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EXHORTATION APOSTOLIQUE POST-SYNODALE ECCLESIA
IN AFRICA DU SAINT-PÈRE JEAN-PAUL II AUX ÉVÊQUES AUX
PRÈTRES ET AUX DIACRES AUX RELIGIEUX ET AUX RELIGIEUSES ET À
TOUS LES FIDÈLES LAÏCS SUR L'ÉGLISE EN AFIQUE ET SA
MISSION ÉVANGÉLISATRICE VERS L'AN 2000
INTRODUCTION
1. L'Église en Afrique a célébré dans la joie et
l'espérance, pendant quatre semaines, sa foi dans le Christ ressuscité,
au cours d'une Assemblée spéciale du Synode des Évêques.
Le souvenir en demeure encore vif dans la mémoire de toute la communauté
ecclésiale.
Fidèles à la tradition des premiers siècles du
christianisme en Afrique, les pasteurs de ce continent, en communion avec le
Successeur de l'Apôtre Pierre et avec les membres du Collège épiscopal
venus d'autres régions du monde, ont tenu un Synode qui s'est voulu
manifestation d'espérance et de résurrection, au moment même
où les événements semblaient pousser l'Afrique au découragement
et au désespoir.
En collaboration avec des représentants qualifiés du clergé,
des religieux et du laïcat, les Pères du Synode soumirent à
un examen approfondi et réaliste les lumières et les ombres, les défis
et les perspectives de l'évangélisation en Afrique, à
l'approche du troisième millénaire de la foi chrétienne.
Les membres de l'Assemblée synodale m'ont demandé de porter à
la connaissance de toute l'Église les fruits de leur méditation et
de leur prière, de leurs discussions et de leurs échanges.1 C'est
avec joie et reconnaissance envers le Seigneur que j?ai accueilli cette demande;
et aujourd'hui, au moment même où, en communion avec les pasteurs
et les fidèles de l'Église catholique en Afrique, j'ouvre la phase
célébrative de l'Assemblée spéciale pour l'Afrique,
je publie le texte de cette Exhortation apostolique post-synodale, fruit d'un
travail collégial intense et prolongé.
Mais, avant d'entrer dans l'exposé des ré- flexions menées
au cours du Synode, il me paraît opportun de parcourir rapidement les différentes
étapes qui ont conduit à cet événement décisif
pour l'Église en Afrique.
Le Concile
2. Le Concile cuménique Vatican II peut certainement être
considéré, du point de vue de l'histoire du salut, comme la pierre
angulaire de ce siècle, qui va bientôt laisser la place au troisième
millénaire. Dans le cadre de ce grand événement, l'Église
de Dieu qui est en Afrique a vécu, pour sa part, de vrais moments de grâce.
En effet, l'idée d'une réunion d'évêques d'Afrique,
sous une forme ou sous une autre, pour débattre de l'évangélisation
du continent, remonte à la période du Concile. Cet événement
historique fut réellement le creuset de la collégialité et
une expression particulière de la communion affective et effective
de l'épiscopat mondial. À cette occasion, les évêques
cherchèrent les moyens de partager et de rendre efficace leur sollicitude
pour toutes les Églises (cf. 2 Co 11, 28) et ils commencèrent
à proposer à cette fin des structures adéquates aux niveaux
national, régional et continental.
Le Symposium des Conférences épiscopales d'Afrique et
de Madagascar
3. C'est dans ce climat que les évêques d'Afrique et de
Madagascar présents au Concile décidèrent d'instituer un
Secrétariat général, afin de coordonner leurs prises de
parole et de présenter au Concile autant que possible un point de vue
commun. Cette coopération initiale entre les évêques
d'Afrique s'est ensuite institutionnalisée par la création, à
Kampala, du Symposium des Conférences épiscopales d'Afrique et
de Madagascar (S.C.E.A.M.), lors de la visite du Pape Paul VI en Ouganda en
juillet-août 1969, la première visite en Afrique d'un Pape des
temps modernes.
La convocation de l'Assemblée spéciale pour l'Afrique
du Synode des Évêques
4. Les Assemblées générales du Synode des Évêques
qui se sont succédé régulièrement depuis 1967 ont
constitué, pour l'Église qui est en Afrique, des occasions
favorables de faire en- tendre sa voix dans tout l'ensemble de l'Église.
Ainsi, à la deuxième Assemblée générale
ordinaire (1971), les Pères synodaux d'Afrique ont saisi avec joie
l'occasion qui leur était offerte pour en appeler à plus de
justice dans le monde. La troisième Assemblée générale
ordinaire sur l'évangélisation dans le monde contemporain (1974) a
permis d'examiner particulièrement les problèmes de l'évangélisation
en Afrique. C'est alors que les évêques du continent présents
au Synode pu- blièrent un important message intitulé «
Promotion de l'évangélisation dans la corresponsabilité ».2
Peu après, pendant l'Année Sainte de 1975, le S.C.E.A.M. convoqua
son Assemblée plénière à Rome pour approfondir le thème
de l'évangélisation.
5. Par la suite, de 1977 à 1983, des évêques, des prêtres,
des personnes consacrées, des théologiens et des laïcs exprimèrent
le vu d'un Concile ou bien d'un Synode africain, qui
aurait pour tâche de faire une évaluation de l'évangélisation
en Afrique en vue des grandes options à prendre pour l'avenir du
continent. J'ai favorablement accueilli et encouragé l'idée d'une «
concertation, sous une forme ou sous une autre », de tout l?épiscopat
africain, « pour examiner les problèmes religieux qui se posent à
l'ensemble du continent ».3 Le S.C.E.A.M. chercha donc les voies et les
moyens pour conduire à bonne fin le projet d'une telle rencontre
continentale. Une consultation des Conférences épiscopales et de
tous les évêques d'Afrique et de Madagascar fut organisée,
me permettant de décider la convocation d'une Assemblée spéciale
pour l'Afrique du Synode des Évêques. Le 6 janvier 1989, dans le
cadre de la solennité de l'Épiphanie, fête liturgique au
cours de laquelle l'Église saisit mieux l'universalité de sa
mission et donc de son devoir de porter la lumière du Christ à
tous les peuples, j'ai annoncé que j'avais pris cette « initiative
d'une grande importance pour la diffusion de l'Évangile ». Je précisais
que j'accueillais ainsi la requête souvent exprimée depuis quelque
temps par des évêques d'Afrique, des prêtres, des théologiens
et des responsables du laïcat, « dans le but de favoriser une solidarité
pastorale organique dans tout le territoire africain et les îles
adjacentes ».4
Un événement de grâce
6. L'Assemblée spéciale pour l'Afrique du Synode des Évêques
fut un moment historique de grâce: le Seigneur a visité
son peuple qui est en Afrique. En effet, ce continent vit aujourd'hui ce que
l'on peut appeler des signes des temps, un moment propice, un
jour de salut pour l'Afrique. Il semble qu'est venue une « heure de
l'Afrique », une heure favorable qui invite instamment les messagers du
Christ à avancer en eau profonde et à lâcher les filets pour
la pêche (cf. Lc 5, 4). Comme, au temps des origines chrétiennes,
le haut fonctionnaire de Candace, Reine d'Éthiopie, heureux d'avoir reçu
la foi avec le baptême, allait son chemin, devenu témoin du Christ
(cf. Ac 8, 27-39), de même aujourd'hui l'Église en Afrique,
joyeuse et reconnaissante de la foi reçue, doit poursuivre sa mission évangélisatrice,
pour faire de tous les peuples de ce continent des disciples du Seigneur, en
leur apprenant tout ce qu'il a prescrit (cf. Mt 28, 20).
Dès la liturgie eucharistique d'ouverture que j'ai célébrée
à Saint-Pierre le 10 avril 1994, entouré de trente-cinq cardinaux,
d'un patriarche, de trente-neuf archevêques, de cent quarante-six évêques
et de quatre-vingt-dix prêtres, l'Église, Famille de Dieu,5 peuple
des croyants, s'est rassemblée autour de la tombe de Pierre. L'Afrique,
dans la diversité de ses rites, était là, avec tout le
Peuple de Dieu, dansant sa joie, exprimant sa foi dans la vie, au son des
tam-tams et d'autres instruments de musique africains. À cette occasion,
l'Afrique a perçu qu'elle est, suivant le mot de Paul VI, « nouvelle
patrie du Christ »,6 terre aimée du Père Éternel.7
C'est pourquoi j?ai moi-même salué ce moment de grâce avec
les paroles du Psalmiste: « Voici le jour que fit le Seigneur: pour nous
allégresse et joie » (Ps 118117, 24).
Destinataires de l'Exhortation
7. En écrivant cette Exhortation apostolique post-synodale, je
voudrais, en communion avec l'Assemblée spéciale pour l'Afrique du
Synode des Évêques, m'adresser en premier lieu aux pasteurs et aux
fidèles catholiques, puis aux frères des autres Confessions chrétiennes,
à ceux qui pro- fessent les grandes religions monothéistes,
notamment aux adeptes de la religion traditionnelle africaine, ainsi qu'à
toutes les personnes de bonne volonté qui, d'une manière ou d'une
autre, s'intéressent au développement spirituel et matériel
de l'Afrique, ou encore qui tiennent entre leurs mains les destinées de
ce grand continent.
Avant tout, ma pensée va naturellement aux Africains eux-mêmes
et à tous ceux qui habitent le continent, en particulier, aux fils et aux
filles de l'Église catholique: évêques, prêtres,
diacres, séminaristes, membres des Instituts de vie consacrée et
des Sociétés de vie apostolique, catéchistes et tous ceux
qui font du service de leurs frères l'idéal de leur vie. Je
voudrais les affermir dans la foi (cf. Lc 22, 32) et les exhorter à
persévérer dans l'espérance que donne le Christ ressuscité,
en surmontant toute tentation de se décourager.
Plan de l'Exhortation
8. L'Assemblée spéciale pour l'Afrique du Synode des Évêques
étudia de manière approfondie le thème qui lui avait été
proposé: « L'Église en Afrique et sa mission évangélisatrice
vers l'An 2000: "Vous serez mes témoins" (Ac 1, 8) ».
C'est pourquoi cette Exhortation s'efforcera de suivre de près le même
cheminement. Nous partirons tout d'abord du moment historique, véritable
kairos de grâce que fut le Synode, en examinant ses objectifs, sa
préparation, son déroulement. Nous parlerons ensuite de la
situation actuelle de l'Église en Afrique, en rappelant les différentes
phases de l'engagement missionnaire. Nous passerons en revue les divers aspects
de la mission évangélisatrice qui s'impose à l'Église
actuellement: l'évangélisation, l'inculturation, le dialogue, la
justice et la paix, les moyens de communication sociale. Puis, après
avoir parlé des urgences et des défis de l'Église
en Afrique à la veille de l'An 2000, nous traiterons des tâches
du témoin du Christ en Afrique, en vue de contributions plus efficaces à
la construction du Royaume de Dieu. À la fin, nous pourrons définir
les tâches de l'Église en Afrique comme Église missionnaire,
une Église de mission qui devient elle-même missionnaire: «
Vous serez mes témoins [...] jusqu'aux extrémités de la
terre » (Ac 1, 8).
CHAPITRE I
UN ÉVÉNEMENT ECCLÉSIAL HISTORIQUE
9. « Cette Assemblée spéciale pour l'Afrique du Synode
des Évêques est un événement providentiel,
pour lequel nous devons rendre grâce au Père Tout-Puissant et miséricordieux
par son Fils dans l'Esprit, et le glorifier ».8 C'est par ces mots que les
Pères du Synode ont solennellement ouvert la discussion du thème
du Synode en sa première Congrégation générale.
J'avais précédemment exprimé une conviction semblable en
disant que « l'Assemblée spéciale est un événement
ecclésial de première grandeur pour l'Afrique, un kairos, un
moment de grâce, où Dieu manifeste son salut. L'Église
tout entière est invitée à vivre pleinement ce temps de grâce,
à accueillir et à diffuser la Bonne Nouvelle. L'effort de préparation
du Synode bénéficiera non seulement à la célébration
synodale elle-même, mais se reflétera dès à présent
sur les Églises locales qui cheminent en Afrique, dont la foi et
le témoignage se renforcent et qui deviennent toujours plus mûres ».9
Profession de foi
10. Ce moment de grâce comporta d'abord une profession de
foi solennelle. Rassemblés autour de la tombe de saint Pierre pour
l'inauguration de l'Assemblée spéciale, les Pères du Synode
proclamèrent leur foi, la foi de Pierre qui, en réponse à
la question du Christ: « Voulez-vous partir, vous aussi? », répondit:
« Seigneur, à qui irions-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle.
Nous, nous croyons, et nous avons reconnu que tu es le Saint de Dieu. » (Jn
6, 68-69). Les évêques d'Afrique, en qui l'Église
catholique s'exprimait d'une manière particulière auprès du
tombeau de Pierre, redirent qu'ils croyaient fermement que la toute-puissance et
la miséricorde du Dieu unique se sont manifestées avant tout par
l'Incarnation rédemptrice du Fils de Dieu, le Fils qui est consubstantiel
au Père dans l'unité de l'Esprit Saint et qui, dans cette unité
trinitaire, reçoit en plénitude gloire et honneur. Telle est notre
foi affirmèrent les Pères , telle est la foi de l'Église,
telle est la foi de toutes les Églises locales disséminées
sur le continent africain, en pèlerinage vers la maison de Dieu.
Cette foi en Jésus Christ fut manifestée de manière
constante, avec force et unanimité, dans les interventions des Pères
du Synode tout au long de l'Assemblée spéciale. Forts de cette
foi, les évêques d'Afrique ont confié leur continent au
Christ Seigneur, convaincus que lui seul, par son Évangile et par son Église,
peut sauver l'Afrique de ses difficultés actuelles et la guérir de
ses nombreux maux.10
11. En même temps, au cours de l'ouverture solennelle de l'Assemblée
spéciale, les évêques d'Afrique ont proclamé
publiquement leur foi dans « l'unique Église du Christ, dont nous
professons dans le symbole qu'elle est une, sainte, catholique et apostolique ».11
Ces attributs indiquent des traits essentiels de l'Église et de sa
mission. L'Église « ne les tient pas d'elle-même; c'est le
Christ qui, par l'Esprit Saint, donne à son Église d'être
une, sainte, catholique et apostolique, et c'est Lui encore qui l'appelle à
réaliser chacune de ces qualités ».12
Tous ceux qui eurent le privilège d'assister à la célébration
de l'Assemblée spéciale pour l'Afrique se réjouirent de
voir que les catholiques d'Afrique assument de plus en plus de responsabilités
dans leurs Églises locales et s'efforcent de mieux saisir ce que signifie
être à la fois catholique et africain. La célébration
de l'Assemblée spéciale manifesta au monde entier que les Églises
locales d'Afrique ont une place légitime dans la communion de l'Église,
qu'elles ont le droit de garder et de développer leurs « traditions
propres, sans qu'il soit porté atteinte au primat de la Chaire de Pierre
qui préside l'universelle assemblée de la charité, protège
les légitimes diversités et veille en même temps à ce
que les particularités, au lieu de nuire à l'unité, lui
soient au contraire profitables ».13
Synode de Résurrection, Synode d'espérance
12. Par un merveilleux dessein de la Providence, l'inauguration
solennelle de l'Assemblée spéciale pour l'Afrique du Synode des Évêques
a eu lieu le deuxième dimanche de Pâques, c'est-à-dire en
l'octave de Pâques. Les Pères du Synode, réunis ce jour-là
dans la Basilique Saint-Pierre, ont été vivement conscients que la
joie de leur Église découlait de l'événement même
qui avait comblé de joie le cur des Apôtres le jour de Pâques,
la Résurrection du Seigneur Jésus (cf. Lc 24, 40-41). Ils étaient
profondément conscients de la présence parmi eux du Seigneur
ressuscité, qui leur disait comme aux Apôtres: « Paix à
vous! » (Jn 20, 21.26). Ils étaient conscients de sa
promesse d'être avec son Église pour toujours (cf. Mt 28,
20) et, par conséquent, tout au long de l'Assemblée synodale. Le
climat pascal dans lequel l'Assemblée spéciale commença son
travail, ses membres s'unissant pour célébrer leur foi dans le
Christ ressuscité, me rappela tout naturellement les paroles que Jésus
adressa à l'Apôtre Thomas: « Heureux ceux qui n'ont pas vu et
qui ont cru » (Jn 20, 29).
13. Ce fut en effet le Synode de la Résurrection et de l'espérance,
comme le déclarèrent avec joie et enthousiasme les Pères du
Synode dans les premières phrases de leur Message adressé
au Peuple de Dieu, paroles que je fais volontiers miennes: « Comme
Marie-Madeleine au matin de la Résurrection, comme les disciples d'Emmaüs
au cur ardent et à l'intelligence illuminée, l'Assemblée
spéciale pour l'Afrique du Synode des Évêques proclame: Christ,
notre Espérance, est ressuscité. Il nous a rejoints, il a fait
route avec nous. Il nous a commenté les Écritures et voici ce
qu'il nous a dit: "Je suis le Premier et le Dernier, je suis le Vivant; j'étais
mort, mais me voici vivant pour les siècles, et je détiens les clés
de la mort et du séjour des morts" (Ap 1, 17-18). [...] Et
comme saint Jean à Patmos, en des temps particulièrement
difficiles, a reçu des prophéties d'espérance pour le
Peuple de Dieu, nous aussi nous annonçons l'espérance. En ce
moment même où tant de haines fratricides provoquées par des
intérêts politiques déchirent nos peuples, au moment où
le poids de la dette internationale ou de la dévaluation les écrase,
nous, évêques d'Afrique, avec tous les participants à ce
saint Synode, unis au Saint-Père et à tous nos Frères dans
l'épiscopat qui nous ont élus, nous voulons dire un mot d'espérance
et de réconfort à ton adresse, Famille de Dieu qui es en Afrique; à
ton adresse, Famille de Dieu qui es de par le monde: "Christ notre Espérance
est vivant, nous vivrons!" ».14
14. J'exhorte tout le Peuple de Dieu en Afrique à accueillir
pleinement le message d'espérance qui lui est adressé par
l'Assemblée synodale. Au cours de leurs débats, les Pères
du Synode, pleinement conscients d'être porteurs des attentes non
seulement des catholiques africains, mais aussi de tous les hommes et de toutes
les femmes du continent, ont affronté sans détour les innombrables
maux qui accablent de nos jours l'Afrique, ils ont exploré toute la
complexité et toute l'étendue de ce que l'Église devrait
faire pour provoquer le changement souhaité, mais ils l'ont fait dans une
attitude totalement dépourvue de pessimisme ou de désespoir. En dépit
du panorama en majeure partie négatif que présentent beaucoup de régions
de l'Afrique aujourd'hui et malgré les tristes expériences que
connaissent de nombreux pays, l?Église se doit d'affirmer avec force
qu'il est possible de surmonter ces difficultés. Elle doit affermir chez
tous les Africains l'espérance en une vraie libération. Sa
confiance est fondée, en dernière instance, sur la conscience de
la promesse divine nous assurant que notre histoire présente ne reste pas
fermée sur elle-même, mais qu'elle est ouverte au Règne de
Dieu. C'est pourquoi ni le désespoir ni le pessimisme ne peuvent être
justifiés quant à l'avenir de l'Afrique et de toutes les autres régions
du monde.
Collégialité affective et effective
15. Avant d'aborder les différents thèmes, je
souhaite attirer l'attention sur le fait que le Synode des Évêques
constitue un instrument particulièrement apte à promouvoir la
communion ecclésiale. Quand le Pape Paul VI institua le Synode vers la
fin du Concile Vatican II, il indiqua clairement qu'une de ses tâches
essentielles consisterait à exprimer et à promouvoir la communion
des évêques entre eux à travers le monde, sous la direction
du Successeur de Pierre.15 Le principe sousjacent à l'institution du
Synode des Évêques est simple: plus la communion des évêques
entre eux est étroite, plus la communion de l'Église dans son
entier se trouve enrichie. L'Église en Afrique est le témoin de la
vérité de ces paroles, car elle a fait l'expérience de
l'enthousiasme et des résultats concrets qui ont accompagné les préparatifs
de l'Assemblée spéciale pour l'Afrique du Synode des Évêques.
16. Lors de ma première rencontre avec le Conseil du Secrétariat
général du Synode des Évêques constitué pour
l'Assemblée spéciale pour l'Afrique, j'ai indiqué la raison
pour laquelle il a paru opportun de convoquer cette Assemblée: la
promotion d'« une solidarité pastorale organique dans tout le
territoire africain et les îles adja- centes ».16 Ces paroles
traduisaient pour moi les buts et les objectifs principaux vers lesquels cette
Assemblée devait tendre. Pour mieux exprimer mon attente, j'ai ajouté
que les réflexions préparatoires à l'Assemblée
devaient couvrir « tous les aspects importants de la vie de l'Église
en Afrique et, en particulier, inclure l'évangélisation,
l'inculturation, le dialogue, la pastorale dans le domaine social et les moyens
de communication sociale ».17
17. Au cours de mes visites pastorales en Afrique, j'ai fréquemment
mis en évidence l'Assemblée spéciale pour l'Afrique et les
objectifs principaux pour lesquels elle a été convoquée.
Lorsque j'ai participé, pour la première fois sur le sol africain,
à une réunion du Conseil du Synode, je n'ai pas manqué de
souligner ma conviction qu'une Assemblée synodale ne peut se réduire
à une consultation sur des sujets pratiques. Sa vraie raison d'être
tient au fait que l'Église ne peut avancer qu'en renforçant la
communion entre ses membres, à commencer par ses pasteurs.18
Toute Assemblée synodale manifeste et développe la solidarité
entre les chefs des Églises particulières, dans l'accomplissement
de leur mission au-delà des limites de leurs diocèses. Comme le
Concile Vatican II l'a enseigné, « successeurs légitimes des
Apôtres et membres du collège épiscopal, les évêques
se sauront toujours unis entre eux et feront preuve de sollicitude pour toutes
les Églises, puisque, en vertu de l'institution divine et des devoirs de
la charge apostolique, chacun d'entre eux, avec les autres évêques,
est respon- sable de l'Église ».19
18. Le thème que j'ai assigné à l'Assemblée spéciale
« L'Église en Afrique et sa mission évangélisatrice
vers l'An 2000: "Vous serez mes témoins" (Ac 1, 8) »
montre mon désir que cette Église vive le temps conduisant
vers le grand Jubilé comme un « nouvel Avent », un temps
d'attente et de préparation. En effet, je considère la préparation
de l'An 2000 comme une des clés d'interprétation de mon
pontificat.20
Les Assemblées synodales qui se sont succédé depuis près
de trente ans les Assemblées générales et les
Assemblées spéciales continentales, régionales ou
nationales s'intègrent toutes dans la préparation du grand
Jubilé. Le fait que l'évangélisation soit le thème
de toutes ces Assemblées synodales traduit la vitalité actuelle
dans l'Église de la conscience de la mission salvifique qu'elle a reçue
du Christ. Cette prise de conscience se manifeste avec une particulière évidence
dans les exhortations apostoliques post-synodales consacrées à l'évangélisation,
à la catéchèse, à la famille, à la pénitence
et à la réconciliation dans la vie de l'Église et de
l'humanité en général, à la vocation et à la
mission des laïcs, à la formation des prêtres.
En pleine communion avec l'Église universelle
19. Dès le début de la préparation de
l'Assemblée spéciale, je désirais ardemment, en union avec
le Conseil du Secrétariat général, que ce Synode soit
authentiquement africain, sans équivoque. Et en même temps il était
essentiel que l'Assemblée spéciale soit célébrée
en pleine communion avec l'Église universelle. En effet,
l'Assemblée a toujours tenu compte de l'Église universelle. Dans
le même esprit, lors de la publication des Lineamenta, j'ai appelé
mes frères dans l'épiscopat et tout le Peuple de Dieu partout dans
le monde à prier pour l'Assemblée spéciale pour l'Afrique
et à se sentir concernés par les activités développées
en vue de cet événement.
Cette Assemblée, comme je l'ai souvent rappelé, revêt
une importance considérable pour l'Église universelle, non
seulement à cause de l'intérêt que sa convocation a suscité
partout, mais aussi à cause de la nature même de la communion ecclésiale,
qui transcende toutes les frontières du temps et de l?espace. De fait,
l'Assemblée spéciale a inspiré beaucoup de prières
et de bonnes uvres, par lesquelles les fidèles personnellement et
les communautés de l'Église dans les autres continents ont
accompagné la démarche synodale. Et comment douter que, dans le
mystère de la communion ecclésiale, elle a été également
soutenue par les prières des saints du ciel?
Quand j'ai décidé que la première phase des travaux de
l'Assemblée spéciale se déroulerait à Rome, je l'ai
fait pour mieux manifester la communion de l'Église qui est en Afrique
avec l'Église universelle, et pour souligner l'engagement de tous les
fidèles en faveur de l'Afrique.
20. La concélébration eucharistique solennelle d'ouverture du
Synode, que j'ai présidée en la Basilique Saint-Pierre, a mis en
valeur l'universalité de l'Église d'une manière expressive
et émouvante. Cette universalité, « qui n'est pas uniformité
mais communion des différences compatibles avec l'Évangile »,21
a été vécue par tous les évêques. Ils avaient
tous conscience d'avoir été consacrés en tant que membres
du corps épiscopal qui succède au collège des Apôtres,
non seulement pour un diocèse, mais pour le salut du monde entier.22
Je rends grâce à Dieu Tout-Puissant pour l'occasion qu'Il nous
a donnée, par le biais de l'Assemblée spéciale, d'éprouver
ce qu'implique une authentique catholicité. « En vertu de cette
catholicité, chacune des parties apporte aux autres parties et à
l'Église tout entière ses propres dons ».23
Un message pertinent et crédible
21. Selon les Pères du Synode, la première exigence à
laquelle l'Église en Afrique doit faire face consiste à décrire,
aussi clairement que possible, ce qu'elle est et ce qu'elle doit accomplir en plénitude
afin que son message soit pertinent et cré- dible.24 Toutes les
discussions à l'Assemblée spéciale se rapportaient à
cette exigence essentielle et fondamentale, un réel défi pour
l'Église en Afrique.
Il est absolument vrai « que l'Esprit Saint est l'agent
principal de l'évangélisation: c'est Lui qui pousse chacun à
annoncer l'Évangile et c'est Lui qui dans le tréfonds des
consciences fait accepter et comprendre la Parole du salut ».25 Mais, après
avoir réaffirmé cette vérité, l'Assemblée spéciale
ajouta, à juste titre, que l'évangélisation est aussi une
mission que le Seigneur Jésus a confiée à son Église,
sous la conduite et la puissance de l'Esprit. Notre coopération est nécessaire,
par une prière fervente, par une grande réflexion, par des projets
adaptés et la mobilisation des ressources.26
La discussion du Synode au sujet de la pertinence et de la crédibilité
du message de l'Église en Afrique impliquait nécessairement
une réflexion sur la crédibilité même des
porteurs de ce message. Les Pères du Synode traitèrent cette
question de manière directe, avec une sincérité profonde et
remarquable, dénuée de toute complaisance. Le Pape Paul VI avait déjà
abordé cette question dans des termes mémorables: « On répète
souvent, de nos jours, que ce siècle a soif d'authenticité. À
propos des jeunes, surtout, on affirme qu'ils ont horreur du factice, du falsifié,
et recherchent par dessus tout la vérité et la transparence. Ces
signes du temps devraient nous trouver vigilants. Tacitement ou à
grands cris, toujours avec force, l'on demande: Croyez-vous vraiment à ce
que vous annoncez? Vivez-vous ce que vous croyez? Prêchez-vous vraiment ce
que vous vivez? Plus que jamais le témoignage de la vie est devenu une
condition essentielle de l'efficacité profonde de la prédication.
Par ce biais-là nous voici, jusqu'à un certain point, responsables
de la marche de l'Évangile que nous proclamons ».27
C'est pourquoi, au sujet de la mission évangélisatrice de l'Église
dans le domaine de la justice et de la paix, j'ai dit moi-même: «
Plus que jamais, l'Église sait que son message social sera rendu plus crédible
par le témoignage des uvres plus encore que par sa cohérence
et sa logique internes ».28
22. Je rappelle volontiers ici que la huitième Assemblée plénière
du S.C.E.A.M., tenue à Lagos au Nigéria en 1987, avait déjà
pris en considération, avec une clarté remarquable, la question de
la crédibilité et de la pertinence du message de l'Église
en Afrique. Cette même assemblée avait déclaré que la
crédibilité de l'Église en Afrique dépendait d'évêques
et de prêtres qui, à l'image du Christ, donnent le témoignage
d'une vie exemplaire; de religieux réellement fidèles qui soient
des témoins authentiques dans leur manière de vivre les conseils évangéliques;
d'un laïcat dynamique: des parents profondément croyants, des éducateurs
conscients de leurs responsabilités, des dirigeants politiques animés
par un sens moral profond.29
Famille de Dieu en cheminement synodal
23. Quand je me suis adressé aux membres du Conseil du Secrétariat
général le 23 juin 1989, j'ai beaucoup insisté sur la
participation de tout le Peuple de Dieu, à tous les niveaux, spécialement
en Afrique, à la préparation de l'Assemblée spéciale.
« Si elle est bien préparée disais-je , la
session du Synode permettra d'impliquer tous les secteurs de la communauté
chrétienne: individus, petites communautés, paroisses, diocèses,
et institutions locales, nationales et internationales ».30
Entre le début de mon pontificat et l'inauguration de l'Assemblée
spéciale pour l'Afrique du Synode des Évêques, j'ai pu
effectuer dix visites pastorales en Afrique et à Madagascar, dans
trente-six pays. À l'occasion des voyages aposto- liques qui se sont déroulés
après la convocation de l'Assemblée spéciale, le thème
du Synode et la nécessité pour tous les fidèles de se préparer
à l'Assemblée synodale ont toujours été au premier
plan dans mes rencontres avec le Peuple de Dieu en Afrique. J'ai aussi profité
des visites ad limina des évêques de ce continent pour
solliciter la collaboration de tous à la préparation de l'Assemblée
spéciale pour l'Afrique. En trois occasions différentes, j'ai tenu
des sessions de travail avec le Conseil du Secrétariat général
du Synode sur le sol africain: à Yamoussoukro en Côte-d'Ivoire
(1990), à Luanda en Angola (1992) et à Kampala en Ouganda (1993),
toujours en vue d'appeler les Africains à participer tous ensemble et
intensément à la préparation de l'Assemblée
synodale.
24. La présentation des Lineamenta à Lomé, au
Togo, le 25 juillet 1990, à la neuvième Assemblée plénière
du S.C.E.A.M., constitua une étape nouvelle et importante de la préparation
de l'Assemblée spéciale. On peut affirmer que la publication des
Lineamenta a donné le départ aux activités préparatoires
du Synode de manière très sérieuse dans toutes les Églises
particulières d'Afrique. L'Assemblée du S.C.E.A.M. à Lomé
a approuvé une Prière pour l'Assemblée spéciale
et a demandé qu'elle soit récitée en public et en privé,
dans toutes les paroisses africaines, jusqu'à la célébration
du Synode. Cette initiative heureuse du S.C.E.A.M. ne passa pas inaperçue
dans l'Église universelle.
En vue de favoriser la diffusion des Lineamenta, plusieurs Conférences
épiscopales ou diocèses ont traduit le document dans leur langue,
par exemple, en swahili, en arabe, en malgache ou en d'autres langues. «
Des publications, des conférences et des symposiums sur les thèmes
du Synode ont été organisés par diverses Conférences
épiscopales, Instituts de Théologie et Séminaires,
Associations d'Instituts de vie consacrée, diocèses, quelques
journaux et périodiques importants, des évêques et des théologiens
».31
25. Je rends grâce avec ferveur au Tout-Puis- sant pour le soin
attentif avec lequel furent préparés les Lineamenta et l'Instrumentum
laboris 32 du Synode. Cette préparation fut l'uvre des
Africains eux-mêmes, évêques et experts, en commençant
par la Commission antépréparatoire du Synode, en janvier et en
mars 1989. Celle-ci fut relayée par le Conseil du Secrétariat général
de l'Assemblée spéciale pour l'Afrique du Synode des Évêques
que j'ai établi le 20 juin 1989.
J'éprouve une profonde gratitude envers le groupe de travail qui a si
bien conduit les liturgies eucharistiques pour l'ouverture et la clôture
du Synode. Ce groupe, qui comptait parmi ses membres des théologiens, des
liturgistes et des experts en chants et instruments liturgiques africains, a
veillé, selon mon désir, à ce que ces liturgies présentent
un net caractère africain.
26. Maintenant, je dois aussi ajouter que la réponse des Africains à
mon appel en vue de la participation à la préparation du Synode a été
vraiment admirable. Les réactions aux Lineamenta sur le continent
africain, à la fois à l'intérieur et à l'extérieur
de l'Église, ont dépassé de loin les prévisions.
Beaucoup d'Églises particulières ont employé les Lineamenta
pour mobiliser les fidèles; et nous pouvons dire que, dès
lors, les fruits du Synode commencent à se manifester dans le nouvel
engagement et la nouvelle prise de conscience des chrétiens d'Afrique.33
Au cours des différentes étapes de la préparation de
l'Assemblée spéciale, de nombreux membres de l'Église en
Afrique clergé, religieux, religieuses, laïcs se sont
intégrés de manière parfaite dans le processus synodal, «
marchant ensemble », mettant leurs talents au service de l'Église,
et priant ensemble avec ferveur pour le succès du Synode. Plus d'une fois
les Pères du Synode ont eux-mêmes signalé, au cours de
l'Assemblée, que leur travail était facilité par la «
préparation soignée et méticuleuse de ce Synode, avec
l'implication active de toute l'Église en Afrique à tous les
niveaux ».34
Dieu désire sauver l'Afrique
27. L'Apôtre des Nations nous dit que Dieu « veut que
tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de
la vérité. Car Dieu est unique, unique aussi le médiateur
entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme luimême, qui s'est
livré en rançon pour tous » (1 Tm 2, 4-6). Puisque
Dieu appelle tous les hommes à un unique et même destin qui est
divin, « nous devons tenir que l'Esprit Saint offre à tous, d'une façon
que Dieu connaît, la possibilité d'être associés au
mystère pascal ».35 L'amour rédempteur de Dieu embrasse toute
l'humanité, races, tribus ou nations, incluant par conséquent les
peuples du continent africain. Par un effet de la divine Providence, l'Afrique était
présente durant la Passion du Christ en la personne de Simon de Cyrène
que les soldats romains contraignirent à aider notre Sauveur à
porter la Croix (cf. Mc 15, 21).
28. La liturgie du sixième dimanche de Pâques de 1994, pendant
la célébration eucharistique solennelle pour la conclusion de la
session de travail de l?Assemblée spéciale, m'a donné
l'occasion de conduire une réflexion sur le plan de salut voulu par Dieu
pour l'Afrique. Une des lectures bibliques, tirée des Actes des Apôtres,
évoquait un événement que l'on peut considérer comme
le premier pas dans la mission de l'Église auprès des païens:
le récit de la visite de Pierre chez un païen, le centurion
Corneille, sous l'impulsion du Saint-Esprit. Jusque-là, l'Évangile
avait été principalement proclamé pour les Juifs. Après
une certaine hésitation, Pierre avait accepté l'ordre de l'Esprit
de se rendre dans la maison d'un païen. Quand il y arriva, il constata avec
une joyeuse surprise que le centurion attendait le Christ et le Baptême.
Le Livre des Actes des Apôtres rapporte: « Les croyants circoncis qui
étaient venus avec Pierre furent stupéfaits de voir que le don du
Saint-Esprit avait été répandu aussi sur les païens.
Ils les entendaient en effet parler en langues et magnifier Dieu » (10,
45-46).
Dans la maison de Corneille, en un sens, le miracle de la Pentecôte se
reproduisit. Pierre dit alors: « Je constate, en vérité, que
Dieu ne fait pas acception des personnes, mais qu'en toute nation celui qui le
craint et pratique la justice lui est agréable. [...] Peut-on refuser
l'eau du baptême à ceux qui ont reçu l'Esprit Saint aussi
bien que nous? » (Ac 10, 34-35.47).
Ainsi commença la mission de l'Église ad gentes dont
Paul de Tarse deviendra le principal héraut. Les missionnaires arrivés
pour la première fois au cur de l'Afrique ont sans doute connu un émerveillement
semblable à celui des chrétiens des temps apostoliques devant
l'effusion de l'Esprit Saint sur les païens.
29. Le dessein de Dieu pour le salut de l'Afrique est à l'origine de
l'implantation de l'Église sur le continent africain. Mais l'Église
instituée par le Christ étant missionnaire par nature, il s'ensuit
que l'Église en Afrique doit elle-même jouer un rôle actif au
service de ce plan de Dieu. C'est pourquoi j'ai dit souvent que « l'Église
en Afrique est une Église missionnaire et, dans le même temps, une Église
en mission ».36
L'Assemblée spéciale pour l'Afrique du Synode des Évêques
avait pour tâche d'examiner les moyens grâce auxquels les Africains
pourront mieux mettre à exécution le mandat que le Seigneur
ressuscité donna à ses disciples: « Allez donc, de toutes les
nations faites des disciples » (Mt 28, 19)
CHAPITRE II
L'ÉGLISE EN AFRIQUE
I. Brève histoire de l'évangélisation dans le
continent
30. Le jour de l'ouverture de l'Assemblée spéciale pour
l'Afrique du Synode des Évêques, premières assises de ce
genre dans l'histoire, les Pères synodaux ont rappelé
quelques-unes des mer- veilles accomplies par Dieu au cours de l'évangélisation
de l'Afrique. Cette histoire remonte à l'époque même de la
naissance de l'Église. La diffusion de l'Évangile en Afrique s'est
effectuée en plusieurs phases. Les premiers siècles de la chrétienté
virent l'évangélisation de l'Égypte et de l'Afrique du
Nord. Une deuxième phase, concernant les régions de ce continent
situées au sud du Sahara, eut lieu aux XVe et XVIe siècles. Une
troisième phase, caractérisée par un effort missionnaire
extraordinaire, a commencé au XIXe siècle.
Première phase
31. Dans un message adressé aux Évêques et à
tous les peuples d'Afrique pour la promotion du bien-être matériel
et spirituel de leur continent, mon vénéré prédécesseur,
le Pape Paul VI, rappelait en des termes mémorables la glorieuse
splendeur du passé chrétien de l'Afrique: « Nous pensons aux Églises
chrétiennes d'Afrique, dont l'origine remonte aux temps apostoliques et
est liée, selon la tradition, au nom et à l'enseignement de l'évangéliste
saint Marc. Nous pensons à la foule innombrable de saints, de martyrs, de
confesseurs, de vierges appartenant à ces Églises. En réalité,
du IIe au IVe siècle, la vie chrétienne dans les régions
septentrionales de l'Afrique fut très intense et occupa une position
d'avant-garde, aussi bien dans le domaine de la théologie que dans celui
de la littérature chrétienne. Des noms remontent aussitôt à
la mémoire, ceux des grands docteurs et écrivains, comme Origène,
saint Athanase, saint Cyrille, flambeaux de l'École d'Alexandrie, et pour
l'autre partie de la côte méditerranéenne de l'Afrique, ceux
d'un Tertullien, d'un saint Cyprien, et surtout celui de saint Augustin, une des
lumières les plus brillantes de la chrétienté. Nous
rappellerons les grands saints du désert, Paul, Antoine, Pacôme,
les premiers fondateurs du monachisme qui s'est ensuite diffusé, à
partir de leur exemple, en Orient et en Occident. Et, parmi tant d'autres noms,
nous ne voulons pas omettre de citer celui de saint Frumence, appelé abbé
Salama, qui fut consacré évêque par saint Athanase et devint
l'apôtre de l'Éthiopie ».37 Durant ces premiers siècles
de l'Église en Afrique, des femmes ont aussi porté leur témoignage
au Christ. Parmi elles, une mention particulière est due aux saintes Félicité
et Perpétue, à sainte Monique et à sainte Thècle.
« Ces lumineux exemples, comme aussi les figures des saints Papes
originaires d'Afrique, Victor Ier, Melchiade et Gélase Ier, font partie
du patrimoine commun de l'Église et les écrits des auteurs chrétiens
d'Afrique restent encore aujourd'hui d'une importance capitale pour approfondir,
à la lumière de la Parole de Dieu, l'histoire du salut. En évoquant
les antiques gloires de l'Afrique chrétienne, nous tenons à
exprimer notre profond respect pour les Églises avec lesquelles nous ne
sommes pas en pleine communion: l'Église grecque du patriarcat
d'Alexandrie, l'Église copte de l'Égypte et l'Église éthiopienne,
qui ont en commun avec l'Église catholique leur origine et leur héritage
doctrinal et spirituel provenant de grands saints et Pères de l'Église,
non seulement de leur terre, mais de toute l'Église antique. Elles ont
beaucoup travaillé et souffert pour maintenir vivant le nom chrétien
en Afrique à travers les vicissitudes de l'histoire ».38 Ces Églises
portent encore aujourd'hui le témoignage de la vitalité chrétienne
qu'elles puisent dans leurs racines apostoliques, notamment en Égypte et
en Éthiopie et jusqu'au XVIIe siècle en Nubie. Mais sur le reste
du continent commençait une autre étape de l'évangélisation.
Deuxième phase
32. Aux XVe et XVIe siècles, l'exploration de la côte
africaine par les Portugais fut bien vite accompagnée par l'évangélisation
des régions de l'Afrique situées au sud du Sahara. Cet effort
concernait, parmi d'autres lieux, les régions du Bénin actuel, de
São Tomé, de l'Angola, du Mozambique et de Madagascar.
Le 7 juin 1992, dimanche de la Pentecôte, lors de la commémoration
des cinq cents ans de l'évangélisation de l'Angola, je disais
entre autres à Luanda: « Les Actes des Apôtres désignent
par leur nom les habitants de différents lieux, qui prirent directement
part à la naissance de l'Église par l'uvre du souffle de
l'Esprit Saint. Voici ce que tous disaient: "Nous les entendons publier
dans notre langue les merveilles de Dieu" (Ac 2, 11). Il y a cinq
cents ans, les peuples de l'Angola se sont ajoutés à ce chur
de langues. À ce moment-là, dans votre patrie africaine, la Pentecôte
de Jérusalem s'est renouvelée. Vos ancêtres entendirent le
message de la Bonne Nouvelle qui est la langue de l'Esprit. Leurs curs
accueillirent pour la première fois cette parole et ils inclinèrent
la tête dans l'eau des fonts baptismaux, où l'homme, par l'uvre
de l'Esprit Saint, meurt avec le Christ crucifié et renaît à
une nouvelle vie dans sa résurrection. [...] Ce fut certainement le même
Esprit qui poussa ces hommes de foi, les premiers missionnaires, qui arrivèrent
en 1491 à l'embouchure du Zaïre, à Pinda, donnant naissance à
une véri- table épopée missionnaire. Ce fut le même
Esprit, uvrant à sa manière dans le cur des hommes,
qui poussa le grand roi du Congo Nzinga-a- Nkuwu à demander des
missionnaires pour annoncer l'Évangile. Ce fut l'Esprit Saint qui soutint
la vie de ces quatre premiers chrétiens angolais qui, de retour d'Europe,
témoignèrent de la valeur de la foi chrétienne. Après
les premiers missionnaires, de nombreux autres vinrent du Portugal et d'autres
pays européens pour continuer, développer et consolider l'oeuvre
commencée ».39
Un certain nombre de diocèses ont été érigés
durant cette période, et l'un des premiers fruits de cet effort
missionnaire fut, en 1518, la consécration à Rome par Léon
X, de Don Henrique, le fils de Don Alphonse Ier, roi du Congo, comme évêque
titulaire d'Utica. Don Henrique fut ainsi le premier évêque
autochtone de l'Afrique noire.
C'est durant cette période que, en l'an 1622, mon prédécesseur
Grégoire XV érigea de manière stable la Congrégation
de Propaganda Fide dans le but de mieux organiser et de mieux développer
les missions.
À cause de difficultés de divers ordres, la seconde phase de
l'évangélisation de l'Afrique s'acheva au XVIIIe siècle par
l'extinction de presque toutes les missions dans les régions situées
au sud du Sahara.
Troisième phase
33. La troisième phase de l'évangélisation
systématique de l'Afrique commença au XIXe siècle, période
caractérisée par un effort extraordinaire accompli par les grands
apôtres et promoteurs de la mission africaine. Ce fut une période
de croissance rapide, comme le montrent clairement les statistiques présentées
à l'Assemblée synodale par la Congrégation pour l'Évangélisation
des Peuples.40 L'Afrique a répondu très généreusement
à l'appel du Christ. Dans ces dernières décennies,
plusieurs pays africains ont célébré le premier centenaire
du début de leur évangélisation. Vraiment, la croissance de
l'Église en Afrique depuis cent ans est une merveille de la grâce
de Dieu.
La gloire et la splendeur de cette période contemporaine de l'évangélisation
de l'Afrique sont illustrées de manière admirable par les saints
que l'Afrique moderne a donnés à l'Église. Le Pape Paul VI
exprima de manière éloquente cette réalité quand il
canonisa les martyrs de l'Ouganda dans la Basilique Saint-Pierre, lors de la
journée mondiale des missions en 1964 : « Ces martyrs africains
ajoutent au livre des vainqueurs qu'est le martyrologe une page tragique et
splendide, vraiment digne de se joindre aux Actes merveilleux de l'Afrique
ancienne. [...] Ces martyrs d'Afrique inaugurent une époque nouvelle
[...]. L'Afrique, arrosée du sang de ces martyrs, les premiers de l'ère
nouvelle (Oh! Dieu veuille qu'ils soient aussi les derniers, tant leur
holocauste est sublime et précieux!), l'Afrique renaît libre et
rachetée ».41
34. La liste des saints que l'Afrique donne à l'Église, liste
qui est son plus grand titre d'honneur, continue de s'allonger. Comment
pourrions-nous ne pas mentionner, parmi les plus récents, la bienheureuse
Clémentine Anwarite, vierge et martyre du Zaïre, que j'ai béatifiée
sur le sol africain en 1985, Victoire Rasoamanarivo de Madagascar et la
bienheureuse Joséphine Bakhita du Soudan qui ont été toutes
deux béatifiées durant mon pontificat? Comment pourrions-nous ne
pas mentionner le bienheureux Isidore Bakanja, martyr du Zaïre, que j'ai eu
le privilège d'élever aux honneurs de l'autel au cours de
l'Assemblée spéciale pour l'Afrique?
« D'autres causes mûrissent. L'Église en Afrique doit
veiller à rédiger son propre martyrologe, ajoutant aux
magnifiques figures des premiers siècles [...], les martyrs et les saints
des époques récentes ».42
En face de la croissance formidable de l'Église en Afrique durant les
cent dernières années, devant les fruits de sainteté qui
ont été obtenus, il n'y a qu'une explication possible: tout cela
est don de Dieu, car aucun effort humain ne pourrait avoir accompli une telle uvre
dans cette période relativement brève. Il n'y a cependant pas de
place pour un triomphalisme humain. En rappelant la splendeur glorieuse de l'Église
en Afrique, les Pères synodaux ne désiraient rien d'autre que célébrer
les merveilles que Dieu a faites pour la libération et le salut de
l'Afrique.
« C'est là l'uvre du Seigneur, ce fut merveille à
nos yeux » (Ps 118117, 23). « Le Tout-Puissant a fait pour
moi de grandes choses, Saint est son nom » (Lc 1, 49).
Hommage aux missionnaires
35. La splendide croissance de l'Église en Afrique et ses réalisations
sont dues essentiellement au dévouement héroïque de générations
de missionnaires désintéressés: cela est unanimement
reconnu. La terre bénie d'Afrique est parsemée de nombreuses
tombes de ces vaillants hérauts de l'Évangile.
Quand les évêques d'Afrique se sont rencontrés à
Rome pour l'Assemblée spéciale, ils étaient très
conscients de la dette de reconnaissance que leur continent garde envers ses ancêtres
dans la foi.
Dans son discours à la première Assemblée du S.C.E.A.M.
à Kampala, le 31 juillet 1969, le Pape Paul VI évoqua cette dette
de reconnaissance: « Vous, Africains, vous êtes désormais vos
propres missionnaires. L'Église du Christ est vraiment implantée
sur cette terre bénie (cf. décret Ad gentes, n. 6). Et il
est un devoir que nous devons accomplir: nous devons évoquer le souvenir
de ceux qui, en Afrique, avant vous et encore aujourd'hui avec vous, ont prêché
l'Évangile. L'Écriture sainte nous y invite: "Souvenez-vous
de vos prédécesseurs, qui vous ont annoncé la Parole de
Dieu, et, considérant la fin de leur vie, imitez leur foi" (He
13, 7). C'est une histoire que nous ne devons pas oublier; elle confère à
l'Église locale la note de son authenticité et de sa noblesse, la
note "apostolique". Cette histoire est un drame de charité, d'héroïsme,
de sacrifice, qui fait de l'Église africaine, depuis les origines, une Église
grande et sainte ».43
36. L'Assemblée spéciale s'est dignement acquittée de
cette dette de reconnaissance lors de sa première Congrégation générale
quand elle déclara: « C'est le lieu de rendre ici un hommage vibrant
aux missionnaires, hommes et femmes de tous les Instituts religieux et séculiers,
ainsi qu'à tous les pays qui, durant les deux mille ans environ de l'évangélisation
du continent africain, [...] se sont dévoués sans compter pour
transmettre le flambeau de la foi chrétienne. [...] C'est pourquoi, nous,
les heureux héritiers de cette merveilleuse aventure, tenons à
rendre grâce à Dieu en cette circonstance solennelle ».44
Les Pères synodaux ont réitéré fortement leur
hommage aux missionnaires dans leur Message au Peuple de Dieu. Et ils
n'ont pas oublié de rendre hommage aux fils et aux filles d'Afrique, spécialement
aux catéchistes et aux interprètes, collaborateurs des
missionnaires.45
37. C'est grâce à la grande épopée missionnaire
dont le continent africain a été le théâtre,
particulièrement au cours des deux derniers siècles, que nous
avons pu nous rencontrer à Rome pour célébrer l'Assemblée
spéciale pour l'Afrique. Le grain qui a été semé en
son temps a porté des fruits abondants. Mes frères dans l'épiscopat,
fils des peuples d'Afrique, en sont d'éloquents témoins. Avec
leurs prêtres, ils portent désormais sur leurs épaules une
grande part du travail de l'évangélisation. En témoignent
aussi les nombreux fils et filles d'Afrique qui rejoignent les anciennes Congrégations
missionnaires ou qui entrent dans les nouveaux Instituts nés sur la terre
africaine, reprenant entre leurs mains le flambeau de la consécration
totale au service de Dieu et de l'Évangile.
Enracinement et croissance de l'Église
38. Le fait qu'en près de deux siècles, le nombre de
catholiques en Afrique ait connu une croissance rapide constitue en soi une résultat
remarquable à tous points de vue. La consolidation de l'Église
dans le continent est confirmée en par- ticulier par des éléments
comme l'augmentation importante et rapide du nombre des circonscriptions ecclésiastiques,
la croissance du nombre de membres autochtones du clergé, de séminaristes
et de candidats dans les Instituts de vie consacrée, l'extension
progressive du réseau des catéchistes, dont on sait le rôle
dans la diffusion de l'Évangile parmi les populations africaines. Un
autre élément est enfin fondamental: la forte proportion des évêques
natifs d'Afrique, composant désormais la hiérarchie du continent.
Les Pères synodaux ont constaté beaucoup de pas très
significatifs accomplis par l'Église en Afrique dans les domaines de
l'inculturation et du dialogue cuménique.46 Ses réalisations
remarquables et méritoires dans le domaine de l'éducation sont
universellement reconnues.
Bien que les catholiques ne soient que quatorze pour cent de la population
d'Afrique, les institutions sanitaires catholiques représentent dix-sept
pour cent de l'ensemble des établissements sanitaires de tout le
continent.
Les initiatives que les jeunes Églises d'Afrique ont prises
courageusement pour porter l'Évangile « jusqu'aux extrémités
de la terre » (Ac 1, 8) sont remarquables. Les Instituts
missionnaires fondés en Afrique se sont accrus en nombre et ont commencé
à envoyer des missionnaires non seulement dans les pays du continent,
mais aussi dans d'autres régions du monde. Des prêtres séculiers
africains, dont le nombre croît lentement, commencent maintenant à
servir, pour des périodes limitées, comme prêtres fidei
donum, dans d'autres diocèses, pauvres en personnel, de leur propre
pays ou à l'étranger. Les provinces afri- caines des Instituts
religieux de droit pontifical d'hommes et de femmes ont aussi vu augmenter leurs
effectifs. De cette manière, l'Église se met au service des
peuples d'Afrique, mais elle accepte aussi d'être impliquée dans l'«
échange des dons » avec d'autres Églises particulières,
à l'échelle de l'ensemble du Peuple de Dieu. Tout cela manifeste,
de manière tangible, la maturité atteinte par l'Église en
Afrique, ce qui a rendu possible la célébration de l'Assemblée
spéciale pour l'Afrique du Synode des Évêques.
Qu'est devenue l'Afrique?
39. Il y a un peu moins de trente ans, de nombreux pays d'Afrique prenaient
leur indépendance par rapport aux puissances coloniales. Cela suscita
alors de grandes espérances pour le développement politique, économique,
social et culturel des peuples africains. Bien qu'« en certains pays, la
situation intérieure n'ait pas encore trouvé malheureusement sa
stabilité et que la violence parfois ait triomphé ou triomphe
encore, cela ne peut donner lieu à une sentence générale de
condamnation qui inclut tout un peuple, toute une nation ou, pis encore, tout un
continent ».47
40. Mais quelle est la situation d'ensemble réelle du continent
africain aujourd'hui, spécialement du point de vue de la mission évangélisatrice
de l'Église? Les Pères synodaux se sont ainsi exprimés à
ce sujet: « Dans un continent saturé de mauvaises nouvelles, comment
le message chrétien est-il "Bonne Nouvelle" pour notre peuple?
Au milieu d'un désespoir qui envahit tout, où sont l'espérance
et l'optimisme qu'apporte l'Évangile? L'évangélisation
promeut nombre de ces valeurs essentielles qui font tellement défaut à
notre continent: espérance, paix, joie, harmonie, amour et unité ».48
Après avoir remarqué, à juste titre, que l'Afrique est
un immense continent comportant des situations très diversifiées,
et qu'on doit se garder de généraliser, autant dans l'évaluation
des problèmes que dans la suggestion de solutions, l'Assemblée spéciale
eut le regret de constater: « Une situation commune est, sans aucun doute,
le fait que l'Afrique est saturée de problèmes: dans presque
toutes nos nations, il y a une misère épouvantable, une mauvaise
administration des rares ressources disponibles, une instabilité poli-
tique et une désorientation sociale. Le résultat est sous nos
yeux: misère, guerres, désespoir. Dans un monde contrôlé
par les nations riches et puissantes, l'Afrique est pratiquement devenue un
appendice sans importance, souvent oublié et négligé par
tous ».49
41. Pour plusieurs Pères synodaux, l'Afrique actuelle peut être
comparée à l'homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho;
il tomba entre les mains de brigands qui le dépouillèrent, le rouèrent
de coups et s'en allèrent, le laissant à demi mort (cf. Lc
10, 30-37). L'Afrique est un continent où d'innombrables êtres
humains hommes et femmes, enfants et jeunes sont étendus,
en quelque sorte, sur le bord de la route, malades, blessés, impotents,
marginalisés et abandonnés. Ils ont un extrême besoin de
bons Samaritains qui leur viennent en aide.
Pour ma part, je souhaite que l'Église continue patiemment et
inlassablement son uvre de bon Samaritain; en effet, dans une longue période,
des régimes aujourd'hui disparus ont fortement éprouvé les
Africains et affaibli leurs capacités de réaction: l'homme blessé
doit retrouver toutes les ressources de son humanité. Les fils et les
filles d'Afrique ont besoin de présence compréhensive et de
sollicitude pastorale. Il faut les aider à rassembler leurs énergies
pour le bien commun.
Valeurs positives de la culture africaine
42. L'Afrique, malgré ses grandes richesses naturelles, reste dans
une situation économique de pauvreté. Elle est toutefois dotée
d'une vaste gamme de valeurs culturelles et de qualités inestimables
qu'elle peut offrir aux Églises et à toute l'humanité. Les
Pères synodaux ont souligné quelques-unes de ces valeurs
culturelles qui constituent, à coup sûr, une préparation
providentielle à la transmission de l'Évangile; ces valeurs
peuvent permettre une évolution positive de la situation dramatique du
continent, ce qui facilitera la reprise générale dont dépend
le développement espéré de chaque nation.
Les Africains ont un profond sens religieux, le sens du sacré, le
sens de l'existence de Dieu Créateur et d'un monde spirituel. La réalité
du péché, sous ses formes individuelles et sociales, est très
présente dans la conscience de ces peuples, comme le sont également
les rites de purification et d'expiation.
43. Dans la culture et la tradition africaines, le rôle de la famille
est universellement considéré comme fondamental. Ouvert à
ce sens de la famille, de l'amour et du respect de la vie, l'Africain aime les
enfants, qui sont accueillis joyeusement comme un don de Dieu. « Les
fils et les filles de l'Afrique aiment la vie. De cet amour de la vie découle
leur grande vénération pour leurs ancêtres. Ils croient
instinctivement que les morts ont une autre vie, et leur désir est de
rester en communication avec eux. Ne serait-ce pas, en quelque sorte, une préparation
à la foi dans la communion des saints? Les Africains respectent la
vie qui est conçue et qui naît. Ils apprécient la vie et
rejettent l'idée qu'elle puisse être supprimée, même
quand de soi-disant civilisations progressistes veulent les conduire dans cette
voie. Des pratiques contraires à la vie leur sont toutefois imposées
par le biais de systèmes économiques qui ne servent que l'égoïsme
des riches ».50 Les Africains manifestent leur respect pour la vie jusqu'à
son terme naturel et, au sein de la famille, ils gardent une place aux anciens
et aux parents.
Les cultures africaines ont un sens aigu de la solidarité et de la
vie communautaire. On ne conçoit pas en Afrique une fête sans
partage avec tout le village. De fait, la vie communautaire dans les sociétés
africaines est une expression de la famille élargie. C'est avec un ardent
désir que je prie et demande des prières pour que l'Afrique préserve
toujours ce précieux héritage culturel et pour qu'elle ne succombe
jamais à la tentation de l'individualisme, si étranger à
ses meilleures traditions.
Quelques options des peuples africains
44. Même si les ombres et le tragique de la situation
africaine dont j'ai parlé plus haut ne doivent être en rien minimisés,
il convient de mentionner ici certaines réalisations positives des
peuples du continent qui devraient être saluées et encouragées.
Les Pères synodaux, dans leur Message au Peuple de Dieu ont évoqué
avec joie, par exemple, la mise en route du processus démocra- tique dans
bien des pays africains. Ils ont exprimé le souhait qu'il s'y consolide
et que promptement soient levés tous les obstacles et les résistances
à l'État de droit, grâce à la concertation de tous
les protagonistes et à leur sens du bien commun.51
Les « vents de changement » soufflent fortement dans beaucoup de
lieux du continent, le peuple demandant avec toujours plus d'insistance la
reconnaissance et la promotion des droits et des libertés de l'homme. À
cet égard je note avec satisfaction que l'Église en Afrique,
conformément à sa vocation, se situe résolument du côté
des opprimés, des peuples sans voix et marginalisés. Je
l'encourage fermement à continuer à porter ce témoignage.
L'option préférentielle pour les pauvres est « une
forme spéciale de priorité dans la pratique de la charité
chrétienne dont témoigne toute la tradition de l'Église.
[...] L'intérêt actif pour les pauvres qui sont, selon la
formule si expressive, les pauvres du Seigneur doit se traduire, à
tous les niveaux, en actes concrets afin de parve- nir avec fermeté à
une série de réformes nécessaires ».52
45. En dépit de sa pauvreté et des faibles moyens dont elle
dispose, l'Église en Afrique joue un rôle de premier plan en ce qui
concerne le développement humain intégral; ses remarquables réalisations
dans ce domaine sont souvent reconnues par les gouvernements et les experts
internationaux.
L'Assemblée spéciale pour l'Afrique a exprimé une
profonde reconnaissance envers « tous les chrétiens et tous les
hommes de bonne volonté qui travaillent dans les domaines de l'assistance
et de la promotion humaine avec nos Caritas ou nos organisations de développement
».53 L'assistance qu?ils donnent, comme de bons Samaritains, aux victimes
africaines des guerres et des catastrophes, aux réfugiés et aux
personnes déplacées, mérite admiration, gratitude et
soutien de la part de tous.
Enfin, je tiens à remercier l'Église en Afrique pour le rôle
qu'elle a joué, au cours des ans, en faveur de la paix et de la réconciliation
dans certaines situations de conflit, de bouleversement politique ou de guerre
civile.
II. Problèmes actuels de l'Église en Afrique
46. Les évêques d'Afrique se trouvent en face de deux questions
essentielles : comment l'Église doit-elle faire avancer sa mission d'évangélisation
à l'approche de l'An 2000? Comment les chrétiens africains
pourront-ils devenir des témoins toujours plus fidèles du Seigneur
Jésus? Pour donner à ces questions des réponses appropriées,
avant et pendant l'Assemblée spéciale, les évêques
ont passé en revue les principaux défis auxquels la communauté
ecclésiale africaine doit faire face aujourd'hui.
Évangélisation en profondeur
47. Le premier aspect, et il est fondamental, que les Pères
synodaux ont relevé, c'est la soif de Dieu des peuples d'Afrique. Pour ne
pas décevoir cette attente, les membres de l'Église doivent avant
tout approfondir leur foi.54 Car, en tant qu'évangélisatrice, l'Église
doit « commencer par s'évangéliser elle-même ».55
Il est nécessaire qu'elle relève le défi de « ce thème
de l'Église qui s'évangélise par une conversion et une rénovation
constantes, pour évangéliser le monde avec crédibilité
».56
Le Synode a constaté l'urgence de la proclamation de la Bonne
Nouvelle aux millions de personnes non encore évangélisées
en Afrique. L'Église respecte et estime assurément les religions
non-chrétiennes professées par de très nom- breuses
personnes sur le continent africain, parce qu'elles sont l'expression vivante de
l'âme de larges portions de la population, cependant « ni le respect
et l'estime envers ces religions, ni la complexité des questions soulevées
ne sont pour l'Église une invitation à taire devant les non-chrétiens
l'annonce de Jésus Christ. Au contraire, elle pense que ces multitudes
ont le droit de connaître la richesse du mystère du Christ (cf.
Ep 3, 8) dans laquelle nous croyons que toute l'humanité peut
trouver, dans une plénitude insoupçonnable, tout ce qu'elle
cherche à tâtons au sujet de Dieu, de l'homme et de son destin, de
la vie et de la mort, de la vérité ».57
48. Les Pères synodaux affirment à juste titre qu'« un
profond intérêt pour une inculturation véritable et équilibrée
de l'Évangile s'avère nécessaire pour éviter la
confusion et l'aliénation dans notre société soumise à
une évolution rapide ».58 Visitant le Malawi en 1989, je disais : «
Je vous lance un défi aujourd'hui, un défi qui consiste à
rejeter un mode de vie qui ne correspond pas au meilleur de vos traditions
locales et de votre foi chrétienne. Beaucoup de personnes en Afrique
portent leur regard, au-delà de l'Afrique, vers la soi-disant liberté
du mode de vie moderne. Aujourd'hui je vous recommande vivement de regarder
en vous-mêmes. Regardez les richesses de vos propres traditions, regardez
la foi que nous célébrons dans cette assemblée. Vous
trouverez ici la véri- table liberté, vous trouverez ici le Christ
qui vous conduira à la vérité ».59
Dépassement des divisions
49. Un autre défi reconnu par les Pères synodaux porte sur
diverses formes de divisions qu'il faut apaiser par une pratique honnête
du dialogue.60 Il a été remarqué avec raison qu'à
l'intérieur des frontières héritées des puissances
coloniales la coexistence de groupes ethniques, de traditions, de langues et même
de religions différentes rencontre souvent des difficultés dues à
de graves hostilités réciproques. « Les oppositions
tribales mettent parfois en péril, sinon la paix, du moins la
poursuite du bien commun de l'ensemble de la société, et créent
aussi des difficultés pour la vie des Églises et l'accueil des
pasteurs d'autres ethnies ».61 C'est pourquoi l'Église en Afrique se
sent appelée précisément à réduire ces
fractures. De ce point de vue aussi, l'Assemblée spéciale a
souligné l'importance du dialogue cuménique avec les autres Églises
et Communautés ecclésiales, du dialogue avec la religion
traditionnelle africaine et avec l'Islam. Les Pères synodaux ont recherché
les moyens d'atteindre ce but.
Mariage et vocations
50. Un défi important, souligné à la quasi unanimité
par les Conférences épiscopales d'Afrique dans leurs réponses
aux Lineamenta, concerne le Mariage chrétien et la vie
familiale.62 Ce qui est en jeu ici est le fait que « l'avenir du monde et
de l'Église passe par la famille ».63
L'une des autres tâches fondamentales soulignées par l'Assemblée
spéciale concerne les vocations au sacerdoce et à la vie consacrée:
les discerner avec sagesse, prévoir des formateurs capables de les
accompagner et veiller à la qualité de la formation donnée.
Du soin apporté à la solution de ces questions dépend l'espérance
d'une floraison de vocations missionnaires africaines, nécessaire pour
annoncer l'Évangile dans toutes les parties du continent et même
au-delà.
Difficultés sociales et politiques
51. « En Afrique, la nécessité d'appliquer l'Évangile
à la vie concrète est fortement ressentie. Comment quelqu'un
pourrait-il annoncer le Christ sur cet immense continent s'il oublie qu'il est
une des régions les plus pauvres du monde? Comment quelqu'un pourrait-il
manquer de prendre en considération l'histoire chargée de
souffrances d'une terre où de nombreuses nations sont encore aux prises
avec la faim, la guerre, les tensions raciales et tribales, l'instabilité
politique et la violation des droits de l'homme? Tout cela constitue un défi
pour l'évangélisation ».64
Tous les documents préparatoires, ainsi que les échanges en
Assemblée, ont mis amplement en évidence le fait que des questions
telles que la pauvreté croissante en Afrique, l'urbanisation, la dette
internationale, le commerce des armes, le problème des réfugiés
et des personnes déplacées, les problèmes démographiques
et les menaces qui pèsent sur la famille, l'émancipation des
femmes, la propagation du sida la survivance en certains lieux de la pratique de
l'esclavage, l'ethnocentrisme et les oppositions tribales, font partie des défis
fondamentaux examinés par le Synode.
L'invasion des médias
52. Enfin, l'Assemblée spéciale s'est préoccupée
des moyens de communication sociale, une question très importante, car il
s'agit à la fois de moyens d'évangélisation et de moyens de
diffusion d'une nouvelle culture qu'il faut évangéliser.65 Les Pères
synodaux ont été ainsi mis en face du triste fait que « les
pays en voie de développement, au lieu de se transformer en nations auto-
nomes, préoccupées de leur progression vers la juste participation
aux biens et aux services destinés à tous, deviennent les pièces
d'un mécanisme, les parties d'un engrenage gigantesque. Cela se vérifie
souvent aussi dans le domaine des moyens de communication sociale qui, étant
la plupart du temps gérés par des centres situés dans la
partie Nord du monde, ne tiennent pas toujours un juste compte des priorités
et des problèmes propres de ces pays et ne respectent pas leur
physionomie culturelle; il n'est pas rare qu'ils imposent au contraire une
vision déformée de la vie et de l'homme et qu'ainsi ils ne répondent
pas aux exigences du vrai développement ».66
III. Formation des agents de l'évangélisation
53. Avec quelles ressources l'Église en Afrique s'efforcera-t-elle de
relever les défis que je viens de mentionner? « La plus importante,
après la grâce du Christ, est celle du peuple. Le Peuple de Dieu
entendu au sens théologique de Lumen gentium, ce peuple
comprenant les membres du Corps du Christ dans sa totalité a reçu
le mandat, qui est à la fois un honneur et un devoir, de proclamer le
message évangélique. [...] La communauté entière a
besoin d'être préparée, motivée et renforcée
pour l'évangélisation, chacun selon son rôle spécifique
au sein de l'Église ».67 C'est pourquoi le Synode a mis si fortement
l'accent sur la formation des agents de l'évangélisation en
Afrique. J'ai déjà rappelé la nécessité d'une
formation appropriée des candidats au sacerdoce et de ceux qui sont appelés
à la vie consacrée. L'Assemblée a également prêté
l'attention qui convient à la formation des fidèles laïcs,
soulignant leur rôle irremplaçable dans l'évangélisation
de l'Afrique. En particulier, on a mis l'accent, à juste titre, sur la
formation des catéchistes laïcs.
54. Une autre question se présente : l'Église en Afrique
a-t-elle formé suffisamment les laïcs, pour les rendre capables
d'assumer toutes leurs responsabilités civiques et de réfléchir
sur les affaires d'ordre socio-politique à la lumière de l'Évangile
et de la foi en Dieu? C'est un devoir pour les chrétiens d'exercer une
influence sur le tissu social, pour transformer les mentalités et les
structures de la société de telle sorte qu'elles reflètent
mieux les desseins de Dieu sur la famille humaine. C'est pourquoi j'ai souhaité
pour les laïcs une formation complète, qui les aide à mener
une vie pleinement cohérente. Pour les disciples authentiques du Christ,
la foi, l'espérance et la charité ont leur influence sur le
comportement dans toute activité, toute situation et toute responsabilité.
Puisque « évangéliser c'est porter la Bonne Nouvelle dans
tous les milieux de l'humanité et, par son impact, transformer du dedans,
rendre neuve l'humanité elle-même »,68 les chrétiens
doivent être formés à vivre les implications sociales de l'Évangile
de telle sorte que leur témoignage devienne un défi prophétique
à tout ce qui nuit au vrai bien des hommes et des femmes d'Afrique, de même
que de tous les autres continents.
CHAPITRE III
ÉVANGÉLISATION ET INCULTURATION
Mission de l'Église
55. « Allez dans le monde entier, proclamer l'Évangile
à toute la création » (Mc 16, 15). Tel est le mandat
qu'avant de monter vers le Père, le Christ Ressuscité donna à
ses Apôtres. « Pour eux, ils s'en allèrent prêcher en
tout lieu » (Mc 16, 20).
« La tâche d'évangéliser tous les hommes constitue
dès lors la mission essentielle de l'Église [...]. Évangéliser
est la grâce et la vocation propre de l'Église, son identité
la plus profonde. Elle existe pour évangéliser ».69
En effet, elle naît de l'action évangélisatrice de Jésus
et des Douze, elle est à son tour envoyée, « dépositaire
de la Bonne Nouvelle à annoncer [...]. L?Église commence par s'évangéliser
elle-même ». Ensuite, « l'Église ellemême envoie
des évangélisateurs. Elle met dans leur bouche la Parole qui sauve
».70 Comme l'Apôtre des Nations, l'Église peut dire: «
Annoncer l'Évangile [...] c'est une nécessité qui
m'incombe. Oui, malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile!
» (1 Co 9, 16).
L'Église annonce la Bonne Nouvelle non seulement par la
proclamation de la parole qu'elle a reçue du Seigneur, mais aussi par
le témoignage de vie, grâce auquel les disciples du Christ
rendent raison de la foi, de l'espérance, et de l'amour qui les habitent
(cf. 1 P 3, 15).
Ce témoignage du chrétien rendu au Christ et à l'Évangile
peut aussi conduire jusqu?au sacrifice suprême, le martyre (cf. Mc
8, 35). Car l'Église et le chrétien annoncent Celui qui est un
« signe en butte à la contradiction » (Lc 2, 34). Ils
proclament « un Christ crucifié, scandale pour les juifs et folie
pour les païens » (1 Co 1, 23). Comme je l'ai dit plus haut,
outre les illustres martyrs des premiers siècles, l'Afrique peut se
glorifier de ses martyrs et de ses saints de l?époque moderne.
L'évangélisation a pour but de « transformer du dedans,
rendre neuve l'humanité elle-même ».71 Dans le Fils unique et
par Lui, seront renouvelées les relations des hommes avec Dieu, des
hommes entre eux et des hommes avec la création tout entière.
C'est pourquoi l'annonce de l'Évangile peut contribuer à la
transformation intérieure de tous les hommes de bonne volonté dont
le cur est ouvert à l'action de l'Esprit.
56. Témoigner de l'Évangile, en paroles et en actes, c'est la
consigne que l'Assemblée spéciale pour l'Afrique du Synode des Évêques
a reçue et qu'elle transmet à l'Église du continent. «
Vous serez mes témoins » (Ac 1, 8), tel est l'enjeu, tels
devront être aussi en Afrique les fruits du Synode dans tous les domaines
de la vie des hommes.
Née de la prédication d'évêques et de prêtres
missionnaires vaillants, efficacement aidés par les catéchistes
« cette armée digne d'éloge, qui a si magnifiquement mérité
de l'uvre des missions auprès des païens »72 , l'Église
en Afrique, terre devenue « nouvelle patrie du Christ »,73 est désormais
responsable de la mission sur le continent et dans le monde: « Africains,
vous êtes désormais vos propres missionnaires », disait à
Kampala mon prédécesseur Paul VI.74 Compte tenu de ce que la
grande majorité des habitants du continent africain n'a pas encore
entendu la Bonne Nouvelle du Salut, le Synode recommande que soient encouragées
les vocations missionnaires et il demande que l'offrande de prières, de
sacrifices et d'aumônes en faveur du travail missionnaire de l'Église
soit favorisée et activement soutenue.75
Annonce
57. « Le Synode rappelle qu'évangéliser, c'est
annoncer par la parole et par la vie la Bonne Nouvelle de Jésus Christ,
crucifié, mort et ressuscité, chemin, vérité et vie ».76
À cette Afrique pressée de toutes parts par les germes de haine,
de violence, de conflits et de guerres, les évangélisateurs
doivent proclamer l'espérance de la vie enracinée dans le mystère
pascal. C'est lorsque, humainement parlant, sa vie semblait vouée à
l'échec, que Jésus a institué l'Eucharistie, « gage de
la gloire éternelle »,77 pour perpétuer dans le temps et dans
l'espace sa victoire sur la mort. C'est pourquoi l'Assemblée spéciale
pour l'Afrique, en cette période où le continent africain, sous
certains aspects, est dans une situation critique, s'est voulue « Synode
de la Résurrection, Synode de l'Espérance. [...] Christ
notre Espérance est vivant, nous vivrons! »78 L'Afrique n'est
pas vouée à la mort, mais à la vie!
Il est donc nécessaire « que la nouvelle évangélisation
soit centrée sur la rencontre avec la personne vivante du Christ ».79
« La première annonce doit viser à faire faire cette expérience
bouleversante et enthousiasmante de Jésus Christ qui appelle et entraîne
à sa suite pour une aventure de foi ».80 Cette tâche sera
d'autant plus facile que « l'Africain croit en Dieu le Créateur à
partir de sa vie et de sa religion traditionnelle. Il est donc aussi ouvert à
la pleine et définitive révélation de Dieu en Jésus
Christ, Dieu avec nous, Verbe fait chair. Jésus, la Bonne Nouvelle, c'est
Dieu qui sauve l'Africain [...] de l'oppression et de l'esclavage ».81
L'évangélisation doit atteindre « l'homme et la société
à tous les niveaux de leur existence. Elle s'exprime donc dans des
activités diverses, notamment celles que le Synode a précisément
prises en considération: annonce, inculturation, dialogue, justice et
paix, moyens de communication sociale ».82
Pour la pleine réussite de cette mission, il faut veiller à ce
« que, dans l'évangélisation, le recours à l'Esprit
Saint soit accentué pour une continuelle Pentecôte, où
Marie, comme dans la première Pentecôte, aura sa place ».83 En
effet, la force de l'Esprit Saint introduit l'Église dans la vérité
tout entière (cf. Jn 16, 13) et lui donne d'aller au-de- vant du
monde pour témoigner du Christ avec assurance.
58. La Parole qui sort de la bouche de Dieu est vivante et efficace, elle ne
lui revient jamais sans effet (cf. Is 55, 11; He 4, 12-13). Il
faut donc proclamer la Parole sans relâche, insister « à temps
et à contretemps [...] avec une patience inlassable et le souci
d'instruire » (2 Tm 4, 2). Confiée en premier lieu à
l'Église, la Parole de Dieu mise par écrit « n'est [pas]
objet d'explication personnelle » (2 P 1, 20); il revient à
l'Église d'en donner l'interprétation authentique.84
Pour que la Parole de Dieu soit connue, aimée, contemplée et
conservée dans le cur des fidèles (cf. Lc 2, 19.51),
il faut intensifier les efforts pour faciliter l'accès à l'Écriture
sainte, notamment par des traductions intégrales ou partielles de la
Bible, faites autant que possible en collaboration avec les autres Églises
et Communautés ecclésiales, et accompagnées de guides de
lecture pour la prière, l'étude en famille ou en communauté.
En outre, il convient de promouvoir une formation biblique des membres du clergé,
des religieux, des catéchistes et des laïcs en général;
de prévoir des célébrations de la Parole ; de favoriser
l'apostolat biblique grâce au Centre Biblique pour l'Afrique et Madagascar
ainsi qu'à d'autres structures similaires, à encourager à
tous les niveaux. En somme, on cherchera à mettre l'Écriture
Sainte entre les mains de tous les fidèles dès leur plus jeune âge.85
Urgence et nécessité de l'inculturation
59. Les Pères synodaux ont à maintes reprises
souligné l'importance particulière pour l'évangélisation
de l'inculturation ou processus par lequel « la catéchèse
s'incarne dans les différentes cultures ».86 L'inculturation
comprend une double dimension: d'une part « une intime transformation des
authentiques valeurs culturelles par leur intégration dans le
christianisme » et, d'autre part, « l'enracinement du christianisme
dans les diverses cultures ».87 Le Synode considère l'inculturation
comme une priorité et une urgence dans la vie des Églises
particulières pour un enracinement réel de l'Évangile en
Afrique,88 « une exigence de l'évangélisation »,89 «
un cheminement vers une pleine évangélisation »,90 l'un des
enjeux majeurs pour l'Église dans le continent à l'approche du
troisième millénaire.91
Fondements théologiques
60. « Mais quand vint la plénitude du temps » (Ga
4, 4), le Verbe, deuxième Personne de la Sainte Trinité, Fils
unique de Dieu, « par l'Esprit Saint a pris chair de la Vierge Marie et
s'est fait homme ».92 C'est le sublime mystère de l'Incarnation du
Verbe, qui a eu lieu dans l'histoire: dans des circonstances de temps et
de lieu bien définies, au milieu d'un peuple avec sa culture, peuple que
Dieu avait élu et accompagné tout au long de l'histoire du salut,
afin de montrer par lui ce qu'Il entendait faire pour tout le genre humain.
Preuve manifeste de l'amour de Dieu pour les hommes (cf. Rm 5, 8), Jésus
Christ, par sa vie, par la Bonne Nouvelle annoncée aux pauvres, par sa
passion, sa mort et sa résurrection glorieuse, a opéré la rémission
de nos péchés et notre réconciliation avec Dieu, son Père
et grâce à lui notre Père. La Parole que l'Église
annonce, c'est le Verbe de Dieu fait homme, lui-même le sujet et
l'objet de cette Parole. La Bonne Nouvelle, c'est Jésus Christ.
Comme le « Verbe s'est fait chair et [qu']il a habité
parmi nous » (Jn 1, 14), ainsi la Bonne Nouvelle, la Parole de Jésus
Christ annoncée aux nations doit s'inscrire dans le milieu de vie
de ceux qui l'écoutent. L'inculturation est précisément
l'insertion du message évangélique dans les cultures.93 En effet,
parce qu'elle a été intégrale et concrète,94
l'incarnation du Fils de Dieu a été aussi une incarnation dans une
culture déterminée.
61. Étant donné la relation étroite et organique qui
existe entre Jésus Christ et la parole qu'annonce l'Église,
l'inculturation du message ne peut pas ne pas entrer dans la « logique »
propre au Mystère de la Rédemption. L'Incarnation du
Verbe, en effet, n'est pas un moment isolé, mais elle tend vers «
l'Heure » de Jésus et le mystère pascal: « Si le grain
de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul; mais s'il
meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12, 24). « Et moi
dit Jésus une fois élevé de terre, j'attirerai tous
les hommes à moi » (Jn 12, 32). Cet abaissement de soi,
cette kénose nécessaire à l'exaltation, chemin de Jésus
et de chacun de ses disciples (cf. Ph 2, 6-9), est éclairante
pour la rencontre des cultures avec le Christ et son Évangile. «
Chaque culture a besoin d'être transformée par les valeurs de l'Évangile
à la lumière du mystère de Pâques ».95
C'est en considérant le mystère de l'Incarnation et de la Rédemption
que l'on doit opérer le discernement des valeurs et des anti-valeurs des
cultures. Comme le Verbe de Dieu est devenu en tout semblable à nous,
sauf dans le péché, ainsi l'inculturation de la Bonne Nouvelle intègre
toutes les valeurs humaines authentiques en les purifiant du péché
et en leur rendant la plénitude de leur sens.
L'inculturation a aussi des liens profonds avec le mystère de la
Pentecôte. Grâce à l'effusion et à l?action de
l'Esprit, qui unifie les dons et les talents, tous les peuples de la terre, en
entrant dans l'Église, vivent une nouvelle Pentecôte, professent en
leur langue l'unique foi en Jésus Christ et proclament les merveilles que
le Seigneur a faites pour eux. L'Esprit, qui est sur le plan naturel source
première de la sagesse des peuples, conduit l'Église, par sa lumière
surnaturelle, dans la connaissance de la Vérité tout entière.
À son tour, l'Église, accueillant les valeurs des différentes
cultures, devient la « sponsa ornata monilibus suis », l'épouse
qui se pare de ses bijoux (cf. Is 61, 10).
Critères et domaines de l'inculturation
62. Cette tâche est difficile et délicate, car elle met en jeu
la fidélité de l'Église à l'Évangile et à
la Tradition apostolique dans une évolution constante des cultures. À
juste titre, les Pères synodaux ont fait observer: « Au regard des
rapides changements culturels, sociaux, économiques et politiques, nos Églises
locales devront travailler à un processus d'inculturation toujours
renouvelé [en respectant] les deux critères suivants : la
compatibilité avec le message chrétien et la communion avec l'Église
universelle [...]. Dans tous les cas, on doit prendre soin d'éviter tout
syncrétisme ».96
« Cheminement vers une pleine évangélisation,
l'inculturation vise à permettre à l'homme d'accueillir Jésus
Christ dans l'intégralité de son être personnel, culturel, économique
et politique, en vue de sa pleine et totale union à Dieu le Père,
et d'une vie sainte sous l'action de l'Esprit Saint ».97
Tandis qu'il rend grâce à Dieu pour les fruits que les efforts
d'inculturation ont déjà portés dans la vie des Églises
du continent, notamment dans les antiques Églises orientales d'Afrique,
le Synode a recommandé « aux évêques et aux Conférences
épiscopales de tenir compte que l'inculturation englobe tous les domaines
de la vie de l'Église et de l'évangélisation: théologie,
liturgie, vie et structure de l'Église. Tout ceci souligne le besoin
d'une recherche dans le domaine des cultures africaines en toute leur complexité
». Le Synode a invité les pasteurs « à exploiter au
maximum les nombreux pouvoirs que la discipline actuelle de l'Église
accorde déjà à ce sujet ».98
Église Famille de Dieu
63. Non seulement le Synode a parlé de l'inculturation,
mais il l'a appliquée en prenant, pour l'évangélisation de
l'Afrique, l'idée-force de l'Église Famille de Dieu.99 Les
Pères y ont vu une expression particulièrement appropriée
de la nature de l'Église pour l'Afrique. L'image, en effet, met l'accent
sur l'attention à l'autre, la solidarité, la chaleur des
relations, l'accueil, le dialogue et la confiance.100 La nouvelle évangélisation
visera donc à édifier l'Église Famille, en excluant
tout ethnocentrisme et tout particularisme excessif, en prônant la réconciliation
et une vraie communion entre les différentes ethnies, en favorisant la
solidarité et le partage en ce qui concerne le personnel et les
ressources entre Églises particulières, sans considérations
indues d'ordre ethnique.101 « Il est vivement souhaité que les théologiens
élaborent la théologie de l?Église Famille avec toute la
richesse de son concept, en dégageant sa complémentarité
avec d'autres images de l'Église ».102
Cela suppose une réflexion approfondie sur le patrimoine biblique et
traditionnel que le Concile Vatican II a présenté dans la
Constitution dogmatique Lumen gentium. Ce texte admirable expose la
doctrine sur l'Église en recourant à des images empruntées à
l'Écriture comme Corps mystique, Peuple de Dieu, temple de l'Esprit,
troupeau et bercail, maison où Dieu demeure avec les hommes. Selon le
Concile, l'Église est l'épouse du Christ et notre mère, cité
sainte et prémices du Royaume à venir. Il conviendra de tenir
compte de ces images suggestives pour développer, selon les propositions
du Synode, une ecclésiologie centrée sur le concept d'Église
Famille de Dieu.103 On pourra apprécier alors, dans toute sa richesse et
toute sa densité, l'affirmation qui est le point de départ de la
Constitution conciliaire: « L'Église est, dans le Christ, en quelque
sorte le sacrement, c'est-à-dire le signe et l'instrument de l'union
intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain ».104
Domaines d'application
64. Dans la pratique, sans préjudice des traditions propres
à chaque Église, latine ou orientale, « l'inculturation de la
liturgie, pourvu qu'elle ne change rien aux éléments
essentiels de celle-ci, devrait être poursuivie, pour que le peuple fidèle
puisse mieux comprendre et vivre les célébrations liturgiques ».105
Lorsque la doctrine est difficilement assimi- lable même après
une longue période d'évangélisation, ou encore lorsque sa
pratique pose de sérieux problèmes pastoraux, notamment dans la
vie sacramentelle, le Synode réaffirme qu'il faut demeurer fidèle à
l'enseignement de l'Église et en même temps respecter les personnes
selon la justice et avec une vraie charité pastorale. Compte-tenu de
cela, il souhaite que les Confé- rences épiscopales, de concert
avec les Universités et Instituts catholiques, créent des
commissions d'études, notamment pour ce qui est du mariage, de la vénération
des ancêtres et du monde des esprits, en vue d'examiner à fond tous
les aspects culturels des problèmes posés du point de vue théologique,
sacramentel, rituel et canonique.106
Dialogue
65. « L'attitude de dialogue est le mode d'être du chrétien
à l'intérieur de sa communauté comme avec les autres
croyants, et les hommes et les femmes de bonne volonté ».107 Le
dialogue se pratiquera d?abord au sein même de l'Église Famille,
à tous les niveaux: entre les évêques, les Conférences
épiscopales ou Assemblées de la hiérarchie et le Siège
apostolique, entre les Conférences ou Assemblées épiscopales
des différents pays du même continent et celles des autres
continents et, dans chaque Église particulière, entre l'évêque,
le presbytérium, les personnes consacrées, les agents pastoraux et
les fidèles laïcs; de même qu'entre les fidèles des
différents rites au sein de la même Église. Le S.C.E.A.M.
veillera à se doter « des structures et des moyens qui garantissent
l'exercice de ce dialogue »,108 notamment pour favoriser une solidarité
pastorale organique.
« Unis au Christ dans leur témoignage en Afrique, les
catholiques sont invités à développer un dialogue cuménique
avec tous les frères baptisés des autres confessions chrétiennes,
afin qu'advienne l'unité pour laquelle le Christ a prié et
qu'ainsi leur service des populations du continent rende l'Évangile plus
crédible aux yeux de ceux et de celles qui cherchent Dieu ».109 Un
tel dialogue pourra se concrétiser dans des initiatives comme la
traduction cuménique de la Bible, l'approfondissement théologique
de certains aspects de la foi chrétienne, ou encore en rendant de concert
un témoignage évangélique pour la justice, la paix et le
respect de la dignité humaine. On veillera à créer à
cet effet des commissions nationales et diocésaines pour l'cuménisme.110
Tous ensemble, les chrétiens sont responsables du témoignage à
rendre à l'Évangile dans le continent. Les progrès de l'cuménisme
ont aussi pour fin de nous permettre de rendre plus efficace ce témoignage.
66. « Cet effort de dialogue se doit d'embrasser également les
musulmans de bonne volonté. Les chrétiens ne sauraient oublier que
beaucoup de musulmans entendent imiter la foi d'Abraham et vivre les exigences
du Décalogue ».111 À ce propos, le Message du Synode souligne
que le Dieu vivant, Créateur du ciel et de la terre et Maître de
l'histoire, est le Père de la grande famille humaine que nous formons. En
tant que tel, Dieu veut que nous témoignions de lui dans le respect des
valeurs et des traditions religieuses propres à chacun, travaillant
ensemble pour la promotion humaine et le développement à tous les
niveaux. Loin de vouloir être celui au nom duquel on tuerait d'autres
hommes, il engage les croyants à se mettre ensemble au service de la vie,
dans la justice et la paix.112 On veillera donc particulièrement à
ce que le dialogue islamo-chrétien respecte de part et d'autre l'exercice
de la liberté religieuse avec tout ce qu'elle comporte, notamment les
manifestations extérieures et publiques de la foi.113 Chrétiens et
musulmans sont appelés à promouvoir un dialogue exempt de tous les
dangers qu'entraînent un irénisme de mauvais aloi ou un
fondamentalisme militant, et à s'élever contre des politiques et des
pratiques déloyales, ainsi que contre tout manque de réciprocité
en matière de liberté religieuse.114
67. En ce qui concerne la religion traditionnelle africaine, un dialogue
serein et prudent pourra, d'une part préserver d'influences négatives
qui affectent la manière de vivre de nombreux catholiques, et, d'autre
part, permettre l'assimilation de valeurs positives, telles que la croyance en
un Être Suprême, Éternel, Créateur, Providence et
juste Juge, qui s'harmonisent avec le contenu de la foi. Ces valeurs peuvent être
considérées comme une préparation évangélique,
car elles comprennent de précieuses semences du Verbe, qui
sont susceptibles de conduire, comme elles l'ont déjà fait dans le
passé, un grand nombre de personnes à « s'ouvrir à la
plénitude de la Révélation en Jésus Christ à
travers la proclamation de l'Évangile ».115
Aussi faut-il traiter avec beaucoup de respect et d'estime les adeptes de la
religion traditionnelle, en évitant tout langage inadéquat et
irrespectueux. À cet effet, les enseignements qui conviennent seront donnés
dans les maisons de formation sacerdotales et religieuses sur la religion
traditionnelle.116
Développement humain intégral
68. Le développement humain intégral développement
de tout homme et de tout l'homme, spécialement des plus pauvres et des
plus déshérités de la communauté se situe au
cur même de l'évangélisation. « Entre évangélisation
et promotion humaine développement, libération il y
a des liens profonds. Liens d'ordre anthropologique, parce que l'homme à évangéliser
n'est pas un être abstrait, mais qu'il est sujet aux questions sociales et
économiques. Liens d'ordre théolo- gique, puisqu'on ne peut pas
dissocier le plan de la Création du plan de la Rédemption qui,
lui, atteint les situations très concrètes de l'injustice à
combattre et de la justice à restaurer. Liens de cet ordre éminemment
évangélique qui est celui de la charité: comment en effet
proclamer le commandement nouveau sans promouvoir dans la justice et la paix la
véritable, l'authentique croissance de l'homme? »117
Aussi, lorsqu'il entama son ministère public à la synagogue de
Nazareth, le Seigneur Jésus choisit, pour illustrer sa mission, le texte
messianique du Livre d'Isaïe: « L'Esprit du Seigneur est sur moi,
parce qu'il m'a consacré par l'onction, pour porter la Bonne Nouvelle aux
pauvres. Il m'a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux
aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés,
proclamer une année de grâce du Seigneur » (Lc 4,
18-19 ; cf. Is 61, 1-2).
Le Seigneur se considère donc comme envoyé pour soulager la
misère des hommes et combattre toute forme de marginalisation. Il est
venu libérer l'homme; il est venu prendre nos infirmités
et se charger de nos maladies. « De fait tout le ministère de Jésus
est lié à l'attention de tous ceux qui, autour de lui, étaient
touchés par la souffrance: personnes dans le deuil, paralytiques, lépreux,
aveugles, sourds, muets (cf. Mt 8, 17) ».118 « Il est
impossible d'accepter que l'uvre d'évangélisation puisse ou
doive négliger les questions extrêmement graves, tellement agitées
aujourd'hui, concernant la justice, la libération, le développement
et la paix dans le monde »:119 la libération que l'évangélisation
annonce « ne peut pas se cantonner dans la simple et restreinte dimension économique,
politique, sociale ou culturelle, mais elle doit viser l'homme tout entier, dans
toutes ses dimensions, jusques et y compris dans son ouverture vers l'absolu, même
l'Absolu de Dieu ».120
Comme le dit avec pertinence le Concile Vatican II, « l'Église,
en poursuivant la fin salvifique qui lui est propre, non seulement communique à
l'homme la vie divine, mais répand également sa lumière,
qui se réfléchit d'une certaine façon sur le monde entier,
principalement par le fait qu'elle rétablit et ennoblit la dignité
de la personne humaine, qu'elle affermit la cohésion de la société
humaine, et qu'elle pénètre l'activité quotidienne des
hommes d'une signification et d'un sens plus profonds. Ainsi, par chacun de ses
membres et par toute la communauté qu'elle forme, l'Église croit
pouvoir apporter un large concours pour que la famille humaine et son histoire
deviennent plus humaines ».121 L'Église annonce et commence à
mettre en uvre le Règne de Dieu à la suite de Jésus,
car « la nature du Royaume est la communion de tous les êtres humains
entre eux et avec Dieu ».122 Ainsi « le Royaume est source de complète
libération et de salut total pour les hommes: l'Église avance donc
avec les hommes et vit dans une solidarité totale et intime avec
leur histoire ».123
69. L'histoire des hommes prend tout son sens dans l'Incarnation du Verbe de
Dieu qui est le fondement de la dignité humaine restaurée.
C'est par le Christ, « Image du Dieu invisible, Premier-né de toute
créature » (Col 1, 15), que l'homme a été
racheté et, plus encore, « par son Incarnation, le Fils de Dieu
lui-même s'est en quelque sorte uni à tout homme ».124 Comment
ne pas s'écrier avec saint Léon le Grand: « Chrétien
prends conscience de ta dignité! »125
Annoncer le Christ, c'est donc révéler à l'homme sa
dignité inaliénable que Dieu a rachetée par
l'Incarnation de son Fils unique. Le Concile Vatican II déclare encore: «
Comme l'Église, s'est vue chargée de manifester le mystère
de ce Dieu qui est la fin ultime de l'homme, elle révèle en même
temps à l'homme le sens de sa propre existence, c'est-à-dire le
fond de la vérité sur l'homme ».126
Parce qu'il a cette dignité humaine incomparable, l'homme ne peut
vivre dans des conditions de vie sociale, économique, culturelle et
politique infra-humaines. Voilà le fondement théologique du combat
pour la dignité humaine, pour la justice et la paix sociale, pour la
promotion humaine, la libération et le développement intégral
de l'homme et de tout homme. Voilà aussi pourquoi, du fait de cette
dignité, le développement des peuples au sein de chaque
nation et dans les relations internationales doit se réaliser de
façon solidaire, ainsi que le disait fort bien mon prédécesseur
Paul VI.127 Dans cette perspective, il a pu déclarer: « Le développement
est le nouveau nom de la paix ».128 On peut donc dire à juste titre
que « le développement intégral suppose le respect de la
dignité humaine qui ne peut se réaliser que dans la justice et la
paix ».129
Se faire la voix des sans-voix
70. Forts de la foi et de l'espérance dans le pouvoir salvifique de Jésus,
les Pères du Synode ont conclu leurs travaux en renouvelant leur
engagement d'être des instruments de ce salut dans les différents
aspects de la vie des peuples d'Afrique. « L'Église ont-ils déclaré
doit continuer à jouer son rôle prophétique et être
la voix des sansvoix »,130 afin que partout la dignité humaine soit
reconnue à toute personne et que l'homme soit toujours au centre de tous
les programmes gouvernementaux. Le Synode « interpelle la conscience des
chefs d'État et des responsables de la chose pu- blique pour qu'ils
garantissent de plus en plus la libération et l'épanouissement de
leurs populations ».131 La paix des Nations est à ce prix.
L'évangélisation doit promouvoir les initiatives qui
contribuent à développer et à ennoblir l'homme dans
son existence spirituelle et matérielle. Il s'agit du développement
de tout homme et de tout l'homme, pris non seulement isolément, mais
aussi et surtout dans le cadre d'un développement solidaire et harmonieux
de tous les membres d'une nation et de tous les peuples de la terre.132
Enfin l'évangélisation doit dénoncer et combattre tout
ce qui avilit et détruit l'homme. « L'accomplissement du ministère
de l'évangélisation dans le domaine social, qui fait partie de
la fonction prophétique de l'Église, comprend aussi la dénonciation
des maux et des injustices. Mais il convient de souligner que l'annonce est
toujours plus importante que la dénonciation, et celle-ci ne peut faire
abstraction de celle-là qui lui donne son véritable fondement et
la force de la motivation la plus haute ».133
Moyens de communication sociale
71. « De tout temps, Dieu se caractérise par sa volonté
de communiquer. Il le fait de différentes manières. À toute
créature animée ou inerte il donne l'être. Avec l'homme,
plus particulièrement, il noue des relations privilégiées.
Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé
jadis aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les
derniers, nous a parlé par le Fils (He 1, 1-2) ».134 Le
Verbe de Dieu est, de par sa nature, parole, dialogue et communication. Il est
venu restaurer la communication et les relations entre Dieu et les hommes, d'une
part, et, d'autre part, celles des hommes entre eux.
Les médias ont retenu l'attention du Synode. Ils sont apparus sous
deux aspects importants et complémentaires: comme univers culturel
nouveau qui se constitue et comme un ensemble de moyens au service de la
communication. Ils représentent d'abord une culture nouvelle qui a son
langage propre et surtout ses valeurs et contre-valeurs spécifiques. À
ce titre, ils ont besoin, comme toute culture, d'être évangélisés.135
Effectivement, de nos jours, les médias constituent non seulement un
monde, mais toute une culture et une civilisation. C'est à ce monde aussi
que l'Église est envoyée porter la Bonne Nouvelle du salut. Les hérauts
de l'Évangile se doivent donc d'entrer dans ce monde pour se
pénétrer de cette nouvelle civilisation et de cette culture,
afin de s'en servir à bon escient. « Le premier aréopage
des temps modernes est le monde de la communication, qui donne une unité
à l'humanité en faisant d'elle, comme on dit, un village global.
Les médias ont pris une telle importance qu'ils sont, pour beaucoup de
gens, le moyen principal d'information et de formation; ils guident et inspirent
les comportements invidividuels, familiaux et sociaux ».136
La formation à l'utilisation des médias est une nécessité,
non seulement pour le prédicateur de l'Évangile, qui doit,
entre autres, maîtriser le genre littéraire médiatique,
mais aussi pour le lecteur, l'auditeur et le téléspectateur
qui, formés à l'intelligence du style médiatique,
doivent en saisir les apports avec discernement et esprit critique.
En Afrique, où la transmission orale est une des caractéristiques
de la culture, cette formation revêt une importance capitale. Ce type de
communication doit rappeler aux pasteurs, notamment aux évêques et
aux prêtres, que l'Église est envoyée pour parler, pour
prêcher l'Évangile par la parole et par les actes. Elle ne peut
donc se taire, au risque de manquer à sa mission; à moins que,
dans certaines circonstances, le silence ne soit luimême une manière
de parler et de témoigner. Il nous faut toujours proclamer à temps
et à contretemps (cf. 2 Tm 4, 2), mais dans le souci d'édifier,
dans la charité et la vérité.
CHAPITRE IV
VERS LE TROISIÈME MILLÉNAIRE CHRÉTIEN
I. Les défis actuels
72. L'Assemblée spéciale pour l'Afrique du Synode des Évêques
a été convoquée pour permettre à l'Église de
Dieu, répandue dans ce continent, de réfléchir à sa
mission évangélisatrice en vue du troisième millénaire
et de mettre en uvre, comme je l'ai rappelé, « une solidarité
pastorale organique dans tout le territoire africain et les îles
adjacentes ».137 Une telle mission comporte, ainsi qu'il a déjà
été dit, des urgences et des défis, dus aux mutations
profondes et rapides que connaissent les sociétés africaines et
aux effets d'une civilisation qui devient planétaire.
La nécessité du Baptême
73 La première urgence est naturellement l'évangélisation
elle-même. D'une part, l'Église doit assimiler et vivre toujours
mieux le message que le Seigneur lui a confié. D'autre part, ce message,
elle doit en témoigner et l'annoncer à tous ceux qui ne
connaissent pas encore Jésus Christ. Car c'est pour eux que le Seigneur a
dit aux Apôtres : « Allez donc, de toutes les nations faites des
disciples » (Mt 28, 19).
Comme à la Pentecôte, la prédication du kérygme a
pour finalité naturelle d'amener celui qui l'écoute à la
metanoia et au Baptême: « L'annonce de la Parole de
Dieu est ordonnée à la conversion chrétienne, c'est-à-dire
à l'adhésion pleine et sincère au Christ et à son Évangile
par la foi ».138 La conversion au Christ, par ailleurs, « est liée
au Baptême, non seulement dans la pratique de l?Église mais parce
que c'est la volonté du Christ, qui a demandé de faire des
disciples de toutes les nations et de les baptiser (cf. Mt 28, 19), et
aussi en raison de l'exigence intrinsèque de recevoir la plénitude
de la vie en lui: "En vérité, en vérité, je
te le dis déclare Jésus à Nicodème ,
à moins de naître d'eau et d'Esprit, nul ne peut entrer dans le
Royaume de Dieu" (Jn 3, 5). Le Baptême, en effet, nous
fait naître à la vie d'enfants de Dieu ; il nous unit à Jésus
Christ ; il nous confère l'onction dans l?Esprit Saint. Le Baptême
n'est pas seulement le sceau de la conversion, un signe extérieur
qui la fait voir et l'atteste; c'est le sacrement qui signifie et opère
cette nouvelle naissance dans l'Esprit, crée des liens réels
et indissolubles avec la Trinité, rend membre du Corps du Christ qui est
l'Église ».139 Un itinéraire de conversion qui n'irait pas
jusqu'au baptême s'arrêterait à mi-chemin.
Il est vrai que les hommes au cur droit qui, sans aucune faute de leur
part, n'ont pas été rejoints par l'annonce de l'Évangile,
mais qui vivent en accord avec leur conscience selon la loi de Dieu, seront sauvés
par et dans le Christ. Pour tout être humain, en effet, demeure toujours
l'appel actuel de Dieu, qui attend d'être reconnu et accueilli
(cf. 1 Tm 2, 4). C'est justement pour que soient favorisés cet
accueil et cette reconnaissance qu'il est demandé aux disciples du Christ
de ne pas s'accorder de repos avant que tous aient reçu l'heureuse
annonce du salut.
Urgence de l'évangélisation
74. Le Nom de Jésus Christ, en effet, est le seul par
lequel nous pouvons être sauvés (cf. Ac 4, 12). Puisqu'il y
a en Afrique des millions de personnes non encore évangélisées,
l'Église est confrontée à la tâche nécessaire
et urgente de proclamer la Bonne Nouvelle à tous, et de conduire ceux
qui l?écoutent au Baptême et à la vie chrétienne.
« L'urgence de l'activité missionnaire résulte de la
nouveauté radicale de la vie apportée par le Christ et vécue
par ses disciples. Cette vie nouvelle est un don de Dieu, et il est demandé
à l'homme de l'accueillir et de le développer, s'il veut se réaliser
selon sa vocation intégrale en se conformant au Christ ».140 Cette
vie nouvelle dans la nouveauté radicale de l'Évangile comporte
aussi des ruptures avec les murs et la culture de n'importe quel peuple de
la terre, car l'Évangile n'est jamais le produit d'un terroir, il vient
toujours « d'ailleurs », d'en-haut. Pour les baptisés, le grand
défi restera toujours celui de la cohérence d'une existence chrétienne
conforme aux engagements de leur Baptême, qui signifie mort au péché
et résurrection quotidienne pour une vie nouvelle (cf. Rm 6,
4-5). Sans une telle cohérence, les disciples du Christ ne pourront que
difficilement être « sel de la terre » et «
lumière du monde » (Mt 5, 13.14). Si l'Église en
Afrique s'engage vigoureusement et sans hésitation sur cette voie, la
Croix pourra être plantée partout dans le continent pour le salut
des peuples qui n'ont pas peur d'ouvrir les portes au Rédempteur.
Importance de la formation
75. Dans tous les secteurs de la vie de l'Église, la
formation est d?une importance capitale. Personne, en effet, ne peut clairement
connaître les vérités de foi qu'il n'a jamais apprises ni
poser des actes auxquels il n'a jamais été initié. C'est
pourquoi « la communauté entière a besoin d'être préparée,
motivée et renforcée pour l'évangélisation, chacun
selon son rôle spécifique au sein de l'Église ».141
Ceci inclut les évêques, les prêtres, les membres des
Instituts de vie consacrée, des Sociétés de vie apostolique
et des Instituts séculiers, et tous les fidèles laïcs.
La formation missionnaire occupera une place de choix. Elle « est l'uvre
de l'Église locale avec l'aide des missionnaires et de leurs Instituts,
ainsi que du personnel des jeunes Églises. Cette tâche doit être
considérée non pas comme marginale mais comme centrale dans la vie
chrétienne ».142
Le programme de formation doit inclure, en particulier, la formation des laïcs
à jouer pleinement leur rôle d'animation chrétienne de
l'ordre temporel (politique, culturel, économique, social), qui est une
caractéristique de la vocation séculière du laïcat. On
encouragera les fidèles laïcs compétents et motivés à
s'engager dans la politique,143 dans laquelle, en exerçant correctement
des charges publiques, ils pourront « travailler au bien commun et, en même
temps, préparer la voie à l'Évangile ».144 Approfondissement
de la foi
76. L'Église en Afrique, pour être évangélisatrice,
doit « commencer par s'évangéliser ellemême. [...] Elle
a besoin d'écouter sans cesse ce qu'elle doit croire, ses raisons d'espérer,
le commandement nouveau de l'amour. Peuple de Dieu immergé dans le monde
et souvent tenté par les idoles, elle a toujours besoin d'entendre
proclamer les grandes uvres de Dieu ».145
Aujourd'hui en Afrique, « la formation à la foi [...] est trop
souvent restée au stade élémentaire, et les sectes mettent
facilement à profit cette ignorance ».146 L'approfondissement de la
foi est urgent « en ce sens que l'évolution rapide de la société
fait surgir des défis nouveaux, [...] avec notamment les phénomènes
de déracinement familial, d'urbanisation, de désuvrement, et
avec les séductions matérialistes de toute sorte, une certaine sécularisation
et un ébranlement intellectuel accentué par l'avalanche d'idées
insuffisamment critiquées et par l'influence des médias ».147
La force du témoignage
77. La formation doit permettre aux chrétiens d'acquérir
non seulement une habileté technique pour mieux transmettre le contenu de
la foi, mais encore une profonde conviction personnelle pour en témoigner
efficacement dans la vie. Tous les prédicateurs de l?Évangile
chercheront à agir en totale docilité à l'Esprit «
qui, aujourd'hui comme aux débuts de l'Église, agit en chaque évangélisateur
qui se laisse posséder et conduire par lui ».148 « Les
techniques d'évangélisation sont bonnes, mais les plus perfectionnées
ne sauraient remplacer l'action discrète de l'Esprit. La préparation
la plus raffinée de l'évangélisateur n'opère rien
sans lui. Sans lui, la dialectique la plus convaincante est impuissante sur
l'esprit des hommes. Sans lui, les schémas sociologiques ou
psychologiques les plus élaborés se révèlent vite dépourvus
de valeur ».149
Un vrai témoignage de la part des croyants est essentiel aujourd'hui
en Afrique pour proclamer la foi de manière authentique. En particulier,
il faut que les croyants donnent le témoignage d'un amour mutuel sincère.
« La vie éternelle, c'est qu' "ils te connaissent, toi, le seul
véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ"
(Jn 17, 3). Le but dernier de la mission est de faire participer à
la communion qui existe entre le Père et le Fils : les disciples doivent
vivre entre eux l'unité, demeurant dans le Père et le Fils, afin
que le monde reconnaisse et croie (cf. Jn 17, 21-23). C'est là un
texte missionnaire significatif! Il fait comprendre qu'on est missionnaire avant
tout par ce que l'on est, en tant que membre de l'Église qui vit
profondément l'unité dans l'amour, avant de l'être par ce
que l'on dit ou par ce que l'on fait ».150
Inculturer la foi
78. À cause de sa profonde conviction que « la
synthèse entre culture et foi n'est pas seulement une exigence de la
culture mais aussi de la foi » parce que « une foi qui ne devient
pas culture est une foi qui n'est pas pleinement accueillie, entièrement
pensée et fidèlement vécue »,151 l'Assemblée spéciale
pour l'Afrique du Synode des Évêques considère
l'inculturation comme une priorité et une urgence dans la vie des Églises
particulières en Afrique: c'est surtout par là que l'Évangile
pourra s'enraciner solidement dans les communautés chrétiennes du
continent. À la suite du Concile Vatican II,152 les Pères du
Synode ont considéré l'inculturation comme un processus qui
embrasse toute l'étendue de la vie chrétienne théologie,
liturgie, coutumes et structures évidemment sans porter atteinte à
la loi divine et à la grande discipline de l'Église, confirmées
au cours des siècles par des fruits extraordinaires de vertu et d'héroïsme.153
Le défi de l'inculturation en Afrique consiste à faire en
sorte que les disciples du Christ puissent assimiler toujours mieux le message évangélique,
restant cependant fidèles à toutes les valeurs africaines
authentiques. Inculturer la foi dans tous les domaines de la vie chrétienne
et humaine constitue donc une tâche difficile, qu'on ne peut accomplir
qu'avec l'assistance de l'Esprit du Seigneur qui conduit l'Église dans la
vérité tout entière (cf. Jn 16, 13).
Une communauté réconciliée
79. Le défi du dialogue est, au fond, le défi de la
transformation des relations entre les hommes, les nations et les peuples, dans
la vie religieuse, politique, économique, sociale et culturelle. C'est le
défi de l'amour du Christ pour tous les hommes, amour que le disciple
doit reproduire dans sa vie: « À ceci tous reconnaîtront que
vous êtes mes disciples: si vous avez de l'amour les uns pour les autres »
(Jn 13, 35).
« L'Évangélisation continue le dialogue de Dieu avec
l'humanité, qui atteint son sommet dans la personne de Jésus
Christ ».154 Par la Croix, en sa personne il a tué la haine (cf.
Ep 2, 16) qui divise et éloigne les hommes les uns des autres.
Or, en dépit de la civilisation contemporaine du « village
global », en Afrique comme ailleurs dans le monde, l'esprit de dialogue, de
paix et de réconciliation est loin d'habiter le cur de tous les
hommes. Les guerres, les conflits, les attitudes racistes et xénophobes
dominent encore trop le monde des relations humaines.
L'Église en Afrique éprouve la nécessité de
devenir pour tous un lieu d'une authentique réconciliation, grâce
au témoignage rendu par ses fils et ses filles. Ainsi, pardonnés
et réconciliés, ceux-ci pourront apporter au monde le pardon et la
réconciliation que le Christ, qui est notre Paix (cf. Ep 2, 14),
offre à l'humanité par son Église. Faute de quoi, le monde
ressemblera toujours davantage à un champ de bataille, où ne
comptent que les intérêts égoïstes et où règne
la loi de la force qui éloigne l'humanité de la civilisation
de l'Amour espérée.
II. La famille
Évangéliser la famille
80. « L'avenir du monde et de l'Église passe par la
famille ».155 En effet, non seulement la famille est la première
cellule de la communauté ecclésiale vivante, mais aussi celle de
la société. En Afrique en particulier, la famille représente
le premier pilier de l'édifice social. C'est pourquoi le Synode considère
l'évangélisation de la famille africaine comme une des priorités
majeures, si l'on veut qu'elle assume à son tour le rôle de sujet
actif dans la perspective de l'évangélisation des familles par
les familles.
Du point de vue pastoral, cela constitue un réel défi, étant
donné les difficultés d'ordre politique, économique, social
et culturel auxquelles les foyers doivent faire face en Afrique, dans le cadre
des mutations importantes de la société contemporaine. Tout en
adoptant des valeurs positives de la modernité, la famille africaine
devra préserver ses valeurs essentielles.
La Sainte Famille comme modèle
81. À ce propos, la Sainte Famille, qui selon l'Évangile
(cf. Mt 2, 14-15), a vécu quelque temps en Afrique, est le «
prototype et l'exemple de toutes les familles chrétiennes »,156
« le modèle et la source spirituelle » pour toute
famille chrétienne.157
Pour reprendre les paroles du Pape Paul VI, pèlerin en Terre sainte, «
Nazareth est l'école où l'on commence à comprendre la vie
de Jésus: l'école de l'Évangile. [...] À
cette école, on comprend la nécessité d'avoir une
discipline spirituelle, si l'on veut [...] devenir disciple du Christ ».158
Dans sa profonde méditation sur le mystère de Nazareth, Paul VI
invite à recueillir une leçon de silence, une leçon
de vie familiale, une leçon de travail. Dans la maison de
Nazareth, chacun vit sa mission en parfaite harmonie avec celle des autres
membres de la Sainte Famille.
Dignité et rôle de l'homme et de la femme
82. La dignité de l'homme et de la femme provient du fait
que, quand Dieu créa l'homme, « à l'image de Dieu il
le créa, homme et femme il les créa » (Gn 1, 27).
Autant l'homme que la femme sont créés « à la
ressemblance de Dieu », c'est-à-dire doués d'intelligence et
de volonté et, dès lors, de liberté, ce que montre le récit
sur le péché des premiers parents (cf. Gn 3). Le psalmiste
chante en ces termes la dignité incomparable de l'homme: « À
peine le fis-tu moindre qu'un dieu; tu le couronnes de gloire et de beauté
pour qu'il domine sur l'uvre de tes mains; tout fut mis par toi sous ses
pieds » (Ps 8, 6-7).
Créés l'un et l'autre à la ressemblance de Dieu,
l'homme et la femme, quoique différents, sont essentiellement égaux
du point de vue de l'humanité. « Depuis le début, tous
les deux sont des personnes, à la différence des autres êtres
vivants du monde qui les entoure. La femme est un autre "moi" dans
leur commune humanité »,159 et chacun est une aide pour l'autre (cf.
Gn 2, 18-25).
« En créant l'être humain "homme et femme", Dieu
donne la dignité personnelle d'une manière égale à
l'homme et à la femme, en les enrichissant des droits inaliénables
et des responsabilités propres à la personne humaine ».160 Le
Synode a déploré des coutumes et des pratiques africaines «
qui privent les femmes de leurs droits et du respect qui leur est dû »161
et a demandé que l'Église en Afrique s'efforce de promouvoir la
sauvegarde de ces droits.
Dignité et rôle du Mariage
83. Dieu, Père, Fils et Esprit Saint, est Amour (cf. 1
Jn 4, 8). « La communion entre Dieu et les hommes trouve son
accomplissement définitif en Jésus Christ, l'époux qui aime
et qui se donne comme Sauveur de l'humanité en se l'unissant comme son
corps. Il révèle la vérité originelle du Mariage, la
vérité du "commencement" et, en libérant l'homme
de la dureté du cur, le rend capable de la réaliser entièrement.
Cette révélation parvient à la plénitude définitive
dans le don d'amour que le Verbe de Dieu fait à l'humanité en
assumant la nature humaine et dans le sacrifice que Jésus Christ fait de
lui-même sur la Croix pour son Épouse, l'Église. Dans ce
sacrifice se manifeste entièrement le dessein que Dieu a imprimé
dans l'humanité de l'homme et de la femme depuis leur création
(cf. Ep 5, 32-33); le Mariage des baptisés devient ainsi le
symbole réel de l'Alliance nouvelle et éternelle, scellée
dans le sang du Christ ».162
L'amour mutuel de l'époux et de l'épouse baptisés représente
l'Amour du Christ et de l'Église. Signe de cet Amour du Christ, le
Mariage est un sacrement de la Nouvelle Alliance: « Les époux
sont pour l'Église le rappel permanent de ce qui est advenu sur
la Croix. Ils sont l'un pour l'autre et pour leurs enfants des témoins
du salut dont le sacrement les rend participants. Le Mariage, comme tout
sacrement, est un mémorial, une actualisation et une prophétie de
l'événement du salut ».163
Il est donc un état de vie, une voie de sainteté chrétienne,
une vocation qui doit conduire à la résurrection glorieuse et au
Royaume, où l'« on ne prend ni femme ni mari » (Mt 22,
30). C'est pourquoi le Mariage suppose un amour indissoluble ; grâce à
sa stabilité, il peut contribuer efficacement à la pleine réalisation
de la vocation baptismale des époux.
Sauver la famille africaine
84. Un grand nombre d'interventions dans la salle du Synode ont
fait état des menaces qui pèsent sur la famille africaine
aujourd'hui. Les inquiétudes des Pères synodaux étaient
d'autant plus justifiées que le document préparatoire d'une conférence
des Nations Unies, qui devait se tenir au mois de septembre au Caire, en terre
africaine, semblait de toute évidence vouloir adopter des résolutions
qui contrediraient de nombreuses valeurs familiales africaines. Aussi, faisant
leurs mes propres préoccupations exprimées à cette conférence
ainsi qu'à tous les chefs d'État du monde,164 ils lancèrent
un pressant appel, pour que soit sauvée la famille africaine: « Ne
laissez pas bafouer la famille africaine sur sa propre terre! Ne laissez pas
l'Année internationale de la Famille devenir l'année de la
destruction de la Famille! »,165 s'écrièrent-ils.
La famille ouverte à la société
85. Le Mariage, de par sa nature, transcende le couple, puisqu'il
a pour mission spéciale de perpétuer l'humanité. De même,
par nature, la famille dépasse les limites du foyer: elle est orientée
vers la société. « La famille a des liens organiques et
vitaux avec la société parce qu'elle en constitue le fondement et
qu'elle la sustente sans cesse en réalisant son service de la vie: c'est
au sein de la famille, en effet, que naissent les citoyens et dans la famille
qu'ils font le premier apprentissage des vertus sociales, qui sont pour la société
l'âme de sa vie et de son développement. Ainsi donc, en raison de
sa nature et de sa vocation, la famille, loin de se replier sur elle-même,
s'ouvre aux autres familles et à la société et remplit son
rôle social ».166
Dans cet ordre d'idées, l'Assemblée spéciale pour
l'Afrique affirme que la finalité de l'évangélisation est
d'édifier l'Église Famille de Dieu, anticipation, bien
qu'imparfaite, du Royaume sur la terre. Les familles chrétiennes
d'Afrique deviendront alors de véritables « Églises
domestiques », contribuant au progrès de la société
vers une vie plus fraternelle. Ainsi s'opérera la transformation des sociétés
africaines par l'Évangile.
CHAPITRE V
« VOUS SEREZ MES TÉMOINS » EN AFRIQUE
Témoignage et sainteté
86. Tous les défis signalés jusqu'à présent
montrent combien l'Assemblée spéciale pour l'Afrique du Synode des
Évêques était opportune: la tâche de l'Église
en Afrique est immense, tous doivent y collaborer. Le témoignage en
est l'élément central. Le Christ interpelle ses disciples en
Afrique et leur donne le mandat qu'il confia aux Apôtres le jour de
l'Ascension: « Vous serez mes témoins » (Ac 1, 8) en
Afrique.
87. L'annonce de la Bonne Nouvelle par la parole et par les actes ouvre les
curs au désir de la sainteté, à la
configuration au Christ. Saint Paul, dans sa première Lettre aux
Corinthiens, s'adresse « à ceux qui ont été sanctifiés
dans le Christ Jésus, appelés à être saints avec tous
ceux qui en tout lieu invoquent le nom de Jésus Christ notre Seigneur »
(1, 2). La prédication de l'Évangile a pour but également
de construire l'Église de Dieu, dans la perspective de la royauté
que le Christ remettra au Père à la fin des temps (cf. 1 Co
15, 24).
« L'entrée dans le Royaume de Dieu demande une transformation de
mentalité (metanoia) et de comportement et une vie de témoignage
en paroles et en actes, nourrie au sein de l'Église par la réception
des sacrements, particulièrement l'Eucharistie, le sacrement du salut ».167
L'inculturation par laquelle la foi pénètre la vie des
personnes et de leurs communautés d'origine est aussi une voie vers la
sainteté. D'une manière analogue à l'Incarnation où
le Christ a assumé l'humanité à l'exception du péché,
par l'inculturation le message chrétien assimile les valeurs de la société
à laquelle il est annoncé, écartant ce qui est marqué
par le péché. Si une communauté ecclésiale sait intégrer
les valeurs positives d'une culture déterminée, elle sera
l'instrument de leur ouverture à la sainteté chrétienne.
Une inculturation conduite avec sagesse purifie et élève les
cultures des différents peuples.
De ce point de vue, la liturgie est appelée à jouer un
rôle important. En tant que manière efficace de proclamer et de
vivre les mystères du salut, elle peut réellement contribuer à
élever et à enrichir les manifestations spécifiques de la
culture d'un peuple déterminé. Suivant des modèles
artistiques de valeur, il reviendra donc à l'autorité compétente
de veiller à l'inculturation des éléments liturgiques qui, à
la lumière des normes en vigueur, peuvent être modifiés.168
I. Agents de l'évangélisation
88. L'évangélisation a besoin d'agents. Car « comment
invoquer [le Seigneur] sans d'abord croire en Lui? Comment croire sans d'abord
L'entendre? Et comment entendre sans prédicateur? Et comment prêcher
sans être d'abord envoyé? » (Rm 10, 14-15). L'annonce
de l'Évangile ne peut se réaliser pleinement que grâce à
la contribution de tous les croyants, à tous les niveaux de l'Église
universelle et locale.
Il revient à cette dernière, c'est-à-dire à l'Église
particulière placée sous la responsabilité de l'évêque,
de coordonner les activités de l'évangélisation, en
rassemblant les fidèles, en les confirmant dans la foi grâce aux prêtres
et aux catéchistes, en les soutenant dans l'accomplissement de leurs
missions respectives. À cette fin, le diocèse veillera à
instituer les structures nécessaires de rencontre, de dialogue et
d'organisation. En s'appuyant sur elles, l'évêque pourra orienter
utilement le travail des prêtres, des religieux, des religieuses et des laïcs,
respectant les dons et les charismes de chacun, pour les mettre au service d'une
pastorale adaptée et dynamique. À cet égard, les différents
conseils prévus par le droit canonique seront d'une grande utilité.
Communautés ecclésiales vivantes
89. Les Pères ont reconnu d'emblée que l'Église
Famille ne pourra donner sa pleine mesure d'Église que si elle se ramifie
en communautés suffisamment petites pour permettre des relations humaines
étroites. Ces communautés ont été caractérisées
de manière synthétique par l'Assemblée: elles devront être
d'abord les lieux de leur propre évangélisation, pour porter
ensuite la Bonne Nouvelle aux autres; elles devront donc être des lieux de
prière et d'écoute de la Parole de Dieu, de responsabilisation des
membres eux- mêmes, d'apprentissage de la vie en Église, de réflexion
sur les divers problèmes humains à la lumière de l'Évangile.
Et surtout on s'y efforcera de vivre l'amour universel du Christ, qui surpasse
les barrières des solidarités naturelles des clans, des tribus ou
d'autres groupes d'intérêt.169
Laïcat
90. On aidera les laïcs à prendre de plus en plus
conscience de leur rôle dans l'Église et à honorer ainsi
leur mission de baptisés et de confirmés, suivant l'enseignement
de l'exhortation apostolique post-synodale Christifideles laïci 170
et de l'encyclique Redemptoris missio.171 On formera les laïcs à
cette fin grâce à la mise sur pied d'écoles ou de centres de
formation biblique et pastorale. Dans le même ordre d'idées, les décideurs
chrétiens seront soigneusement préparés à leurs tâches
politiques, économiques et sociales par une solide formation à la
doctrine sociale de l'Église, pour être des témoins fidèles
dans leur milieu d'action.172
Catéchistes
91. « Le rôle des catéchistes a été
et demeure déterminant dans l'implantation et l'expansion de l'Église
en Afrique. Le Synode recommande que les catéchistes non seulement bénéficient
d'une parfaite formation initiale [...], mais aussi continuent à recevoir
une formation doctrinale, ainsi qu'un soutien moral et spirituel ».173
Autant les évêques que les prêtres suivront attentivement
leurs catéchistes et veilleront à ce qu'ils jouissent de
conditions de vie et de travail dignes, pour le bon accomplissement de leur
mission. Au sein de la communauté chrétienne, leur charge sera
reconnue et honorée.
La famille
92. Le Synode a lancé explicitement un appel pour que
chaque famille chrétienne africaine devienne « un lieu privilégié
de témoignage évangélique »,174 une véritable «
Église domestique »,175 une communauté qui croit et qui évangélise,176
une communauté en dialogue avec Dieu 177 et une communauté prête
à servir l'homme avec générosité.178 « C'est au
sein de la famille que les parents sont "par la parole et par l'exemple
[...] pour leurs enfants les premiers hérauts de la foi" ».179 «
C'est ici que s'exerce de façon privilégiée le sacerdoce
baptismal du père de famille, de la mère, des enfants, de tous
les membres de la famille, "par la réception des sacrements, la prière
et l'action de grâce, le témoignage d'une vie sainte, et par leur
renoncement et leur charité effective". Le foyer est ainsi la première
école de vie chrétienne et une "école d'enrichissement
humain" ».180
Les parents veilleront à l'éducation chrétienne de
leurs enfants. Avec l'aide de familles chrétiennes solides, épanouies
et dévouées, les diocèses planifieront l'apostolat familial
dans le cadre de la pastorale d'ensemble. En tant qu'« Église
domestique », construite sur les bases culturelles solides et les riches
valeurs de la tradition familiale africaine, la famille chrétienne est
appelée à être une cellule puissante de témoignage
chrétien, dans la société marquée par des mutations
rapides et profondes. Le Synode a ressenti cette interpellation avec une urgence
particulière dans le contexte de l'Année de la Famille que l'Église
célébrait alors en union avec l'ensemble de la communauté
internationale.
Jeunes
93. L'Église en Afrique sait bien que la jeunesse n'est pas
seulement le présent mais surtout l'avenir de l'humanité. Il faut
donc aider les jeunes à vaincre les obstacles à leur épanouissement,
tels que l'analphabétisme, le désuvrement, la faim et la
drogue.181 Et pour affronter ces défis, on appellera les jeunes à être
évangélisateurs de leur milieu. Personne ne le sera mieux qu'eux.
Il est nécessaire que la pastorale de la jeunesse soit
explicitement présente dans la pastorale d'ensemble des diocèses
et des paroisses, de manière à fournir aux jeunes l'occasion de découvrir
très tôt la valeur du don de soi, chemin primordial pour l'épanouissement
de la personne ».182 À ce propos, la célébration de la
Journée mondiale des Jeunes se présente comme un moyen privilégié
de pastorale de la jeunesse contribuant à leur formation par la prière,
l'étude et la réflexion.
Hommes et femmes consacrés
94. « Dans une Église Famille de Dieu, la vie
consacrée a un rôle particulier, non seulement pour indiquer à
tous l'appel à la sainteté, mais aussi pour témoigner de la
vie fraternelle dans la communauté. Par conséquent les consacrés
sont invités à répondre à la vocation à
laquelle ils sont appelés, dans un esprit de communion et de
collaboration avec leurs évêques respectifs, le clergé et
les laïcs ».183
Dans les circonstances actuelles de la mission en Afrique, il est urgent de
promouvoir les vocations religieuses de vie contemplative et active, choisies
avec un grand discernement. On leur ménagera une solide formation
humaine, spirituelle et doctrinale, apostolique et missionnaire, biblique et théologique.
Cette formation sera renouvelée au cours des années, de manière
continue et régulière. Pour la fondation de nouveaux Instituts
religieux, on procédera avec une grande prudence et un discernement
attentif, en se référant aux critères indiqués par
le Concile Vatican II et aux normes canoniques en vigueur.184 Une fois fondés,
on les aidera à acquérir leur personnalité juridique et à
jouir de leur autonomie dans les finances et les uvres propres.
L'Assemblée synodale, après avoir demandé aux «
Instituts religieux qui n'ont pas de maisons en Afrique » de ne pas se
sentir autorisés à y « chercher de nouvelles vocations sans
un dialogue préalable avec l'Ordinaire du lieu »,185 a ensuite
exhorté les responsables des Églises locales, de même que
ceux des Instituts de vie consacrée et des Sociétés de vie
apostolique, à promouvoir entre eux le dialogue, afin de créer,
dans l'esprit de l'Église Famille, des groupes mixtes de concertation
comme témoignage de fraternité et signe d'unité au service
de la mission commune.186 Dans cette perspective, j'ai aussi reçu
l'invitation des Pères synodaux à réviser, si c'est nécessaire,
certains points du document Mutuæ relationes,187 pour une
meilleure définition de la place de la vie religieuse dans l'Église
locale.188
Futurs prêtres
95. « Aujourd'hui plus que jamais ont affirmé
les Pères synodaux , l'on aura soin de former nos futurs prêtres
aux vraies valeurs culturelles de leur pays, au sens de l'honnêteté,
de la responsabilité et de la parole donnée. Ils seront formés
de manière à revêtir les qualités de représentants
du Christ, de vrais serviteurs et animateurs des communautés chrétiennes
[...], de manière à être des prêtres spirituellement
solides et disponibles, dévoués à la cause de l'Évangile,
capables de gérer avec transparence les biens de l'Église, et de
mener une vie simple en conformité avec leur milieu ».189 Tout en
respectant les traditions propres aux Églises orientales, que les séminaristes
soient formés de manière à ce qu'ils « acquièrent
une maturité affective et qu'ils aient des idées claires et une
conviction intime sur l'indissociabilité du célibat et de la
chasteté du prêtre »;190 en outre, « qu'ils reçoivent
une formation adéquate sur le sens et la place de la consécration
au Christ dans le sacerdoce ».191
Diacres
96. Là où les conditions pastorales se prêtent
à l'estime et à la compréhension de ce ministère
antique dans l'Église, les Conférences et les Assemblées épiscopales
étudieront la manière la plus adaptée de promouvoir et
d'encourager le diaconat permanent « comme ministère ordonné
et aussi comme agent d'évangélisation ».192 Et, là où
les diacres existent déjà, on fera en sorte qu'ils bénéficient
d'une mise à jour méthodique et complète de leur formation.
Prêtres
97. Profondément reconnaissant à tous les prêtres,
diocésains et membres d'Instituts, pour l'uvre apostolique qu'ils
accomplissent, et conscient des exigences de l'évangélisation des
peuples d'Afrique et de Madagascar, le Synode a exhorté les prêtres
à « la fidélité à leur vocation, dans un don
total à leur mission et en pleine communion avec leur évêque
».193 Quant aux évêques, ils veilleront à la formation
permanente des prêtres, notamment dans les premières années
de ministère,194 et ils les aideront en particulier à approfondir
le sens du célibat et à y persévérer dans une adhésion
fidèle, « en reconnaissant la grandeur de ce don que le Père
leur a accordé et que le Seigneur exalte si ouvertement, et en ayant
devant les yeux les grands mystères signifiés et réalisés
par le célibat ».195 Dans cette formation, on sera aussi attentif
aux saines valeurs du milieu de vie des prêtres. Il convient de rappeler
en outre que le Concile Vatican II a encouragé les prêtres à
« une certaine vie commune », ou à une certaine communauté
de vie, dans les différentes formes répondant à leurs
besoins concrets personnels et pastoraux. Cela contribuera à favoriser la
vie spirituelle et intellectuelle, l'action apostolique et pastorale, la charité
et la sollicitude réciproques, en particulier à l'égard des
prêtres âgés, malades ou en difficulté.196
Évêques
98. Les évêques eux-mêmes prendront grand soin
de paître l'Église que Dieu s'est acquise par le sang de son propre
Fils en accomplissant la charge que l'Esprit Saint leur a conférée
(cf. Ac 20, 28). Suivant la recommandation conciliaire, ils «
s'appliquent à leur charge apostolique comme des témoins du Christ
devant tous les hommes ».197 En collaboration confiante avec le presbytérium
et les autres agents pastoraux, ils exercent personnellement l'irremplaçable
service de l'unité dans la charité, en remplissant avec
sollicitude leurs fonctions d'enseignement, de sanctification et de gouvernement
pastoral. En outre, ils ne manqueront pas d'approfondir leur culture théologique
et de fortifier leur vie spirituelle, en prenant part, autant que possible, aux
sessions d'aggiornamento et de formation organisées par les Conférences
épiscopales ou le Siège apostolique.198 Ils se rappelleront en
particulier que, selon la remarque de saint Grégoire le Grand, le pasteur
est la lumière de ses fidèles, avant tout par une conduite morale
exemplaire et empreinte de sainteté.199
II. Structures d'évangélisation
99. Il est heureux et réconfortant de constater que « les fidèles
laïcs sont de plus en plus associés à la mission de l'Église
en Afrique et à Madagascar », grâce notamment « au
dynamisme des mouvements d'action catholique, des associations d'apostolat, et
des nouveaux mouvements de spiritualité. Les Pères du Synode ont
vivement souhaité que cet élan se poursuive et se développe
à tous les niveaux du laïcat, qu'il s'agisse des adultes, des jeunes
ou des enfants ».200
Paroisses
100. La paroisse est par nature le milieu de vie et le lieu de
culte habituel des fidèles, où ceux-ci peuvent exprimer et mettre
en uvre les initiatives que la foi et la charité chrétiennes
de la communauté des croyants suggèrent. Elle est le lieu où
se manifeste la communion des divers groupes et mouvements qui doivent y
trouver soutien spirituel et appui matériel. Prêtres et laïcs
veilleront à ce que la vie de la paroisse soit harmonieuse, dans le cadre
d'une Église Famille où tous sont « assidus à
l'enseignement des Apôtres, fidèles à la communion
fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » (Ac
2, 42).
Mouvements et associations
101. L'union fraternelle pour un témoignage vivant de l'Évangile
sera aussi la finalité des mouvements apostoliques et des associations à
caractère religieux. Les fidèles laïcs y trouvent, en effet,
une occasion privilégiée d'être le levain dans la pâte
(cf. Mt 13, 33), notamment en ce qui concerne la gestion du temporel
selon Dieu et le combat pour la promotion de la dignité humaine, la
justice et la paix.
Écoles
102. « Les écoles catholiques sont à la fois
lieux d'évangélisation, d?éducation intégrale,
d'inculturation et d'apprentissage du dialogue de vie entre jeunes de religions
et de milieux sociaux différents ».201 Aussi l'Église en
Afrique et à Madagascar s'emploiera-t-elle à promouvoir « l'école
pour tous »202 dans le cadre de l'école catholique, sans négliger
« l'éducation chrétienne des élèves des écoles
non catholiques. Aux universitaires doit être dispensé un programme
de formation religieuse correspondant à leur niveau d'étude ».203
Tout cela suppose la formation humaine, culturelle et religieuse des éducateurs
eux-mêmes.
Universités et Instituts supérieurs
103. « Les Universités et les Instituts supérieurs
catholiques en Afrique ont un rôle important à jouer dans la
proclamation de la Parole salvifique de Dieu. Ils sont un signe de la croissance
de l'Église en tant qu'ils intègrent dans leurs recherches les vérités
et les expériences de la foi, et aident à les intérioriser.
Ils sont ainsi au service de l'Église en lui fournissant du personnel
bien préparé; en étudiant des questions théologiques
et sociales d'importance; en développant la théologie africaine;
en promouvant le travail d'inculturation spécialement dans la célébration
liturgique; en publiant des livres et en diffusant la pensée catholique;
en entreprenant toutes recherches que leur confient les évêques et
en contribuant à une étude scientifique des cultures ».204
En ces temps de bouleversements sociaux généralisés sur
le continent, la foi chrétienne peut apporter un éclairage utile à
la société africaine. « Les centres culturels catholiques
offrent à l'Église des possibilités de présence
et d'action dans le champ des mutations culturelles. Ils constituent, en effet,
des forums publics qui permettent de faire connaître très
largement, dans un dialogue créatif, les convictions chrétiennes
sur l'homme, la femme, la famille, le travail, l'économie, la société,
la politique, la vie internationale, l'environnement ».205 Ils sont ainsi
des lieux d'écoute, de respect et de tolérance.
Moyens matériels
104. Dans cette perspective, les Pères synodaux ont souligné
qu'il est nécessaire que toute communauté chrétienne soit
en mesure de pourvoir par elle-même, autant que possible, à ses
propres besoins.206 L'évangélisation requiert donc, outre les
moyens humains, des moyens matériels et financiers substantiels, dont
bien souvent les diocèses sont loin de disposer dans des proportions
suffisantes. Il est donc urgent que les Églises particulières
d'Afrique se fixent pour objectif d'arriver au plus tôt à pourvoir
elles-mêmes à leurs besoins et à assurer leur
autofinancement. Par conséquent, j'invite instamment les Conférences
épiscopales, les diocèses et toutes les communautés chrétiennes
des Églises du continent, chacune en ce qui la concerne, à faire
diligence pour que cet autofinancement devienne de plus en plus effectif. Par
ailleurs, j'adresse un appel aux Églises-surs du monde pour
qu'elles soutiennent plus généreusement les Oeuvres pontificales
missionnaires et que, à travers leurs organismes d'aide, puissent être
consentis aux diocèses dans le besoin des financements destinés à
des projets d'investissement capables de produire des ressources, en vue de
l'autofinancement progressif de nos Églises.207 Il ne faut d'ailleurs pas
oublier qu'une Église ne peut arriver à l'autosuffisance matérielle
et financière que dans la mesure où le peuple qui lui est confié
ne subit pas une misère extrême.
CHAPITRE VI
CONSTRUIRE LE ROYAUME DE DIEU
Royaume de justice et de paix
105. Le mandat que Jésus a donné à ses
disciples au moment où il s'apprêtait à monter au ciel
s'adresse à l'Église de Dieu pour tous les temps et tous les
lieux. L'Église Famille de Dieu en Afrique doit aussi témoigner du
Christ par la promotion de la justice et de la paix sur le continent et dans le
monde entier. « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés
fils de Dieu. Heureux les persécutés pour la justice, car le
Royaume des cieux est à eux » (Mt 5, 9-10), dit le
Seigneur. Le témoignage de l'Église doit aller de pair avec
l'engagement déterminé de chacun des membres de ce Peuple de Dieu
pour la justice et la solidarité. Ceci est particulièrement
important pour les laïcs qui occupent des fonctions publiques, car ce témoignage
exige un état d'esprit permanent et un mode de vie en harmonie avec la
foi chrétienne.
La dimension ecclésiale du témoignage
106. Les Pères du Synode, en attirant l'attention sur les
dimensions ecclésiales de ce témoignage, déclarèrent
solennellement: « L'Église doit continuer à jouer son rôle
prophétique et à être la voix des sans-voix ».208
Mais pour réaliser cela de manière efficace, l'Église,
en tant que communauté de foi, doit être un témoin énergique
de justice et de paix dans ses structures et dans les relations entre ses
membres. Le Message du Synode déclare avec courage: « Les Églises
d'Afrique ont aussi reconnu qu'en leur propre sein la justice n'est pas toujours
respectée à l'égard de ceux et de celles qui sont à
leur service. Si l'Église doit témoigner de la justice, elle
reconnaît que quiconque ose parler aux hommes de justice doit aussi
s'efforcer d'être juste à leurs yeux. Il faut donc examiner avec
soin les procédures, les biens et le style de vie de l'Église ».209
En ce qui concerne la promotion de la justice et en particulier la défense
des droits humains fondamentaux, son apostolat ne peut pas être laissé
à l'improvisation. Conscient de ce que de flagrantes violations de la
dignité et des droits de l'homme sont perpétrées dans de
nombreux pays d'Afrique, je demande aux Conférences épiscopales
d'instituer, là où elles n'existent pas, des commissions Justice
et Paix aux différents niveaux. Elles sensibiliseront les communautés
chrétiennes à leurs responsabilités évangéliques
en ce qui concerne la défense des droits humains.210
107. Si l'annonce de la justice et de la paix fait partie intégrante
de la tâche d'évangélisation, il en découle que la
promotion de ces valeurs devrait aussi faire partie du programme pastoral de
chaque communauté chrétienne. C'est pourquoi j'insiste sur la nécessité
de former tous les agents pastoraux de manière adéquate en vue de
cet apostolat: « La formation du clergé, des religieux et des laïcs,
donnée dans les domaines propres de leur apostolat, mettra l'accent sur
la doctrine sociale de l'Église. Chacun selon son état apprendra
ses droits et ses devoirs, le sens et le service du bien commun, la gestion honnête
de la chose publique, sa manière propre d'être présent à
la vie politique, de façon à intervenir de manière cré-
dible face aux injustices sociales ».211
En tant que corps organisé à l'intérieur de la
communauté et de la nation, l'Église a le droit et le devoir de
participer pleinement à l'édification d'une société
juste et pacifique avec tous les moyens qui sont à sa disposition. Il
faut faire mention ici de son apostolat dans les domaines de l'éducation,
des soins de santé, de la conscientisation sociale et d'autres programmes
d'assistance sociale. Dans la mesure où ces derniers réduisent
l'ignorance, améliorent la santé et favorisent une plus grande
participation de tous aux problèmes de la société, dans un
esprit de liberté et de corresponsabilité, l'Église crée
les conditions pour le progrès de la justice et de la paix.
Le sel de la terre
108. De nos jours, dans une société pluraliste,
c'est surtout grâce aux engagements des laïcs catholiques dans la vie
publique que l'Église a le meilleur impact. Qu'ils soient professionnels
ou enseignants, hommes d'affaires ou fonctionnaires, agents de sécurité
ou hommes politiques, on s'attend à ce que les catholiques témoignent
bonté, vérité, justice et amour de Dieu dans leurs activités
quotidiennes. « La tâche du fidèle laïc [...] est d'être
le sel de la terre et la lumière du monde dans le quotidien de la vie et
en particulier partout où il est seul à pouvoir pénétrer
».212
Collaborer avec les autres croyants
109. L'obligation de se consacrer au développement des
peuples n'est pas seulement un devoir individuel, encore moins individualiste,
comme s'il était possible de le réaliser uniquement par les
efforts isolés de chacun. C'est un impératif pour tout homme
et pour toute femme et aussi pour les sociétés et les
nations; il oblige en particulier l'Église catholique, les autres Églises
et Communautés ecclésiales, avec lesquelles les catholiques sont
disposés à collaborer dans ce domaine.213 En ce sens, de même
que les catholiques invitent leurs frères chrétiens à
participer à leurs initiatives, de même ils se déclarent prêts
à collaborer à celles que prennent ces derniers, accueillant
volontiers les invitations qui leur sont faites. Pour favoriser le développement
intégral de l'homme, les catholiques peuvent également faire
beaucoup avec les croyants des autres religions, comme ils le font du reste en
divers lieux.214
Une bonne gestion des affaires publiques
110. Les Pères du Synode furent unanimes à reconnaître
que le plus grand défi pour réaliser la justice et la paix en
Afrique consiste à bien gérer les affaires publiques dans les deux
domaines connexes de la politique et de l'économie. Certains problèmes
ont leur origine hors du continent et, pour cette raison, ne sont pas entièrement
sous le contrôle des gouvernants et des dirigeants nationaux. Mais
l'Assemblée synodale a reconnu que beaucoup de problèmes du
continent sont la conséquence d'une manière de gouverner souvent
entachée de corruption. Il faut un vigoureux réveil des
consciences, avec une ferme détermination de la volonté, pour
mettre en uvre des solutions qu'il n'est désormais plus possible de
remettre à plus tard.
Construire la nation
111. Sur le front politique, le processus ardu de la construction
d'une unité nationale rencontre des obstacles particuliers dans le
continent africain où la plupart des États sont des entités
politiques relativement jeunes. Concilier des différences extrêmes,
dépasser des animosités ethniques anciennes et s'intégrer
dans un ordre mondial, tout cela exige de grandes qualités dans l'art de
gouverner. C'est pourquoi l'Assemblée synodale a fait monter vers le
Seigneur une prière fervente pour que surgissent en Afrique des
responsables politiques hommes et femmes saints, pour qu'il y ait
de saints chefs d'État qui aiment leur peuple jusqu'au bout et qui désirent
servir, plutôt que se servir.215
La voie du droit
112. Les fondements d'un bon gouvernement doivent être établis
sur la saine base de lois qui protègent les droits et définissent
les devoirs des citoyens.216 Je dois constater avec une grande tristesse que de
nombreuses nations d'Afrique peinent sous des régimes autoritaires et
oppressifs qui dénient à leurs membres la liberté
personnelle et les droits humains fondamentaux, tout spécialement la
liberté d'association et d'expression politique de même que le
droit de choisir leurs gouvernants au moyen d'élections libres et
impartiales. De telles injustices politiques provoquent des tensions qui dégénèrent
souvent en conflits armés et en guerres civiles, avec de graves conséquences,
comme des famines, des épidémies, des destructions, sans oublier
les massacres et la tragédie scandaleuse des réfugiés.
C'est pourquoi le Synode a considéré avec raison que la démocratie
authentique, dans le respect du pluralisme, est « l'une des routes
principales sur lesquelles l'Église chemine avec le peuple. [...] Le laïc
chrétien engagé dans les luttes démocratiques selon
l'esprit de l'Évangile est le signe d'une Église qui se veut présente
à la construction d'un État de droit, partout en Afrique ».217
Gérer le patrimoine commun
113. Le Synode demande aux gouvernements africains d'adopter des
politiques appropriées, aptes à améliorer la croissance et
les investissements, afin de créer des emplois.218 Ceci implique la
poursuite de politiques économiques saines, l'établissement de
priorités correctes pour l'exploitation et la distribution des ressources
nationales parfois faibles, de manière à pourvoir aux besoins
fondamentaux des personnes et à assurer un partage honnête et équitable
des avantages et des charges. Les gouvernements ont, en particulier, le devoir
imprescriptible de protéger le patrimoine commun contre toutes
les formes de gaspillage et de détournement réalisés par
des citoyens dépourvus de sens civique et des étrangers sans
scrupules. Il leur revient aussi de prendre les initiatives appropriées
pour améliorer les conditions du commerce international.
Les problèmes économiques de l'Afrique sont, en outre, aggravés
par la malhonnêteté de certains gouvernants corrompus qui, de
connivence avec des intérêts privés locaux ou étrangers,
détournent les ressources nationales à leur profit, transférant
des deniers publics sur des comptes privés dans des banques étrangères.
Il s'agit purement et simplement de vol, quelles que soient les fictions lé-
gales qui les couvrent. Je souhaite vivement que les organisations
internationales et des personnes intègres des pays africains et
d'ailleurs sachent préparer les moyens juridiques de faire rentrer ces
fonds indûment détournés. Également, dans la
concession de prêts, il est important de s?assurer du sens de la
responsabilité et de la transparence des parties concernées.219
La dimension internationale
114. En tant qu'Assemblée d'évêques de l'Église
universelle présidée par le Successeur de Pierre, le Synode fut
une occasion providentielle d'évaluer de manière positive la place
et le rôle de l'Afrique dans l'Église universelle et dans la
communauté mondiale. Comme nous vivons dans un monde qui est de plus en
plus interdépendant, les destinées et les problèmes des
différentes régions sont en interaction. L'Église, en tant
que famille de Dieu sur la terre, devrait être le signe vivant et
l'instrument efficace de la solidarité universelle en vue d'établir
une communauté de justice et de paix aux dimensions de la planète.
Un monde meilleur n'adviendra que s'il est construit sur les fondations solides
de sains principes éthiques et spirituels.
Dans la situation mondiale actuelle, les nations africaines sont parmi les
plus désavantagées. Il faut que les pays riches prennent
conscience qu'ils ont la responsabilité de soutenir les efforts des pays
qui luttent pour sortir de leur pauvreté et de leur misère. Il est
d'ailleurs de l'intérêt des nations riches de choisir la voie de la
solidarité, nécessaire pour assurer à l'humanité une
paix et une harmonie durables. Quant à l'Église dans les pays développés,
elle ne peut se soustraire à la responsabilité complémentaire
qui découle de l'engagement chrétien pour la justice et la charité;
parce que tous, hommes et femmes, portent en eux l'image de Dieu et sont appelés
à faire partie de la même famille rachetée par le sang du
Christ, un accès juste aux ressources de la terre que Dieu a mises à
la disposition de tous doit être garanti à chacun.220
Cela a de nombreuses implications pratiques. Il importe avant tout d?uvrer
en vue de meilleures relations socio-politiques entre les nations, en assurant
plus de justice et plus de dignité à celles qui, par l'accès
à l'indépendance, sont entrées récemment dans la
communauté internationale. Il faut aussi prêter une oreille
compatissante aux cris d'angoisse des nations pauvres, qui appellent à
l'aide dans des domaines particulièrement importants: la dénutrition,
la détérioration généralisée de la qualité
de la vie, l'insuffisance des moyens pour l'éducation des jeunes, la
carence des services sanitaires et sociaux élémentaires entraînant
la persistance de maladies endémiques, l'épidémie terrible
du sida, le fardeau lourd et parfois insupportable de la dette, l'horreur des
guerres fratricides alimentées par un trafic d'armes sans scrupules, le
spectacle honteux et pitoyable des réfugiés et des personnes déplacées.
Ce sont autant de domaines où des interventions immédiates sont nécessaires:
elles sont opportunes même si, par rapport à l'ampleur des problèmes,
elles apparaissent insuffisantes.
I. Quelques problèmes préoccupants
Redonner l'espoir aux jeunes
115. La situation économique de pauvreté a un impact
particulièrement négatif sur les jeunes. Ils entrent dans la vie
adulte avec très peu d'enthousiasme pour un présent porteur de
nombreuses frustrations et avec encore moins d'espoir pour un avenir qui leur
paraît triste et sombre. C'est pourquoi ils ont tendance à fuir les
régions rurales délaissées et à se regrouper dans
les villes qui, en fait, n'ont pas beaucoup mieux à leur offrir. Beaucoup
se sont exilés à l'étranger où ils vivent une
existence précaire de réfugiés économiques. Je
plaide en leur faveur avec les Pères du Synode: il faut trouver une
solution à leur impatience à prendre part à la vie de la
nation et de l'Église.221
En même temps, je désire adresser un appel aux jeunes: chers
jeunes, le Synode vous demande de prendre en charge le développement de
vos nations, d'aimer la culture de votre peuple et de travailler à sa
redynamisation, fidèles à votre héritage culturel, en
perfectionnant votre esprit scientifique et technique et surtout en rendant témoignage
de votre foi chrétienne.222
Le fléau du sida
116. C'est sur ce fond de pauvreté générale et de
services médicaux inadéquats que le Synode a pris en considération
le tragique fléau du sida qui sème la douleur et la mort dans de
nombreuses parties de l'Afrique. Le Synode a constaté le rôle que
des pratiques sexuelles irresponsables jouent dans l'extension de cette maladie
et il a formulé cette ferme recommandation: « L'affection, la joie,
le bonheur et la paix apportés par le Mariage chrétien et la fidélité,
ainsi que la sécurité que donne la chasteté, doivent être
continuellement présentés aux fidèles, spécialement
aux jeunes ».223
La lutte contre le sida doit être le combat de tout le monde. Me
faisant l'écho des Pères synodaux, je demande aux agents pastoraux
d'apporter aux frères et surs atteints du sida tout le réconfort
possible, du point de vue matériel comme du point de vue moral et
spirituel. Aux hommes de science et aux responsables politiques je demande
instamment que, animés par l'amour et le respect dus à toute
personne humaine, ils ne lésinent pas sur les moyens susceptibles de
mettre fin à ce fléau.
« De vos épées forgez des socs de charrue »
(cf. Is 2, 4): plus jamais de guerres!
117. La tragédie des guerres qui déchirent l'Afrique a été
décrite en des termes incisifs par les Pères du Synode: «
L'Afrique est depuis plusieurs décennies le théâtre de
guerres fratricides qui déciment les populations et détruisent
leurs richesses naturelles et culturelles ».224 En dehors des causes étrangères
à l'Afrique, ce douloureux phénomène a aussi des causes
internes, telles que « le tribalisme, le népotisme, le racisme,
l'intolérance religieuse, la soif du pouvoir, renforcée par des régimes
totalitaires qui bafouent impunément les droits et la dignité de
l'homme. Les populations brimées et réduites au silence subissent
en victimes innocentes et résignées toutes ces situations
d'injustice ».225
Je tiens à joindre ma voix à celle des membres de l'Assemblée
synodale pour déplorer les situations de souffrance indicible provoquées
par de nombreux conflits déclarés ou latents et pour demander à
ceux qui en ont la possibilité de s'investir totalement pour mettre fin à
de telles tragédies.
J'invite aussi, en union avec les Pères synodaux, à prendre
des engagements concrets pour promouvoir dans le continent des conditions de
plus grande justice sociale et d'exercice plus équitable du pouvoir, pour
préparer ainsi les conditions de la paix. « Si vous voulez la paix, uvrez
pour la justice ».226 Il est préférable et aussi plus
facile de prévenir les guerres que d'essayer de les arrêter
après qu'elles ont éclaté. Il est temps que les peuples
brisent leurs épées pour en faire des socs et leurs lances pour en
faire des serpes (cf. Is 2, 4).
118. L'Église en Afrique en particulier grâce à
certains de ses responsables a été en première ligne
pour la recherche de solutions négociées aux conflits armés
dans de nombreuses parties du continent. Cette mission de pacification devrait
continuer, encouragée par les promesses du Seigneur dans les Béatitudes:
« Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu »
(Mt 5, 9).
Ceux qui alimentent les guerres en Afrique par le trafic d'armes sont
complices de crimes odieux contre l'humanité. Je fais miennes à ce
sujet les recommandations du Synode qui, après avoir déclaré:
« Le commerce des armes qui sème la mort est un scandale », a
lancé un appel à tous les pays qui vendent des armes à
l'Afrique pour les supplier « d'arrêter de le faire »; il a
aussi demandé aux gouvernements africains « de renoncer aux dépenses
militaires excessives afin de consacrer plus de ressources à l'éducation,
à la santé et au bien-être de leurs peuples ».227
L'Afrique doit continuer à rechercher des moyens pacifiques et
efficaces afin que les régimes militaires transmettent le pouvoir aux
civils. Il n'en est pas moins vrai que l'armée a son rôle spécifique
à remplir dans le pays, et le Synode fait à juste titre l'éloge
de ces « frères militaires pour le service qu'ils assument au nom de
nos nations ».228 Mais aussitôt il les prévient avec force qu'«
ils auront à répondre devant Dieu de tout acte de violence contre
des vies innocentes ».229
Réfugiés et personnes déplacées
119. Un des fruits les plus amers des guerres et des difficultés
économiques est le triste phénomène des réfugiés
et des personnes déplacées, phénomène qui, comme le
rappelle le Synode, a atteint des proportions tragiques. La solution idéale
est le rétablissement d'une paix juste, la réconciliation et le développement
économique. Il est urgent que les organisations nationales, régionales
et internationales s'emploient à trouver une solution équitable et
durable aux problèmes des réfugiés et des personnes déplacées.230
Mais entre temps, comme le continent continue à souffrir du déplacement
de très nombreux réfugiés, je lance un appel pressant pour
qu'ils reçoivent aide matérielle et soutien pastoral partout où
ils se trouvent, en Afrique ou dans d'autres continents.
Le poids de la dette internationale
120. La question de la dette des pays pauvres envers les pays
riches est l'objet d'une grande préoccupation pour l'Église dans
de nombreux documents officiels et dans des interventions du Saint-Siège
en différentes circonstances.231
Reprenant les termes des Pères synodaux, je ressens avant tout le
devoir d'exhorter « les chefs d'État et leurs gouvernements en
Afrique à ne pas écraser leur peuple par des dettes intérieures
et extérieures ».232 Je lance un appel pressant « au Fonds monétaire
international, à la Banque mondiale, ainsi qu'à tous les créanciers
pour qu'ils allègent les dettes écrasantes des pays africains ».233
Je demande enfin instamment « aux Conférences épiscopales des
pays industrialisés de se faire les avocats de cette cause auprès
de leurs gouvernements et des autres organismes impliqués ».234 La
situation de nombreux pays africains est si dramatique que l'on ne peut admettre
l?indifférence ni le refus de s'engager.
Dignité de la femme africaine
121. Un des signes les plus marquants de notre époque est
la prise de conscience croissante de la dignité de la femme et de son rôle
pertinent dans l'Église et dans la société en général.
« Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il
le créa, homme et femme il les créa » (Gn 1, 27).
J'ai moi-même fréquemment rappelé l'égalité
fondamentale et la complémentarité enrichissante existant entre
l'homme et la femme.235 Le Synode a appliqué ces principes à la
condition des femmes en Afrique. Leurs droits et leurs devoirs d'édifier
la famille et de participer pleinement au développement de l'Église
et de la société ont été fortement soulignés.
Pour ce qui est de l'Église, il est opportun que les femmes, ayant reçu
une formation adéquate, prennent part, aux niveaux appropriés, à
l'activité apostolique de l'Église.
L'Église déplore et condamne, dans la mesure où elles
persistent dans diverses sociétés africaines, toutes les «
coutumes et pratiques qui privent les femmes de leurs droits et du respect qui
leur est dû ».236 Il est recommandé aux Conférences épiscopales
d'établir des commissions spéciales pour approfondir l'étude
des problèmes de la femme et, là où c'est possible, en
collaboration avec les agences gouvernementales concernées.237
II. Communiquer la bonne nouvelle
Suivre le Christ, Communicateur par excellence
122. Le Synode avait beaucoup à dire au sujet de la
communication sociale dans le contexte de l'évangélisation de
l'Afrique, compte tenu des circonstances actuelles. Le point de départ théologique
est le Christ, le Communicateur par excellence qui, à ceux qui croient en
lui, transmet la vérité, la vie et l'amour qu'il partage avec le Père
des Cieux et l'Esprit Saint. C'est pourquoi, « l'Église prend
conscience de son devoir de promouvoir les communications sociales ad intra
et ad extra. L'Église devrait promouvoir la communication en
son sein par une meilleure diffusion de l'information parmi ses membres ».238
Cela la mettrait dans une position plus favorable pour communiquer au monde la
Bonne Nouvelle de l'amour de Dieu révélé en Jésus
Christ.
Formes traditionnelles de communication
123. Les formes traditionnelles de communication sociale ne
doivent jamais être sous-estimées. Elles sont encore très
utiles et efficaces dans de nombreux milieux africains. En outre, elles sont «
moins coûteuses et plus accessibles ».239 Elles comprennent les
chants et la musique, les mimes et le théâtre, les proverbes et les
contes. En tant que véhicules de la sagesse et de l'esprit populaires,
elles constituent une source précieuse de thèmes et d'inspiration
pour les moyens mo- dernes.
Évangélisation du monde des médias
124. Les médias modernes ne sont pas seulement des
instruments de communication, mais aussi un monde à évangéliser.
En termes de contenu, il faut s'assurer que les médias propagent le bien,
le vrai et le beau. Me faisant l'écho de la préoccupation des Pères
du Synode, j'exprime mon inquiétude au sujet du contenu moral d'une
grande partie des programmes dont les médias inondent le continent
africain; en particulier, je mets en garde contre l'envahissement des nations
pauvres par la pornographie et la violence. Par ailleurs, à juste titre, «
le Synode déplore grandement la présentation très négative
que les médias font de l'Africain et il demande que cela cesse immédiatement
».240
Tous les chrétiens ont la responsabilité de veiller à
ce que les médias soient vraiment au service de l'évangélisation.
Mais les chrétiens qui travaillent professionnellement dans les médias
ont un rôle spécial à jouer. Il est de leur devoir de faire
en sorte que les principes chrétiens influent sur la pratique de leur
profession, y compris dans les domaines techniques ou administratifs. Pour leur
permettre de jouer ce rôle de manière adéquate, il faut
qu'ils puissent recevoir une saine formation humaine, religieuse et spirituelle.
Usage des moyens de communication sociale
125. L'Église d'aujourd'hui peut disposer de différents
moyens de communication sociale, aussi bien traditionnels que modernes. Il est
de son devoir d'en faire le meilleur usage pour répandre le message du
salut. Pour l'Église en Afrique, l'accès à ces moyens est
rendu difficile par de nombreux obstacles, le moindre n'étant pas leur coût
élevé. En de nombreux endroits également, des règlements
gouvernementaux imposent un contrôle indu dans ces domaines. Tous les
efforts possibles devraient être mis en uvre pour lever ces
obstacles: les médias, qu'ils soient privés ou publics, doivent être
au service des personnes sans exception. C'est pourquoi j'invite les Églises
particu- lières d'Afrique à faire tout ce qui est en leur pouvoir
pour que cet objectif soit poursuivi.241
Collaboration et coordination des médias
126. Les médias, surtout dans leurs formes les plus
modernes, ont un impact qui dépasse toutes les frontières; une
coordination plus étroite est nécessaire afin de permettre une
collaboration plus efficace à tous les niveaux: diocésain,
national, continental et universel. En Afrique, l'Église ressent un très
grand besoin de solidarité de la part des Églises-surs des
pays plus riches et plus avancés du point de vue technologique. En
Afrique même, des programmes de collaboration continentale déjà
mis en uvre, comme le « Comité épiscopal panafricain de
Communications sociales », devraient être encouragés et
redynamisés. Et comme le Synode l'a suggéré, il faudrait établir
une plus grande collaboration dans d'autres secteurs, comme la formation
professionnelle, les moyens de production de la radio et de la télévision
et les stations émettrices à portée continentale.242
CHAPITRE VII
« VOUS SEREZ MES TÉMOINS JUSQU'AUX EXTRÉMITÉS
DE LA TERRE »
127. Durant l'Assemblée spéciale, les Pères synodaux
ont examiné à fond la situation africaine dans son ensemble, afin
d'encourager le témoignage rendu au Christ d'une façon toujours
plus concrète et crédible au sein de chaque Église locale,
de chaque nation, de chaque région, et dans le continent africain tout
entier. Dans tous les échanges et dans toutes les recommandations faites
par l'Assemblée spéciale, on voit s'exprimer le souci prépondérant
de témoigner du Christ. J'ai retrouvé là l'esprit
de ce que j'avais dit en Afrique à un groupe d'évêques: «
En respectant, en préservant et en favorisant les valeurs propres et les
richesses de l'héritage culturel de votre peuple, vous serez en état
de le guider vers une meilleure compréhension du mystère du Christ
qui doit être vécu dans des expériences nobles, concrètes
et quotidiennes de la vie africaine. Il n'est pas question d'altérer la
Parole de Dieu ou de vider la Croix de sa puissance (cf. 1 Co 1, 17),
mais plutôt de porter le Christ au cur même de la vie
africaine et d'élever la vie africaine toute entière jusqu'au
Christ. Ainsi, non seulement le christianisme convient à l'Afrique, mais
le Christ lui-même, dans les membres de son Corps, est africain ».243
Ouverts à la mission
128. Mais l'Église en Afrique n'est pas appelée à
témoigner du Christ seulement sur son continent; elle aussi reçoit
la parole du Seigneur Ressuscité: « Vous serez mes témoins
[...] jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8).
En effet, au cours de leurs débats sur le thème du Synode, les Pères
ont évité soigneusement toute tendance à l'isolement de l'Église
en Afrique. À tout moment, l'Assemblée spéciale a eu
fermement en vue le mandat missionnaire que l'Église a reçu du
Christ de témoigner de lui dans le monde entier.244 Les Pères
synodaux reconnurent l?appel que Dieu adresse à l'Afrique pour qu'elle
joue à part entière, au niveau mondial, son rôle dans le
plan du salut du genre humain (cf. 1 Tm 2, 4).
129. C'est à cause de cet admirable engagement pour la catholicité
de l?Église que les Lineamenta de l'Assemblée spéciale
pour l'Afrique déclaraient déjà: « Aucune Église
particulière, même la plus pauvre, ne saurait être dispensée
de l'obligation de partager ses ressources spirituelles, temporelles et en
personnel, avec d'autres Églises particulières et avec l'Église
universelle (cf. Ac 2, 44-45) ».245 Pour sa part, l'Assemblée
spéciale a souligné fortement la responsabilité de
l'Afrique pour la mission « jusqu'aux extrémités de la terre »
dans les termes suivants: « La phrase prophétique de Paul VI "Vous,
Africains, vous êtes vos propres missionnaires" s'entend
ainsi: "missionnaires pour le monde entier". [...] Un appel est lancé
aux Églises particulières d'Afrique pour la mission au-delà
des diocèses ».246
130. En approuvant avec joie et reconnaissance cette déclaration de
l'Assemblée spéciale, je désire répéter à
tous mes frères évêques d'Afrique ce que je disais il y a
quelques années: « L'obligation pour l'Église en Afrique d'être
missionnaire en son propre sein et d'évangéliser le continent
implique la coopération entre les Églises particulières
dans le contexte de chaque pays africain, entre différentes nations du
continent et aussi d'autres continents. C'est ainsi que l'Afrique s'intègre
pleinement dans l'activité missionnaire ».247 Dans un appel précédent
adressé à toutes les Églises particulières, jeunes
et anciennes, j'ai déjà dit: « Le monde est en train de
s'unifier toujours davantage, l'esprit de l'Évangile doit conduire à
surmonter les barrières des cultures, des nationalismes, écartant
toute fermeture ».248
La courageuse détermination manifestée par l'Assemblée
spéciale d'engager les jeunes Églises d'Afrique dans la mission «
jusqu'aux extrémités de la terre » reflète le désir
de suivre, aussi généreusement que possible, une des directives
importantes du Concile Vatican II: « Pour que ce zèle missionnaire
fleurisse chez les frères de la même patrie, il convient grandement
que les jeunes Églises participent, au plus vite et activement, à
la mission universelle de l'Église en envoyant elles- mêmes des
missionnaires pour annoncer l'Évangile partout sur la terre, même
si elles souffrent d'une pénurie de clergé. La communion avec l'Église
universelle sera en quelque sorte consommée lorsque, elles aussi,
participeront de façon active à l'action missionnaire auprès
des autres nations ».249
Solidarité pastorale organique
131. J'ai fait remarquer dans le début de cette Exhortation
qu'en annonçant la convocation de l'Assemblée spéciale pour
l'Afrique du Synode des Évêques j'avais en vue la promotion d'«
une solidarité pastorale organique dans tout le territoire africain et
les îles adjacentes ».250 Je suis heureux de constater que l'Assemblée
a courageusement poursuivi cet objectif. Les discussions au Synode ont révélé
l'empressement et la générosité des évêques
pour cette solidarité pastorale et pour le partage de leurs ressources
avec d'autres même quand ils avaient eux-mêmes besoin de
missionnaires.
132. À ce sujet, je voudrais m'adresser spécialement à
mes frères évêques qui « sont, avec moi, directement
responsables de l'évangélisation du monde, en tant que membres du
collège épiscopal et en tant que pasteurs des Églises
particulières ».251 Dans leur sollicitude quotidienne pour le
troupeau qui leur est confié, ils ne doivent jamais perdre de vue les
besoins de l'Église tout entière. En tant qu'évêques
catholiques, ils ne peuvent pas ne pas partager le souci de toutes les Églises
qui brûlait au cur de l'Apôtre (2 Co 11,28). Ils ne
peuvent pas ne pas le partager, surtout lorsqu'ils réfléchissent
et prennent ensemble des décisions, comme membres des différentes
Conférences épiscopales, qui, par l'intermédiaire des
organismes de coordination au niveau régional et continental, sont en
mesure de mieux percevoir et de mieux évaluer les urgences pastorales
apparaissant dans d'autres parties du monde. Les évêques pratiquent
aussi une forme éminente de solidarité apostolique dans le Synode:
celui-ci « doit avoir parmi les affaires d'importance générale
un souci spécial de l'activité missionnaire, qui est la charge la
plus importante et la plus sacrée de l'Église ».252
133. Comme l'Assemblée spéciale l'a justement fait remarquer,
un renouvellement dans la formation des prêtres est certainement nécessaire
afin de préparer une solidarité pastorale d'ensemble en Afrique.
On ne méditera jamais assez les paroles du Concile Vatican II qui affirme
que « le don spirituel que les prêtres ont reçu à
l'ordination les prépare non pas à une mission limitée et
restreinte, mais à une mission de salut d'ampleur universelle, jusqu'aux
extrémités de la terre (Ac 1, 8) ».253
C'est pourquoi j'ai exhorté les prêtres à « se
rendre effectivement disponibles à l'égard de l'Esprit Saint et de
l'évêque, afin d'être envoyés pour prêcher l'Évangile
au-delà des frontières de leur pays. Cela exigera d'eux non
seulement la maturité dans la vocation, mais aussi une capacité
peu commune de se détacher de leur patrie, de leur ethnie, de leur
famille, et une aptitude remarquable à s'intégrer dans d'autres
cultures, avec intelligence et respect ».254
Je suis plein de reconnaissance envers Dieu en apprenant qu'en nombre
croissant des prêtres africains ont répondu à l'appel à
être des témoins « jusqu'aux extrémités de la
terre ». J'espère ardemment que cette tendance sera stimulée
et renforcée dans toutes les Églises particulières
d'Afrique.
134. Il est aussi très réconfortant de savoir que les
Instituts missionnaires qui sont en Afrique depuis longtemps « accueillent
aujourd'hui, et de plus en plus, des candidats provenant des jeunes Églises
qu'ils ont fondées »,255 permettant ainsi à ces mêmes Églises
de participer à l'activité missionnaire de l'Église
universelle. De même, je remercie les nouveaux Instituts missionnaires
africains qui envoient aujourd'hui leurs membres ad gentes. C'est un développement
providentiel et vraiment merveilleux qui manifeste la maturité, la
vitalité et le dynamisme de l'Église qui est en Afrique.
135. Je voudrais faire mienne de manière très particulière
la recommandation explicite des Pères synodaux d'établir les
quatre Oeuvres pontificales missionnaires dans chaque Église particulière
et dans chaque pays comme moyen d'accomplir une solidarité pastorale
organique en faveur de la mission « jusqu'aux extrémités
de la terre ». Oeuvres du Pape et du Collège épiscopal, elles
occupent à bon droit la première place, « puisqu'elles sont
des moyens pour pénétrer les catholiques d'un esprit vraiment
universel et missionnaire dès leur enfance, et pour provoquer une
collecte efficace de subsides au profit de toutes les missions selon les besoins
de chacune ».256 Un fruit significatif de leur activité « est
de susciter des vocations ad gentes, pour toute la vie, dans les Églises
anciennes comme dans les plus jeunes. Je recommande vivement d'orienter toujours
davantage leur service d'animation vers cette fin ».257
Sainteté et mission
136. Le Synode a réaffirmé que tous les fils et
filles de l'Afrique sont appelés à la sainteté et à être
des témoins du Christ partout dans le monde. « Les leçons de
l'histoire confirment que, par l'action du Saint-Esprit, l'évangélisation
se fait avant tout à travers le témoignage de la charité,
le témoignage de la sainteté ».258 Pour cela, je désire
répéter à tous les fidèles du Christ en Afrique, les
paroles suivantes que j'ai écrites il y a quelques années: «
Tout missionnaire n'est authentiquement missionnaire que s'il s'engage sur la
voie de la sainteté [...]. Tout fidèle est appelé à
la sainteté et à la mission [...]. L'élan renouvelé
vers la mission ad gentes demande de saints missionnaire n'est
authentiquement missionnaire que s'il s'engage sur la voie de la sainteté
[...]. Tout fidèle est appelé à la sainteté et à
la mission [...]. L'élan renouvelé vers la mission ad gentes
demande de saints missionnaires. Il ne suffit pas de renouveler les méthodes
pastorales, ni de mieux organiser et de mieux coordonner les forces de l'Église,
ni d'explorer avec plus d'acuité les fondements bibliques et théologiques
de la foi : il faut susciter un nouvel élan de sainteté chez les
missionnaires et dans toute la communauté chrétienne ».259
Maintenant encore, je m'adresse aux chrétiens des jeunes Églises
pour leur rappeler leurs responsabilités : « C'est vous qui êtes,
aujourd'hui, l'espérance de notre Église, qui a deux mille ans: étant
jeunes dans la foi, vous devez être comme les premiers chrétiens et
rayonner l'enthousiasme et le courage, en vous donnant généreusement
à Dieu et au prochain; en un mot, vous devez vous mettre sur la voie de
la sainteté. Ce n'est qu'ainsi que vous pouvez être des signes de
Dieu dans le monde, et revivre dans vos pays l'épopée missionnaire
de l'Église primitive. Vous serez aussi des ferments d'esprit
missionnaire pour les Églises plus anciennes ».260
137. L'Église qui est en Afrique partage avec l'Église
universelle « la vocation sublime de réaliser, d'abord en elle-même,
l'unité du genre humain au-delà des clivages ethniques, culturels,
nationaux, sociaux et autres, pour signifier précisément la
caducité de ces mêmes clivages, abolis par la Croix du Christ ».261
En répondant à sa vocation d'être dans le monde le peuple
sauvé et réconcilié, l'Église contribue à
promouvoir une coexistence fraternelle entre les peuples, puisqu'elle transcende
les distinctions de race et de nationalité.
Sur la base de cette vocation spécifique donnée à l'Église
par son divin Fondateur, je demande ardemment à la communauté
catholique qui est en Afrique de porter devant toute l'humanité un témoignage
authentique de l'universalisme chrétien qui prend sa source dans la
paternité de Dieu. « Tous les hommes créés en Dieu ont
même origine; quelle que soit dans le cours de l'histoire leur
dispersion ou l'accentuation de leurs différences, ils sont destinés
à former une seule famille, selon le dessein de Dieu établi "au
commencement" ».262 L'Église en Afrique est appelée à
aller par amour vers chaque être humain en vertu de la certitude de foi
que, « par son Incarnation, le Fils de Dieu lui-même s'est en quelque
sorte uni à tout homme ».263
En particulier, l'Afrique doit apporter sa contribution propre au mouvement cuménique
dont je viens de souligner à nouveau l'urgence à l'approche du
troisième millénaire dans l'encyclique Ut unum sint.264
L'Afrique peut aussi jouer un rôle important dans le dialogue entre les
religions, notamment en approfondissant les relations intenses avec les
musulmans et en favorisant une attention respectueuse aux valeurs propres de la
religion traditionnelle africaine.
Pratiquer la solidarité
138. En accomplissant sa mission de témoignage du Christ «
jusqu'aux extrémités de la terre », l'Église en
Afrique sera certainement soutenue par la conviction de la « valeur
positive et morale [de] la conscience croissante de l'interdépendance
entre les hommes et les nations. Le fait que des hommes et des femmes, en
diverses parties du monde, ressentent comme les concernant personnellement les
injustices et les violations des droits de l'homme commises dans des pays
lointains où ils n'iront sans doute jamais, c'est un autre signe d'une réalité
intériorisée dans la conscience, prenant ainsi une
connotation morale ».265
Je souhaite que les chrétiens en Afrique deviennent profondément
conscients de cette interdépendance entre les individus et les nations,
et soient prêts à y répondre en pratiquant la vertu de la
solidarité. Le fruit de la solidarité est la paix, cette
paix qui est un bien très précieux pour les peuples et les nations
du monde. En effet, c'est par des moyens qui renforcent et promeuvent la
solidarité que l'Église fournit une contribution spécifique
et déterminante à une véritable culture de la paix.
139. Entrant en rapport, sans discrimination, avec les peuples du monde dans
le dialogue avec les diverses cultures, l'Église les rapproche les uns
des autres, aidant chacun d'eux à assumer, dans la foi, les valeurs
authentiques des autres.
Prête à coopérer avec tout homme de bonne volonté
et avec la communauté internationale, l'Église en Afrique ne
cherche aucun avantage pour elle-même. La solidarité qu'elle
pratique « tend à se dépasser elle-même, à
prendre les dimensions spécifiquement chrétiennes de la
gratuité totale, du pardon et de la réconciliation ».266 L'Église
cherche à contribuer à la conversion de l'humanité en
l'amenant à s'ouvrir au plan salvifique de Dieu par son témoignage
évangélique accompagné d'activités caritatives au
service des pauvres et des petits. Agissant de la sorte, elle ne perd pas de vue
la primauté de la transcendance et des réalités
spirituelles qui sont les prémices du salut éternel de l'homme.
Durant leurs débats sur la solidarité de l'Église avec
les peuples et les nations, les Pères synodaux ont été, à
tout moment, pleinement conscients qu' « il faut distinguer soigneusement
le progrès terrestre de la croissance du Règne du Christ » et
que « ce progrès a néanmoins une grande importance pour le
Royaume de Dieu, dans la mesure où il peut contribuer à une
meilleure organisation de la société humaine ».267 C'est
justement pour cela que l'Église en Afrique est convaincue et les
travaux de l'Assemblée spéciale l'ont clairement montré
que l'attente du retour final du Christ « ne pourra jamais justifier que
l'on se désintéresse des hommes dans leur situation personnelle
concrète et dans leur vie sociale, nationale et internationale »,268
parce que les conditions terrestres influent sur le pèlerinage de l'homme
vers l'éternité.
CONCLUSION
Vers le nouveau millénaire chrétien
140. Réunis autour de la Vierge Marie comme pour une
nouvelle Pentecôte, les membres de l'Assemblée spéciale ont
examiné en profondeur la mission évangélisatrice de l'Église
en Afrique au seuil du troisième millénaire. En concluant
cette Exhortation apostolique post-synodale, dans laquelle je présente
les fruits de cette Assemblée à l'Église qui est en
Afrique, à Madagascar et dans les îles adjacentes, et à
toute l'Église catholique, je remercie Dieu, Père, Fils et
Saint-Esprit, qui nous a accordé le privilège de vivre le «
moment de grâce » authentique que fut le Synode. Je suis vivement
reconnaissant au Peuple de Dieu en Afrique de tout ce qu'il a fait pour
l'Assemblée spéciale. Ce Synode a été préparé
avec zèle et enthousiasme comme le montrent les réponses au
questionnaire joint au document préliminaire (Lineamenta) et les
réflexions recueillies dans le document de travail (Instrumentum
laboris). Les communautés chrétiennes d'Afrique ont prié
avec ferveur pour le succès des travaux de l'Assemblée spéciale
qui a été largement bénie par le Seigneur.
141. Puisque le Synode a été convoqué pour permettre à
l'Église en Afrique d'assumer sa mission évangélisatrice
d'une manière aussi efficace que possible, en vue du troisième
millénaire chrétien, j'invite par cette Exhortation le Peuple de
Dieu en Afrique évêques, prêtres, personnes consacrées
et laïcs à se tourner résolument vers le grand Jubilé
qui sera célébré dans quelques années. Pour tous les
peuples d'Afrique, la meilleure préparation au nouveau millénaire
ne peut consister que dans un ferme engagement à exécuter très
fidèlement les décisions et les orientations que, avec l'autorité
apostolique du Successeur de Pierre, je présente dans cette Exhortation.
Ces décisions et ces orientations s'inscrivent dans la droite ligne des
enseignements et des directives de l'Église, et en particulier du Concile
Vatican II, qui fut la principale source d'inspiration de l'Assemblée spéciale
pour l'Afrique.
142. Mon invitation au Peuple de Dieu en Afrique à se préparer
pour le grand Jubilé de l'An 2000 est aussi un vibrant appel à
la joie chrétienne. « La grande joie annoncée par l'ange,
la nuit de Noël, est en vérité pour tout le peuple (cf. Lc
2, 10) [...]. La première, la Vierge Marie, en avait reçu
l'annonce de l'ange Gabriel, et son Magnificat était déjà
l'hymne d'exultation de tous les humbles. Les mystères joyeux nous
remettent ainsi, chaque fois que nous récitons le Rosaire, devant l'événement
ineffable qui est le centre et le sommet de l'histoire: la venue sur terre de
l'Emmanuel, Dieu avec nous ».269
C'est le deux millième anniversaire de cet événement
source de grande joie que nous nous préparons à célébrer
par ce grand Jubilé. L'Afrique qui, « par certains côtés,
est également la "seconde patrie" de Jésus de Nazareth,
[puisque] encore tout enfant, c'est en Afrique qu'il trouve refuge contre la
cruauté d'Hérode »,270 est donc appelée à la
joie. En même temps, « tout devra être orienté vers
l'objectif prioritaire du Jubilé qui est le renforcement de la foi et
du témoignage des chrétiens ».271
143. En raison des nombreuses difficultés, des crises et des conflits
qui entraînent tant de misère et de souffrance sur le continent, il
y a des Africains quelquefois tentés de conclure que le Seigneur les a
abandonnés, qu'il les a oubliés (cf. Is 49, 14)! « Et
Dieu répond par les paroles du grand Prophète: "Une femme
oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses
entrailles? Même si une mère pouvait oublier son enfant, moi, je ne
t'oublierai jamais. Vois, je t'ai gravé sur les paumes de mes mains"
(Is 49, 15-16). Oui, sur les paumes des mains du Christ, percées
par les clous de la crucifixion. Le nom de chacun d'entre vous [Africains] est
gravé sur ces mains. Aussi avec une pleine confiance, nous clamons: "Le
Seigneur est notre force et notre bouclier. En lui, notre cur est en joie.
En lui, notre cur a foi" (Ps 2827, 7) ».272
Prière à Marie, Mère de l'Église
144. Avec reconnaissance pour la grâce de ce Synode, je me
tourne vers Marie, Étoile de l'évangélisation, et je lui
confie l'Afrique et sa mission évangélisatrice, alors qu'approche
le troisième millénaire. Je lui adresse cette prière, en
reprenant les pensées et les sentiments exprimés dans la prière
que mes frères évêques de l'Assemblée Spéciale
ont composée à la fin de la session de travail du Synode à
Rome:
Ô Marie, Mère de Dieu et Mère de l'Église, Grâce
à Toi, le jour de l'Annonciation, à l'aube des temps nouveaux, tout
le genre humain avec ses cultures s'est réjoui de se savoir capable
de l'Évangile. En cette veille d'une Pentecôte nouvelle pour
l'Église en Afrique, à Madagascar et dans les îles
adjacentes, le Peuple de Dieu uni à ses pasteurs se tourne vers
Toi et élève avec Toi sa prière: que l'effusion de
l'Esprit Saint fasse des cultures africaines des lieux de communion dans
la diversité, renouvelle les habitants de ce grand continent pour
qu'ils deviennent des fils généreux de l'Église qui est
Famille du Père, Fraternité du Fils, Image de la Trinité, germe
et commencement sur la terre du Royaume éternel qui atteindra sa
plénitude dans la Cité qui a Dieu pour bâtisseur: Cité
de justice, d'amour et de paix.
Donné à Yaoundé, au Cameroun, le 14 septembre 1995,
Fête de l'Exaltation de la Sainte Croix, en la dix-septième année
de mon pontificat.
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