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 Pontifical Council for the Pastoral Care of Migrants and Itinerant People

People on the Move - N° 91-92, April - August 2003, p. 305-322

La Pastoral de la mobilité humaine en Afrique 

De la lecture d’une expérience à la recherche d’une nouvelle voie*

 

 

R. P.Abraham-Roch OKOKO-ESSEAU, S.J.

Coordonnateur National, Commission Episcopale 

pour les Migrants et les Réfugiés

de la Conférence Episcopale du Congo

                                                                                 

Introduction

1. Toute pastorale de la mobilité humaine est généralement liée aux spécificités du phénomène migratoire lui-même dans une région. Un regard analytique sur l’histoire de la pastorale de la mobilité humaine, là où elle a réussi à se structurer, montre que la manière dont la migration a évolué a fortement influencé les stratégies et les structures pastorales mises en place par des Eglises particulières pour faire face aux problèmes et défis apparus dans ce domaine. Ce constat est-il aussi vrai pour l’Afrique où le champ migratoire nous donne d’observer les deux principaux types de migration, à savoir la migration forcée et la migration volontaire? La migration forcée avec les réfugiés et les personnes déplacées internes à l’intérieur du continent semble être l’identité remarquable de la migration tant elle donne une image de grande misère et est fortement médiatisée. La migration dite volontaire sous les formes de déplacements de populations pour des raisons économiques, professionnelles, culturelles ou de formation qui conduisent souvent à une préoccupante fuite des cerveaux ou au phénomène des sans papiers ne retient pas moins l’attention des médias. L’actualité européenne de ces dernières semaines avec les occupations d’églises en France, la visite au Mali du Ministre français de l’intérieur et l’organisation conjointe par la France et l’Allemagne d’un charter pour renvoyer en Côte d’Ivoire et au Sénégal des migrants irréguliers ont remis cette triste réalité sous nos yeux.

2. Les migrations volontaires ne se passent pas seulement entre l’Afrique et l’Occident, mais entre les pays africains aussi. Elles se vivent généralement de pays moins nantis vers ceux qui sont plus riches ou offrent tout simplement davantage d’opportunités. Même si ces migrations sont le plus souvent régulières, elles tendent à devenir de plus en plus irrégulières. Cette migration irrégulière s’explique par la rigidité des procédures d’asile et des politiques d’immigration des pays récepteurs. Nous ne serions pas complet si nous omettions de signaler qu’on commence aussi à observer en Afrique des formes de migration criminelle avec le mercenariat et le trafic des êtres humains[1]. Le mercenariat tel qu’il se donne à voir aujourd’hui en Afrique est essentiellement un effet pervers de la migration forcée. Les réfugiés ou personnes déplacées internes armées qui ne sont pas pris en charge par les organisations humanitaires en vertu de la traditionnelle distinction entre les civils et les combattants sont souvent récupérés par les armées régulières ou les mouvements rebelles des pays environnants eux-mêmes en situation de guerre[2]. La forme de migration criminelle qu’est le trafic des êtres humains émerge souvent à l’ombre d’une autre forme de migration saisonnière ou temporaire, à savoir le tourisme, qui emmène chaque année en Afrique de milliers de personnes riches d’autres parties du monde. Si le tourisme rapporte d’énormes revenus à certains pays africains, il est aussi la voie par laquelle se constituent les réseaux de trafic de drogue ou d’êtres humains et l’exploitation sexuelle des femmes pauvres. La plupart des formes de migration évoquées ont des causes similaires. Les causes qui provoquent les conflits intercommunautaires ou armés et qui entraînent à leur tour des mouvements de réfugiés ou de personnes déplacées sont souvent aussi les causes des migrations volontaires que l’on observe en Afrique. Celles-ci sont principalement l’inégalité dans la participation au processus politique, le partage des avantages du développement socio-économique et les violations des droits de l’homme.

3. Un fait non négligeable pour les Eglises particulières d’Afrique confrontées au visage multiforme du fait migratoire mérite d’être relevé ici. Comme en Europe, elles voient arriver ou se déplacer de plus en plus à l’intérieur du continent africain vers d’autres continents des personnes originaires des pays à majorité musulmane[3]. Et lorsqu’il y a des migrants qui viennent des pays majoritairement catholiques ou ayant un grand nombre de fidèles catholiques, on constate un réel attrait pour les nouveaux mouvements religieux sur ceux d’entre eux baptisés dans la foi catholique ou purement et simplement une forte défection en faveur de ces nouveaux mouvements[4]. En pays musulman, on observe une difficulté pour les catholiques à vivre librement leur foi et une tendance à la conversion à l’islam à l’occasion des mariages mixtes ou d’offres d’emplois.

4. C’est dans ce contexte que les Eglises d’Afrique essaient d’assurer une présence dans le milieu des migrants et de proposer des réponses susceptibles de les aider à se réaliser en tant qu’êtres humains. Notre intervention de cet après-midi essayera de mettre en lumière la nature et les formes de cette présence des Eglises particulières dans le domaine de la migration en Afrique et de réfléchir aussi bien sur sa pertinence que sur les défis et les besoins auxquels elles doivent faire face aujourd’hui. Cette intervention esquissera en même temps quelques propositions ou pistes pour une pastorale de la mobilité humaine renouvelée, contextuelle et digne à la fois des ambitions de la nouvelle évangélisation et de l’importance du phénomène migratoire dans l’Afrique d’aujourd’hui. Mais pour contourner la difficulté de parler de la pastorale de la mobilité humaine dans un continent qui compte une cinquantaine de pays et où la vie des Eglises particulières qui y témoignent de la foi en Jésus-Christ peut être difficilement ramenée à des stéréotypes, nous avons adopté l’approche suivante. Une analyse à la fois à partir de la pratique, de l’enseignement et des structures de ces Eglises particulières prises individuellement et dans leur regroupement au sein des conférences épiscopales nationales, sous régionales et régionales[5].

I. Essai d’un état des lieux

5. Existe t-il une pastorale de la mobilité humaine en Afrique aujourd’hui? Quels en sont la nature, les formes et les problèmes? A travers les réponses à ces questions, nous allons présenter l’expérience des Eglises particulières d’Afrique, notamment les réalités de leur pastorale dans le domaine de la mobilité humaine. Comme nous l’avons déjà indiqué, nous essayerons de regarder à la fois l’enseignement, les pratiques et les structures de ces Eglises particulières ainsi que l’expression de leur communion à travers les conférences épiscopales nationales, sous-régionales et régionales pour répondre à ces questions.

6. Lorsqu’on regarde la vie des Eglises particulières en Afrique, on est d’abord frappé par un fait. Leur sollicitude à l’égard des migrants a poussé ces Eglises à rechercher davantage des solutions aux crises de la migration forcée que vers l’accompagnement des migrants volontaires. L’assistance aux réfugiés et personnes déplacées occupent une bonne partie de leur temps et mobilisent l’essentiel de leurs ressources et énergies dans le domaine de la mobilité humaine. Cela peut aisément s’expliquer par le caractère à la fois massif et urgent de la situation des réfugiés et des personnes déplacées en Afrique[6]. Cette situation a en effet relégué au second plan l’attention pour les autres catégories de migrants. Les nombreux conflits internes et inter-états qui déchirent l’Afrique contemporaine ont provoqué des mouvements de populations parmi lesquelles on trouve une majorité de femmes et d’enfants qui vivent souvent dans une grande misère dans les régions ou pays de refuge. Face à cette misère, les Eglises particulières expriment leur solidarité et témoignent de la charité chrétienne à travers leurs structures paroissiales, diocésaines ou nationales, voire supra-nationales d’assistance. C’est ainsi que les organismes d’assistance connus sous le nom de Caritas sont présents auprès des réfugiés et des personnes déplacées un peu partout à travers l’Afrique. Ils assistent les réfugiés et les personnes déplacées indépendamment de leur origine nationale, religieuse, et sociale en leur apportant ce qui est nécessaire à leur survie et les moyens de se préparer à affronter l’avenir. Ces organismes de solidarité et de charité chrétienne assistent aussi sur une base individuelle quelques migrants volontaires isolés et en difficulté. Elles apportent essentiellement une aide sociale ou humanitaire, même si certaines d’entre elles organisent souvent quelques activités religieuses en faveur des fidèles catholiques qui demandent une aide spirituelle en marge de l’aide sociale[7]. Ces organismes opèrent principalement avec l’appui financier des organismes d’aide des Eglises riches d’Occident qui en occultent d’ailleurs souvent la visibilité sur le terrain avec leurs grands moyens. Les activités que les Eglises particulières d’Afrique déploient dans ce domaine leur permettent de prendre la posture du « bon samaritain » face aux victimes de la mobilité forcée. Une telle posture est un aspect visible de ce qui est communément appelé aujourd’hui « pastorale sociale » à travers laquelle elles expriment leur souci pour le bien-être de l’homme et sa libération.

7. Il ne fait aucun doute que les Eglises particulières d’Afrique, à travers les Caritas surtout, ont des structures qui s’occupent des migrants en difficulté. Mais il faut toutefois reconnaître deux choses. Ces structures ne sont pas à proprement parler des structures spécialement créées pour l’assistance aux migrants. Elles ne font pas de l’accompagnement spirituel, mais davantage de l’aide sociale et humanitaire. Et lorsqu’elles le font, les bénéficiaires sont d’abord assistés comme des pauvres ayant besoin d’aide et non pas comme des migrants. Les structures de sollicitude pastorale sous la forme de l’assistance spirituelle aux victimes de la mobilité forcée reste les « paroisses territoriales [8]» voisines des sites qui les abritent. Cela sans doute parce que les réfugiés et les déplacés sont d’abord considérés comme des personnes appelées à rentrer chez elles à la fin du conflit. Mais lorsque la situation dure et que ces personnes se trouvent de fait intégrées dans la région d’accueil, la proximité culturelle des populations frontalières rend inutile aux yeux de l’Eglise d’accueil la mise en place de structures particulières de prise en charge spirituelle telles que les « paroisses personnelles [9]». C’est ainsi que les Eglises particulières d’Afrique traitent généralement le problème de la prise en charge spirituelle des victimes de la mobilité forcée. Ce traitement peut s’expliquer aussi par le manque de ressources humaines, matérielles et financières. 

8. Pour les autres catégories de migrants ou personnes en déplacement[10], à savoir les travailleurs qui se déplacent, les étudiants, les touristes, ces structures sont rares, marginales et relativement peu développées. Là où elles existent pour manifester la transcendance de la mission de l’Eglise et de la vocation de l’homme appelé à se conformer au mystère du Christ, elles sont d’abord un héritage de la période missionnaire que l’on tente péniblement de maintenir ou apparaissent comme la reproduction des modèles des Eglises - mères pour préserver la foi des immigrants catholiques et assurer la présence de l’Eglise dans leur milieu que l’on veut absolument imiter. A travers le continent, elles prennent diverses formes dont les principales sont les aumôneries des ports, d’aéroports, de pèlerins ou d’étudiants étrangers et des paroisses offrant des célébrations liturgiques ou des possibilités d’écoute spirituelle en langues étrangères lorsque le nombre ou l’influence des immigrants le justifie. Ces structures semblent objectivement plus développées dans les pays anglophones que francophones. A travers ces structures, les Eglises particulières d’Afrique cherchent à exercer leur responsabilité pastorale à l’égard des immigrants originaires d’autres pays. Il n’y a cependant pas de signes forts du souci de ces Eglises pour les émigrés africains. Rares sont, en effet, les Eglises particulières qui ont par exemple des aumôniers envoyés officiellement pour accompagner des émigrés africains[11], ou tout simplement des vicaires épiscopaux ou des commissions diocésaines ou nationales chargés spécialement des migrants.

9. Animées pour la plupart par des religieux et missionnaires européens[12], elles fonctionnent grâce aux réseaux personnels que ces derniers se sont crées pour soutenir leur ministère pastoral en terre de mission. Non seulement ces structures de prise en charge spirituelle des autres catégories de migrants ne semblent pas découler d’une stratégie pastorale clairement définie au niveau diocésain, mais elles survivent difficilement au départ des missionnaires. Elles manquent cruellement de ressources financières pour continuer à fonctionner en dehors des priorités pastorales des évêques qui tournent presque toujours autour des paroisses, des communautés de base, de la formation des catéchistes et des séminaires, mais aussi d’agents pastoraux spécialement formés ou qualifiés pour les animer[13]. Le résultat est une certaine inefficacité et une marginalisation de la pastorale de la mobilité humaine en tant que pastorale spécifique dans la pastorale d’ensemble des Eglises particulières d’Afrique. La situation n’est pas meilleure lorsque les choses sont prises du point de vue des sous-régions existantes ou du continent dans son ensemble. A l’exception du Service des Réfugiés de la Conférence épiscopale sous-régionale de l’Afrique australe dont l’action se limite aux victimes de la migration forcé, il faut noter la quasi inexistence des structures de coordination, d’étude et d’orientation dans le domaine de la pastorale de la mobilité humaine au niveau sous-régionale ou régionale. L’existence de telles structures aurait sans doute produit de meilleurs résultats comme on peut le voir dans d’autres domaines[14].

10. De manière générale, dans le domaine de la pastorale de la mobilité humaine, les Eglises particulières d’Afrique ont choisi la voie la plus facile. Celle d’encourager les immigrants à s’intégrer purement et simplement dans les différentes paroisses existantes où ils peuvent recevoir le soutien spirituel et social dont ils ont besoin et de laisser le soin pastoral des émigrants africains aux Eglises des pays de destination. Cette solution qui représente la forme dominante de l’attitude des Eglises d’Afrique à l’égard des migrants dits volontaires en Afrique traduit en fait une difficulté à s’approprier un certain nombre de recommandations du magistère universel et de prendre la mesure des enjeux de la mobilité humaine dans le monde d’aujourd’hui. On peut ainsi se demander ce qu’ont fait les Eglises d’Afrique des documents du Magistère comme la Constitution Apostolique Exsul Familia(1952)[15], Christus Dominus (1965)[16], le Motu Proprio  Pastoralis Migratorum Cura (1969)[17], l’Instruction De Pastorali Migratorum Cura (1969)[18], le Motu proprio Apostolicae Caritatis (1970)[19], la Lettre aux Conférences Episcopales  Eglise et Mobilité Humaine  (1978)[20] et le Décret Pro Materna (1982) dont les grandes intuitions ont été reprises dans le Code du droit canonique de 1983[21] et qui sont les fondements magistèriels de la pastorale de la mobilité humaine? Quel écho réservent-elles à la Constitution Pastor Bonus (1988), aux messages annuels du Saint-Père à l’occasion de la Journée du Migrant et du Réfugié ou encore du Tourisme? Comment ces Eglises particulières pourraient-elles prétendre apporter la Bonne nouvelle du salut au monde entier si elles ne se décident à pénétrer le champ de la mobilité humaine?

11. En envoyant ses disciples à travers le monde entier, le Christ n’avait certainement pas à l’esprit seulement la dimension géographique de la mission. La dimension anthropologique de la mission ne pouvait être absente de son esprit. L’Eglise est envoyée partout où il y a des hommes. Les hommes sont aujourd’hui aussi bien dans des « lieux géographiques » que dans des « lieux anthropologiques » qui deviennent eux-mêmes des « lieux théologiques ». Le champ migratoire ou de la mobilité humaine est un de ces « lieux théologiques ». Ne nous offre t-il pas des signes de la construction du Royaume de Dieu avec les valeurs que l’on y rencontre ou des « structures de péché » à travers les aspects négatifs qui ont été abondamment évoqués ici? N’y trouve t-on pas aujourd’hui des personnes qui ont perdu la foi, qui n’ont jamais entendu parler de Jésus-Christ, qui ont besoin de salut ou qui peuvent puissamment contribuer à sa mission d’évangélisation? Les Eglises d’Afrique peuvent-elles durablement rester dans une attitude de retrait ou de marginalisation face à l’immense champ de la mobilité humaine?

12. Les Eglises d’Afrique doivent prendre conscience que le phénomène moderne de la mobilité humaine leur offre l’occasion d’exercer leur vocation missionnaire tout en interpellant leur courage, leur générosité et leur créativité . La pastorale qui doit découler de cette prise de conscience ne peut cependant être « l’œuvre exclusive de quelques spécialistes. Ceux-ci ne peuvent assumer la responsabilité qui incombe à toute l’Eglise et leur action ne saurait être efficace sans le soutien et l’appui de l’ensemble des membres de la communauté ecclésiale »[22]. Le faire savoir et en prendre les moyens doivent faire partie de l’agenda pastoral des Eglises d’Afrique aujourd’hui.

13. Mais il n’est finalement pas étonnant que la présence des Eglises d’Afrique dans le domaine de la mobilité humaine soit si faiblement structurée et peu importante. La problématique ne fait en effet ni partie de l’enseignement ni de la stratégie pastorale globale de ces Eglises. Une analyse des lettres pastorales des évêques africains pris individuellement ou collectivement au sein des conférences épiscopales nationales, sous-régionales et régionales révèle une absence criarde de la problématique de la mobilité humaine. Cette situation est d’autant plus étonnante que le champ des migrations présente de nombreux et nouveaux défis pour la foi chrétienne et l’évangélisation aujourd’hui. La mobilité humaine a entraîné dans un monde globalisé de nouveaux problèmes. Les Eglises ne sont elles pas par exemple confrontées aujourd’hui aux problèmes du racisme et de l’intolérance, des conversions à l’islam et des défections en faveur des sectes dans le contexte de la rencontre des cultures et des religions, la propagation rapide du sida le long des voies de forte circulation de migrants, l’exode des compétences qui appauvrit le continent, la violation de la dignité des migrants originaires des pays pauvres en situation irrégulière dans des pays riches, des personnes condamnées à émigrer pour échapper à la misère, des victimes de trafiquants d’êtres humains, et à la négation des droits des travailleurs migrants dont le départ détruit des familles? Ces situations n’appellent-elles des réponses pastorales? Les Eglises d’Afrique peuvent-elle se contenter des réponses seulement sociales et livrer les migrants à des mécanismes qui risquent de les détourner de la recherche du sens profond de l’existence?

14. Toutes les Eglises particulières d’Afrique ne sont pas au même niveau dans la réponse aux défis et problèmes de la mobilité humaine. La plupart des réponses sont partielles. A ma connaissance, seules les Eglises particulières d’Afrique du Nord et d’Afrique australe semblent avoir proposé à certains moments des réponses intégrées et globales. Des réponses allant de la mise en place de structures de prise en charge humanitaire ou sociale à la prise en charge spirituelle, intégrant la perspective locale, nationale et régionale et surtout portées par un enseignement propre. Les évêques d’Afrique du Nord ont consacré quelques pages à la situation des travailleurs émigrés et semble s’être préoccupés de la préservation de la foi des immigrés dans les pays d’accueil en instaurant un dialogue avec les Eglises des pays de départ. Les évêques d’Afrique australe ont crée une structure sous régionale pour assister socialement et spirituellement les réfugiés. De telles attitudes pastorales traduisent d’une manière ou d’une autre la volonté d’intégrer la problématique de la mobilité humaine dans son intégralité dans leur stratégie pastorale[23].

15. Les consultations pastorales larges organisées l’année dernière par les évêques d’Afrique du Nord avec leurs frères d’Afrique noire pour réfléchir sur la situation des chrétiens immigrés venant de la partie subsaharienne du continent est la preuve de la nécessité et de l’importance de nouvelles méthodes de travail dans la pastorale de la mobilité humaine[24]. Le niveau de l’Eglise particulière ne suffit plus pour un phénomène qui dépasse aussi bien les limites que les capacités d’un seul pays, et donc d’une Eglise particulière. Malgré l’ importance du phénomène dans la définition des contours du monde d’aujourd’hui et de demain, les Eglises d’Afrique prises individuellement et dans leur ensemble ne semblent pas encore en avoir fait une priorité pastorale. Si leurs réponses inadéquates face aux questions de la mobilité humaine attestent bien de cette réalité, le document pontifical Ecclesia in Africa publié après le synode africain en donne une preuve supplémentaire. Comment en effet expliquer qu’un document aussi important sur l’Eglise et sa mission d’évangélisation au seuil du troisième millénaire n’aborde pas de façon sérieuse et globale le problème de la mobilité humaine? Ce document consacre à peine une petite dizaine de lignes aux réfugiés et personnes déplacées[25] comme si ces derniers épuisaient la problématique de la mobilité humaine en Afrique. L’urgence de ce problème et son caractère choquant ne peuvent justifier une telle cécité ou marginalisation des autres questions que pose la mobilité humaine.

II. Défis d’aujourd’hui et de demain

16. Le contexte actuel de la mobilité humaine condamne la réponse de l’Eglise en Afrique à être à la fois sociale et pastorale, locale et régionale. La pastorale de la mobilité humaine en Afrique n’a pas d’autre choix que de « suivre la route de l’homme » qui a besoin d’une assistance spirituelle et sociale. L’homme est en effet « la première route et la route fondamentale de l’Eglise, route tracée par le Christ lui-même, route qui, de façon immuable, passe par le mystère de l’incarnation et de la rédemption »[26]. C’est en suivant cette route que les Eglises particulières d’Afrique seront capables d’inventer une voie nouvelle et originale dans la pastorale de la mobilité humaine. Suivre la route de l’homme, c’est créer une pastorale de la mobilité humaine soucieuse de travailler à l’éveil, la transmission, la préservation et la promotion de la foi dans un monde où les migrations mettent de plus en plus l’Eglise en contact avec des non chrétiens comme au développement intégral de l’homme et à la défense de ses droits dans des situations qui obligent le migrant à vivre souvent à la limite de la dignité humaine. Comme vous pouvez le voir, cette conception de la pastorale de la mobilité humaine refuse l’érection des barrières entre le soin spirituel des migrants et la défense de leur dignité dans l’évangélisation. Suivre cette route, c’est intégrer le souci des plus pauvres et un ferme engagement pour la paix, la justice, les droits humains, la promotion humaine en vue du développement intégral des migrants qu’elle rencontre dans le monde d’aujourd’hui. Une telle vision n’est en réalité pas nouvelle, même si à certains moments de l’histoire elle fait l’objet d’un oubli. D’après ce que nous lisons ci et là, un apôtre comme Jean-Baptiste Scalabrini en avait déjà été le témoin à son époque[27].

17. Outre le fait qu’elle doit trouver sa place parmi les priorités pastorales actuelles des Eglises particulières d’Afrique en vertu de l’importance du phénomène migratoire comme « lieu théologique », la pastorale de la mobilité humaine ainsi décrite est appelée à relever trois défis. Ce sont les défis que la spécificité du phénomène migratoire en Afrique posent à la foi chrétienne et à l’évangélisation sur ce continent aujourd’hui. Ces défis sont liés les uns aux autres. Il s’agit des défis de la défense de la dignité humaine et de la promotion du développement intégral, de la construction de la réconciliation et de la paix , de la construction de la communion et de la solidarité, et celui de la rencontre avec ou la découverte de Dieu par le migrant.

18. La défense de la dignité humaine et la promotion du développement intégral. Les violations de la dignité humaine et les conséquences du sous-développement sont profondément liées aux flux migratoires en Afrique aujourd’hui. Elles en sont souvent la cause comme on peut le voir dans le cas des réfugiés et des personnes déplacées, mais aussi les effets si l’on considère le trafic des migrants par exemple. Lorsque certains pays à travers des politiques migratoires de plus en plus restrictives nient le droit fondamental des migrants à partir et à rechercher le bien-être, ces derniers sont forcés de recourir à des passeurs et à des trafiquants dont les méthodes sont loin d’être conformes aux droits de l’homme. Les risques d’exploitation sont alors très élevés pour les migrants qui recourent à leurs services. Les Eglises d’Afrique devraient par exemple se préoccuper de la situation des étudiants migrants chrétiens qui vont dans les pays musulmans ou du Moyen Orient où ils sont forcés à embrasser la foi musulmane pour pouvoir réaliser un projet de mariage ou trouver du travail, des femmes migrantes africaines victimes des proxénètes et des travailleurs immigrés à qui l’on refuse le droit à la réunification familiale dans certains pays européens. Devant les violations des droits fondamentaux des migrants et les difficiles conditions de vie qu’ils fuient, l’Eglise a le devoir de rappeler l’exigence du respect de la dignité que tout être humain tient de la création à l’image de Dieu et de la rédemption obtenue grâce au sacrifice du Christ ainsi que son droit au développement intégral.

19. La mobilité humaine étant aujourd’hui un des lieux où se rencontrent de plus en plus des violations des droits de l’homme et un phénomène qui s’explique par l’absence du développement social et économique, l’action de l’Eglise dans ce domaine doit accorder une grande importance à la protection de la dignité des migrants et à la promotion du développement des pays de provenance. Il est donc étonnant que les Eglises dont les pays d’enracinement produisent ou accueillent des travailleurs migrants n’aient pas invité leurs gouvernements à ratifier la Convention du 18 décembre 1990 « sur les droits des travailleurs migrants ». Une telle initiative aurait pu être appuyée aussi au niveau du Symposium des Conférences Episcopales d’Afrique et Madagascar (SCEAM) pour exercer une pression sur les pays membres de ce qui est devenu depuis deux ans maintenant l’Union Africaine (UA) si cette organisation se préoccupait de l’évolution du phénomène migratoire sur le continent. Agir pour la dignité humaine et la promotion du développement intégral, c’est faire honneur à Dieu lui-même en tant que créateur de l’homme. La défense de la dignité et la promotion du développement intégral de l’homme peuvent être ainsi une puissante pédagogie pour ouvrir les migrants, y compris les non croyants parmi eux, au mystère de l’homme et donc de Dieu. Les Eglises d’Afrique doivent s’y engager pour restaurer l’image blessée de Dieu dans les migrants dont la dignité est quotidiennement bafouée par les violations de leurs droits fondamentaux et les conditions de vie infra humaines dans lesquelles elles vivent. Elles peuvent aussi s’appuyer sur l’anthropologie africaine qui affirme le caractère sacré de la vie de l’homme et son bien-être comme une bénédiction de Dieu dans cette pédagogie. 

20. La construction de la réconciliation et de la paix. Parmi les migrants que l’on compte en Afrique, il y a de nombreux réfugiés et personnes déplacées qui sont souvent tentés de nourrir une certaine haine ou vengeance par rapport à ceux qui les obligés à fuir leur pays ou région d’origine. Laisser se développer et se cristalliser de tels sentiments, c’est préparer des lendemains douloureux pour nos pays. Et les cas du Rwanda et de la Côte d’Ivoire sont assez éloquents à ce sujet. N’a t-on pas vu dans l’un ou l’autre cas des anciens réfugiés préparer leur retour dans le pays d’origine par la force? Sur quoi se fondent, à votre avis, les appels répétés de la communauté internationale à respecter le caractère civil des camps de réfugiés et à éviter des actes qui pourraient menacer la sécurité des voisins par exemple? Les guerres civiles qui résultent du non respect de ces principes sont toujours source de grandes souffrances pour les populations les plus faibles. Face à ces risques, l’Eglise doit pouvoir intégrer dans sa pastorale de la mobilité humaine le souci de la réconciliation et de la paix. Si cette réconciliation et cette paix peuvent être le fondement d’un monde meilleur aussi bien pour les victimes que pour les bourreaux, elles ne devront cependant jamais faire l’économie de la justice. Comment construire en effet la réconciliation et la paix après un crime énorme comme celui du génocide sans justice? Le magistère social de l’Eglise ne nous rappelle t-il pas que « la paix est l’oeuvre de la justice[28] »? L’Eglise ne devra pas rechercher la réconciliation et la paix seulement en aval des crises, mais aussi en amont, c’est-à-dire de façon préventive. Par l’appel au partage équitable des avantages du développement socio-économique par exemple, elle pourra préserver la fragile harmonie de paix qui règne dans beaucoup de pays africains.

21. La construction de la communion et de la solidarité. La mobilité humaine est aujourd’hui accélérée par les importants moyens de transport modernes qui ont réduit les distances qui existaient jadis entre les peuples de plusieurs pays. Elle contribue à rendre effectif le processus de globalisation, à favoriser le rapprochement des peuples et à renforcer le sentiment d’appartenance à une même famille au delà des différences culturelle, ethnique et religieuse. La culture africaine accorde une grande place à la famille. Influencées sans doute par une lecture de l’évangile à la lumière de l’anthropologie africaine, les Eglises d’Afrique ont développé ces dernières années une ecclésiologie de l’Eglise-famille de Dieu. Une pastorale de la mobilité contextuelle ou inculturée devrait pouvoir s’appuyer aussi sur ces éléments pour faciliter l’accueil des immigrants. Une telle pastorale est d’autant plus urgente que l’on voit grandir de plus en plus en Afrique des attitudes d’hostilité et de rejet à l’égard des étrangers[29]. De telles attitudes seraient rendues difficiles avec un sens renforcé de la communion qui suppose l’unité, le dialogue et la solidarité entre les enfants d’une même famille. Le dialogue des cultures et des religions peut être dans le contexte de la migration africaine un des moyens de construction de cette communion qui peut à son tour contribuer à la paix entre les communautés et les peuples. La communion est un défi pour la conscience chrétienne et pour la pratique évangélisatrice de l’Eglise dans un monde où le repli sur soi semble devenir une valeur. Elle ouvre à la solidarité que les Eglises d’Afrique devraient aussi dans le cadre de la pastorale de la mobilité se faire le devoir de rappeler face à la souffrance grandissante des pauvres qui cherchent à émigrer vers les pays riches alors que ceux-ci se replient sur eux-mêmes d’une part, et à l’exode des élites africaines qui préfèrent leur bien-être à celui du reste du continent d’autre part.

22. L’exode des compétences africaines pose en effet un vrai problème de solidarité que les Eglises d’Afrique ne peuvent plus se permettre de ne pas affronter. Aujourd’hui, en effet, un peu plus « de 3 millions d’Africains vivent et travaillent en Europe occidentale et en Amérique du Nord. Le départ des cadres nationaux a aggravé le déficit actuel en ressources humaines et en compétences dont souffre l’ensemble du continent. Selon une étude de la Banque mondiale, l’Afrique a perdu un tiers de ses cadres entre 1960 et 1987, partis vers des pays développés, 3.000 universitaires et 50.000 cadres de direction intermédiaire et supérieure quittent encore le continent chaque année et selon les estimations, 40.000 Africains titulaires d’un doctorat habitent en dehors du continent. Les statistiques montrent que l’Afrique pourrait finir par perdre 30% de ses cadres très qualifiés au profit de l’hémisphère occidental »[30]. Un appel à la solidarité responsable pourrait faire partie de la pastorale des Eglises d’Afrique aujourd’hui auprès des émigrés africains, notamment ceux d’entre eux qui ont fait le choix de la migration pour des raisons d’étude ou de professionnelles. Ceci dit, les Eglises particulières d’ Afrique ne doivent pas commettre l’erreur de considérer la migration seulement comme un problème pour le développement. Elles ne peuvent oublier aussi la contribution significative des immigrés au développement des pays d’origine. En effet, par le biais de leurs associations, beaucoup d’entre eux sont devenus de réels acteurs du développement dans les pays d’origine. Les Eglises d’Afrique doivent donc valoriser et encourager cette solidarité avec les pays de provenance[31]

23. La rencontre avec ou la découverte de Dieu. Certains trouveraient une pastorale de la mobilité humaine axée sur le respect de la dignité humaine, la promotion du développement intégral, la construction aussi bien de la réconciliation, la paix, la communion que de la solidarité trop tournée vers la terre au lieu de l’être vers le ciel. A ceux qui seraient tentés de se poser cette question, ne devrions-nous pas demander comment pourraient-ils comprendre les choses d’en haut s’ils ne comprennent pas d’abord celles d’ici bas? En s’incarnant et en suivant « la route de l’homme » lui-même, le Christ ne nous a t-il pas indiqué l’unique et indépassable chemin? Le respect de la dignité humaine, la promotion du développement, la réconciliation, la paix, la communion et la solidarité favorisent la rencontre de l’homme avec Dieu. Cette rencontre n’est-elle pas le but de la vie spirituelle dans les spiritualités africaine et chrétienne? Dans ces expériences humaines, le Seigneur Ressuscité accompagne les hommes et les femmes qui s’y risquent et leur permet de le reconnaître exactement comme les disciples d’Emmaüs à la fraction du pain[32]. Elles peuvent donc être des voies intéressantes pour aider les migrants et les itinérants, parmi lesquels il y a de plus en plus de non croyants ou chrétiens catholiques, à rencontrer Dieu et à le découvrir comme un être proche et agissant dans leur vie. L’ayant reconnu ou découvert, ils pourront le suivre dans une aventure dont lui seul sera le maître, le centre et le terme. De cette « sequela Christi » surgiront de nouveaux missionnaires, mais surtout des missionnaires d’un genre nouveau, capables de témoigner de lui et de le dire au monde de la mobilité humaine. Le vrai défi pour la pastorale de la mobilité est dans cette expérience humaine et religieuse fondamentale. La pédagogie du respect de la dignité humaine, de la promotion du développement, de la construction de la réconciliation, de la paix ainsi que de la communion et de la solidarité deviennent des lieux d’éveil, de préservation, d’approfondissement et de manifestation de la foi. Elles enracinent l’homme dans le monde tout en l’ouvrant à Dieu.

III. Exigences actuelles et conditions de succès

24. Si la défense de la dignité humaine du migrant, la promotion de son développement intégral, la construction de la réconciliation, de la paix, de la communion et de la solidarité ainsi que la rencontre avec ou la découverte de Dieu sont les principaux défis de la pastorale de la mobilité humaine dans le contexte de l’Afrique d’aujourd’hui, il est évident qu’une telle pastorale ne peut s’improviser. Comment alors la préparer et en assurer le succès? Pour construire une pastorale capable de relever ces défis, il faut des moyens. Ces moyens peuvent être considérés comme les exigences les plus importantes et les conditions de succès de la pastorale de la mobilité humaine dans l’Afrique d’aujourd’hui. Ces moyens sont : une nouvelle vision, de nouvelles structures et de nouveaux acteurs.

25. Une nouvelle vision. La nature de la pastorale de la mobilité humaine adaptée au contexte de la migration en Afrique et les défis qu’elle doit impérativement relever ont été mis en en lumière. Cette pastorale représente en elle-même une nouvelle vision au regard des expériences partielles qui ont jusque là dominé. Une vision qui met clairement au centre la libération intégrale du migrant et qui prend en compte aussi bien les caractéristiques propres de la migration en Afrique aujourd’hui que l’exigence de s’étendre à tous les migrants, indépendamment de leur origine religieuse et culturelle. Elle sera rendue visible et concrète à travers des structures chargées de lui donner chair dans les différentes Eglises particulières. Cette vision devra être portée dans une théologie encore à construire, c’est à dire un discours ou un enseignement inspiré à la fois des exigences de l’évangélisation et des défis de la migration aujourd’hui. Il est clair, par exemple, qu’une théologie « du don de la terre » ou de « l’accueil » pourrait être utile pour certaines catégories précises de migrants. Celle du « don de la terre » pourrait aider les réfugiés qui ne peuvent pas rentrer chez eux, et pour qui l’intégration en terre d’asile est la solution durable à trouver leur place dans la nouvelle société et à y assumer pleinement leur co-responsabilité avec la population d’accueil. La théologie de « l’accueil » en s’appuyant sur la parole de Jésus nous rappelant que c’est lui que nous accueillons chaque fois que nous ouvrons notre porte à l’étranger pourrait faciliter l’accueil des immigrants[33]. Il faut en effet souhaiter que les Eglises particulières d’Afrique, individuellement ou ensemble prennent au sérieux le « lieu théologique » que constitue le phénomène migratoire pour le penser à la lumière des Saintes Ecritures et de la tradition de l’Eglise catholique dans leur pastorale de la mobilité humaine.

26. Le renforcement des structures. Nous avons évoqué ici la faiblesse des structures actuelles de la pastorale de la mobilité humaine en Afrique. Sans des structures efficaces, il n’y aura pas de vraie pastorale de la mobilité humaine digne de ce nom. Les structures sont en effet à la fois les témoins d’une volonté pastorale réelle et les moyens de réaliser une vision. Il y a aujourd’hui une urgence et une nécessité de mettre en place des structures nécessaires à une vraie pastorale de la mobilité humaine en Afrique. Mais si la mise en place de telles structures doit devenir une priorité pastorale, celle-ci doit tenir compte de l’expérience de ces dernières années. Cette expérience montre que des structures mises en place au niveau des Eglises particulières ne suffisent plus. Dans un continent où la prise de conscience de la nécessité d’organiser la pastorale de la mobilité humaine est lente, malgré l’importance du phénomène migratoire et l’urgence d’agir, il pourrait être intéressant d’inverser la démarche.

27. Si jusque là la démarche a été de s’appuyer sur les structures des Eglises particulières pour faire avancer la pastorale de la mobilité humaine, il faut maintenant envisager de la compléter par une démarche plutôt sous-régionale ou régionale selon les cas. Il faut compléter l’effort de mise en place d’une pastorale de la mobilité humaine « par le bas » à travers les structures des Eglises particulières (paroisse personnelle, commission diocésaine et commission épiscopale nationale) par la création de structures sous-régionales et régionales. La création des commissions épiscopales pour la pastorale de la mobilité humaine au niveau par exemple du SCEAM ou des conférences épiscopales sous-régionales devient une exigence du moment. Ces structures pourraient en effet influencer plus facilement et fortement les évêques à qui revient d’abord la charge de favoriser l’éclosion et le développement de la pastorale de la mobilité humaine dans leurs diocèses. Elles répondraient aussi au souci d’inscrire la perspective sous-régionale ou régionale dans la pastorale de la mobilité humaine en dehors de laquelle les solutions resteraient limitées.

28. La migration étant un phénomène non circonscrite au local et révélant une certaine complexité, elle appelle aujourd’hui aussi des réponses globales dont la recherche impose le travail en réseau avec d’autres Eglises (départ, transit et accueil), d’autres confessions religieuses (coopération oecuménique) et d’autres structures en dehors de l’Eglise (gouvernements, organisations internationales et de la société civile). Ces réseaux pourront plus facilement faire porter des fruits ou accroître la portée du travail de l’Eglise dans la défense de la dignité humaine des migrants, la promotion de leur développement et la construction aussi bien de la réconciliation, de la paix, de la communion que de la solidarité dans le monde de la mobilité humaine.

 29. La formation d’agents pastoraux. Les meilleures structures ne peuvent être efficaces sans des agents formés et chargés de les animer. Les ambitions pastorales des Eglises d’Afrique dans le domaine de la pastorale de la mobilité humaine lorsqu’elles émergeront risqueront toutefois de rester lettres mortes si ces Eglises ne se décident pas à former des agents pastoraux capables de les porter. Il est en effet regrettable que ces Eglises aient peu investi dans ce domaine malgré les recommandations répétées des institutions romaines sur la question. Nous ne connaissons pas personnellement, du moins dans les pays africains avec lesquels nous entretenons des relations, des structures de formation qui aient inscrit la problématique des migrations dans leurs programmes d’études. Il n’existe nulle part en Afrique de centre ecclésial d’études sur la mobilité humaine[34]. La formation dont il est question ici ne doit pas être limitée aux personnes consacrées que sont les prêtres et les religieuses. Elle devra être ouverte aussi aux fidèles laïcs comme les catéchistes ou autres agents pastoraux à travers les programmes de formation permanente mis à leur disposition . C’est le moyen le plus sûr de garantir un avenir et une efficacité à la pastorale de la mobilité humaine en Afrique.

Conclusion

30. Que dire en conclusion de cet exposé? Au regard de tout ce qui précède, on peut dire qu’il existe bien en Afrique des traces d’une pastorale de la mobilité humaine. Et on peut dire que cette pastorale est encore embryonnaire, balbutiante, partielle, limitée, peu structurée et inadaptée aux défis réels que la mobilité humaine pose à l’Eglise. Cette pastorale manque aussi bien de cohérence que de force comme en témoignent ses pratiques, discours et ses structures. Elle ne s’appuie ni sur une stratégie claire, ni sur des structures solides, ni sur un nombre important d’agents pastoraux formés. Elle ne nous semble surtout pas totalement en phase avec la situation réelle de la migration en Afrique. A ce titre, il ne serait pas exagéré de dire qu’elle n’assume pas encore pleinement la relation qui devrait exister entre l’Eglise et le monde de la mobilité humaine dont elle ne peut négliger pourtant les joies, les peines, les angoisses et les espérances[35]. En conséquence, la pastorale de la mobilité humaine en Afrique cherche encore ses marques. Occupée à résoudre des problèmes ponctuels et urgents dans la posture du « bon samaritain » [36], elle a encore du mal à proposer aux migrants forcés la « meilleure part » dont parlait Jésus lorsqu’il visita Marthe et sa sœur Marie[37] et aux autres des réponses appropriées à leurs attentes. Pour éviter toute réduction de la mission de l’Eglise à la recherche de la promotion ou de la libération humaine[38], elle doit aujourd’hui s’efforcer aussi bien dans son discours, sa pratique que dans ses structures de montrer que « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi de toute parole qui sort de la bouche de Dieu »[39].

31. La situation actuelle des migrants africains aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du continent l’invite non seulement à inscrire la pastorale de la mobilité humaine au cœur de ses priorités, mais surtout à proposer une réponse contextuelle. L’Eglise en Afrique ne pourra y parvenir qu’en se donnant une vision pastorale inspirée d’une théologie propre, des structures plus adaptées à la dimension et à la complexité du phénomène migratoire et des agents pastoraux bien formés pour relever avec les migrants les défis de la défense de la dignité humaine et de la promotion du développement intégral d’une part ; et celui de la construction de la réconciliation, de la paix, de la communion et la solidarité d’autre part. Cette voie sera pour l’Eglise comme pour les migrants qu’elle est appelée à servir une sorte de « chemin d’Emmaüs » où le Seigneur pourra être reconnu pour ce qu’il est. C’est en suivant cette voie que les Eglises d’Afrique apporteront quelque chose de spécifique à la catholicité de la pastorale de la mobilité humaine. Tous les éléments nécessaires à cette tâche existent dans les expériences éparses de ces dernières années évoquées ici. Il s’agit maintenant de les mettre ensemble pour leur donner une cohérence. L’initiative doit désormais être prise au niveau régional ou continental pour contourner la léthargie actuelle des Eglises particulières d’Afrique. Le meilleur service que le Conseil Pontifical pour les Migrants et les Personnes en Déplacement puisse rendre aujourd’hui aux Eglises particulières d’Afrique, c’est de favoriser au plus tôt la création de commissions chargées de la pastorale de la mobilité humaine au sein du SCEAM et des conférences épiscopales sous-régionales pour avancer ce travail.


*Ce texte a été présenté au Ier Congrès National de la Pastorale de la Mobilité humaine organisé par la Conférence Episcopale du Mexique du 10 au 14 mars 2003 à Veracruz, Mexique. L’auteur, natif de la République du Congo, est prêtre de la Compagnie de Jésus. Il est actuellement Coordonnateur National de la Commission Episcopale pour les Migrants et les Réfugiés (CEMIR) de la Conférence Episcopale du Congo et Secrétaire du Comité directeur de la Commission Internationale Catholique pour les Migrations (CICM).

 

[1] L’UNICEF estime que 200.000 enfants sont victimes chaque année de ce trafic en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Une étude de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) avance, elle, un chiffre de 1,2 million dans le monde. Le Nigeria est reconnu comme une plaque tournante, à la fois « fournisseur, récepteur et zone de transit », du fait d’une très grande pauvreté et de frontières poreuses. L’UNICEF soutient ainsi que 60 % à 80% des filles victimes du commerce sexuel en direction de l’Italie sont des adolescentes nigérianes âgées en moyenne de 15 ans ( Cf. JA/L’Intelligent, N° 2167, du 22 au 28 juillet 2002, p. 42).
[2] On a vu ainsi d’anciens membres des Forces Armées Rwandaises (FAR) et des milices interhamwé s’impliquer dans les guerres civiles en République Démocratique du Congo, en République du Congo, en Angola et en République centrafricaine. Cette situation se répète aujourd’hui en Côte d’Ivoire avec les ex-combattants libériens utilisés à la fois par l’armée régulière et les rebelles.
[3] Dans la partie consacrée à l’Afrique dans L’Etat de la migration en l’an 2000 publié il y a deux ans maintenant par l’Organisation internationale pour les Migrations, il apparaît que les pays producteurs de migrants en Afrique sont des pays majoritairement musulmans comme le Mali, le Sénégal, la Mauritanie, Nigeria, etc.
[4] Cette situation est surtout vraie pour les migrants catholiques originaires des pays comme le Nigeria ou la République Démocratique du Congo. Certains expliquent cet attrait par la forte solidarité dont ces nouveaux mouvements religieux témoignent et qui aide les migrants à vaincre le sentiment d’insécurité que provoque le déracinement.
[5] En Afrique, les conférences épiscopales nationales se retrouvent à un double niveau. Au niveau régional, elles ont crée depuis une vingtaine d’années maintenant une organisation régionale appelée Symposium des Conférences Episcopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM). Au niveau sous-régional, il existe plusieurs associations de conférences épiscopales (CERNA, ACERAC, CEREAO, ACEAC, AMECEA et IMBISA).
[6] Sur les 12.000.000 de réfugiés recensés par le HCR en 2002, 4,2 000.000 d’entre eux sont en Afrique. Sur près de 20.000.000 de personnes déplacées recensées dans le monde, un peu plus de la moitié se trouve en Afrique.
[7] A l’exception des équipes du JRS et du Service des Réfugiés de IMBISA qui accordent une grande importance à l’accompagnement spirituel, la plupart des structures catholiques en Afrique apportent surtout une aide humanitaire.
[8] Cf. Code du Droit canonique, n° 518.
[9] Ibidem.
[10] Il faut avoir ici à l’esprit la distinction en vigueur au sein du Conseil Pontifical en charge de ces catégories de personnes. Les migrants sont ceux qui migrent de façon relativement durables (travailleurs migrants, réfugiés, personnes déplacées, étudiants, fonctionnaires internationaux…) tandis que les itinérants sont ceux qui quittent régulièrement leur foyer pour travailler, mais y reviennent tout de même plus souvent (pilotes, marins, camionneurs, pêcheurs, artistes, touristes…).
[11] Le Canon 568 donne cette possibilité. Les rares prêtres africains que l’on rencontre auprès des communautés africaines de la diaspora sont soit des étudiants, soit des personnes appelées à vivre en Europe pour des raisons de santé. A défaut de prêtres africains, ce sont des anciens missionnaires repartis en Europe pour des raisons de santé ou d’âge qui accompagnent des émigrés africains. 
[12] Il suffit de voir le nombre d’Africains qui participent aux réunions organisées par le Conseil Pontifical pour les Migrants et les Personnes en Déplacement pour s’en rendre compte.
[13] Nous sommes personnellement surpris par la faible réponse des Eglises d’Afrique aux diverses recommandations du Conseil Pontifical pour les Migrants et les Personnes en Déplacement sur la nécessité d’intégrer formellement les questions liées aux migrations dans la formation des prêtres et des religieux. Cf. les instructions  « La Pastorale de la Mobilité humaine dans la formation des futurs prêtres » (1986), « Invitation à l’engagement pastoral pour les Migrants et les Réfugiés adressée à tous les supérieures et supérieurs généraux des Instituts religieux et des Sociétés de vie apostolique » et les consultations sous-régionales de Yopougon, Maputo et Nairobi de 1998.
[14] On a noté par exemple ces dernières années quelques initiatives collectives de ces Eglises particulières dans le domaine de la lutte contre le Sida, dans l’appel à un meilleur usage des ressources naturelles et dans la recherche des voies et moyens de construire la paix.
[15] Ce document affirme l’obligation de mettre des missionnaires à la disposition des migrants et le droit de ces derniers à bénéficier de la même attention pastorale que les autres fidèles. Il reconnaît aussi la nécessité de la « paroisse personnelle ».
[16] Cf. n° 18.
[17] A travers ce document, le Pape Paul VI s’appuie sur les directives conciliaires pour revoir les normes relatives à la pastorale de la mobilité humaine.
[18] Cette instruction formule quelques normes à suivre par les évêques, les conférences épiscopales, les aumôneries et les congrégations missionnaires dans la pastorale de la mobilité humaine.
[19] Ce document réorganise structurellement la pastorale de la mobilité humaine et établie le Conseil Pontifical pour les Migrants et les Itinérants.
[20] On peut trouver dans ce document les différentes catégories de personnes concernées par la pastorale de la mobilité humaine.
[21] Cf. particulièrement les Canons 518 et 568 déjà cités ici.
[22] Cf. « Invitation à l’engagement pastoral pour les Migrants et les Réfugiés adressée à tous les supérieures et supérieurs généraux des Instituts religieux et des Sociétés de vie apostolique », n°5 a.
[23] Cf. Maurice Cheza, Henri Derroitte et René Luneau, Les Evêques d’Afrique parlent (1969-1992). Documents pour le synode africain, Centurion, Paris, 1992, pp. 311-314, 323, 341 et 384.
[24] En octobre 2001, les évêques de la CERNA s’étaient réunis à Rabat (Maroc) avec les évêques de la CEREAO et de l’ACERAC pour discuter de la situation des étudiants africains chrétiens dans des Eglises témoignant de Jésus-Christ en terre d’Islam.
[25] Jean-Paul II, Ecclesia in Africa , n° 119.
[26] Redemptor Hominis, n° 14.
[27] Cf. par exemple Nilda M. CASTRO, “The presence of the Church in Migration. A report on four Regional Consultations and a World Meeting on the Pastoral Care of Migrants”, People on the move, Vol, XXXI, n° 84, December 2000, p. 3.  
[28] Cf. à titre d’ exemple GS, n° 78 .
[29] Les cas de l’Afrique du Sud et de la Côte d’Ivoire sont assez éloquents à ce sujet.
[30] Organisation Internationale pour les Migrations, Programme IPAD : « Instauration d’un Partenariat avec les Africains de la Diaspora » , p. 1.
[31] Georges TAPINOS, « La lecture de la réalité migratoire aujourd’hui pour un renouvellement de l’action pastorale au service des migrants », in Pontifical Council for the Pastoral Care of Migrants and Itinerant People, Migration at the Treshold of the Third Millenium : IV World Congress on the Pastorale Care of Migrants and Refugees, p. 336.
[32] Cf. Jn : 24, 28-32.
[33] Cf. Mt : 25, 31-46.
[34] Nous avons nous-mêmes soumis sans succès, depuis 2001, un projet dans ce sens à certaines institutions ecclésiales, y compris le Conseil Pontifical pour les Migrants et les Personnes en Déplacement. [Le Conseil Pontifical avait répondu de vive voix au R. P. Okoko-Esseau, et plus récemment l’a fait d’une façon écrite].
[35] Cf. Gaudium et Spes, n° 1.
[36] Cf. Lc : 10, 29-37.
[37] Cf. Lc: 10, 42.
[38] Cf. Cf. les instructions sur “Quelques aspects de la théologie de la libération” (Libertatis Nuntius) du 6 août 1984“ et « La liberté chrétienne et la libération » (Libertatis Conscientia) du 22 mars 1986.
[39] Cf. Mt: 4,4.
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