert des Nations est d’éveiller les consciences, et elle le fait en élevant la voix. Elle se réjouit chaque fois que l’Unesco réagit avec elle pour dénoncer et guérir les blessures de l’injustice en matière d’éducation, d’accès aux bénéfices de la science et aux développements de la communication, et que les identités culturelles propres sont étouffées.

 

12. Monsieur le Directeur, Mesdames et Messieurs. Plus que jamais aujourd’hui, nous sommes appelés au courage de l’esprit et au courage de la volonté. Nous voyons s’ouvrir devant nous, à l’aube du troisième millénaire, un vaste océan dans lequel l’humanité s’aventure. Des multitudes de cultures s’y meuvent comme autant de courants qui s’expriment en des reflets tantôt argentés et bienfaisants, mais parfois aussi impérieux, voire violents.

La loi des océans est telle que ceux qui naviguent sans cap s’égarent et rarement reviennent à bon port. Les Mages de Bethléem ont été guidés par l’étoile que l’Église suit avec eux depuis vingt siècles déjà et la conduit jusqu’à un homme, fort petit puisqu’il vient de naître, et prisonnier de sa condition puisque sa Mère Marie, vraisemblablement, l’a emmailloté selon les usages de sa culture. Si les Mages ont reconnu en ce petit d’homme l’Enfant-Dieu, l’Église à leur suite n’a cessé de proposer comme archétype de l’homme ce Dieu qui s’est fait homme et nous invite à respecter tout homme, comme son frère et notre frère, à l’image et à la ressemblance de Dieu, son père et notre père[19]. C’est pourquoi elle ne cesse de répéter avec le Pape Paul VI : « Nous aussi, nous avons le culte de l’homme ». Et avec son successeur Jean-Paul II : « L’homme est le fait primordial et fondamental de la culture. Il faut aimer l’homme puisqu’il est homme, il faut revendiquer l’amour pour l’homme en raison de la dignité particulière qu’il possède. Le plus important est toujours l’homme. »

Les 3 et 4 mai 1999, je présidais en cette Maison de l’Unesco un Colloque international organisé par le Conseil Pontifical de la Culture et le Centre Catholique International pour l’Unesco, sous le patronage de l’Organisation accordé par Monsieur Federico Mayor, son Directeur Général, devenu lui aussi un ami. Le thème du colloque était : Un nouvel humanisme pour le troisième millénaire[20]. Le représentant du Directeur Général, Monsieur Jérôme Bindet le reconnaissait : « Parler de nouvel humanisme, c’est reconnaître que l’humanité est condamnée à vivre ensemble, et que nos valeurs sont trop souvent en retard par rapport à cette exigence. C’est pourquoi l’Unesco s’attache à renforcer le dialogue entre les civilisations, les cultures et les traditions spirituelles, pour créer un rempart solide contre les dérives identitaires, les enfermements et les clôtures, contre toutes ces intolérances qui se font jour dans plusieurs régions du monde, et aussi en Europe »[21]. Il me semble, et je le soulignais dans mon intervention d’ouverture au colloque, que ce nouvel humanisme est devenu une exigence de notre ère confronté aux conséquences dramatiques de la mystique du sur-homme. Les philosophies de la mort de Dieu proclamée par les maîtres du soupçon, Freud, Nietzsche, Sartre et bien d’autres, ont conduit à la mort de l’homme comme sujet transcendant et à la crise d’une culture privée de sa substance, le fondement de ses valeurs en une Loi naturelle qui dépasse l’homme mais ne lui est pas étrangère, selon le mot profond de Pascal : « L’homme passe infiniment l’homme »[22].

Monseigneur Gian Battista Montini le soulignait avec acuité dans sa Préface au volume sur Pie XII, l’éducation, la science et la culture, publié sous le haut patronage de l’Observateur permanent du Saint-Siège auprès de l’Unesco : Alors que la culture moderne s’enivre de pensée subjective et se préoccupe plus de l’œil que de la lumière, c’est le propre de l’Église, comme de l’Unesco, d’aimer l’éducation, la science et la culture.[23]

Monsieur le Directeur Général, permettez-moi, en terminant, de reprendre le vœu que je formulais devant votre prédécesseur, au terme de mon intervention devant la Conférence générale de l’Unesco, pour la Commémoration du 50ème anniversaire de l’Acte Constitutif :

« “L’avenir de l’homme, c’est la culture”, disait Jean-Paul II, voici 15 ans, à cette tribune unique au monde. “Et il n’y a de culture que de l’homme, par l’homme et pour l’homme”. L’Unesco a déjà parcouru un long chemin au service de l’éducation, de la science, et de la culture. Il lui reste, au seuil du nouveau millénaire, à remplir une grande tâche au service de l’homme. C’est là sa raison d’être, la source de son inspiration, et sa plus haute ambition. »[24]

Sur ce chemin exigeant, Monsieur le Directeur Général, l’Unesco, demain comme hier, trouvera toujours dans le Saint-Siège un allié loyal, un partenaire sincère, et un collaborateur décidé, pour le service généreux et désintéressé de tout l’homme et de tous les hommes comme le Pape l’affirmait ici-même, le 2 juin 1980, pour que « l’homme devienne toujours plus homme, qu’il puisse «être» davantage et pas seulement qu’il puisse «avoir» davantage, et que par conséquent, à travers tout ce qu’il «a», tout ce qu’il «possède», il sache de plus en plus pleinement «être» homme… non seulement «avec» les autres, mais aussi «pour» les autres. »[25]

Et mon dernier mot sera celui de Jean-Paul II :

 

« Ma parole finale est celle-ci :

Ne cessez pas.

Continuez.

Continuez toujours »[26].

 

 

*  *  *

 

 

To mark the 50th anniversary of the Holy See’s presence at Unesco, a meeting was held at which a speech was given by Cardinal Paul Poupard. After outlining briefly the history of the creation and continuing existence of Unesco, as well as the development of relations between the Church and Unesco, he dwelt on the highpoint of those relations, that is the visit of John Paul II on the 2nd of June 1980, and the consequent creation of the Pontifical Council for Culture on the 20th of May 1982.

 

Nel 50o anniversario di presenza della Santa Sede presso l’Unesco, si è tenuto un importante convegno, al quale è intervenuto il cardinale Paul Poupard. Dopo aver brevemente parlato della creazione e della natura dell’Unesco, nonché dello sviluppo dei rapporti tra la Chiesa e la suddetta organizzazione, il cardinale si è soffermato sul momento culminante delle relazioni, cioè la visita di Giovanni Paolo II all’Unesco il 2 giugno 1980, seguita, il 20 maggio 1982, dalla creazione del Pontificio Consiglio della Cultura.

 

Con motivo del 50º aniversario de la presencia de la Santa Sede en la Unesco, se celebró un importante Congreso en el que participó el Card. Paul Poupard. En su intervención, tras un breve recorrido histórico sobre la fundación y vida de la Unesco, y de las relaciones entre ésta y la Iglesia Católica, el Cardenal analizó detenidamente el momento culminante que significó la visita de Juan Pablo II a la Unesco el 2 de junio de 1980, seguida, el 20 de mayo de 1982 por la creación del Consejo Pontificio de la Cultura.

 


 


[1] Jean-Paul II, Lettre autographe de fondation du Conseil Pontifical de la Culture, AAS, 74 (1983), p. 683-688. Documentation Catholique, t. LXXIX, n° 1832, p. 606.

[2] Paul Poupard, Le Vatican, ch. IV : Présence internationale du Saint-Siège, Coll. « Que sais-je ? », PUF, Paris, 19942, p. 63.

[3] Jacques Maritain, Discours pour l’ouverture de l’Assemblée de l’Unesco à Mexico, le 6 novembre 1947, La Documentation Catholique, 45 (1948), col. 138-150.

[4] Paul Poupard, L’activité culturelle internationale du Saint-Siège sous Paul VI, in Paul VI et la vie Internationale, Pubblicazioni dell’Istituto Paolo VI, n. 12, Brescia, 1992, pp. 136-155.

[5] Insegnamenti di Paolo VI, VII (1969), p. 143.

[6] Paul Poupard, in L’activité culturelle internationale du Saint-Siège sous Paul VI, op. cit., pp. 137-139.

[7] Insegnamenti di Paolo VI, XIV (1976), p. 908.

[8] Giovanni Benelli, Allocution d’ouverture, in Rencontre des Cultures à l’Unesco sous le signe du Concile Œcuménique Vatican II, Mame, 1966, pp.7-9.

[9] Message du Concile aux hommes de la pensée et de la science, 8 décembre 1965, AAS, 58 (1966), 8-18.

[10] Paul VI, Discours de clôture du concile Vatican II, le 7 décembre 1965, AAS, 58 (1966), 51-59.

[11] Paul Poupard, in L’activité culturelle internationale du Saint-Siège sous Paul VI, op. cit., pp. 137-139.

[12]. Jean-Paul II, Discours à l’occasion de sa visite au Siège de l’Organisation des Nations-Unies pour l’éducation, la science, et la culture, UNESCO, Paris, 2 juin 1980, n. 14 et 15.

[13] Cf. P. Poupard, « Respecter les droits de chaque nation ». La pensée inter­nationale de Jean-Paul II, dans Communio, t. VI, n° 3, mai-juin 1981, p. 18-26.

[14] Jean-Paul II, Lettre autographe instituant le Conseil Pontifical de la Culture, 20 mai 1982, AAS, 74 (1982) 683-688.

[15] Ibid., cf. note 1.

[16] La culture, chemin d’un développement solidaire, Préface du Cardinal P. Poupard, Conférence des O.I.C., 1989, éditions en langue française, anglaise et espagnole.

[17] Paul Poupard, Discours à la XXVIIIème Session de la Conférence Générale de l’Unesco, Doc. Cath., 2127 (1995), pp. 1031-1033.

[18] Ibid.

[19] Cf. Gaudium et spes, n. 22.

[20] Un nouvel humanisme pour le troisième millénaire, Colloque international Unesco, 3 et 4 mai 1999, édité par le Conseil Pontifical de la Culture et le Centre Catholique International pour l’Unesco, 9 rue Clerc, 75007 Paris.

[21] Ibid., pp. 9-15.

[22] Pascal, Pensées, éd. Brunschvicg, n° 434.

[23] Pie XII, l’éducation, la science et la culture, Préface de Mgr Montini, Fleurus, 1956.

[24] D.C., op. cit., 3 déc. 1995, n° 2127, p. 1033.

[25] Jean-Paul II, Discours à l’Unesco, op. cit., n. 11.

[26] Ibid., n. 23.

 


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