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INAUGURATION DE LA 97e ANNÉE JUDICIAIRE

DISCOURS DU PAPE LÉON XIV 
AUX PRÉLATS DE LA ROTE ROMAINE

Salle Clémentine
Lundi 26 janvier 2026

[Multimédia]

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Excellence, chers prélats auditeurs du Tribunal apostolique de la Rote romaine,

A l’occasion de notre première rencontre, je voudrais tout d’abord vous exprimer ma gratitude pour votre travail, qui est un service précieux rendu à la fonction judiciaire universelle qui incombe au Pape et à laquelle le Seigneur vous a appelés à participer. «Veritatem facientes in caritate» (Ep 4, 15): voilà une expression qui peut s’appliquer à votre mission quotidienne dans l’administration de la justice

Je remercie Son Excellence le Doyen pour ses paroles, qui expriment votre union à tous avec le Successeur de Pierre. Et ma pensée reconnaissante s’étend également à tous les tribunaux ecclésiastiques présents dans le monde. Le ministère de juge, que j’ai eu l’occasion d’exercer, me permet de mieux comprendre votre expérience et d’apprécier l’importance ecclésiale de votre fonction.

Je voudrais aujourd’hui revenir sur un thème fondamental qui a dominé les discours adressés au Tribunal de la Rote romaine, de Pie XII jusqu’au Pape François. Il s’agit du rapport entre votre activité et la vérité inhérente à la justice. A cette occasion, je voudrais vous proposer quelques réflexions sur le lien étroit qui existe entre la vérité de la justice et la vertu de la charité. Il ne s’agit pas de deux principes opposés, ni de valeurs à équilibrer selon des critères purement pragmatiques, mais de deux dimensions intrinsèquement liées, qui trouvent leur harmonie la plus profonde dans le mystère même de Dieu, qui est Amour et Vérité.

Cette corrélation suppose une exégèse critique constante et précise, car, dans l’exercice de l’activité juridictionnelle, une tension dialectique apparaît souvent entre les exigences de la vérité objective et les préoccupations de la charité. Il existe parfois le risque qu’une identification excessive avec les vicissitudes — souvent tourmentées — des fidèles puisse conduire à une relativisation dangereuse de la vérité. En effet, une compassion mal comprise, bien qu’apparemment motivée par le zèle pastoral, risque d’occulter la dimension nécessaire de l’établissement de la vérité propre à la fonction judiciaire. Cela peut se produire non seulement dans le domaine des causes de nullité matrimoniale — où cela pourrait conduire à des décisions pastorales dépourvues de fondement objectif solide — mais aussi dans tout type de procédure, en compromettant leur rigueur et leur équité.

D’autre part, il peut parfois y avoir une affirmation froide et détachée de la vérité qui ne tient pas compte de tout ce qu’exige l’amour des personnes, omettant les préoccupations dictées par le respect et la miséricorde, qui doivent être présentes à toutes les étapes d’un procès.

En considérant la relation entre la vérité et la charité, une orientation claire nous est donnée par l’enseignement de l’apôtre Paul qui nous exhorte: «Vivant selon la vérité et dans la charité, nous grandirons de toutes manières vers Celui qui est la Tête, le Christ» (Ep 4, 15). Veritatem facientes in caritate: il ne s’agit pas simplement de se conformer à une vérité spéculative, mais de «rendre la vérité», c’est-à-dire une vérité qui doit éclairer toute l’action. Et cela doit être fait «dans la charité», qui est la grande force motrice qui conduit accomplir la véritable justice. Avec une autre phrase biblique, cette fois de saint Jean, vous êtes appelés à être «des collaborateurs de la vérité» (3 Jn 8). Benoît XVI, qui avait choisi ces mots comme devise épiscopale, a souligné dans son Encyclique Caritas in veritate la «nécessité de conjuguer l’amour avec la vérité non seulement selon la direction indiquée par saint Paul: celle de la “veritas in caritate” (Ep 4, 15), mais aussi, dans celle inverse et complémentaire, de la “caritas in veritate”. La vérité doit être cherchée, découverte et exprimée dans l’“économie” de l’amour, mais l’amour à son tour doit être compris, vérifié et pratiqué à la lumière de la vérité» (n. 2).

Votre action doit donc toujours être motivée par ce véritable amour du prochain qui recherche avant tout son salut éternel dans le Christ et dans l’Eglise, ce qui implique l’adhésion à la vérité de l’Evangile. Nous trouvons ainsi l’horizon dans lequel doit se situer toute activité juridique ecclésiale: la salus animarum comme loi suprême dans l’Eglise [1]. De cette manière, votre service à la vérité de la justice est une contribution bienveillante au salut des âmes

Tous les aspects des procès canoniques pourraient être replacés dans le contexte de la vérité dans la charité. Tout d’abord, les actions des différents protagonistes du procès doivent être entièrement caractérisés par un désir sincère de contribuer à faire la lumière sur la sentence juste à prononcer, avec une honnêteté intellectuelle rigoureuse, une compétence technique et une conscience droite. La tension permanente de tous vers la vérité est ce qui rend toute l’activité des tribunaux profondément harmonieuse, selon une conception institutionnelle du procès, magistralement décrite par le vénérable Pie XII dans son discours à la Rote de 1944 [2]. L’objectif qui unit tous les participants aux procès, chacun dans la fidélité à son propre rôle, est la recherche de la vérité, qui ne se réduit pas à l’accomplissement professionnel, mais qui doit être comprise comme l’expression directe de la responsabilité morale. Cela est motivé principalement par la charité, en sachant toutefois aller au-delà des seules exigences de la justice, pour servir autant que possible le bien intégral des personnes, sans dénaturer sa fonction mais en l’exerçant avec un plein sens ecclésial.

Le service de la vérité dans la charité doit resplendir dans tout le travail des tribunaux ecclésiaux. Il faut que cela puisse être apprécié par toute la communauté ecclésiale et en particulier par les fidèles concernés: par ceux qui demandent un jugement sur leur union matrimoniale, ceux qui sont accusés d’avoir commis un crime canonique, ceux qui se considèrent victimes d’une grave injustice et ceux qui revendiquent un droit. Les procès canoniques doivent inspirer la confiance qui découle du sérieux professionnel, du travail intense et attentif, du dévouement convaincu à ce qui peut et doit être perçu comme une véritable vocation professionnelle. Les fidèles et toute la communauté ecclésiale ont droit à l’exercice correct et opportun des fonctions procédurales, car il s’agit d’un parcours qui touche les consciences et les vies.

C’est à cette lumière que doit être soulignée la vérité, et donc le bien et la beauté, de toutes les fonctions et de tous les services liés aux procès. Veritatem facientes in caritate: tous les opérateurs de justice doivent agir selon une déontologie qui doit être étudiée et pratiquée avec soin dans le domaine canonique, en veillant à ce qu’il devienne véritablement exemplaire. En ce sens, un style inspiré par la déontologie doit également imprégner le travail des avocats lorsqu’ils assistent les fidèles dans la défense de leurs droits, en protégeant les intérêts des parties sans jamais dépasser ce qui, en conscience, est considéré comme juste et conforme à la loi. Les promoteurs de la justice et les défenseurs du lien sont essentiels à l’administration de la justice, appelés par leur mission à protéger le bien public. Une approche purement bureaucratique dans un rôle aussi important porterait un préjudice évident à la recherche de la vérité.

Les juges, appelés à la grave responsabilité de déterminer ce qui est juste, ce qui est vrai, ne peuvent manquer de se rappeler que «La justice marche avec la paix. Elle est en relation constante et dynamique avec elle. La justice et la paix tendent au bien de tous et de chacun, c’est pourquoi elles exigent ordre et vérité. Quand l’une est menacée, toutes deux vacillent; quand on offense la justice, la paix est elle-même mise en péril» [3]. Considéré sous cet angle, le juge devient un artisan de paix qui contribue à consolider l’unité de l’Eglise dans le Christ.

Le procès n’est pas en soi une tension entre des intérêts opposés, comme on le croit parfois à tort, mais l’instrument indispensable pour discerner la vérité et la justice dans le cas. Le processus contradictoire dans le procès est donc une méthode dialogique pour établir la vérité. La nature concrète du cas exige en effet toujours que les faits soient établis et que les raisons et les preuves en faveur des différentes positions soient comparées, sur la base des présomptions de validité du mariage et d’innocence de la personne mise en examen, jusqu’à preuve du contraire. L’expérience juridique acquise témoigne du rôle essentiel de la procédure contradictoire et de l’importance décisive de la phase d’instruction préliminaire. Le juge, en conservant son indépendance et son impartialité, doit trancher le litige en fonction des éléments et des arguments apparus lors du procès. Le non-respect de ces principes fondamentaux de justice — et le fait de favoriser une disparité injustifiée dans le traitement de situations similaires — constitue une violation notable du profil juridique de la communion ecclésiale.

Ces considérations pourraient s’appliquer à chaque phase du procès et à chaque type de cause judiciaire. A titre d’exemple, dans le procès plus bref d’annulation du mariage devant l’évêque diocésain, la nature à première vue évidente du motif d’annulation qui la rend possible doit être jugée avec beaucoup d’attention, sans oublier que c’est le processus lui-même, dûment mis en œuvre, qui confirmera l’existence de l’annulation ou déterminera la nécessité de recourir au procès ordinaire. Il est donc fondamental de continuer à étudier et à appliquer le droit canonique sur le mariage avec rigueur scientifique et fidélité au Magistère. Cette science est indispensable pour résoudre les causes selon les critères établis par la loi et par la jurisprudence de la Rote romaine, qui, dans la majorité des cas, ne font que déclarer les exigences du droit naturel.

Chers amis, votre mission est noble et exigeante. Vous êtes appelés à préserver la vérité avec rigueur mais sans rigidité, et à exercer la charité sans omission. Dans cet équilibre, qui est en réalité une profonde unité, il faut manifester une véritable sagesse juridique chrétienne. Je voudrais conclure ces réflexions en confiant votre travail à l’intercession de la Vierge Marie Speculum iustitiae, modèle parfait de vérité dans la charité. Merci!

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[1] Cf. C. de D.C., can. 1752.

[2] 2 octobre 1944.

[3] Saint Jean-Paul II, Message pour la XXXI e Journée mondiale de la paix, 1 er janvier 1998, n. 1.