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COMMISSION THÉOLOGIQUE INTERNATIONALE
QUO VADIS, HUMANITAS ?
RÉFLÉCHIR À L’ANTHROPOLOGIE CHRÉTIENNE
FACE À CERTAINS SCÉNARIOS SUR L’AVENIR DE
L’HUMANITÉ
Note préliminaire
Introduction
1. La méthode du document à l’occasion du 60e anniversaire de
Gaudium et spes
2. La structure du document : catégories fondamentales
3. Le
thème central du document : une confrontation avec les défis du transhumanisme et du
posthumanisme
4. Discernement et dimension kérygmatique de la théologie : la vocation
intégrale de l’être humain
CHAPITRE I : LE DÉVELOPPEMENT : HUMANISME ET POSTHUMANISME
1. Le discernement du Magistère sur le développement et la technologie
2. Quelques conséquences anthropologiques du développement technologique récent
2.1. La
relation avec l’environnement naturel
2.2.
La relation avec les autres dans le monde numérique
2.3.
La compréhension de soi : conscience et corporéité
2.4. La relation avec Dieu
3. L’impact culturel des révolutions technologiques : pour un discernement
critique
CHAPITRE II : LA VIE COMME VOCATION : L’ÊTRE HUMAIN ACTEUR DE L’HISTOIRE
1. La dimension historique de l’expérience humaine : le temps et l’espace
1.1. Vivre le temps avec un sens historique sain
1.2.
Habiter l’espace : de son propre espace aux « seuils »
2. Relations et sentiment d’appartenance : l’intersubjectivité
3. Vocation intégrale à la réalisation dans l’amour
CHAPITRE III : LE DON DE LA VIE ET DE LA COMMUNION FACE AUX SCÉNARIOS SUR L’AVENIR DE
L’HUMANITÉ
1. L’identité personnelle : un don et une tâche
1.1.
La tâche de devenir soi-même : don, amour, liberté
1.2. La complexité de l’identité
2. Le don de la vie et de la communion face au
transhumanisme et au posthumanisme
2.1. Façonner son identité à partir du corps donné
2.2. Être un don pour les autres
2.3.
La transcendance du don de Dieu qui nous ouvre à un horizon infini
3. La position singulière de l’être humain dans le cosmos
CHAPITRE IV : L’HUMANITÉ AFFIRMÉE, SAUVÉE ET ÉLEVÉE
1. Les “tensions polaires” de la condition de créature
2. L’expérience humaine dans le drame du péché et de la grâce
2.1.
La rupture des relations constitutives de l’identité humaine
2.2. Le salut par l’humanité du Christ
3. La nouvelle humanité dans l’Esprit de Jésus-Christ, le Fils de Dieu
CONCLUSION : LE DON DE LA DIVINISATION COMME VÉRITABLE HUMANISATION
1. La Mère pleinement humaine
2. Le défi des pauvres
Note préliminaire
La Commission Théologique Internationale n’est pas un groupe de personnes qui se
réunissent uniquement pour rédiger un texte, mais plutôt un espace de libre
échange et de discussion qui bénéficie de la richesse des points de vue d’une
variété de personnes issues de contextes très différents.
Au cours de son dixième quinquennat, la Commission Théologique Internationale a
eu l’occasion d’approfondir une étude sur l’anthropologie chrétienne face aux
défis culturels contemporains, inspirée par le soixantième anniversaire de la
promulgation de la Constitution pastorale
Gaudium et spes (1965-2025) du Concile
œcuménique Vatican II. Ce travail a été mené par une sous-commission spéciale,
présidée par le Révérend Javier Prades López et composée des membres suivants :
les Révérends Alberto Cozzi, Simon Francis Gaine, O.P., et Carlos Maria Galli,
le professeur Reinhard Huetter, le Révérend Victor Ronald La Barrera Villarreal,
la professeure Isabell Naumann, I.S.S.M., la Révérende Josée Ngalula, R.S.A., le
Révérend Bernard Pottier, S.I.
Les discussions générales sur ce sujet ont eu lieu tant au cours des différentes
réunions de la sous-commission qu’à l’occasion des sessions plénières de la
commission elle-même, entre 2022 et 2025, coordonnées par le Secrétaire général,
Mgr Piero Coda. Ce texte a été soumis au vote et approuvé in forma specifica
à l’unanimité par les membres de la Commission Théologique Internationale lors
de la session plénière de 2025. Le document a ensuite été soumis à l’approbation
de son président, Son Éminence le Cardinal Victor Manuel Fernández, Préfet du
Dicastère pour la Doctrine de la Foi, qui, après avoir obtenu l’approbation du
Saint-Père Léon XIV, en a autorisé la publication le 9 février 2026.
Introduction
1. L’accélération récente du développement technologique et les progrès de la
science ont ravivé l’émerveillement face aux grands pouvoirs de l’humanité et à
la perception de sa grandeur. Pourtant, devant sa fragilité, soumise à la mort
et à la maladie, comme l’a démontré la pandémie de Covid-19, mais aussi tentée
par la résignation face au mal, qui semble inévitable, des guerres et des
conflits, des inégalités et de l’indifférence, la consternation ne diminue pas.
L’ambivalence entre grandeur et fragilité, qui ne peut être niée, persiste donc.
Il faut éviter toute tentative de simplifier cette ambivalence en choisissant
l’un des deux aspects : on ne peut censurer la fragilité et les limites
naturelles, en exaltant uniquement la grandeur et la force, peut-être en se
fiant aveuglément aux résultats de la recherche technologique et des découvertes
scientifiques, mais on ne doit pas non plus se résigner à toutes les limites et
fragilités de la vie, en oubliant les potentialités inscrites dans notre nature
intelligente et spirituelle. C’est précisément la tâche, confiée à chacun, de
façonner sa propre identité de manière responsable qui exige de ne pas
simplifier l’humain.
2. Être une personne humaine, dotée d’une dignité infinie, n’est pas quelque
chose que nous avons construit ou acquis, mais le fruit d’un don gratuit qui
nous précède.[1]
Ce n’est pas un don simplement reçu dans le passé, mais quelque chose qui
subsiste comme un don dans toutes les circonstances de notre existence, pour
toujours, devenant une tâche inaliénable. S’approprier ce don, en donnant forme
à sa propre identité, est l’aventure de la vie, une tâche à assumer librement et
au sein des relations dans lesquelles nous apprenons à nous connaître
nous-mêmes, à connaître les autres et la réalité, afin de pouvoir apporter notre
contribution originale et unique à l’histoire humaine, en répondant à notre
vocation. Le don est accueilli au sein d’un “nous”, d’une communauté à laquelle
chaque personne appartient et dans laquelle elle grandit.
3. L’expérience religieuse, et en particulier la foi chrétienne, proposent
d’habiter, sans simplifications, cette ambivalence entre la grandeur et la
limite de l’humain, en la lisant à la lumière de la relation originelle et
fondatrice avec Dieu. Dans le Psaume 8, s’adressant à Dieu en un dialogue
émouvant, l’orant se demande : « Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te
souviennes de lui, le fils de l’homme, pour que tu prennes soin de lui ? » (Ps
8, 5). Il répond en soulignant la grandeur que Dieu lui a conférée dans sa
création : « Tu l’as fait un peu moindre qu’un dieu, tu l’as couronné de gloire
et d’honneur. Tu lui as donné pouvoir sur les œuvres de tes mains, tu as tout
mis sous ses pieds » (Ps 8, 6-7).[2]
Ce paradoxe trouve son éclairage définitif dans le mystère pascal de
Jésus-Christ, où la limite, la finitude et la caducité, mais aussi le désordre
introduit par le péché, sont surmontés par l’œuvre de la grâce avec le don de la
filiation divine, qui nous rend participants de la vie du Ressuscité, selon le
dessein du Père et grâce au renouvellement de toutes choses dans l’Esprit.
4. Le pape François a repris la question du Psaume 8, soulignant la
réponse de l’anthropologie biblique, centrée sur les éléments fondamentaux de la
relation libre et responsable avec la création, avec les autres et avec Dieu.
Mais il a ensuite constaté qu’« aujourd’hui nous nous rendons compte que les grands principes et les concepts
fondamentaux de l’anthropologie humaine sont souvent remis en question,
également sur la base d’une plus grande conscience de la complexité de la
condition humaine et qu’ils exigent un approfondissement supplémentaire ».[3]
Le pape Léon XIV a justifié le choix de son nom en rappelant qu’« aujourd’hui l’Église offre à tous son héritage de doctrine sociale pour répondre
à une autre révolution industrielle et aux développements de l’intelligence
artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité
humaine, de la justice et du travail ».[4]
5. La réflexion sur l’anthropologie à la lumière de la révélation est appelée à
interpréter les conditions complexes d’un monde qui connaît un changement si
profond qu’il peut être qualifié d’“historique”. La compréhension de l’humain
avait atteint des résultats bien définis dans l’histoire de la pensée (en
particulier dans la tradition occidentale). Il pouvait donc sembler que la
réflexion ultérieure devait se concentrer sur la clarification de certains
aspects particuliers de l’action humaine. Au contraire, aujourd’hui, nous nous
retrouvons à nouveau engagés dans l’exploration du mystère de l’être humain en
tant que tel, dans son identité. Les défis actuels nous obligent à sortir des
certitudes acquises et peuvent également susciter des craintes, souvent fondées.
La réflexion sur l’humain, dans différents domaines de la vie personnelle et
sociale, semble aller au-delà de l’humain, en interrogeant la spécificité de la
nature humaine elle-même.
1. La méthode du document à l’occasion du 60e anniversaire de
Gaudium et spes
6. La raison éclairée par la foi doit établir une comparaison entre les nouveaux
horizons anthropologiques et les exigences pérennes de la condition humaine :
« Un discernement doit soigneusement distinguer entre les éléments qui sont
compatibles avec l’Évangile et ceux qui lui sont opposés, entre les apports
positifs et les aspects idéologiques. Mais la meilleure compréhension du monde
qui en résulte ne peut que pousser à apprécier avec plus de pénétration le
Seigneur Jésus-Christ et l’Évangile, puisque le Christ est le Sauveur du
monde ».[5]
7. Ce discernement s’inspire du 60e anniversaire de la Constitution
pastorale
Gaudium et spes (1965-2025), anniversaire qui oriente le présent
document vers une nouvelle réflexion liée à l’anthropologie personnelle et
sociale proposée par elle et dans le Magistère ultérieur, qui en a repris et
développé l’enseignement. Il convient de souligner la nature singulière de Gaudium et spes,
constitution conciliaire à valeur magistérielle spécifique, qui engage à
examiner attentivement la condition de l’humanité dans le monde d’aujourd’hui.
Pour la première fois dans l’histoire, un document de ce niveau propose de
manière systématique une vision de l’être humain éclairée par le mystère du
Christ. Dans son sillage, il s’agit aujourd’hui de proposer à nouveau
l’anthropologie chrétienne dans un dialogue ouvert et critique avec les
instances les plus récentes des cultures et de l’expérience humaine. C’est
précisément en référence à
Gaudium et spes que le document place au centre
l’être humain, « dans son unité et sa totalité, avec son corps et son âme, avec son cœur et sa
conscience, avec sa pensée et sa volonté »,[6]
afin de promouvoir cet humanisme intégral et solidaire « capable d’animer un nouvel ordre social, économique et politique, fondé sur la
dignité et sur la liberté de toute personne humaine, à mettre en œuvre dans la
paix, dans la justice et dans la solidarité ».[7]
2. La structure du document : catégories fondamentales
8. Afin de mener à bien de manière adéquate l’exercice du discernement critique
face à certains des plus importants scénarios sur l’avenir de l’humanité, le
document propose quatre catégories fondamentales, dans chacun des chapitres qui
le composent. Il commence par examiner la notion de développement, qui est à la
base de nombreuses innovations technologiques et sociales en cours. La nécessité
de garantir un développement humain intégral conduit ensuite à réfléchir sur la
catégorie de la vocation, comme clé de compréhension anthropologique qui renvoie
à son tour à la question de l’identité humaine, tant au niveau personnel qu’au
niveau social. Enfin, il approfondit la condition dramatique, c’est-à-dire
historique et libre, qui caractérise l’identité humaine, comprise comme
vocation, et son dialogue avec les nouveaux défis techniques et scientifiques.
9. En réfléchissant au développement, nous voulons prendre acte, d’une part, de
la condition historique et temporelle d’une humanité qui a connu une croissance
sans précédent dans son histoire, triplant sa population en 70 ans. D’autre
part, cette orientation offre l’occasion d’un examen critique des conditions
concrètes de vie des individus et des peuples dans cette période du XXIe
siècle, marquée par la croissance exponentielle des ressources techniques et
scientifiques ainsi que par leur impact sur la vie de l’humanité. Le
développement actuel se situe, en effet, dans une tension entre les efforts pour
améliorer concrètement les conditions de vie des peuples et les rêves de
remplacer l’humain.
10. La deuxième catégorie est celle de vocation intégrale, tirée de
Gaudium et spes,
dans la mesure où, à partir de l’analyse des conditions concrètes de temps,
d’espace et d’intersubjectivité qui caractérisent l’expérience humaine commune,
l’anthropologie chrétienne apparaît comme constitutivement relationnelle et
responsable, et en tant que telle responsable.
11. La troisième notion, celle d’identité, n’a pas été explicitement approfondie
dans les documents précédents.[8]
La question de l’identité humaine s’impose, en effet, comme un signe de notre
époque précisément en raison de l’ampleur prise par le progrès technique et
scientifique, qui semble aujourd’hui permettre des interventions sur la nature
humaine jusqu’alors impensables, au point d’encourager la prétention des
individus et des sociétés à une autodétermination absolue.[9]
12. Le quatrième mot-clé du document renvoie à la condition dramatique du
processus de réalisation de l’identité humaine. Le cheminement vers sa
découverte, sa maturation et son accomplissement est complexe : il passe par des
circonstances historiques concrètes, dans lesquelles chaque personne et chaque
peuple doivent s’engager librement et s’exposer également à des risques, des
échecs et des souffrances. La recherche humaine de l’identité n’est pas une
question prédéfinie, à appliquer de manière déductive. La révélation du Dieu
trinitaire ouvre l’horizon d’une réciprocité asymétrique dans la rencontre entre
la liberté divine et la liberté humaine (selon les catégories bibliques
d’alliance et de mariage). Dans cette réciprocité, la liberté et l’amour de Dieu
sont « absolus », en tant qu’originaux et inconditionnels ; la liberté humaine,
en revanche, est suscitée et responsable, appelée à se décider pour le vrai
bien, conformément à la volonté de Dieu. Chaque personne, en réalisant
l’humanité que Dieu lui a donnée, représente quelque chose de nouveau et
d’inductible. Il faut donc toujours (re)découvrir et mettre en œuvre
personnellement sa propre identité, grâce au dialogue avec le Dieu vivant, dans
le contexte des différentes circonstances d’une humanité située, où l’on
expérimente ces tensions que le pape François a appelées “tensions bipolaires”.[10]
3. Le thème central du document : une confrontation avec les défis du transhumanisme et du posthumanisme
13. La condition dramatique du processus historique d’humanisation ‒ racheté et
mené à son accomplissement gratuit dans le Christ ‒ se déploie dans la
conscience qu’a chaque être humain de sa propre finitude dans la rencontre inéluctable avec l’infini.[11]
Les êtres humains sont les seules créatures qui savent qu’ils sont finis et
doivent donc faire face à cette réalité. Il est possible d’envisager différentes
options qui s’ouvrent ainsi à chaque être humain : on peut tenter d’absolutiser
la finitude ; on peut tenter d’échapper à la finitude dans un infini fictif ; on
peut essayer de s’accommoder de la finitude ; on peut habiter la tension entre
finitude et infini, dans l’espoir d’un accomplissement reçu en don.
Ces quatre possibilités attestent, de différentes manières, que les êtres
humains ne peuvent trouver satisfaction dans leur condition finie, mais sont
renvoyés à “l’autre de toute finitude”, à “l’inconditionnel”. Ils doivent au
moins concevoir le contraire du fini, même s’ils sont convaincus que rien n’est
vraiment infini, inconditionnel, absolu. Et c’est précisément parce qu’ils sont
conscients de leur finitude que les êtres humains désirent ardemment transcender
tout ce qui est fini. Ils peuvent aussi, bien sûr, désespérer en raison de leur
finitude insurmontable. Cependant, les différentes formes de désespoir se
révèlent, si on les examine attentivement, être des tentatives humaines pour
surmonter la tension entre finitude et infini, soit en fuyant la finitude, soit
en l’absolutisant. Si cette analyse nous rend conscients des tensions qui
appartiennent à l’expérience humaine de tous les temps, elle nous invite
également à considérer les nouvelles formes qu’elles prennent dans certains
courants de pensée très influents dans les sociétés contemporaines, tels que le transhumanisme et le posthumanisme.
14. Le transhumanisme et le posthumanisme, bien que liés et parfois considérés comme identiques (en raison de leurs
définitions respectives encore assez floues), représentent des perspectives
différentes dans la compréhension de la nature humaine et de l’avenir de
l’humanité.
Le transhumanisme est un mouvement philosophique qui part du principe que l’être
humain peut et doit utiliser les ressources de la science et de la technologie
pour dépasser les limites physiques et biologiques de la condition humaine, en
particulier le vieillissement et même la mort, façonnant ainsi sa propre
évolution et maximisant son potentiel, jusqu’à redessiner l’être humain pour lui
permettre d’aller plus loin. Avec son accent programmatique sur l’augmentation
des capacités humaines individuelles, il développe une perspective nettement
anthropocentrique, souscrivant à une vision idéologique et naïvement acritique
du progrès scientifique et technologique.[12]
Le transhumanisme imagine un avenir dans lequel les êtres humains
perfectionneront la forme biologique qui caractérise actuellement la nature
humaine, afin d’atteindre l’objectif d’une immortalité individuelle soutenue par
la technologie. Dans la portée utopique de sa recherche d’une immortalité
immanente, le transhumanisme peut être interprété comme l’expression
existentielle d’une présomption à la fois naïve et arrogante.
15. Le posthumanisme au sens strict critique l’humanisme traditionnel, remettant
en question la spécificité des êtres humains et l’existence d’une “forme
humaine” qui, en tant que telle, mérite d’être préservée, car elle est porteuse
d’une signification universellement valable. Il met donc l’accent sur
1’“hybride” (cyborg), jusqu’à déconstruire le sujet humain, rendant totalement
fluide la frontière entre l’humain et la machine,[13]
et rejetant l’anthropocentrisme qui reste caractéristique du transhumanisme.[14]
En fin de compte, le posthumanisme au sens strict peut être compris comme une
expression existentielle de fuite de la réalité, qui part d’une dévalorisation
radicale de l’humain.
16. L’intelligence de la foi chrétienne pousse à rechercher une synthèse des
tensions profondes qui caractérisent l’être humain, et qui sont aujourd’hui
reprises sous une forme inédite et provocante par le transhumanisme et le posthumanisme,
dans le Christ rédempteur, mort et ressuscité : sans créer d’alternatives ou
d’oppositions entre elles ou en leur sein, comme c’est souvent le cas dans les
oppositions qui reviennent dans les débats actuels entre “identité donnée” et
“identité construite”, entre “nature” et “culture”, entre “dimension
communautaire/sociale” et “dimension individuelle/personnelle”, entre
appartenance à une “culture historique concrète” et appartenance à “l’humain
universel”. Dans une vision spécifiquement chrétienne et théologique, la
condition dramatique du processus historique d’humanisation, à partir de la
polarité entre fini et infini, est en effet sauvée et accomplie en Jésus-Christ,
et ne peut trouver de solution dans une forme quelconque de substitution ou de
suppression de l’humain.
4. Discernement et dimension kérygmatique de la théologie : la vocation
intégrale de l’être humain
17. Le but du document n’est pas seulement d’offrir un discernement capable
d’évaluer les conséquences anthropologiques des découvertes techniques et
scientifiques ainsi que les choix éthiques correspondants des personnes et des
sociétés d’aujourd’hui. Il implique également une proposition prophétique à la
lumière de l’Évangile.[15] La
nature théorique et pratique de la théologie englobe l’annonce de la foi (kérygme)
et l’éducation à une vision de l’humain, en dialogue avec les progrès des
sciences, dans laquelle tout ce qui est bon peut être intégré (cf. 1 Th 5,
21) et ce qui est limitatif ou pénalisant par rapport à l’accomplissement
définitif de chaque personne et de l’humanité tout entière peut être surmonté.
18. Le document s’oriente donc de manière positive vers une proposition
théologique et pastorale concernant la vie humaine comprise comme une vocation.
Le niveau le plus profond de toute expérience personnelle et sociale consiste à
être appelé par un (A) autre, dans la perspective d’un don qui précède et rend
possible la réponse, selon une dynamique de co-responsabilité envers les autres
et envers Dieu. C’est cette compréhension théorique et pratique de l’humain que
la communauté ecclésiale souhaite offrir à tous.
19. En résumé, l’enjeu est la question de l’identité humaine, individuelle et
collective, dans un monde en développement, à la lumière de la vocation dans le
Christ, c’est-à-dire la réaffirmation de la « vocation intégrale de l’homme »,[16]
Cette vocation s’inscrit dans le contexte d’un « anthropocentrisme situé »,[17]
c’est-à-dire d’une vision du monde qui, d’une part, soutient la valeur
particulière et centrale de l’être humain au milieu du merveilleux concert de
tous les êtres et, d’autre part, reconnaît que la vie humaine est
incompréhensible et insoutenable sans les autres créatures. Dans ce monde, la
vocation dans le Christ est primordiale, elle précède et fonde la réponse du
chrétien, de sorte que les illusions ou les déceptions du cheminement ne
contredisent pas l’identité filiale à laquelle nous sommes appelés dans le
Christ par le don de l’Esprit.
20. L’analyse phénoménologique et l’évaluation critique de la culture dans ses
différentes dimensions s’éclairent grâce à l’espérance chrétienne, fondée sur la
certitude de la foi dans le destin heureux de chaque personne en Jésus-Christ,
dans la plénitude de la vie ressuscitée. Tel est l’horizon de toute
transformation que la personne peut désirer pour elle-même et pour les autres
dans le cheminement historique de la famille humaine. Cette vision positive est
soutenue en particulier par la figure de la Vierge Marie, dont la réponse à
l’appel divin reflète toute la beauté de la vie en Christ, non pas refermée sur
elle-même et sur ses propres projets, mais ouverte à la volonté fidèle du
Seigneur de l’histoire et de toutes choses.
Chapitre I
LE DÉVELOPPEMENT : HUMANISME ET POSTHUMANISME
21. Commençons par analyser la notion de “développement”. Il s’agit d’une
catégorie présente dans les débats sur les changements en cours et qui concerne
des problèmes humains et sociaux très différents les uns des autres. Ce chapitre
vise à contextualiser les potentialités des différentes manières dont les
sciences, la technique et les cultures conçoivent aujourd’hui le “développement”
de la personne individuelle, des sociétés et du monde global. Il s’agit d’une
catégorie qui oriente vers l’avenir de l’humanité, que beaucoup considèrent
aujourd’hui comme menacé et pour la défense duquel on fait appel avec insistance
à la contribution de tous les acteurs sociaux. C’est précisément pour cette
raison qu’une même question se pose avec force dans de nombreux contextes
sociaux, culturels et politiques : où allons-nous en tant qu’humanité ? Quo vadis, humanitas ?[18]
22. Toute conception du “développement” implique une compréhension axiologique
et anthropologique spécifique, selon laquelle elle juge ce qui est progrès ou
régression par rapport à un certain idéal. Pour faciliter le discernement de ces
défis, nous partons d’une présentation synthétique de la doctrine magistérielle
sur le “développement” depuis le Concile Vatican II. Les textes du Magistère
font ressortir le souci d’un “développement intégral” de l’humanité, qui
respecte sa dignité et son identité authentique, ainsi que sa fin ultime, qui
renvoie au mystère de la pleine communion avec le Dieu Trinité et entre nous.
Cet équilibre peut être compromis par deux tentations : premièrement, le rêve de
réaliser, grâce à la technologie, un saut évolutif qui transforme l’humain tel
que nous le connaissons, en le renforçant par les prodiges de la science et de
la technique, presque à la manière d’une auto-génération, qui permette
d’inventer et de “créer” soi-même au-delà des conditions et des limites de la
nature humaine. Deuxièmement, ces rêves se construisent sur une vision
individualiste du sujet et de son destin et ne comptent que sur les innovations
scientifiques, dans l’espoir qu’elles puissent améliorer le bien-être
individuel, même si, en réalité, les fortes répercussions sur les lois anonymes
du marché et du profit conditionnent souvent négativement l’existence et
l’avenir des personnes concrètes. Il en résulte une compromission de l’humain
commun, des liens de fraternité d’une part, et, en même temps, de l’espace de
liberté réelle des personnes qui ont peu ou pas de possibilités.
23. C’est précisément l’accélération déclenchée par les découvertes
scientifiques et technologiques, favorisée par des conditions économiques et des
constellations politiques favorables, qui exige de vérifier le sens et la
direction de ce “développement”, tant dans la comparaison avec d’autres
catégories, comme le “progrès” ou 1’“évolution” plutôt que la “régression” ou le
“déclin”, soit surtout en ce qui concerne l’exigence d’une amélioration de
l’humain, jusqu’à la recherche d’un “surhomme”.[19]
Il reste à se demander si ce rêve d’un passage vers une phase supra-humaine ne
conduira pas plutôt à une condition “inhumaine”. Même s’il faut reconnaître que
ce désir d’“aller au-delà”, de se dépasser soi-même et de dépasser sa condition
actuelle pour être pleinement humain, représente une tension constitutive de la
nature humaine. On peut donc distinguer une signification positive du
“dépassement”, dans laquelle on reconnaît l’ouverture au-delà de la nature
humaine, et une signification négative, lorsque l’idée de dépassement implique
le remplacement ou la suppression de l’humain.
24. La signification correcte de ce “dépassement” propre à l’humain se retrouve
dans le “transumanar” exprimé par Dante dans le premier chant du Paradis,[20]
comme dans d’autres modalités de l’expérience de la “divinisation”, effet de
l’union intime avec Dieu par la grâce plutôt que produit de techniques humaines
plus ou moins élaborées : « C’est seulement grâce à cette rencontre – ou nouvelle rencontre – avec l’amour
de Dieu, qui se convertit en heureuse amitié, que nous sommes délivrés de notre
conscience isolée et de l’auto-référence. Nous parvenons à être pleinement
humains quand nous sommes plus qu’humains, quand nous permettons à Dieu de nous
conduire au-delà de nous-mêmes pour que nous parvenions à notre être le plus
vrai ».[21] À
ce niveau du discours, on peut mesurer la profonde distance qui existe entre le
rêve de “devenir comme des dieux” (cf. Gn 3, 4) d’un certain transhumanisme
ou posthumanisme et le don de la “divinisation” comprise comme participation à
la vie divine dans l’humanité transfigurée des enfants de Dieu dans le Christ.[22]
1. Le discernement du Magistère sur le développement et la technologie
25. Le progrès comme développement historique confié à l’humanité. Reprenant l’exigence posée par Jean XXIII de lire les “signes des temps”,[23]
et prenant conscience de l’impact global des transformations technologiques qui
influent sur toute la société, la Constitution pastorale
Gaudium et spes du
Concile Vatican II insérait le développement de la technique dans ce dynamisme
de progrès à travers lequel l’humanité se réalise elle-même dans l’histoire : « Par son travail et son génie, l’homme s’est toujours efforcé de donner un plus
large développement à sa vie. Mais aujourd’hui, aidé par la science et la
technique, il a étendu sa maîtrise sur presque toute la nature ».[24]
L’intensité du développement, grâce auquel l’être humain se procure des choses
qu’il considérait autrefois comme hors de sa portée, soulève cependant certaines
questions : « Devant cette immense entreprise, qui gagne déjà tout le genre humain, de
nombreuses interrogations s’élèvent parmi les hommes : quels sont le sens et la
valeur de cette laborieuse activité ? Quel usage faire de toutes ces richesses ?
Quelle est la fin de ces efforts, individuels et collectifs ? »[25]
26. L’exigence d’un “développement intégral”. Ces questions sont reprises par Paul VI, qui reconnaît
la précieuse contribution du progrès technologique, nécessaire à la croissance
économique et au développement humain. En même temps, il met en garde contre le
risque que l’être humain ne soit plus l’auteur du progrès : « Il ne suffit pas de promouvoir la technique pour que la terre soit plus humaine
à habiter. [...] Économie et technique n’ont de sens que par l’homme qu’elles doivent servir. Et
l’homme n’est vraiment homme que dans la mesure où, maître de ses actions et
juge de leur valeur, il est lui-même auteur de son progrès, en conformité avec
la nature que lui a donnée son Créateur et dont il assume librement les
possibilités et les exigences».[26]
De cette préoccupation découle un critère fondamental : si la technologie fait
partie de l’activité caractéristique de l’humain en voie de réalisation dans
l’histoire, il faut veiller à garantir un “développement intégral et solidaire”,
c’est-à-dire le développement « de chaque homme et de tout l’homme »,[27]
qui évite une exaltation de la technique comme forme dominante de vie, comme
mode d’existence absorbant, sans que la question de sa signification soit
réellement posée.[28]
27. Développement technologique et développement moral : pour un humanisme
intégral. Jean Paul II, en expliquant la nécessité que le développement reste centré sur
la personne humaine et ne perde pas sa dimension morale, recueille une
inquiétude diffuse face à un développement technologique qui semble échapper à
tout contrôle : « L’homme d’aujourd’hui semble toujours menacé par ce qu’il fabrique, c’est-à-dire
par le résultat du travail de ses mains, et plus encore du travail de son
intelligence ».[29]
La question essentielle qui se pose concerne la qualité “humaine” de ce
développement : « Ce progrès, dont l’auteur et le promoteur est l’homme, rend-il
la vie humaine sur terre, sous tous ses aspects, “plus humaine” ? La rend-il
plus “digne de l’homme” ? ».[30]
Ce qui garantit le développement technologique en tant que dynamisme positif,
c’est l’attention portée à la dimension éthique du développement et donc
l’attention portée à la personne, à sa dignité inaliénable et à sa
responsabilité. En effet, le but du développement ne peut être confié à des lois
ou à des mécanismes anonymes, régis uniquement par le potentiel des innovations
scientifiques et technologiques. Le développement doit toujours avoir une
dimension personnelle et sociale, proportionnée au bien commun et au but ultime
de la personne.[31]
28. Le potentiel de la technique et la tentation de se créer soi-même. Benoît XVI met en garde contre le rêve de “se créer soi-même”, sans tenir
compte du don qui nous précède : « Le développement de la personne s’étiole, si elle prétend en être l’unique
auteur ».[32]
De même, le développement des peuples dégénère, si l’humanité estime pouvoir se
“recréer” en utilisant uniquement les prodiges de la technologie. Dans le même
temps, il accueille la valeur positive des progrès technologiques, qui
correspondent en fait à une véritable vocation qui vient de Dieu.[33]
C’est précisément de là que découle l’ambivalence de la technique : « Le développement technologique peut amener à penser que la technique se suffit à
elle-même, quand l’homme, en s’interrogeant uniquement sur le comment,
omet de considérer tous les pourquoi qui le poussent à agir ».[34]
Lorsque l’être humain cède à une vision purement fonctionnelle de la technique,
il peut y voir l’instrument d’une liberté inconditionnelle, qui lui permet de
faire abstraction des limites inhérentes à la vie et aux choses, en rêvant à
l’idée d’une autonomie absolue qui l’autorise à se créer ou à se recréer
lui-même. En réalité, le mystère de la création à respecter ne résonne plus,
mais tout est réduit à un pur “fait”, fruit du hasard ou d’une certaine
nécessité, à exploiter en fonction des intérêts des pouvoirs en place.
29. Le pouvoir de la technocratie et la durabilité environnementale du
développement. François dénonce les effets dévastateurs produits par certaines formes de
“technocratie” dans lesquelles l’être humain « est nu, exposé à son propre pouvoir toujours grandissant, sans avoir les
éléments pour le contrôler ».[35]
Ce qui manque, c’est une éthique suffisamment solide, une culture et une
spiritualité qui lui imposent réellement des limites et le maintiennent dans une
maîtrise lucide de soi. À l’origine de cette situation problématique se trouve
la tendance à définir la méthodologie et les objectifs de la technoscience selon
un paradigme de pouvoir qui conditionne la vie des personnes et le
fonctionnement de la société. Dans ce paradigme technocratique se manifeste une
conception du sujet qui possède l’objet dans une logique de domination et de
transformation pour son propre usage et sa propre consommation. C’est comme si
le sujet se trouvait face à une réalité informe, entièrement disponible à sa
manipulation. L’intervention de l’être humain sur la nature ne se limite plus à
accompagner et à favoriser les possibilités offertes par les choses elles-mêmes
: « Ce qui intéresse, c’est d’extraire tout ce qui est possible des choses par
l’imposition de la main de l’être humain, qui tend à ignorer ou à oublier la
réalité même de ce qu’il a devant lui. Voilà pourquoi l’être humain et les
choses ont cessé de se tendre amicalement la main pour entrer en opposition. De
là, on en vient facilement à l’idée d’une croissance infinie ou illimitée ».[36]
Cette préoccupation pour les dérives potentielles s’accompagne toutefois d’un
émerveillement devant la beauté des résultats du développement technologique :
« La techno-science [...] encore est capable de produire du beau et de “projeter” dans le domaine de la
beauté l’être humain immergé dans le monde matériel. Peut-on nier la beauté d’un
avion, ou de certains gratte-ciels ? ».[37]
30. À plusieurs reprises, Léon XIV a exprimé une position d’ouverture critique
envers le potentiel de la technologie, soulignant l’importance de promouvoir un
modèle de développement technologique au service de la personne et du bien
commun et mettant en garde contre les conséquences “néfastes”
d’un progrès incontrôlé. Prenant acte du défi que représente un “nouvel
humanisme numérique”, omniprésent et irréversible, il invite à
savoir l’habiter de manière juste : « La science et la technique influencent notre façon d’être et de vivre dans le
monde, jusqu’à impliquer même la compréhension de nous-mêmes et notre relation
avec Dieu, notre relation les uns aux autres. Mais rien de ce qui vient de
l’homme et de son ingéniosité ne doit être plié jusqu’à mortifier la dignité de
l’autre. [...] Face aux changements culturels, au cours de l’histoire, l’Église n’est jamais
restée passive ; elle a toujours cherché à éclairer chaque époque de la lumière
et de l’espérance du Christ, à discerner le bien du mal, ce qui était bon de ce
qui devait être changé, transformé, purifié ».[38]
2. Quelques conséquences anthropologiques du développement technologique récent
31. Le discernement magistériel concernant le développement et ses ambivalences
reconnaît avant tout la valeur positive des innovations technologiques qui, bien
utilisées, constituent une grande ressource pour l’humanité dans de nombreux
aspects de la civilisation et de la culture. Il semble donc à beaucoup qu’il
suffirait de distinguer les applications bonnes et positives des applications
nocives et dangereuses, en partant du principe que la technologie n’est rien
d’autre qu’un outil entre nos mains. Mais, comme le souligne le pape Léon XIV,
l’accélération récente du développement technologique dans certains domaines
particuliers tels que la communication, la gestion des données et l’intelligence
artificielle, les biotechnologies et la robotique, rend le discernement plus
complexe et délicat : « L’humanité se trouve à un carrefour face à l’immense potentiel généré par la
révolution numérique guidée par l’intelligence artificielle. L’impact de cette
révolution est considérable, transformant des domaines tels que l’éducation, le
travail, l’art, les soins de santé, l’administration, le domaine militaire et la
communication. Ce changement historique exige responsabilité et discernement,
afin de garantir que l’IA soit développée et utilisée pour le bien commun, en
construisant des ponts de dialogue et en promouvant la fraternité, et en
veillant à ce qu’elle serve les intérêts de l’humanité dans son ensemble. [...] Par conséquent, le développement de ces progrès technologiques doit aller de
pair avec le respect des valeurs humaines et sociales, la capacité de juger avec
une conscience tranquille et une plus grande responsabilité humaine. Ce n’est
pas un hasard si cette époque de profonde innovation a poussé de nombreuses
personnes à réfléchir sur ce que signifie être humains et au rôle de l’humanité
dans le monde ».[39]
32. La relation avec les outils technologiques est complexe, car la relation
entre l’outil technologique et le sujet qui l’utilise présente une circularité
qui implique un conditionnement réciproque. Celui qui utilise l’outil
technologique est dans une certaine mesure conditionné par les possibilités que
cet outil met à sa disposition et peut imaginer différemment l’organisation de
sa vie. Par exemple, la construction d’autoroutes et de voies à grande vitesse
favorise une répartition du travail qui s’étend sur des espaces plus vastes et
permet des déplacements rapides qui favorisent les échanges, les contacts et les
activités sur des distances auparavant impensables. Cela implique une plus
grande mobilité et une organisation différente de la vie professionnelle et
familiale. Ce dynamisme a un impact plus important sur le sujet, si l’on passe
des outils technologiques, qui augmentent la vitesse de déplacement (voiture,
train, avion), aux “technologies intellectuelles”,
qui visent à renforcer les connaissances, c’est-à-dire ce que nous pensons et
comment nous pensons (technologie numérique, médias sociaux, intelligence
artificielle).
33. Comme il s’agit d’outils plus liés à notre compréhension de nous-mêmes, qui
sont utilisés pour s’exprimer sous diverses formes de communication sociale,
pour façonner des identités personnelles ou collectives, pour cultiver des
relations avec les autres, il en résulte une transformation plus intime. La
technologie numérique n’est plus seulement un outil, mais constitue un véritable
environnement de vie, avec sa propre façon de structurer les activités humaines
et les relations. Cette évolution technologique a de fortes répercussions sur la
compréhension de soi, inscrites dans les nouvelles potentialités cognitives et
communicatives. L’ère numérique inaugure un nouvel horizon de sens dans lequel
nous pensons et communiquons. La notion d’universel change également, renvoyant
moins à l’idée d’une nature commune qu’à ce qui est partagé dans la connexion
mondiale.[40]
Examinons certaines implications anthropologiques qui se profilent en relation
avec les phénomènes émergents, en les analysant sur la base des quatre relations
fondamentales dans lesquelles s’exprime la personne humaine : avec
l’environnement, avec les autres, avec soi-même et avec Dieu.[41]
2.1. La relation avec l’environnement naturel
34. La relation avec l’environnement est modifiée par la réalité synthétique ou
artificielle, qui imprègne tous les domaines de la vie, de l’alimentation
(conservation des aliments, organismes génétiquement modifiés) à l’habitat
(urbanisation), en passant par les transformations du corps (biotechnologies). L’expansion du monde artificiel,
avec des matériaux qui n’existent pas dans la nature comme le plastique,
l’acier, le béton, rend plus fluide et indéterminée la relation avec la nature
et ses lois, et peut créer l’illusion que seule la liberté de l’être humain,
fondée sur le pouvoir de transformation de la technique, offre une relation
juste avec le monde réel.[42]
De cette manière, la relation même entre nature et culture se transforme et
devient plus complexe : ce n’est pas la nature, avec ses lois et ses limites,
qui régule et oriente le développement, entendu comme une tension vers le
dépassement des conditions de vie défavorables, mais plutôt les potentialités
technologiques, avec leurs ressources “illimitées”. Dans cette optique, on
observe souvent une mentalité guidée par une logique économique de profit
maximal, selon laquelle la nature doit être corrigée, modifiée et transformée en
vue d’une productivité toujours plus grande. L’exploitation des ressources de la
terre s’intensifie alors sans mesure, en favorisant par exemple le déboisement
de vastes zones pour la culture intensive, ce qui finit par appauvrir la terre.
Il en résulte la conséquence tragique de la “dette écologique”, surtout entre le
Nord et le Sud.[43]
Une logique analogue guide les projets d’urbanisation sauvage et abusive, qui
défigurent des écosystèmes entiers, ainsi que les politiques d’extraction des
matériaux nécessaires aux produits technologiques, qui polluent des zones
naturelles entières.[44]
En résumé, l’artificiel relativise ce qui est “naturel” en tant que référence
normative pour l’action humaine, provoquant, dans de vastes régions de la terre,
en particulier dans le Sud, des phénomènes d’appauvrissement de l’environnement
naturel pillé et des situations d’appauvrissement de l’existence de populations
entières, créant ainsi des situations de grande injustice sociale.[45]
2.2. La relation avec les autres dans le monde numérique
35. La relation avec les autres a été révolutionnée à l’ère numérique par les
transformations radicales de la communication (médias de masse) et de
l’information (big data). Celles-ci ont atteint des niveaux d’universalité,
d’immédiateté et d’implication sans précédent, renforçant la conscience diffuse
d’appartenir à une seule grande famille humaine. Mais souvent, un individu “en
réseau” peut se sentir comme un point insignifiant dans un flux d’informations
ingérable et donc déstabilisant, qui le pousse à élaborer son identité au sein
de liens virtuels (contacts) sans temps ni lieu. Cette immense masse de données,
dans laquelle nous sommes immergés, toujours révisable et donc fluide,
intensifie la perception de la complexité du réel, générant des phénomènes
d’anxiété, d’insécurité et de peur.
36. Dans ce contexte de complexité croissante, les progrès de l’intelligence artificielle
offrent justement un processus de gestion des données, organisé sur une base
statistique, et d’élaboration de solutions efficaces, basées sur des
algorithmes, qui ne sont pas toujours contrôlables par l’individu, et parfois
même pas par les entreprises ou les États (les algorithmes de certains systèmes
n’ont été communiqués à aucune autorité publique). Les objectifs du
développement sont gérés en interne par le système. C’est ainsi qu’émerge la
puissance de l’intelligence artificielle, avec sa capacité à gérer une énorme
quantité de données, à identifier des corrélations et à proposer des décisions
basées sur des inférences inaccessibles au calcul humain.
37. L’IA désigne en fait un vaste domaine de recherche et d’applications qui ont
diverses implications sur la vie des personnes, tant au niveau professionnel que
dans la vie familiale et sociale.[46]
Sans entrer dans l’analyse des différentes formes d’IA, il est utile de préciser
la distinction entre l’IA au sens strict, avec ses multiples applications, et
l’IA générale (IAG).[47]
Cette distinction met en évidence deux façons différentes de concevoir
l’intelligence artificielle et d’imaginer sa signification et son utilisation.
L’IA au sens strict permet un traitement rapide de grandes quantités de données
à l’aide d’algorithmes qui effectuent des opérations complexes d’analyse et de
calcul de probabilités, y compris les systèmes d’intelligence artificielle qui
génèrent de manière autonome des données d’apprentissage et perfectionnent leurs
propres processus internes. Ses formes d’utilisation sont répandues dans des
contextes civils (individuels et professionnels) et militaires dans de
nombreuses régions du monde.[48]
38. L’IAG désigne une technologie future omniprésente, capable de remplacer tous
les aspects computationnels et opérationnels de l’intelligence humaine grâce à
une vitesse de calcul extrêmement élevée, rendue possible par le développement
futur des processeurs quantiques. Si les aspects spécifiques de l’intelligence
humaine étaient consciemment affaiblis ou abandonnés, l’IAG pourrait avoir des
conséquences profondes, qui risqueraient d’échapper au contrôle de la raison
humaine. Certains supposent alors que l’IA serait amenée à gérer les problèmes
qu’elle aurait elle-même générés, selon une dynamique qui deviendrait
irréversible. Ce cercle vicieux est présenté par certains comme un processus
presque nécessaire, à l’instar des processus naturels, un destin qui conduirait
aux conséquences extrêmes de ce que l’être humain lui-même aurait initialement
causé.
39. Dans le domaine de l’anthropologie fondamentale, il faut se demander si la
compréhension de l’être humain comme homo faber et comme homo technologicus,
soutenu, tant au niveau individuel qu’au niveau collectif, par une IA qui sature
et détermine de manière subtile tous les aspects de la vie, peut être considérée
comme exhaustive. Il en résulte un monde “hyperconnecté”, avec une accélération
croissante des dynamiques économiques, politiques, sociales ou militaires, qui
risquent de devenir incontrôlables et donc ingouvernables. Dans un tel monde,
l’action humaine elle-même devient un matériau à analyser et à modeler en
fonction d’objectifs de pouvoir ou de marché qui ne sont pas toujours
transparents. Le contrôle social et le risque de manipulation augmentent.
40. Au niveau de l’application, l’IA au sens strict pose des problèmes quant à
la fiabilité des données et aux critères selon lesquels les programmeurs les
traitent pour les mettre à disposition. On ne sait pas clairement quels préjugés
ou systèmes de pouvoir influencent le travail. En particulier, de sérieux doutes
surgissent concernant les processus décisionnels automatisés, basés sur l’IA,
dans des domaines délicats de la vie humaine : lorsqu’il s’agit de décider de
prodiguer ou non des soins médicaux, d’accorder des prêts ou des crédits, de
garantir des assurances, ou encore d’instruire des affaires pénales devant les
tribunaux, d’évaluer le comportement des détenus et les risques de récidive en
vue d’une réduction de peine, ou encore de décider d’une attaque militaire ou
d’une intervention des forces de l’ordre.[49]
41. En ce qui concerne l’IAG, il existe une course intense pour combler de plus
en plus le fossé entre l’auto-amélioration des systèmes d’IA et la réalisation
d’une IAG. Même si l’objectif est encore loin, il est poursuivi avec beaucoup de
détermination, mais parfois sans la prudence générée par la sage reconnaissance
que le bien comporte toujours une limite et une proportion appropriées. Qu’il
s’agisse d’un rêve lointain ou d’une innovation prochaine, cette forme d’IA générale
stimule la recherche d’une compréhension plus profonde de la nature de
l’intelligence humaine, de sa singularité parmi les êtres vivants, de son
caractère irremplaçable, notamment en matière de responsabilité morale et de son
ouverture intrinsèque à la transcendance. Un type de savoir et de calcul qui se
passe d’une intelligence vécue dans un corps et située, ainsi que d’un type de
connaissance relationnelle et transmise de génération en génération à travers
des processus éducatifs qui jouent sur l’identité et le sens à donner à son
destin et à son rôle dans le monde, constitue une menace pour le véritable bien
de l’humanité. Pourtant, c’est sur ce type de connaissance sans corps, sans
limites, sans liens et sans sens moral que se fondent les rêves du transhumanisme,
qui va même jusqu’à imaginer, dans le posthumanisme, un saut évolutif. Cette
imagination remet avec force la question de la finalité du progrès
technologique.[50]
42. Dans ce contexte, on comprend comment la communication interpersonnelle a
subi de profonds changements dans la société de la communication de masse
(radio, télévision, internet, réseaux sociaux), surtout ces derniers temps.
Cette évolution technique et scientifique présente de nombreux avantages, comme
par exemple une citoyenneté active ou une information plus directe et
participative au niveau social et politique. Mais souvent, cela crée des
contacts sans liens, des relations fonctionnelles sans véritable solidarité,
dans un marché infini d’informations et de données personnelles, qui ne sont pas
toujours vérifiables et sont souvent manipulées. La communication n’est pas
toujours totalement transparente. L’omniprésence des moyens de communication
sociale, qui sont devenus si indispensables qu’il est impensable d’imaginer
l’existence de la famille humaine sans eux, impose une plus grande vigilance à
l’égard des conditionnements culturels et économiques. Il ne s’agit pas de
moyens neutres : « De telles perspectives, qui soulignent à l’excès la nature strictement technique
des médias, favorisent en réalité leur subordination au calcul
économique, dans le but de dominer les marchés et, ce qui n’est pas le moins, au
désir d’imposer des paramètres culturels de fonctionnement à des fins
idéologiques et politiques ».[51]
Leur influence sur la dimension éthique et culturelle de la mondialisation
interpelle l’anthropologie.[52]
43. Dans de nombreux milieux de l’infosphère, on perçoit une insistance à se
faire reconnaître, en partageant en permanence sur le réseau des pensées et des
émotions, qui doivent être « reconnues par les autres ». Même si le besoin
humain de reconnaissance est légitime, ce phénomène excessif est un symptôme
d’incertitude identitaire.[53]
L’identité est plus faible, précisément parce qu’elle doit être « inventée »
sans instances objectives extérieures (nature, valeurs culturelles, rôles
sociaux, coutumes partagées) : elle invoque la reconnaissance, mais doit la
négocier, l’attirer, la conquérir, même en criant ou en déformant la réalité.
Aujourd’hui, le moi se débat dans l’espoir d’être reconnu par quelqu’un, mais il
le fait souvent en affirmant ses droits individuels contre l’autre, en défiant
l’autre. Cela augmente les conflits sociaux, qui deviennent souvent des conflits
identitaires. La crise actuelle des démocraties occidentales ne peut être
comprise sans tenir compte de cette difficulté croissante à reconnaître ce qui
nous unit en tant qu’êtres humains. Ce contexte laisse la voie libre aux
dirigeants politiques qui prennent des décisions importantes en se basant
uniquement sur leur volonté.
44. Le monde de l’enfance et de la jeunesse constitue un domaine social délicat
et symptomatique des implications éthiques et culturelles possibles des médias sociaux
: « Internet et les réseaux sociaux ont créé une nouvelle manière de communiquer et
de se mettre en relation et “sont des espaces où les jeunes passent beaucoup de temps et se rencontrent
facilement” ».[54]
Du côté positif, ces moyens offrent de nouvelles possibilités de dialogue, sont
souvent une source d’information indépendante, qui protège les personnes les
plus vulnérables et dénonce les violations des droits humains. Mais ils
présentent également des limites et des risques sérieux : « Le monde numérique est aussi un espace de solitude, de manipulation, d’exploitation
et de violence, jusqu’au cas extrême du dark web. [...] De nouvelles formes de violence se diffusent à travers les social media,
comme le cyber-bizutage ; le web est aussi un canal de diffusion de la
pornographie et d’exploitation des personnes à des fins sexuelles ou par le
biais des jeux de hasard ».[55]
45. Les nouvelles formes de communication sociale ont un impact important sur le
débat politique car, si d’un côté elles permettent d’expérimenter des modes de
démocratie directe, dans lesquels chaque citoyen peut exprimer et faire
connaître son opinion, de l’autre côté elles peuvent générer de fortes
polarisations entre des groupes qui pensent différemment et s’affrontent de
manière conflictuelle et violente, se considérant comme des ennemis uniquement
parce qu’ils pensent différemment. L’échange social lui-même subit une
“tribalisation” qui fragmente la société en groupes d’opinion homologués par les
“likes”. Le débat politique risque de ne plus être fondé sur des arguments
partagés, mais plutôt sur des camps opposés dans une logique de pouvoir poussée
par les groupes de pression. Il manque souvent ce “dialogue social” qui
construit patiemment le consensus à partir de la base, à partir d’un monde
commun et de liens de solidarité : « Ces circuits fermés facilitent la diffusion de fausses informations et de
fausses nouvelles, fomentant les préjugés et la haine. La prolifération des
fake news est l’expression d’une culture qui a perdu le sens de la vérité et
qui soumet les faits à ses intérêts particuliers ».[56]
2.3. La compréhension de soi : conscience et corporéité
46. La révolution de l’information (“infosphère”) change la manière d’exercer la
connaissance : il ne s’agit plus d’élaborer des théories pour interpréter les
données et trouver des solutions aux problèmes, mais plutôt d’établir des
corrélations entre les données et de calculer le pourcentage de réussite. Le
risque est que, de cette manière, on ait tendance à dépasser le savoir critique,
tandis que la délégation de certaines opérations telles que le calcul, le
raisonnement, la traduction, pourrait diminuer l’agilité mentale et la
créativité de l’individu. Mais le plus grand danger est de réduire l’horizon de
la connaissance humaine, en la limitant aux formes de savoir qui correspondent à
ce que l’IA peut élaborer, avec un fort impact sur l’environnement éducatif
(dans les écoles et les universités).[57]
Les questions de sens et les questions éthiques, mais aussi les questions
philosophiques (ontologiques) et théologiques peuvent être exclues comme non
pertinentes. Ainsi, l’IA pourrait décider de facto de ce qu’il est permis
de savoir, reléguant les autres questions au domaine subjectif ou à des
questions de goût. La conscience de soi elle-même peut être considérée comme une
série d’informations à transférer sur des supports numériques plus résistants
que la chair humaine et à organiser selon des algorithmes, tandis que la
perception sensorielle est renforcée par la révolution numérique (cyborg,
neurosciences, internet), qui met à disposition des images, des sons et des
situations en direct, créant des émotions fortes dans un système de
communication immédiat et donc sans médiation de sens qui permette de comprendre
et d’argumenter.
47. Avec le développement des biotechnologies, des neurosciences et du
séquençage de l’ADN, associés aux progrès de la pharmacologie et de la robotique
(cyborgs), la perception du corps et de sa signification évolue également. Il
faut apprécier les gains évidents pour la santé et le bien-être de nombreuses
couches de la population : les campagnes de prévention, les diagnostics
précoces, le calcul des risques de diverses thérapies ou des effets secondaires
des médicaments sur l’organisme ont considérablement amélioré les possibilités
d’intervention de la médecine et donc la santé publique. Mais on ne peut ignorer
les tendances qui réduisent le corps à un matériau biologique à renforcer,
transformer, remodeler à volonté, dans le rêve d’atteindre des conditions
d’existence capables d’éviter la douleur, le vieillissement et la mort. En
Occident notamment, les progrès de la chirurgie esthétique, associés à la
pharmacologie (traitements hormonaux, substances qui renforcent les émotions ou
la concentration), offrent des outils qui modifient considérablement le rapport
à son propre corps et donc à la réalité et aux autres. Il en résulte un “culte
du corps” généralisé, qui tend vers la recherche effrénée d’une silhouette
parfaite, toujours en forme, jeune et belle. Une fois modifié, souvent avec une
frénésie incessante, le corps devient un corps-objet dans lequel la
personne-sujet se reflète, créant une relation telle que la personne n’est plus
son corps, mais “possède” un corps, à partir duquel elle cherche à trouver une
identité “empruntée”. Dans cette dynamique, il n’est plus nécessaire d’accepter
son corps pour réaliser son identité. On peut le transformer selon ses goûts du
moment. Il en résulte une situation curieuse : le corps idéal est exalté,
recherché et cultivé, tandis que le corps réel n’est pas vraiment aimé, car il
est source de limites, de fatigues, de vieillissement. On désire un corps
parfait, tout en rêvant de fuir son corps concret et ses limites.[58]
2.4. La relation avec Dieu
48. Les technologies numériques offrent de nombreuses possibilités aux religions
qui mobilisent les ressources de la communication numérique au service de leur
mission. Le réseau est aujourd’hui un “lieu” où l’on peut trouver de nombreuses
propositions positives de vie religieuse et de vie chrétienne, qui facilitent la
connaissance et l’information d’une manière inimaginable il y a peu. Il
suffirait d’évoquer l’“explosion” de la communication religieuse pendant la
pandémie de Covid-19.[59]
D’autre part, il existe un risque qu’une grande variété de religions numériques
envahissent le réseau comme un gigantesque “marché religieux”, offrant un choix à la carte
en fonction des intérêts individuels. Il s’agit d’offres religieuses sans liens
réels ni appartenance communautaire, plus proches des goûts émotionnels des
individus que d’une expérience partagée. On peut également douter du caractère
authentiquement ecclésial de certaines communications chrétiennes sur les
réseaux sociaux, en particulier lorsqu’elles sont utilisées pour alimenter des
polémiques, créer des divisions et même détruire la bonne réputation d’autres
personnes. En outre, certaines de ces nouvelles pratiques spirituelles en ligne
finissent par produire une métamorphose dans la manière de croire, car la
technologie numérique a une emprise très forte sur l’imaginaire religieux. Il
n’est pas rare que cela aboutisse à un nouveau paradigme qui redéfinit les
identités religieuses : la technologie elle-même sert également de guide
spirituel et de médiateur du sacré. En effet, les fidèles de diverses religions
et les chercheurs spirituels accordent souvent une confiance aveugle aux moteurs
de recherche en ligne, rendant superflues les médiations humaines du sacré,
remplacées par le numérique. Les cas extrêmes vont jusqu’aux demandes de
bénédictions et d’exorcismes virtuels, au spiritisme numérique et aux “fausses
religions” tridimensionnelles.
49. Cette confiance dans un monde gouverné par les machines, qui facilite non
seulement la mise à disposition des ressources religieuses, mais aussi la
réception directe de propositions de sens de la vie et d’accès au divin par la
technologie numérique, n’est pas loin de la logique transhumaniste et posthumaniste
: la religion numérique se présente comme si elle avait même le pouvoir de créer
un “Dieu à son image et à sa ressemblance” à proposer à une humanité qui place
une confiance totale dans la technologie. Le “Dieu vivant” peut être remplacé
par un “Dieu virtuel” qui prétend “sauver” l’humanité sur la base de
performances technologiques mises à la disposition des aspirations spirituelles
de l’être humain.[60]
50. En résumé, ces transformations influent sur la relation avec le Mystère de
l’origine et de la fin ultime de la vie humaine. Lorsque l’être humain réduit la
nature créée (personne, cosmos) à une matière à transformer, il ne manifeste
plus la gloire du Créateur, mais se substitue à Lui. Il en va de même lorsque la
tâche de donner un sens à l’existence et d’indiquer la fin ultime s’identifie à
la mise en œuvre des potentialités technologiques. Dans ce contexte, les
traditions religieuses et spirituelles ont encore quelque chose d’essentiel et
d’indispensable à apporter en ce qui concerne la sagesse de vivre en relation
avec Dieu.[61]
3. L’impact culturel des révolutions technologiques : pour un discernement
critique
51. L’impact de la transformation anthropologique liée au développement
scientifique et technologique laisse déjà des traces dans l’imaginaire social de la culture de masse,
mais il trouve son expression la plus forte dans les mouvements du transhumanisme et du posthumanisme.
L’étude des mythes élaborés par la culture de masse au sujet de l’avenir de
l’humanité (science-fiction, dystopies) et l’analyse critique des principes
fondateurs des mouvements transhumaniste et posthumaniste mettent en évidence la
signification et la portée des changements anthropologiques en cours.
52. L’imaginaire social, qui s’exprime dans le cinéma, les fictions et les séries télévisées, mais
aussi dans les romans, les créations artistiques et la musique, révèle une
perception aiguë des espoirs et des risques liés aux mondes futurs possibles. Le
cinéma a imaginé les scénarios possibles liés aux épidémies et aux catastrophes
planétaires bien avant d’avoir à traverser la pandémie de Covid-19. Les
dystopies ont inspiré bon nombre des films et romans les plus importants dès le
XXe siècle, exerçant une influence significative sur ces modes de
culture populaire. Ces créations artistiques véhiculent la perception de
l’inévitabilité d’un processus de développement technologique qui aura des
impacts importants sur la vie des personnes et le destin de l’humanité, dans la
conscience des risques associés. En conséquence, la peur des inconnues qui
accompagnent une évolution incontrôlable des machines ou des dispositifs
technologiques se manifeste souvent, car celle-ci pourrait conduire à la
constitution de subjectivités autonomes tant pour la détermination de l’avenir
que pour la domination de la planète.
53. Les films et les romans de science-fiction aident à prendre conscience de
nombreuses questions difficiles sur l’identité et le destin de l’être humain qui
sont ainsi mis en jeu. Ils s’interrogent sur la valeur des affections et les
liens possibles, ou encore sur les pouvoirs forts qui guideront le progrès. Ils
imaginent des scénarios sombres, dans lesquels s’imposeront de nouvelles formes
d’exploitation des plus faibles, peut-être réduits à du matériel humain pour des
expériences dangereuses. Le type de structuration sociale suscite également des
inquiétudes, laissant planer le doute quant à savoir si elle sera élitiste et
inégale, homogénéisante et hostile aux libertés individuelles, ou ouverte et
pluraliste, démocratique et participative ; s’il y aura une oligarchie
technocratique dominante ou une meilleure organisation politique fondée sur la
dignité humaine et le bien commun. Enfin, l’impact environnemental du progrès
est source d’inquiétude : quelle sera la pollution, quelles ressources
énergétiques seront disponibles et à quel prix ? Quelle sera la qualité de vie ?
À travers ces questions ‒ très répandues ‒ émerge une forte ambivalence entre,
d’une part, une confiance incontestée dans la technologie et ses capacités
d’autocorrection et, d’autre part, la méfiance quant à son utilisation correcte,
avec le soupçon que les intérêts cachés de certains lobbies puissants puissent
conduire à des résultats dévastateurs.
54. Ce sont aujourd’hui les mouvements du transhumanisme et du posthumanisme qui
fournissent le cadre conceptuel et narratif dans lequel cette image de l’avenir
de l’humanité émerge avec le plus de force. Ces deux formes d’interprétation et
de projet culturel, plus ou moins idéologiques, du potentiel de la technologie
stimulent l’imaginaire collectif en prétendant offrir une plus grande rigueur
théorique qui permettrait une prévision réaliste de l’avenir de l’humanité. Il
s’agit en fin de compte de proposer une nouvelle vision de la réalité qui
implique une nouvelle anthropologie. Ils peuvent être considérés comme des
“systèmes” de pensée qui promeuvent une croisade en faveur de la science et de
ses progrès, à la lumière du slogan : « Tout ce que la technologie peut faire,
il faut le faire pour améliorer la condition humaine ». Il s’agirait ainsi de
préparer une nouvelle phase, inédite, de l’histoire humaine.
55. En toile de fond de la proposition de ces mouvements, on entrevoit
l’adoption, sans limites ni précautions, du concept d’amélioration humaine : une
notion avant tout biomédicale, très présente dans le domaine des
biotechnologies. On peut la définir comme l’ensemble des technologies
biomédicales, génétiques, pharmacologiques et cybernétiques visant à améliorer
les capacités physiques, cognitives ou sensorielles de l’être humain au-delà des
niveaux considérés comme normaux ou moyens. Ses domaines d’application sont les
suivants : l’introduction de prothèses avancées pour améliorer les performances
physiques ou mentales de l’être humain, y compris au moyen d’appareils
technologiques et électroniques implantés dans le corps humain ; l’utilisation
de techniques de fécondation artificielle ; l’utilisation de médicaments qui
améliorent les capacités physiques et cognitives de l’être humain dans le
domaine du sport, du travail physique ou mental, de l’activité militaire. Or,
c’est précisément la proposition d’amélioration humaine qui incite à engager une
réflexion critique sur le transhumanisme dans la mesure où elle invite à poser
la question suivante : « Dans quelle mesure est-il licite d’améliorer les
conditions de vie, d’augmenter les performances, de dépasser les limites, tout
en conservant comme objectif le bien-être de l’être humain ? ». Dans le domaine
de l’amélioration humaine, on constate en effet que, pour être authentiquement
humain, tout désir d’amélioration de la condition humaine doit maintenir un
équilibre entre ce qui est techniquement possible et ce qui est humainement
raisonnable.
56. À partir des réflexions précédentes, on comprend l’importance de placer la
question anthropologique au centre, en se demandant non pas tant comment
“dépasser les limites de l’humain”, mais plutôt ce qui rend notre existence
“authentiquement humaine”. À la lumière de cette question anthropologique
fondamentale, il est possible d’élaborer certains critères pour un discernement
critique de l’anthropologie qui sous-tend ces mouvements philosophiques et
culturels.
57. Un premier élément qui pose problème est le jugement négatif porté sur la condition humaine telle qu’elle est, et en
définitive sur son identité. Il en résulte le rêve de la réinventer, un rêve
motivé par l’insatisfaction face à ce qu’elle est telle qu’elle est, avec ses
limites et ses défauts. Il faut toutefois se demander si le “ressentiment” à
l’égard de la vie réelle est un bon point de départ pour le progrès ou plutôt
une tentation de rébellion ou de fuite de la réalité. Il ne s’agit pas ici de la
lutte nécessaire pour changer les conditions et les structures injustes, mais du
refus de la nature des choses et de soi-même. En particulier, il convient de
mettre en garde contre la perception fondamentalement négative de la corporéité,
qui peut être considérée davantage comme un obstacle que comme une partie
intégrante de l’identité humaine.
58. Le deuxième aspect, lié au premier, est le rêve d’un perfectionnisme individualiste et élitiste.
Il semble que chaque être humain concret ne puisse exister ou être accepté qu’à
condition de “devenir plus parfait”.[62]
À tel point qu’il faudrait se demander si la condition humaine actuelle a encore
le droit d’exister ou si les êtres humains particuliers sont devenus
“superflus”. Certaines théories hypertechnologiques semblent contester le
principe fondamental hérité de l’humanisme : « Agis de façon que les effets de
ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement
humaine sur terre. Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas
destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie ».[63]
Ce principe peut même être considéré comme une limitation inutile et nuisible au
progrès technologique.
59. Un troisième facteur est l’impact social de cette vision de l’humain. En
effet, elle peut aller jusqu’à affirmer la séparation entre une forme d’humanité
supérieure, dotée d’outils qui la rendent immortelle, et une humanité primitive,
pré-technologique et vouée à l’extinction. On ne voit pas clairement sur quelle
base sera établie la différence de condition à laquelle l’humanité peut
parvenir : richesse, culture, héritage, audace dans l’expérimentation ou
l’invention. On ne comprend pas non plus qui devra assumer le pouvoir de
décision. Dans cette perspective, les liens entre les personnes risquent de
disparaître, tout comme l’appartenance à un peuple et à une culture sur la base
desquels évaluer le bien commun. De plus, si l’on considère que bon nombre des
structures sociales et politiques naissent du partage des besoins et de
l’organisation d’institutions et de liens capables de relever ces défis
(hôpitaux, écoles, prisons et centres de rééducation), on peut imaginer la
difficulté des transhumanistes et des posthumanistes à dire ce
qu’il adviendra du monde social et politique dans lequel nous vivons. Les
transformations ne sont plus liées à la reconnaissance mutuelle dans une logique
de fraternité et de solidarité, et les conséquences négatives de cette situation
se reflètent en premier lieu dans la conception de la famille. On ne parle plus
de procréation comme transmission de la vie, ni ne s’intéresse aux nouvelles
naissances. On n’en parle plus que dans la logique de la programmation de la vie
d’autres “petits” humains, rendus parfaits sur le plan génétique. Mais des
thèmes tels que la générativité de l’amour conjugal ou le soutien affectif des
familles finissent par disparaître de l’horizon.
60. Enfin, il ne faut pas oublier le regard généralement négatif porté sur l’expérience religieuse.
Elle est souvent présentée comme une position résignée et fataliste, qui
sacralise la condition humaine actuelle avec des dogmes et des préceptes qui
inhibent la recherche et le progrès. Les “visions sacralisantes” qui soulignent
la valeur du corps ou de la nature comme expressions de la création de Dieu
empêcheraient la libre recherche. L’idée que la vie biologique est un don, à
traiter avec soin, impliquerait l’interdiction de certaines expérimentations et
mutations amélioratives, bloquant ainsi le progrès. On ne sait plus très bien ce
que l’on entend par identité personnelle, lorsque l’on réduit la personne à un
ensemble de sensations ou de projets optimisés, à une sorte d’expérience
subjective améliorée et à des capacités cognitives accrues, tandis que le corps
est réduit à un matériau biologique imparfait ou en tout cas à améliorer.
61. L’anthropologie chrétienne peut identifier dans ces tendances philosophiques
et culturelles actuelles de nombreux traits de cette mentalité que François a
décrite comme une forme de “néo-gnosticisme”. Il s’agit de modes de pensée et
d’attitudes à comprendre dans un sens analogue aux formes anciennes du
gnosticisme. Une telle approche, en considérant l’humain et son salut, cherche à
le libérer de toute dépendance et de toute limite, en le séparant du corps, du
cosmos, de la communauté et de l’histoire.[64]
Elle « présente un salut purement intérieur, enfermé dans le subjectivisme.
[...] On prétend libérer la personne du corps et du monde matériel, où ne se voient
plus les traces de la main secourable du Créateur, mais seulement une réalité
privée de sens, étrangère à l’identité ultime de la personne et manipulable au
gré des intérêts de l’homme ».[65]
62. La mentalité que l’on retrouve dans les mouvements transhumanistes et posthumanistes
perd de vue l’intégrité de l’être humain, en particulier son identité et sa
vocation selon le dessein de Dieu, en exaltant certaines dimensions au détriment
d’autres. La question anthropologique fondamentale qui se pose est claire :
s’agit-il d’une proposition qui transforme ou déforme l’humain dans son
essence ? Aboutira-t-on à un humain exceptionnel ou à des formes d’exception à
l’humain authentique ? Selon la vision chrétienne, l’être humain est défini par
une forme spécifique qui garantit son unité et son intégrité, tant en référence
à son identité qu’à l’action dans laquelle il devient lui-même, ou encore à la
fin ultime dans laquelle il trouve son accomplissement. Au niveau de l’individu,
c’est l’âme immortelle qui donne forme, c’est-à-dire qui unifie et organise la
matière dans un corps vivant, conférant à l’être humain une transcendance que le post-
et le transhumanisme ne peuvent ni atteindre ni dépasser. Ce qui unifie et guide
le développement personnel n’émerge cependant pas seulement de la nature et du
cosmos, mais se réalise également à partir des relations, dans lesquelles
l’identité personnelle est anticipée par les attentes des autres, et de manière
originelle et fondamentale à partir du libre dialogue avec Dieu. C’est pourquoi
Paul peut recommander : « Ne vous conformez pas au monde présent, mais
laissez-vous transformer en renouvelant votre façon de penser » (Rm 12, 2),
« jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous » (Ga 4, 19 ; cf. aussi Ph 3, 10-11
et Ph 2, 6-11). La forme de l’humain trouve en Christ, mort et ressuscité, sa
mesure et son accomplissement et s’ouvre à un humanisme intégral, dans lequel
chaque personne est habilitée à se réaliser au-delà d’elle-même, en vertu du don
sans mesure de l’Esprit Saint. Commencée dans notre existence terrestre, cette
participation à la “vie éternelle” dans le Christ s’accomplit ‒ comme le
professe la foi de l’Église ‒ « dans la résurrection de la chair et dans la vie
du monde à venir ».
L’Assomption au ciel de la Bienheureuse Vierge Marie, corps et âme, est un signe
que nous sommes tous appelés à participer en tant qu’êtres humains à part
entière à la gloire du Christ à la droite de Dieu le Père.
Chapitre II
LA VIE COMME VOCATION : L’ÊTRE HUMAIN ACTEUR DE L’HISTOIRE
63. La perspective d’une transformation anthropologique de type transhumaniste
ainsi que les rêves du posthumanisme peuvent apparaître comme une exagération
éloignée de la condition réelle de l’humanité, comme une possibilité lointaine.
En effet, la pandémie de Covid-19 a considérablement réduit la confiance dans un
progrès technologique illimité et a fait comprendre que l’humanité a avant tout
besoin d’une solidarité qui prenne soin de tous et grâce à laquelle chaque
peuple puisse vivre en paix. Pourtant, les exigences de progrès du transhumanisme,
surtout lorsqu’elles encouragent les poussées vers le posthumanisme, en exerçant
un fort impact sur l’imaginaire commun, risquent d’agir comme une sorte de
distraction de masse par rapport aux problèmes les plus urgents de l’humanité,
détournant les ressources et les énergies des luttes quotidiennes pour le bien
possible d’une grande partie de l’humanité souffrante, d’une part, et favorisant
d’autre part des distorsions dans la perception des conditions réelles de
l’expérience.
64. Il est donc nécessaire de rappeler certaines dimensions fondamentales de
l’expérience humaine, qui sont compromises ou occultées par une certaine idée du
progrès technologique. Nous nous attarderons tout d’abord sur deux dimensions
constitutives : la dimension historique de l’expérience humaine, qui exige de
savoir habiter le temps et l’espace ; et la dimension intersubjective, qui met
enjeu le sentiment d’appartenance à une famille, à une communauté, à un peuple
et à l’humanité tout entière, où nous sommes “tous frères”. Nous clôturerons ce
chapitre en insérant ces dimensions de l’expérience humaine dans la proposition
globale de la vie comme vocation intégrale, conformément aux récentes
indications du Magistère conciliaire et pontifical.
1. La dimension historique de l’expérience humaine : le temps et l’espace
65. Nous nous situons tout d’abord dans le contexte de la dimension historique
et temporelle constitutive de l’expérience humaine. La conscience historique est
un facteur fondamental de la construction de l’identité tant de la personne que
d’un peuple, considérés dans leur différence mais aussi dans leur connexion.
L’être humain est un sujet historique et culturel, capable de transformer la
nature, de cultiver son humanité et de donner un sens à l’histoire. La notion
d’histoire comme processus temporel en marche vers un avenir promis et espéré
est un héritage précieux du judaïsme et du christianisme. À la lumière de la
révélation, la théologie chrétienne a réfléchi sur la signification
anthropologique et salvifique du temps personnel et de l’histoire de l’humanité.
La conscience historique est un élément constitutif de la foi chrétienne, qui
rencontre le Dieu qui sauve dans un cheminement historique du peuple. C’est
pourquoi la révélation montre aussi la valeur mystérieuse et indélébile du
présent, compris comme un moment privilégié et irremplaçable de l’anticipation
de l’éternel dans le temps. De la même manière, elle devient une critique des
différents réductionnismes sur le temps, le présent et la mémoire, ainsi que sur
l’eschatologie.
66. Les peuples sont sujets de cultures et d’histoires particulières, qui
gravitent plus ou moins dans l’histoire mondiale.[66]
C’est pourquoi la famille humaine, sujet de l’histoire universelle, se présente
comme une unité plurielle étendue dans l’espace et dans le temps. L’histoire a
un sens parce que les événements sont des signes qui incarnent des
significations et des valeurs à travers lesquelles les personnes se réalisent et
s’expriment. Cette structure symbolique ou “sacramentelle” des événements
historiques invite à en rechercher le sens non seulement en considérant leur
origine ou leurs causes immédiates, mais aussi leur fin ultime. Ainsi,
l’histoire se réalise dans des processus qui transforment les conditions de
l’expérience et deviennent des événements publics ayant des effets plus
généraux. Ce sont précisément les processus historiques qui connaissent
aujourd’hui une accélération et une universalisation évidentes :[67]
la collectivité humaine court vers un destin commun, dans lequel s’opère une
interdépendance toujours plus grande entre les histoires nationales et
l’histoire mondiale. Cette imbrication exige de bien articuler la valeur des
cultures locales, avec leurs processus et leurs temps, et le sens de la
fraternité universelle.[68]
1.1. Vivre le temps avec un sens historique sain
67. Pour les êtres humains, l’histoire est une dimension indispensable de leur
être et de leur agir. Ils appréhendent le temps à travers une intériorité
intelligente et spirituelle, composant les dimensions du flux du temps dans la
détente de l’âme et parvenant ainsi à faire l’expérience de la réalité.[69]
La mémoire, comprise comme la récupération du passé dans le présent, ainsi que
l’horizon de l’espérance pour toujours, ouvert à l’avenir, fournissent le
contexte pour découvrir le sens de la vie et pour un élan de l’initiative
humaine qui élargit les horizons de l’action.
68. Une première conséquence du récent développement technologique concerne
précisément l’expérience du temps.[70]
On constate aujourd’hui une perte du sens de l’histoire et une réduction de
l’expérience à l’instant fugitif, avec une concentration ambiguë sur le présent.
La culture numérique tend à dissoudre la “culture anamnestique” de l’histoire et
à transformer la culture vivante de la mémoire et de l’espoir en une culture
postmoderne d’un présent fermé sur lui-même.
L’organisation de l’information en réseau s’intéresse à la collecte et à
l’organisation d’immenses quantités de données sur la base du calcul des
probabilités, plutôt qu’à la recherche d’hypothèses de compréhension ou
d’explication. Même la question du fondement de l’expérience, de la cause
explicative ou d’une signification fondatrice est désormais considérée comme
dépassée par l’analyse des connexions entre les données. À la place des
souvenirs vivants et des traditions forgées par les souvenirs, on assiste à
l’élaboration des données disponibles grâce à l’informatisation, données qui
peuvent ensuite être consultées à tout moment. Mais l’ordinateur ne se souvient
pas et se limite à stocker des données. Cela peut avoir pour conséquence de
liquider la conscience du temps et de transposer les différents temps dans
l’espace d’une contemporanéité indéfinie, conduisant à ce qui a été décrit comme
une “spatialisation du monde”. Grâce à la technologie, on peut prétendre
dépasser la puissance du temps (fugace et en même temps ouvert sur l’éternité)
et rendre tous les temps contemporains. Mais un présent qui ne connaît plus de
passé n’a plus non plus d’avenir. Et l’absence d’une fin, qui ouvre sur
l’éternité, devient un “mauvais infini”.
69. Cela affaiblit la confiance dans la capacité de chaque personne à
interpréter et à façonner le monde, qui échappe à la compréhension pratique et
au contrôle social, le laissant entre les mains de bureaucraties gigantesques et
surchargées d’informations grâce à des systèmes technologiques complexes,
interdépendants et ingouvernables, dont l’individu se sent souvent assiégé et
menacé. La dépendance totale à l’égard de ces systèmes complexes et
sophistiqués, sur lesquels l’individu n’a aucune influence, crée un sentiment
d’impuissance et pousse à se refermer sur des horizons de sens et de vie limités
et protégés.[71]
La réalité devient une connexion, par laquelle on entre dans un réseau de
contacts et de rencontres qui exigent agilité, rapidité, réactions immédiates,
plutôt que réflexion et esprit critique. Dans ce scénario, les récits universels
et les histoires fondées sur des choix durables intéressent moins que les
identifications légères et multidimensionnelles.
70. Il n’est pas surprenant que la culture (post)moderne ait tendance à cultiver
l’oubli de l’être, de la mémoire et de la destination éternelle. Dans un tel
panorama, l’être humain est de moins en moins sa propre mémoire et de plus en
plus son expérience illimitée.[72]
Parmi les différentes raisons de cette “amnésie culturelle”, on peut citer celle
qui figure dans le récit biblique : l’être humain, dans la prospérité, oublie
son Dieu et l’histoire qu’il a vécue avec Lui (cf. Jg 2,10 ; Dt 4,23.30 ; Lc
12,31-21), négligeant ainsi le commandement divin qui l’engage à prendre soin
des pauvres et des marginalisés. Il faut ajouter à cela l’impact de la mentalité
scientiste, qui imagine la science comme la solution possible à tous les
problèmes, capable de guérir les blessures et donc de libérer de la douleur du
souvenir. Un troisième facteur est la résignation face à sa propre fragilité
limitée, dépourvue de grands espoirs, qui devient une simple exhortation à
“aller de l’avant” sans critère, comme si l’important était uniquement
d’avancer, de progresser même sans but précis : la conscience émancipatrice tire
du passé le souvenir minimal comme stimulus pour aller plus loin, sans désirer
un objectif, ni immanent ni transcendant. De plus, cette forme d’amnésie laisse
place à des reconstructions idéologiques du passé ou à des formes de
révisionnisme et de négationnisme, qui visent à légitimer les jeux de pouvoir ou
à justifier des conflits douloureux. En réalité, on ne peut construire un avenir
sans une mémoire solide de l’histoire dont nous sommes issus et qui nous a
engendrés, ni sans un espoir éternel.
71. Ces situations sont également le résultat d’une économie mondialisée qui
favorise un modèle culturel unique et uniformisé, dans lequel s’affirment des
pouvoirs forts qui protègent leurs propres intérêts au détriment des cultures
plus faibles. Il en résulte une perte totale du sens de l’histoire.[73]
Il en résulte donc une dynamique d’homogénéisation dans ce que l’on pourrait
appeler les fausses cultures du “consumérisme”, du
“gaspillage”, des “murs”, de “l’isolement et du repli sur soi”, voire la
diffusion d’une culture “vide, tournée vers l’immédiat et dépourvue de projet
commun”.[74]
Ces fausses cultures sont à l’œuvre tant dans les populismes qui déforment le
terme “peuple”, le confinant dans une logique de fermeture, que dans les
“visions libérales individualistes”, qui rejettent la catégorie même de peuple
et la valorisation positive des liens communautaires et culturels qu’elle
contient.[75]
Le résultat de ces formes culturelles, dans le contexte d’une contemporanéité
mondialisée du monde numérique, est une désorientation supplémentaire. Face à
ces fausses cultures, l’Évangile se présente comme une sorte de contre-culture,
non pas dans le sens où l’inspiration de l’Évangile impose sa propre culture
hégémonique unique, mais dans le sens où il valorise et promeut toutes les
cultures, ou les dimensions de celles-ci, qui sont authentiquement humaines.
72. Pour faire face à cette expérience d’accélération horizontale du temps
historique, il faut retrouver l’origine et la fin ultime de l’histoire, telles
qu’elles peuvent être expérimentées dans le présent, afin d’en comprendre le
vrai sens. La rencontre entre le temps des êtres humains et l’éternité de Dieu
en Jésus-Christ offre gratuitement un sens de l’histoire qui correspond
profondément aux attentes de l’expérience humaine du temps, sans rien enlever à
la rencontre des trois dimensions de l’expérience passée, de l’initiative
présente et de l’attente future, dans l’horizon de l’éternité qui les qualifie.
73. L’expérience chrétienne du temps offre les coordonnées d’un salut qui se
réalise dans l’histoire, dans la mesure où elle situe la plénitude des temps
dans un contexte historique spécifique, dans un présent chargé d’éternité, grâce
à l’incarnation du Fils de Dieu (cf. Ga 4, 4-6). Elle ouvre ainsi les processus
historiques à l’attente d’un accomplissement promis, qui réalise de manière
inimaginable les exigences du cœur humain de tous les temps (cf. Ap 21- 22).[76]
II correspond à une exigence de la conscience historique des peuples de pouvoir
lire les événements dans un cadre plus global et significatif, capable de
comprendre les événements historiques dans l’unité d’un processus universel doté
de sens, dans le respect des histoires particulières, en saisissant l’unité dans
la différence du multiple. L’accomplissement eschatologique promis en
Jésus-Christ n’enlève en rien la valeur des événements historiques concrets,
dans le présent, mais en éclaire le sens, en réactivant le caractère prometteur
de l’expérience et, avec lui, l’attente active d’un monde nouveau.[77]
Cela est possible parce que la fin de l’histoire ne coïncide pas avec son terme,
mais renvoie à un but final qui transcende de l’intérieur les événements
historiques et les oriente vers un accomplissement nouveau, vers lequel tout
converge.
74. L’histoire du salut ne se présente pas simplement comme enfermée dans une
histoire particulière à part entière, à côté de l’histoire universelle, car
l’action salvifique concrète de Dieu dans l’histoire s’articule avec les mouvements culturels des peuples
dans une unité qui maintient la distinction : « La présence et l’activité de
l’Esprit ne touchent pas seulement les individus, mais aussi la société et
l’histoire, les peuples, les cultures, les religions. En effet, l’Esprit est à
l’origine des nobles idéaux et des initiatives de bien de l’humanité en marche :
“Par une providence admirable, il conduit le cours des temps et rénove la face de
la terre” ».[78]
La relation entre Dieu et son peuple, mais aussi avec l’humanité et toute la
création, se réalise à travers les dons de l’Esprit et de la Parole, qui ne
tombent pas simplement d’en haut, mais germent à l’intérieur de l’humain qui les
accueille et les cultive de manière responsable afin qu’ils portent du fruit
(cf. Is 55, 10-11 ; Mt 25, 14-30). Le divin ouvre ainsi à l’humain l’espace de
sa propre réalisation, le refondant dans une communion nouvelle et surprenante,
qui n’annule ni n’absorbe l’humain, mais le soutient dans sa réalisation
historique. L’unification en Christ des processus historiques n’enlève rien à la
consistance des histoires et des cultures locales, ni n’uniformise les
différentes richesses en les aplatissant sur les intérêts de quelques-uns ou sur
les lois du marché ou la logique communicative du monde numérique global.
75. C’est l’expérience, pleine de joie, que Marie exprime dans le cantique du Magnificat
(cf. Lc 1, 46-55). Cette prière manifeste la conscience de Marie : en elle, en
tant que Mère du Christ, est présente toute l’économie du salut, dans laquelle
l’éternel s’unit d’une manière nouvelle au temps.[79]
Le Magnificat fait résonner dans l’expérience personnelle de Marie celle de tout
le peuple de Dieu dans l’histoire du salut.[80]
Nous y découvrons un autre type d’expérience du temps, visité par la grâce de
Dieu, dans lequel l’obéissance de Marie à l’annonce de l’Ange ouvre la plénitude
de grâce qui a élargi son présent (« le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes
choses ») à un avenir positif (« en effet, voici, désormais toutes les générations me diront heureuse »),
dans le souvenir conscient de l’action salvifique de Dieu et de son style (« sa
bonté s’étend de génération en génération sur ceux qui le craignent. Il a agi
avec la force de son bras. [...] Il a élevé les humbles... »).[81]
1.2. Habiter l’espace : de son propre espace aux “seuils”
76. L’être humain habite l’espace de différentes manières : il est à la fois un
“être domestique”, qui vit dans une maison, un “être politique”, qui s’enracine
et s’organise dans une ville et une patrie, et enfin un “être cosmopolite”,
situé dans le monde. La demeure humaine comprend ce triangle formé par la
maison, comme domaine de la famille et de la nature ; par la ville et le
peuple/la nation, comme espace de l’histoire et de la culture ; par le monde
entier, comme horizon d’appartenance à la nature humaine. Le local et le global
sont des dimensions constitutives de l’expérience humaine, aujourd’hui
transformée par les processus de mondialisation, comme on le voit par exemple
dans les mégalopoles et dans la modification de la mobilité.[82]
77. Un phénomène important est l’organisation de l’espace urbain dans les
mégalopoles. Nous vivons dans 1’“ère urbaine”, un moment nouveau de
l’histoire humaine. La formation d’énormes villes est un phénomène de notre
temps, qui a commencé au milieu du XXe siècle. Depuis le début du XXIe
siècle, plus de la moitié de la population mondiale vit dans des villes, ce qui
a entraîné le passage d’un contexte rural à un contexte urbain, typique de la
culture médiatique et informatique actuelle. Le mode de vie dans lequel
s’épanouit l’être humain a beaucoup changé dans ces “régions métropolitaines”,
comme les appelait Paul VI, qui réunissent les centres et les périphéries en
immenses agglomérations, avec de grands complexes suburbains souvent dépourvus
des services essentiels.[83]
78. La modification actuelle de la mobilité a également des répercussions sur
l’expérience humaine de l’espace. La possibilité déjà évoquée de raccourcir les
distances grâce à des moyens de transport plus rapides, en réorganisant l’espace
de vie (travail, maison, amis, école), mais aussi la diffusion et la
distribution des marchandises, avec la possibilité d’avoir toujours à
disposition des produits provenant de différentes parties du monde et de pays
lointains, a conduit à une “déterritorialisation” de l’identité personnelle et
des cultures. Même l’alimentation n’est plus liée à l’environnement naturel
d’origine et à ses saisons. Ainsi, les coutumes, les modes de vie et les valeurs
sont en tension constante entre une appartenance territoriale délimitée et une
civilisation planétaire sans frontières. Nous sommes de plus en plus citoyens du
monde. Une certaine culture mondiale, faite de valeurs, de biens et de
marchandises indifférenciés et universels, qui appartiennent à tous et à
personne, détermine de plus en plus la façon de s’habiller, de manger, de se
divertir, de célébrer les fêtes et le repos, selon les offres de l’industrie des
loisirs. Les lieux de rencontre et de transit où s’établissent les contacts sont
de plus en plus des “non-lieux” anonymes et uniformes (gares, aéroports, grands
centres commerciaux), expression d’un monde artificiel plutôt que
d’environnements humains et culturels définis par une histoire et une identité
précises.
79. Dans ce type d’espace, les personnes risquent de se déplacer comme des
nomades errant à la recherche de nouvelles expériences. On perd ainsi la figure
du pèlerin, qui se met en route en quittant sa maison et ses affaires, à la
recherche de la véritable patrie où habiter, de la terre promise à laquelle Dieu
l’appelle. De plus, le pèlerin ne perd pas le lien avec sa terre : « La solution ne réside pas dans une ouverture qui renonce à son trésor propre.
Tout comme il n’est pas de dialogue avec l’autre sans une identité personnelle,
de même il n’y a d’ouverture entre les peuples qu’à partir de l’amour de sa
terre, de son peuple, de ses traits culturels ».[84]
80. L’organisation globale de l’espace ne rend pas en soi plus hospitalier et
ouvert à l’autre. Au contraire, elle conduit souvent à des réactions
identitaires fortes, qui tendent à délimiter “son propre espace” en créant des
frontières infranchissables, qui établissent des séparations nettes entre “nous
et vous”, son propre monde et celui des autres. Il est intéressant de noter que
le premier impact des théories “multiculturalistes” concerne précisément la
perception de l’espace et de l’unité du monde dans lequel on vit. On comprend
les métaphores alternatives, associées de manière positive à cette découverte :
“élargir les espaces”, “faire de la place à l’autre”, “élargir les frontières” ;
ou, à l’inverse, “défendre ses frontières”, “ériger des barrières”, “délimiter
son propre espace”. L’imaginaire qui domine une grande partie de la culture
contemporaine est celui d’un moi ou d’un peuple qui se trouve au centre d’une
“sphère qui lui est propre”, par rapport à laquelle l’autre ou l’étranger
apparaissent comme une détermination secondaire, à la périphérie ou aux
frontières.
81. En découvrant l’autre, celui qui est différent, voire étranger, il est plus
facile aujourd’hui de prendre conscience que “personne n’est maître chez soi”,
car l’altérité nous accompagne depuis toujours, elle est “chez nous”. Cela
signifie que l’autre n’est pas un dérivé de soi, mais qu’il est co-originaire.
Malheureusement, “ce qui est propre” est souvent délimité par des processus
d’exclusion de l’autre, c’est-à-dire en créant des frontières. Cela vaut aussi
bien pour la conscience de soi que pour les cultures. Il ne faut donc pas
oublier qu’à l’origine, il y a un humain commun qui est un entrelacement, un
réseau dans lequel le propre et l’étranger, le moi et l’autre sont co-impliqués.[85]
La difficulté à accepter cet entrelacement originel dans une logique de
rencontre et d’hospitalité doit nous amener à réfléchir sur le fonctionnement de
la mondialisation, qui semble ouvrir des espaces communs de rencontre, mais qui,
en réalité, laisse grandir des sentiments d’“invasion”, révélant la perception
de l’autre comme une menace.
82. La foi chrétienne modifie l’axe de l’expérience de l’espace : « Les
chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage,
ni par les coutumes. Car ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres,
ils n’emploient pas quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien
de singulier. [...] Ils habitent les cités grecques et les cités barbares
suivant le destin de chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les
vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les
lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur manière de vivre. Ils
résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils
s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges
comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie
leur est une terre étrangère ».[86]
Les chrétiens ne revendiquent pas un espace “propre”, si ce n’est en fonction du
service de la mission et du culte, et de toute façon leur espace est déjà habité
par une altérité radicale ‒ celle de Dieu ‒, qui peut aussi prendre, dans le
Christ, la figure de l’étranger qui interpelle, remettant en question ce qui
était considéré comme acquis et pacifique.
83. Repenser “l’espace propre” implique de redéfinir les frontières comme des
“seuils”, c’est-à-dire des zones de contact, des espaces de transition. Celui
qui franchit le seuil d’une autre expérience humaine n’arrive pas simplement
dans un autre lieu, mais il est appelé à “devenir autre”. Personne ne peut
dominer cette différence et servir de médiateur entre les cultures à partir
d’une position neutre. Le défi consiste donc à élargir les frontières pour
s’exposer à l’appel de l’autre. En ce sens, la parabole du bon Samaritain (cf. Lc
10, 1-15) offre un modèle inégalé de la culture du “se faire proche” et de la
rencontre.[87]
84. La présence de Jésus-Christ, en qui se rejoignent le commencement, le centre
et la fin de l’histoire (cf. Ap 22, 13), ouvre l’espace de vie des peuples et
des personnes, le gardant ouvert comme un lieu accueillant les différences, sans
murs ni fermetures, régénérant au contraire le temps, qui vit d’un présent plein
de sens salvifique (kairôs), tout en étant encore en chemin, ouvert à un
accomplissement futur transcendant, qui réalisera la promesse inscrite dans
l’origine.
2. Relations et sentiment d’appartenance : l’intersubjectivité
85. C’est dans ce contexte spatio-temporel que s’inscrit l’intersubjectivité,
c’est-à-dire l’appartenance à une famille, à un peuple et à une tradition. Ces
appartenances, dans lesquelles l’identité personnelle commence et se façonne
dans l’histoire, constituent presque un rempart contre la propagation d’une
mondialisation uniformisante, qui ne contribue pas toujours à forger des liens
authentiques : « La société toujours plus mondialisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas
frères ».[88]
Parler d’intersubjectivité signifie souligner que la vie humaine implique dès le
départ un horizon communautaire : la vie de l’individu doit être située dans le
cadre des relations qui forment une communauté. Ces relations, constitutives de
l’identité personnelle, sont structurées dans la famille, dans un peuple, avec
ses traditions, et dans l’appartenance plus large à l’humanité commune.
86. La famille est le lieu originel de l’intersubjectivité précisément parce qu’elle est
le lieu du don et de l’accueil du miracle de la vie, qui se réalise à chaque
nouvelle naissance. L’intersubjectivité jaillit précisément là où la vie est
donnée, et non produite, encore moins autoproduite. À l’origine de toute vie, il
y a un don inattendu, dans une expérience de passivité originelle, par laquelle
nous nous sommes retrouvés dans l’existence, précédés et accueillis par le désir
d’autrui. La culture dominante aujourd’hui n’est pas suffisamment attentive au
fait que “l’on naît”, et le transhumanisme, et plus encore le posthumanisme,
oublient que l’être humain est avant tout un enfant, qui se découvre engendré et
donné à lui-même dans la merveilleuse aventure d’être et de grandir.
87. La famille en tant que communauté originelle trouve en effet dans l’enfant,
et précisément dans le fait qu’il se reçoit et prend conscience de lui-même dans
le don souriant de ses parents, une réalisation particulièrement significative
de l’existence humaine, qu’aucun transhumanisme ou posthumanisme ne peut
oublier. La vie, en tant que plénitude d’être et promesse, trouve son point de
réalisation dans l’enfant en tant qu’enfant.[89]
En effet, l’articulation de l’humain dans l’amour entre l’homme et la femme, et
surtout l’union de l’homme et de la femme dans la fécondité de l’enfant,
montrent la transparence de l’être comme don de Dieu. Dans le fils-enfant se
manifeste un reflet de l’origine, avec son cortège d’émerveillement et de
plénitude, de confiance et de béatitude, de don et de reconnaissance. C’est ce
lien de relations et de sentiments qui constitue l’entrelacement du
commencement, le miroir de l’origine où est conservée la vérité filiale. L’être
humain en tant qu’enfant est le corrélat anthropologique de l’être en tant que
don et amour, son splendide témoignage. C’est précisément cette plénitude de
l’être dans la simplicité du regard de l’enfant qui est le secret de sa capacité
intuitive, mais aussi rationnelle, à unifier le réel dans ses dimensions de
nécessité et de liberté, d’esprit et de nature, dans l’étreinte de l’amour.
88. L’enfant est le signe de l’humain filial compris comme le fait de demeurer
dans la plénitude : précisément parce qu’il n’est pas jeté dans l’existence,
mais accueilli et entouré par les soins des parents, l’enfant ne doit pas être
conquis dans un effort de développement continu, mais reçu dans une attitude de
gratitude. L’enfant n’est pas un vide à combler, mais une plénitude donnée et
promise, à accompagner dans l’aventure qui consiste à donner forme à l’existence
à travers les expériences de la vie. L’identité filiale est l’objet d’une
reconnaissance médiatisée par les soins familiaux au sein du foyer : dans cet
espace de vie, la passivité de l’origine est la condition de la liberté d’agir,
et la dépendance à l’amour est la condition de l’autonomie. C’est pourquoi la
raison se développe chez l’enfant sur fond d’une unité originelle de la réalité,
comme articulation de l’être, du bien et du beau. La pensée a une racine
affective dans son origine. Cette condition doit être retrouvée, et non
dépassée, dans un échange où l’enfant reçoit l’amour de ses parents et où
ceux-ci redécouvrent avec lui leur condition d’enfants.
89. Le désir de renforcer l’humain devra donc moins se concentrer sur la
programmation d’un transhumain qui dépasse l’être (les états) d’enfant, pour
chercher plutôt à garantir à chaque famille les conditions sociales et
économiques nécessaires pour accueillir et accompagner ce miracle du
commencement, dans un contexte de vie favorable à la naissance et à la
croissance des enfants.
90. Deuxièmement, il faut préciser la valeur humaine de l’appartenance à un peuple,
avec sa tradition, ainsi que la valeur théologique de l’appartenance au Peuple
de Dieu dans l’histoire. La catégorie de “peuple”, dans sa double signification
séculaire et religieuse, acquiert un poids significatif en tant que sujet du
développement pleinement humain. Le “peuple” est une catégorie historique qui
identifie un sujet communautaire dans un territoire donné, constitué au fil du
temps par des processus d’intégration et en référence à une culture.[90]
L’appartenance à un peuple est une réalité humaine complexe, faite de partage
existentiel et affectif.[91]
Elle se réalise dans le partage d’une culture, c’est-à-dire d’un ensemble de
valeurs, de pratiques, de coutumes et d’habitudes, qui permet aux personnes de
se reconnaître, de vivre normalement dans un environnement commun, y compris
géographique, avec une langue et une histoire particulières. Faire partie d’un
peuple signifie vivre ensemble dans un espace comme lieu de relations. Chaque
personne se réalise dans un ensemble de relations au sein d’une condition
située, qui façonne les mentalités et la manière de se percevoir. Il n’y a pas
d’identité sans appartenance ‒ même vécue de manière critique ‒ à un peuple.
91. Nous retrouvons ainsi également la valeur de la terre comprise comme lieu
symbolique d’une culture et d’une identité populaire. Cette expérience s’oppose
à la vision mondialiste, qui annule les différences et les identités liées à un
contexte particulier. Le lien avec le lieu se présente comme une occasion de
favoriser les rencontres entre les personnes, dans lesquelles se construit
l’amitié sociale, en partant non pas d’idées abstraites, mais de domaines de la
vie et de valeurs partagées sur le territoire (maison, travail, fête). C’est
précisément cette vie d’un peuple avec une identité située qui se découvre en
contact avec d’autres peuples, appelée à l’échange, dans un régime de
créativité, avec des cultures différentes et dans un processus dynamique,
souvent conflictuel, à assumer et à transformer en un échange réciproque de
dons. Il n’y a pas d’ouverture entre les peuples si ce n’est dans l’amour de
leur terre, de leur peuple et de leur culture.[92]
92. Dans l’appartenance à un peuple, il faut éviter le double risque de
rechercher les facteurs d’unification uniquement dans l’ethnie, la langue ou la
défense du territoire, compris comme un espace fermé et exclusif, ou de
dissoudre l’identité du peuple dans une culture cosmopolite anonyme et
mondialisée, qui l’expose aux lois du marché et de la finance, sans se soucier
de protéger le bien commun de la société. Le lien fondamental est représenté par
la culture, c’est-à-dire par un certain mode de vie, qui renvoie à des valeurs
partagées et donc orientées vers une unité dans la diversité, qui permet de
dépasser les conflits et de progresser vers des liens de fraternité ouverts à
tous.
93. C’est dans cette dynamique de recherche de l’unité de chaque peuple en
dialogue avec les autres peuples que s’inscrit le cheminement historique du Peuple de Dieu
qu’est l’Église, Peuple de Dieu dans lequel s’exprime historiquement le Corps du
Christ.[93]
En tant que tel, le Peuple de Dieu ne se fonde pas sur des dynamiques
territoriales, sociologiques ou institutionnelles, mais sur la foi comprise
comme le lit du sens religieux, existentiel et culturel. Il promeut donc la
culture de la rencontre, car l’Église est indissociable du cheminement de
l’humanité. Il accompagne l’histoire des peuples en maintenant la tension vers
la communion universelle en Christ, médiateur d’une vie nouvelle, plus forte que
le mal et la mort, mais aussi que les conflits et les divisions. Cette tension
vers la communion ne fait pas disparaître les différences, mais les ouvre à un
projet unitaire plus grand. C’est ce qui s’est produit lors de la Pentecôte (cf. Ac 2,
1-13), où la descente de l’Esprit fait des apôtres une unité plurielle, capable
de parler toutes les langues, un “peuple de peuples” (cf. Ac 15, 14-18).
L’Esprit de Dieu agit dans les différentes cultures et histoires des peuples par
une œuvre universaliste mais non uniformisante : « [Tu] as racheté pour Dieu,
par ton sang, des hommes de toute tribu, langue, peuple et nation » (Ap 5, 9 ;
cf. aussi 7, 9 ; 11, 9 ; 13, 7 ; 14, 6).
94. L’insertion du Peuple de Dieu dans les chemins historiques des différents
peuples met en évidence le défi de concilier les histoires particulières des
peuples et le développement global de l’humanité. Il apparaît clairement que,
d’une part, le bien commun des différents peuples ne peut être protégé
uniquement par des stratégies politiques locales, guidées parfois par une
logique d’isolement et de fermeture. Il faut plutôt une convergence et une
harmonisation des projets locaux avec les dynamiques mondiales, qui dépassent
les frontières des différents pays. Mais cette composition nécessite également
la médiation d’institutions internationales suffisamment autoritaires et justes,
et donc capables de concilier le bien de chaque peuple et le bien commun de
l’humanité tout entière, pour une protection efficace de ce que l’on appelle
aujourd’hui les “biens communs” (la terre, l’eau et l’air). C’est précisément
dans la crise liée à la pandémie de Covid-19 que nous avons fait l’expérience de
ce que signifie désormais “être tous dans le même bateau”, engagés dans une
lutte commune pour le bien de tous.
95. Il est nécessaire de mener un travail permanent de discernement critique des
choix historiques et politiques concernant la famille humaine, du point de vue
de la responsabilité assumée pour tous par les différents organismes des
organisations internationales ainsi que par l’Église avec sa doctrine sociale,
afin de clarifier la question des sujets habilités à décider du bien commun et
du destin de tous.[94]
En particulier, les systèmes économique et monétaire mondiaux nécessitent, d’une
part, la responsabilité des institutions financières, qui doivent être
attentives à l’économie réelle plutôt qu’à la logique du profit, et, d’autre
part, elles ne doivent pas perdre de vue une approche éthique, sensible à la
dignité de la personne, au bien commun dans un régime de solidarité et au
bien-être des sociétés, en particulier les plus fragiles.[95]
96. Il est indispensable de valoriser l’unité de la “famille humaine”, en marche
dans l’histoire, dans la référence présente et eschatologique au Christ total,
dans lequel se révèlent pleinement la fin et la direction du chemin : la
communion de l’amour trinitaire, accomplissement de la rédemption de la famille
humaine. Il s’agit d’un chemin qui se réalise dans un rythme pascal, où se
manifeste, au pied de la Croix, ce qu’il y a dans le cœur humain, tandis qu’il
est libéré de tout ce qui fait obstacle à la communion avec Dieu, avec la
création et avec les frères et sœurs. C’est précisément en référence au Christ
crucifié et ressuscité que l’on peut comprendre quelle est la grâce du temps qui
nous est donné, la manière la plus juste d’habiter l’espace et de vivre la
qualité des relations dans lesquelles on devient soi-même, et l’appartenance
dans laquelle se trouve le sens authentique de la vie.
97. À l’opposé de tout triomphalisme de type transhumaniste ou au pessimisme
radical du posthumanisme., la référence au mystère de la Croix attire notre
attention sur l’histoire du point de vue des victimes. Le véritable pathos de
l’histoire ne réside pas seulement dans les grandes conquêtes de l’humanité,
mais aussi dans les souffrances silencieuses de tant de personnes au fil des
générations et partout dans le monde. L’histoire est faite d’action et de
passion, et cette attention à la dimension de la souffrance rend concrète la
vision chrétienne de l’histoire, qui ne peut être réduite à un processus anonyme
et inexorable de développement, tendu vers un progrès immanent, qui risque de
passer sur les cadavres des vaincus et d’abandonner les faibles. Il ne peut y
avoir d’accomplissement humain de l’histoire sans justice pour les victimes, ni
de sens du processus historique qui ne tienne pas compte des besoins des plus
faibles. Il en va du sens véritable et décisif de la justice. Dans le Christ,
nous sommes autorisés à regarder avec espoir le destin qui nous attend, sans
oublier les victimes de l’histoire, mais en recueillant plutôt leur cri.
98. En Jésus crucifié, Dieu assume tout le poids et la provocation de la douleur
innocente dans son renvoi à l’espérance d’une justice pleine, liée à la foi en
la vie éternelle.[96]
La foi dans le Christ offre une espérance qui se donne dès maintenant dans la
vie en la transformant, et affronte la mort en la transcendant. L’Église, en
tant que communion des saints qui unit ceux qui sont déjà pleinement dans le
Royaume de Dieu et ceux qui sont encore pèlerins sur cette terre, est une
communauté qui transcende la mort sans abandonner l’histoire et offre une
espérance universelle qui répond à la soif de justice pleine et de vie
éternelle.
3. Vocation intégrale à la réalisation dans l’amour
99. L’existence personnelle s’inscrit dans une histoire, dans un temps et dans
un espace précis, et elle s’éveille à la conscience d’elle-même au sein de
relations qui témoignent d’une appartenance qui la précède et la fonde. Elle
retrouve ainsi son sens originel en tant qu’appel à la vie : « Cela nous renvoie à une vérité fondamentale et élémentaire, que nous avons
besoin de redécouvrir aujourd’hui dans toute sa beauté : la vie de l’être
humain est une vocation. Ne l’oublions pas : la dimension anthropologique,
qui est sous-jacente à chaque appel dans le cadre de la communauté, est liée à
une caractéristique essentielle de l’être humain en tant que tel, à savoir celle
que l’homme lui-même est une vocation ».[97]
100. L’existence de chaque être humain est comprise de manière adéquate
lorsqu’on la reconnaît comme le fruit de l’amour créateur du Père, selon la
dynamique d’un appel à la vie et au bonheur. Chaque être humain vient à la
vie parce qu’il a été pensé et voulu par Dieu qui l’a aimé avant même de le
former dans le sein maternel (cf. Jr 1, 5 ; Is 49,1.5 ; Ga 1,15). Cette
vocation divine explique à la racine le mystère de la vie de l’être humain,
en tant que mystère de prédilection et de gratuité absolue. C’est pourquoi
l’être humain, même s’il est fini, ne peut être emprisonné dans sa seule
dimension de créature et aucune définition ne peut le saisir et l’épuiser
complètement.[98]
L’amour éternel du Père exclut que l’existence des personnes soit le fruit
de la nécessité ou du hasard : toute existence humaine a une valeur infinie
en soi. On comprend dans cette perspective que l’être humain ne peut être
soumis à aucune mesure exclusivement politique, économique ou sociale qui
diminue sa dignité infinie.[99]
101. La perception que la vie est un don de Dieu suscite une attitude
reconnaissante chez les personnes, qui répondent à l’appel en acceptant
« l’invitation à faire partie d’une histoire d’amour ».[100]
L’amour divin, qui a créé les êtres humains, fait en sorte que personne ne doive
se sentir “superflu” dans le monde, car chacun est appelé à répondre selon un
projet conçu par Dieu pour lui. La vie comme vocation, au sens large, est propre
à chaque être humain et découle du simple fait d’exister en tant qu’enfants. En
tant qu’expression de la pensée providentielle du Créateur, le projet divin
s’adresse à chaque être vivant selon différentes réalisations.[101]
Le chrétien reconnaît qu’il est appelé « au service missionnaire des autres »[102]
au point de pouvoir dire de lui-même : « Je suis une mission ».[103]
L’être humain, précisément parce qu’il est appelé, est un véritable
interlocuteur de Dieu ; il ne se limite pas à accueillir passivement le don,
mais, en vertu de ce don, il devient un acteur libre, capable d’offrir un
accroissement du bien non seulement aux autres êtres humains, mais aussi à
l’économie divine elle-même.
102. La vie comprise comme vocation se révèle existentiellement dans la prière.
Augustin était bien conscient que la vocation implique l’appel qui précède
l’être humain, l’interroge et lui donne un avenir : « Ne néglige pas maintenant
mon invocation. Tu m’as devancé avant que je t’invoque, insistant par des appels
croissants et multiformes pour que je t’écoute de loin et que je me retourne,
appelé par toi pour t’invoquer (vocantem me invocarem te) ».[104]
La prière est une attitude qui caractérise l’humanité. Dans ses différentes
formes de louange, d’intercession, de reconnaissance du bien et d’action de
grâce, la prière s’enracine dans un geste profond de demande confiante et
constante à Dieu qui nous fait exister, nous accompagne et nous guide sur le
chemin de la vie. Dans les religions abrahamiques surtout, elle exprime la
relation personnelle avec Dieu auquel on s’adresse comme à un Toi : « La prière la plus populaire, adressée comme une flèche au Cœur du Christ, dit
simplement : “J’ai confiance en toi”.[105]
Dans la prière chrétienne, cette relation se réalise comme une participation à
la relation du Fils Jésus avec son Père dans le Saint-Esprit. C’est l’expression
d’une attitude humaine qui s’en remet à l’autre sans avoir à s’anéantir ou à
s’auto-proclamer. Ce n’est pas un hasard si l’on ne trouve pas facilement de
référence à la prière dans les différents manifestes transhumanistes et encore
moins posthumanistes.
103. Aujourd’hui, surtout en Occident, on favorise souvent une “culture de la
non-vocation”, qui sous-tend en fait les défis anthropologiques contemporains.
En particulier, en ce qui concerne l’éducation des jeunes, il n’est pas
difficile de constater que, souvent, leur conception de la vie manque
d’ouverture à un sens ultime, tant en termes d’orientation que de relations
constitutives. On ne sait pas et on ne reconnaît pas qu’on est appelé. La
conception de l’avenir se limite à une logique qui réduit l’avenir, dans le
meilleur des cas, au choix d’une profession, à la stabilité économique ou à la
satisfaction de certains besoins : « Ces choix ne présentent aucune ouverture au mystère et à la transcendance ni
même, peut-être, par rapport à leur responsabilité face à la vie, la leur et
celle d’autrui, à la vie reçue en don et à engendrer chez les autres ».[106]
Le modèle anthropologique dominant semble être celui de la “personne sans
vocation”, dont l’impact sur la perception de la vie est de se sentir perdu dans
le drame d’une existence qui n’a pas de sens et qui est sans espoir pour
l’avenir. C’est l’invitation à une “vie comme vocation” qui peut ouvrir un
horizon qui dépasse cette prétention de trouver un “projet de vie” éphémère,
absolument fondé sur soi-même et programmé par l’individu, qui reflète
paradoxalement l’homologation avec la mentalité dominante.
104. La proposition de la vie comme vocation peut et doit susciter de manière
positive une “culture de la vocation” comme compréhension adéquate du processus
de maturation de l’identité des personnes et des peuples. Pour les plus jeunes
en particulier, la culture de la vocation ouvre la possibilité réaliste, parce
qu’enracinée dans l’appel de Dieu, de suivre un chemin « fait de liberté, d’enthousiasme, de créativité, d’horizons nouveaux, mais en
cultivant en même temps ces racines qui nourrissent et soutiennent ».[107]
Dans les contextes favorables à l’éducation vocationnelle, l’attitude d’émotion
face aux dons reçus resurgit plus facilement, suscitant le sens des
responsabilités et le don gratuit de soi en faveur des autres, en particulier
des plus démunis.
105. Nous retrouvons dans ces pensées l’attitude intérieure de Marie :
reconnaissante pour le regard que Dieu a posé sur elle, remettant dans la foi
ses peurs et ses troubles, embrassant avec courage l’appel, elle a fait de sa
vie un cantique éternel de louange au Seigneur.[108]
La figure de Marie incarne une réalisation éminente de la vie comme vocation,
comprise comme un processus, typique des personnes uniques et libres, à vivre
dans la gratitude et la confiance plutôt que comme un projet d’épanouissement
personnel. Marie a accompli ce processus en personne, en affrontant ses
questions et ses difficultés alors qu’elle était très jeune. Elle savait
regarder avec son cœur et dialoguer avec les expériences conservées, en les
méditant au fil du temps.[109]
Chapitre III
LE DON DE LA VIE ET DE LA COMMUNION
FACE AUX SCÉNARIOS SUR L’AVENIR DE L’HUMANITÉ
106. Redécouvrir la vie comme une vocation signifie répondre à un don qui
appelle à façonner sa propre identité, en assumant la tâche de devenir soi-même
et de transformer la société et le monde selon le dessein de Dieu. Il ne s’agit
pas simplement de faire des projets, de planifier l’avenir, de trouver un
travail pour gagner sa vie et améliorer le monde. La question sérieuse dans la
vie, comprise comme une vocation, est de réaliser sa propre identité personnelle
comme un don pour les autres.
107. Concentrons-nous maintenant sur la catégorie de l’“identité” humaine. Elle
a été définie classiquement à travers les catégories de “substance/nature” et de
“personne”, pour désigner ce qui reste identique à soi-même dans le temps et
assure le fondement de la dignité ontologique et morale de chaque être humain.[110]
Sur cette base, nous serons plus spécifiquement guidés par le souci d’offrir un
discernement sur les phénomènes actuellement en cours et leur impact sur
l’avenir de l’humanité. Comment peut-on réussir, en cette période culturelle et
sociale, à discerner une “identité humaine authentique” ? Quels sont les
critères de ce discernement ? Nous voulons souligner en particulier la double
caractéristique de l’identité humaine, en ce qu’elle implique à la fois un don
et une tâche, qui demande de maintenir ensemble différentes dimensions, afin de
valoriser la position singulière de l’être humain dans le cosmos.
1. L’identité personnelle : un don et une tâche
108. Les défis découlant des progrès de la biotechnologie, de la robotique et de
l’intelligence artificielle, mais aussi de l’imaginaire culturel répandu,
remettent en question l’expérience élémentaire que l’être humain fait de
lui-même dans la réalité, c’est-à-dire l’expérience dans laquelle il façonne son
identité.[111]
Pourtant, la réponse à des questions telles que « qui suis-je et qui
sommes-nous ? Qui veux-je être et qui voulons-nous être ? Que veux-je faire de
moi-même et que voulons-nous faire de nous-mêmes en tant que famille humaine ? »
est constitutive de l’expérience de chaque personne, qui s’efforce de se forger
une identité dans une histoire dynamique, singulière et concrète, et dans un
ensemble de relations constitutives auxquelles elle doit correspondre.
1.1. La tâche de devenir soi-même : don, amour, liberté
109. À l’origine de ce cheminement se trouve un don qui éveille dans le cœur la
recherche du bonheur, c’est-à-dire de la vie dans sa plénitude. Le don reconnu
et accueilli devient la tâche dans laquelle chacun se découvre confié à
lui-même. Aucun être humain ne peut être heureux s’il ne sait pas qui il est. On
ne peut vouloir quelque chose, même le bonheur, si l’on ne se découvre pas
autorisé à se vouloir soi-même inconditionnellement en vertu d’une
reconnaissance donnée : « Notre dignité nous est donnée, elle n’est ni revendiquée ni méritée. Chaque être
humain est aimé et voulu par Dieu pour lui-même et est donc inviolable dans sa
dignité ».[112]
C’est pourquoi, lorsqu’il cherche à façonner son identité, l’être humain doit
avoir conscience de son « éminente dignité [...] supérieure à toutes choses et
dont les droits et les devoirs sont universels et inviolables ».[113]
Cette dignité se fonde sur la création à l’image et à la ressemblance de Dieu,
qui est finalement à l’image du Fils, lequel, dans son incarnation, a partagé
notre nature et l’a élevée à l’union avec la vie divine, et dans sa
résurrection, a inséré notre nature dans un destin de vie éternelle en communion
avec la Trinité.[114]
110. L’atmosphère la plus propice à la maturation de notre identité est celle de
l’amour, à commencer par la famille, qui est à l’origine de notre existence. En
effet, de nombreuses formes de pauvreté, y compris matérielles, trouvent leur
origine dans « l’isolement, du fait de ne pas être aimé ou de la difficulté
d’aimer ».[115]
Selon la dynamique de la réciprocité asymétrique entre le don et la réponse qui
façonnent notre identité, assumer sa propre vie signifie reconnaître que l’on
est confié à soi-même (maîtrise de soi) par un don non demandé qui doit être
reconnu, accepté et voulu comme un bien pour soi (consentement). Cette
reconnaissance du don qui précède n’est pas seulement une question de pure
raison. Elle implique une dynamique affective : on s’aime parce qu’on est voulu
et aimé, et on se sent voulu et aimé. Ce processus est possible lorsque l’on se
trouve en relation avec une réalité sensée et prometteuse, pleine de
significations positives à découvrir avec émerveillement. Voici la
reconnaissance, aussi nécessaire que souvent recherchée par d’autres moyens dans
l’infosphère. Le monde n’est pas un ensemble de choses à exploiter et d’objets à
manipuler, mais une demeure à habiter, dans laquelle on peut trouver sa place.[116]
Il n’est pas rare que le refus de l’amour de Dieu, déterminé par divers facteurs
(psychologiques, relationnels, culturels) qui rendent difficile la perception du
don originel, compromette les processus d’identification personnelle. L’amour
reçu et accueilli est la force motrice de tout processus d’acceptation de soi et
de croissance, et trouve son origine en Dieu lui-même, amour éternel.[117]
111. La réalisation de cette identité, dans sa consistance ontologique, est
confiée à la liberté : « Bien que chaque être humain possède une dignité inaliénable et intrinsèque dès
le début de son existence comme un don irrévocable, il dépend de sa décision
libre et responsable de l’exprimer et de la manifester pleinement ou de
l’obscurcir. [...] L’image de Dieu est confiée à la liberté de l’être humain ».[118]
Une personne qui renonce à la recherche du vrai et du bien peut en venir à
penser qu’elle n’a pas d’identité à préserver et à construire à travers des
choix véritablement libres et conscients. Si l’on considère ensuite toutes les
dimensions individuelles et sociales de l’être humain situé dans l’histoire, il
en résulte que « le juste exercice de la liberté personnelle exige des conditions précises
d’ordre économique, social, juridique, politique et culturel. [...] La liberté
réelle et historique a toujours besoin d’être “libérée ” ».[119]
L’enseignement de saint Paul nous interpelle à ce sujet : « C’est pour que nous
soyons libres que le Christ nous a libérés. Alors tenez bon, ne vous mettez pas
de nouveau sous le joug de l’esclavage. [...] Vous, frères, vous avez été
appelés à la liberté » (Ga 5, 1.13).
1.2. La complexité de l’identité
112. Il ne s’agit toutefois pas d’un parcours facile. L’identité est complexe,
car elle comporte plusieurs dimensions. Les êtres humains sont conscients que
leur identité, si elle est d’une part individuelle et intransférable, est
d’autre part relationnelle, façonnée par les communautés auxquelles ils
appartiennent et par les circonstances de la vie.[120]
L’identité est donc toujours quelque chose qui est reçu et, en même temps,
quelque chose qui est actualisé et développé par chacun. Aucun être humain
n’entre dans l’existence déjà défini et parfait : nous devons apprendre qui nous
sommes et ce que nous sommes, tant dans l’enfance que dans l’âge adulte. Nous
apprenons à accepter le don de nous-mêmes, notamment en assumant la tâche de
former notre identité, implicite dans ce don, et de la redécouvrir à chaque
nouvelle étape de la vie.
113. Le processus d’identification se déroule à différents niveaux, tant
naturels que culturels, de sorte que plus une société est complexe, en termes de
classes, de professions, d’intérêts communs ou de religions, plus il sera
complexe de former l’identité à partir du chevauchement de différentes sources
d’identification. Au cours de l’histoire, les êtres humains ont développé et
renforcé leur identité en établissant de nouvelles relations, notamment en se
mariant (cf. Gn 2, 24), en formant de nouvelles familles, en migrant de leur
terre vers d’autres lieux, en apprenant de nouvelles langues et de nouveaux
modes d’expression ou en adoptant de nouvelles coutumes et de nouveaux modes de
vie. Notre nature, précisément en tant qu’êtres humains, nous permet de réaliser
une grande variété de façons de penser, de ressentir, de vivre et de nous
identifier. Mais cela implique également la possibilité de se tromper, de sorte
que notre capacité à nous donner une identité ou à réimaginer notre identité
n’est pas infaillible, mais reste exposée au risque de confusion dans
l’identification de notre propre réalité.
114. Les différents facteurs qui constituent l’identité doivent être considérés
dans leur unité. La recherche de l’identité s’accompagne toujours d’un besoin
d’unité, de totalité et de synthèse qui harmonise les éléments, en évitant la
dispersion et la fragmentation. En ce sens, la recherche de sa propre identité
se joue dans le “cœur”, c’est-à-dire dans ce centre de la personne qui sait unir
les fragments. Le mot “cœur” ne peut être expliqué de manière exhaustive par la
biologie, la psychologie, l’anthropologie ou d’autres sciences. C’est l’un de
ces mots originels qui désignent la réalité qui appartient à l’être humain dans
son intégralité, en tant que personne corporelle et spirituelle. En nous
conduisant au centre intime de notre personne, le cœur nous permet de nous
reconnaître dans notre intégralité et pas seulement dans certains aspects
isolés. Il est donc également capable d’unifier et d’harmoniser notre histoire
personnelle, qui peut sembler fragmentée en mille morceaux, mais où tout peut
avoir un sens. C’est dans le cœur que se trouve la juste relation avec le monde
et c’est pourquoi on dit que lorsqu’on saisit une réalité avec le cœur, on peut
la connaître mieux et plus pleinement. Enfin, le cœur permet de construire des
liens authentiques, car une relation qui n’est pas vécue avec le cœur est
incapable de surmonter la fragmentation de l’individualisme. Si les relations
n’impliquent pas le cœur, on en arrive à la “perte du désir”, car l’autre
disparaît de l’horizon et on se referme sur soi-même avec ses propres besoins,
sans capacité à entretenir des relations saines. En conséquence, nous devenons
également incapables d’accueillir Dieu.[121]
115. Pour nous chrétiens, parmi les nombreux éléments qui constituent l’identité
humaine, l’un d’eux se distingue comme un véritable principe formel, capable
d’ordonner les autres aspects. Il s’agit du don d’être non seulement des
créatures ou des serviteurs de Dieu, mais d’être appelés à être fils et filles
du Père, à la louange de sa gloire et au bénéfice de toute la création (cf. Rm
8, 20-23). L’Esprit de Dieu l’atteste en criant en nous “Abba/Père” (cf. Ga 6 ; Rm
8, 15) et nous conforme au Christ, afin que nous participions à son identité
divine de Fils du Père (cf. 2 Pt 1, 4).[122]
L’identité filiale est la détermination ultime et radicale de notre identité, et
celui qui est marqué dans son cœur par l’Esprit Saint trouve dans cette identité
de fils le point de référence pour tout autre aspect de son identité.[123]
Cette identité, confiée à notre liberté, apparaît comme un acte totalisant, qui
pénètre au plus profond du cœur, de sorte que la personne parvient à la
conscience définitive de sa propre unicité dans la distinction par rapport à
toute autre personne. C’est aussi un acte intégrateur, capable d’harmoniser les
différentes dimensions du don de soi. La réponse à l’appel divin apparaît comme
unique, irremplaçable, personnelle et donc chaque fois nouvelle.[124]
Considérons sous cet angle certaines dimensions constitutives de l’identité.
2. Le don de la vie et de la communion face au transhumanisme et au posthumanisme
116. La complexité des processus de formation de l’identité rend possibles les
malentendus dans lesquels prolifèrent les rêves et les illusions du transhumanisme
et du posthumanisme. En effet, le cheminement vers l’identité de chacun ne se
réalise pas à la manière d’un mécanisme garanti ni comme une évolution
naturelle. La personne se découvre appelée à répondre d’elle-même et de ses
actions, dans lesquelles elle exprime qui elle est et qui elle veut être. Elle
se réalise dans une histoire singulière et irréductible, qui ne peut se
dissoudre dans une masse anonyme, sans originalité. La recherche et la formation
de sa propre identité apportent toujours quelque chose de nouveau, tant par
rapport aux conditions naturelles qu’à la culture dans laquelle on vit. Cette
identité ne peut se jouer dans une affirmation de soi arbitraire, absolue, sans
héritage à s’approprier ni conditions naturelles à interpréter ; mais elle ne
peut pas non plus se réduire à correspondre aux attentes des autres, à des
formes culturelles et à des rôles sociaux préétablis. Il ne s’agit pas de porter
un uniforme prêt à l’emploi, mais de coudre un costume sur mesure, qui exprime
notre originalité et le nom unique que Dieu connaît et nous a confié, car chacun
de nous est un être original et unique, appelé à apporter une contribution
unique.[125]
2.1. Façonner son identité à partir du corps donné
117. Au commencement, il y a la relation avec son propre corps : il faut
reconnaître que « le corps de l’homme participe à la dignité d’“image de Dieu”
[...] C’est en effet dans son corps que chaque personne se reconnaît comme
engendrée par d’autres ».[126]
On comprend l’urgence de l’avertissement de respecter l’ordre de l’expérience
humaine élémentaire : « Nous sommes appelés à sauvegarder notre humanité, et cela signifie avant tout
l’accepter et la respecter comme elle a été créée».[127] II
s’agit d’un véritable choix “écologique” : « Apprendre à recevoir son propre corps, à en prendre soin et à en respecter les
significations, est essentiel pour une vraie écologie humaine ».[128]
Aujourd’hui, l’un des plus grands défis de la culture, au niveau de l’identité
personnelle, est l’acceptation de son propre corps sexué, considéré comme un don
et non comme une prison qui nous empêche d’être vraiment nous-mêmes, ou comme du
matériel biologique à modifier.[129]
118. Dans ce contexte, la réflexion théologique sur le handicap peut également
revêtir une importance considérable pour défendre la dignité infinie de chaque
personne, en embrassant sa condition particulière. La voix des personnes
handicapées est une contestation radicale de la “culture du rejet” qui résonne
dans certains raisonnements transhumanistes ou posthumanistes. Nous sommes ici
sur un terrain très délicat, mais significatif pour la question de l’identité
biologique-naturelle, qui mériterait une réflexion beaucoup plus approfondie.
D’une manière générale, il convient de rappeler la signification décisive de la
dépendance et de la vulnérabilité en tant qu’éléments constitutifs de toute
expérience humaine.[130]
Étant entendu que les handicaps congénitaux ne sont pas directement voulus par
Dieu, le handicap devrait être exploré ‒ avec toutes ses particularités
spécifiques ‒ comme une manifestation de ces dimensions de finitude et de
contingence, qui doivent être considérées et vécues non seulement comme
négatives pour la formation de l’identité. En effet, la condition de handicap
ancre solidement l’identité personnelle dans la réalité corporelle et
spirituelle donnée, au point d’apparaître comme un élément incontournable de
l’identité de la personne handicapée. Dans le contexte de la personne dans son
ensemble et de son histoire, le handicap peut également être une occasion de
bien, de sagesse et de beauté. Nous sommes loin des rêves du transhumanisme et du posthumanisme
qui consistent à fuir la base naturelle de l’existence, et en particulier les
limites de son propre corps, pour atteindre sa propre identité.
2.2. Être un don pour les autres
119. L’identité qui s’affirme dans le don de soi est au centre des relations
interpersonnelles dans lesquelles la personne se réalise : « La créature humaine, qui est de nature spirituelle, se réalise dans les
relations interpersonnelles. Plus elle les vit de manière authentique, plus son
identité personnelle mûrit également. Ce n’est pas en s’isolant que l’homme se
valorise lui-même, mais en se mettant en relation avec les autres et avec Dieu ».[131]
Ces relations deviennent significatives pour l’identité si elles ne sont pas
vécues dans une logique égoïste et fermée, puisque l’être humain parvient à
lui-même avec l’autre et en relation avec les autres.
120. Le mystère de la personne humaine comprend en effet son appel à la
communion sociale.
Gaudium et spes a réaffirmé que « l’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même
(Deus propter seipsam voluerit), ne peut pleinement se trouver (plene seipsum invenire non posse) que par le don désintéressé de lui-même (nisi per sincerum sui ipsius donum) ».[132]
Le Magistère pontifical insiste sur l’importance pour la personne de se réaliser
dans un dynamisme de transcendance, une sorte d’“extase” dans le don de soi :
« Un être humain [...] ne peut même pas parvenir à reconnaître à fond sa propre vérité si ce n’est dans
la rencontre avec les autres [...]. Cela explique pourquoi personne ne peut expérimenter ce que vaut la vie sans des
visages concrets à aimer ».[133]
Personne ne peut atteindre sa plénitude en s’isolant, mais seulement dans
l’amour qui se réalise dans l’ouverture, dans la capacité d’accueillir les
autres, en établissant des liens solides.[134]
121. L’identité authentique exige une expérience réelle de l’altérité. Dans
cette direction, il faut construire des liens solides par le dialogue social,
entendu comme la capacité d’écouter l’autre en tant qu’autre, c’est-à-dire pour
les raisons qui le rendent irréductible et différent : « Cela implique l’effort de reconnaître à l’autre le droit d’être lui-même et
d’être différent. À partir de cette reconnaissance faite culture, l’élaboration
d’un pacte social devient possible. Sans cette reconnaissance apparaissent des
manières subtiles d’œuvrer pour que l’autre perde toute signification, qu’il
devienne négligeable, qu’on ne lui reconnaisse aucune valeur dans la société ».[135]
C’est dans le contexte de ce dialogue que se réalise une identité non exclusive,
mais cohérente et capable de reconnaître et de proposer à tous l’expérience
humaine élémentaire.
2.3. La transcendance du don de Dieu qui nous ouvre à un horizon infini
122. La religion, comprise comme relation avec le sacré et, surtout, avec le
Mystère de Dieu, renvoie à la transcendance du don de la vie en gardant ouvert,
avant tout, l’horizon du mystère de l’origine et de la fin et en permettant de
surmonter la tentation de programmer l’humain selon notre mesure et nos critères
: « Dieu est le garant du véritable développement de l’homme, puisque, l’ayant créé à son image, Il en fonde aussi la dignité transcendante
et alimente en lui la soif d’“être plus”. L’homme n’est pas un atome perdu dans un univers de hasard, mais il est une
créature de Dieu, à qui Il a voulu donner une âme immortelle et qu’Il aime
depuis toujours ».[136] Lui seul peut décider qui naît et qui meurt.
Ce regard sur l’origine ouvre un horizon infini sur le destin de la personne,
créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, destinée à participer à sa propre
plénitude de vie. Une vision transcendante de la personne et de son destin est
nécessaire pour soutenir, avec les justes motivations, toute la valeur de chaque
vie humaine dans son dynamisme global.[137]
123. La foi en Jésus-Christ offre un regard qui élargit la perspective sur les
faits contingents de l’histoire, avec la question concrète de l’origine de tout
et de la fin ultime : « Précisément parce que Dieu prononce le plus grand “Oui” à l’homme, l’homme ne peut faire moins que de s’ouvrir à l’appel divin
pour réaliser son propre développement. La vérité du développement réside dans
son intégralité : s’il n’est pas de tout l’homme et de tout homme, le
développement n’est pas un vrai développement ».[138]
Face à ce puissant “Oui” du Seigneur Créateur, qui pourrait s’arroger le droit
de dire “non” à une vie humaine et d’arrêter cette histoire personnelle qui
s’est ouverte ?
124. Nous retrouvons de manière exemplaire la correspondance entre le “Oui” de
Dieu et la coopération de la créature humaine dans l’Annonciation à Marie (cf. Lc
1, 26-38). Le récit évangélique fait ressortir une relation personnelle et
intime, dans laquelle Dieu et Marie (représentant toutes les créatures) sont des
interlocuteurs libres. Marie se montre, dans sa réponse à Dieu, comme une
“personne théologale” dans un dialogue originel avec Dieu. Elle répond à la
parole de Dieu qui lui est adressée par un “Oui” tout aussi total et sans
réserve, dans lequel elle se dépossède d’elle-même pour Dieu, et réalise ainsi
la véritable possession d’elle-même.[139]
Ainsi se manifeste de manière exemplaire en Marie l’ouverture à
l’accomplissement transcendant offert par Dieu en Jésus-Christ et vers lequel
tend la dignité même de la personne.[140]
Ce destin n’est pas un don extérieur à l’expérience humaine. Au contraire, il
correspond en abondance au dynamisme inscrit dans le développement de l’être
humain et du cosmos et perfectionne ainsi la réalité naturelle même dans
laquelle nous vivons.[141]
3. La position singulière de l’être humain dans le cosmos
125. L’identité personnelle de l’être humain implique également sa position
unique dans le cosmos, par rapport à toutes les autres créatures : « En vérité, l’homme ne se trompe pas lorsqu’il se reconnaît supérieur aux
éléments matériels et qu’il se considère comme irréductible, soit à une simple
parcelle de la nature, soit à un élément anonyme de la cité humaine. Par son
intériorité, il dépasse en effet l’univers des choses : c’est à ces profondeurs
qu’il revient lorsqu’il fait retour en lui-même où l’attend ce Dieu qui scrute
les cœurs ».[142]
D’ailleurs, les récentes tentatives de redimensionnement de la nature humaine,
par des réductions matérialistes ou inspirées du naturalisme biologique, restent
paradoxalement un comportement humain : même lorsqu’il rêve de dépasser sa
nature humaine ou de s’abaisser au niveau des animaux, l’individu agit
inévitablement en tant qu’être humain. L’être humain, en tant qu’être spirituel,
appelé à une relation directe et immédiate avec Dieu, ne peut jamais être
légitimement réduit à la catégorie d’objet, ni réduire les autres à des objets
de possession.[143]
Il est fondamental, dans le cheminement vers sa propre identité, que chaque
personne reconnaisse cette position singulière dans le cosmos et dans la famille
humaine.
126. Cela n’implique pas que les autres êtres vivants doivent être considérés
comme de simples objets de domination ou d’exploitation, car il en résulterait
une logique aux conséquences graves pour la société : elle renforcerait
l’idolâtrie des plus forts et produirait des inégalités, des injustices et des
violences pour l’ensemble de l’humanité et de la planète.[144]
Selon les Écritures saintes, les autres créatures méritent un regard positif,
digne de protection et de respect, en particulier les animaux en tant qu’êtres
vivants et sensibles. L’être humain, bien qu’il se trouve au centre de la
création, ne peut se comprendre s’il ne se découvre pas situé dans le contexte
des autres créatures et uni à elles.[145]
Il faut toutefois éviter les excès de certaines sociétés avancées, surtout en
Occident, qui ont tendance à considérer certains animaux, en particulier les
animaux domestiques, presque comme des personnes.[146]
Il faut éviter les tentations réciproques d’“humaniser les animaux” et de
“réduire les êtres humains à des animaux”.
127. Dans une perspective théologique, la doctrine de la création comme action
d’un Dieu personnel et transcendant et la conception de l’être humain comme
image de Dieu nous enseignent que l’univers existant est « le théâtre d’un
événement radicalement personnel », dans lequel agit le Créateur. Nous sommes
donc invités à reconnaître « le caractère sacré de la création visible »,[147]
où les êtres humains assument le rôle d’administrateurs responsables de
l’univers physique. Ils font partie de la réalité créée et ont la capacité de
donner une nouvelle forme à l’ordre naturel, devenant ainsi des agents de
l’évolution de l’univers lui-même, mais toujours dans le respect de ses propres
lois.[148]
De cette administration du monde, reçu comme un don, ils doivent rendre compte à
Celui qui le leur a confié.
Chapitre IV
L’HUMANITÉ AFFIRMÉE, SAUVÉE ET ÉLEVÉE
128. Ce dont la famille humaine a besoin, et en son sein chaque personne qui est
à la recherche de sa véritable identité, ce n’est pas d’un saut évolutif qui
dépasse la condition actuelle, mais plutôt d’une relation salvifique, qui rende
sensée et belle l’aventure de se réaliser pleinement. En ce sens, nous parlons
d’humanité sauvée, c’est-à-dire respectée comme un don de Dieu et non remplacée.
Le salut dans le Christ est un “dépassement complet”, en ce sens qu’il met en
œuvre le processus d’assomption, de purification et de recréation de l’humain.
Il ne s’agit donc pas avant tout d’accélérer le développement vers de nouvelles
formes de vie, mais plutôt de soutenir le cheminement des peuples et des
personnes, en offrant un but et un sens qui permettent à tous et à chacun de
réaliser leur vocation, en façonnant l’identité des filles et des fils de Dieu
dans une fraternité universelle. Les rêves du transhumanisme et du posthumanisme
prétendent simplifier les tensions qui traversent l’expérience humaine. Mais ce
projet se révèle, à y regarder de plus près, déshumanisant.
129. L’aventure de l’identité humaine personnelle et sociale a un caractère
“dramatique” inéluctable. Par cette catégorie, nous entendons réaffirmer la
nature libre du processus qui consiste à devenir soi-même, à travers les
circonstances historiques concrètes ‒ avec toutes les souffrances, les péchés et
les échecs ‒, qui ne s’achève jamais définitivement dans l’histoire, jusqu’à
l’eschatologie. Ce dynamisme, positif en soi, se reconnaît avant tout dans
certaines “tensions” ou “oppositions polaires” (selon l’expression de Romano
Guardini), qui sont propres à la condition de créature, mais qui, en raison du
péché originel, sont également vécues de manière désordonnée et nécessitent une
rédemption. L’annonce chrétienne du salut propose une manière intégralement
humaine, par la grâce, de vivre ces polarités, selon une dimension à la fois
salutaire et édifiante. Il s’agit de les vivre comme un lieu de rencontre avec
l’événement du Christ mort et ressuscité et de vérifier ainsi la crédibilité
anthropologique de l’annonce chrétienne sur la créature nouvelle.
1. Les “tensions polaires” de la condition de créature
130. La condition humaine semble marquée par des tensons ou des polarités
irréductibles, dont chaque personne et l’humanité tout entière sont appelées à
découvrir le sens, afin de les composer en une harmonie qui fasse croître la vie
dans toutes ses potentialités.[149]
Les “tensions polaires” sont constitutives de l’expérience humaine commune, et
c’est en elles que la personne découvre son identité de mystère ouvert au
Mystère de Dieu. Si nous voulons comprendre les ressources et les difficultés du
cheminement pour devenir soi-même, il faut prendre conscience de ces polarités
caractéristiques de la condition de créature.
131. Les oppositions polaires sont la forme du vivant concret dans chaque être
humain et dans la communauté. La vie humaine elle-même est structurée sous forme
d’opposition.[150]
Ces tensions traversent tous les niveaux de la réalité et prennent différentes
expressions, à la recherche de l’unité dans le vivant concret. Dans la polarité,
l’opposition renvoie à un plan supérieur, qui maintient la tension. Les limites
sont intégrées, non niées. Les oppositions aident à comprendre que ce n’est que
dans le concret que se réalise le réel complet, qui fait synthèse dans la
croissance, en unissant et en réalisant l’harmonie entre les déterminations
opposées.
132. Ces polarités ne doivent pas être interprétées dans une logique dualiste,
mais comme “l’unité des deux”, et elles ne peuvent pas non plus être simplifiées
par la réduction d’un terme, dans une logique moniste de l’identité ou dans une
logique dualiste de la dialectique des contraires. Les polarités dépassent donc
les dualismes et les monismes, qui prétendent saisir le mystère de l’être
humain, et montrent la valeur juste et incontournable de la différence. Les
pôles opposés ne s’annulent pas, il n’arrive pas qu’un pôle détruise l’autre. Ni
la contradiction ni l’identité absolue ne dominent. Pour bien les vivre, il faut
une autre logique, qui permette de saisir le rythme intérieur de la réalité sous
une forme plus conforme aux données et plus harmonieuse. Nous sommes finalement
renvoyés au rythme même de la vie trinitaire, qui se reflète dans la création,
en vertu de laquelle la relation entre deux ne se referme pas sur elle-même, ni
ne réabsorbe l’altérité dans l’un, mais s’ouvre à l’accomplissement dans le
troisième, toujours excédentaire et inépuisable.
133. À travers les oppositions polaires, le don originel qui précède et fonde
reste intact. Elles doivent donc être considérées à la lumière du caractère
prometteur qui découle du don lui-même. Plus que comme des “données”, les
polarités doivent être interprétées comme des “dons”. C’est précisément en
Christ que s’accomplit l’assimilation des polarités dans une unité qui préserve
les différences et les harmonise dans une synthèse supérieure. Cette capacité
d’intégration unificatrice, qui respecte le réel dans sa concrétude et donc dans
ses oppositions polaires, est caractéristique de l’effort de pensée « et/et »
typique de la forma mentis catholique. Et c’est ce qui se passe dans l’Église :
en elle, l’être humain acquiert par grâce le sens de la réalité totale, car en
elle s’élargit l’horizon d’expérience de la personne et de son mystère.
Examinons donc, en bref, ces polarités créaturelles selon un ordre qui part de
l’expérience humaine la plus immédiate jusqu’à la racine la plus profonde, en
précisant qu’il existe entre elles une “progression circulaire”, plutôt qu’une
simple succession.[151]
134. a) En ce qui concerne la tension entre le matériel et le spirituel, il faut
rappeler que les êtres humains, créés à l’image de Dieu, sont des êtres
physiques qui partagent le monde avec d’autres êtres vivants. Cela implique tout
d’abord que la corporéité est essentielle à l’identité de la personne, mais cela
signifie également que le monde matériel crée les conditions de l’engagement des
personnes humaines les unes envers les autres et intègre ainsi les relations
interpersonnelles : dans la famille, dans les peuples et dans l’humanité.
L’anthropologie biblique exclut le dualisme corps-esprit, évitant ainsi les
réductions spiritualistes et matérialistes de l’humain : la personne est « une
unité d’âme et de corps ».[152]
Cette unité, qui n’élimine pas la polarité mais l’unifie à un niveau supérieur,
peut être comprise dans le symbole du “cœur”, comme déjà indiqué : « Le noyau de tout être humain, son centre le plus intime, n’est pas le noyau de
l’âme mais de toute la personne dans son identité unique qui est à la fois âme
et corps. Tout s’unifie dans le cœur qui peut être le siège de l’amour avec la
totalité de ses composantes spirituelles, émotionnelles et même physiques ».[153]
135. Concernant la relation entre la nature spirituelle de l’être humain et la
matière en évolution, il est important de souligner que la personne humaine ne
peut être expliquée uniquement comme le résultat de l’évolution de la matière :
« Chacun de nous a, en soi, une identité personnelle, capable d’entrer en dialogue
avec les autres et avec Dieu lui-même. [...] La nouveauté qualitative qui implique le surgissement d’un être personnel dans
l’univers matériel suppose une action directe de Dieu, un appel particulier à la
vie et à la relation d’un Tu avec un autre tu ».[154]
Nous réaffirmons donc que l’humain « ne saurait être subordonné comme un pur moyen ou un pur instrument ».[155]
Créé à l’image de Dieu, l’être humain est capable d’établir des relations de
communion avec le Dieu trinitaire et avec les autres personnes humaines, mais il
est également capable d’exercer, par son travail, un service à l’univers créé.[156]
136. b) Passons maintenant à l’examen de la tension entre l’homme et la femme.
Le plus beau fruit de la différence sexuelle est la reconnaissance de l’autre et
le reflet dans la réciprocité, qui découle de la rencontre entre l’homme et la femme
en Adam et Ève, avec l’émerveillement qui en résulte : « Quand finalement Dieu présente la femme, l’homme reconnaît débordant de joie que
cette créature, et seulement elle, fait partie de lui : “C’est l’os de mes os et la chair de ma chair” (Gn 2, 23). Il y a enfin un reflet, une réciprocité.
[...] C’est ainsi qu’était l’homme, il lui manquait quelque chose pour parvenir à sa
plénitude, il lui manquait la réciprocité ».[157]
En cherchant à façonner sa propre identité, l’un est en quelque sorte renvoyé à
l’autre et vice versa : « La différence entre l’homme et la femme ne vise pas l’opposition, ou la
subordination, mais la communion, l’engendrement. [...] Pour bien nous connaître et croître harmonieusement, l’être humain a besoin de
la réciprocité entre homme et femme ».[158]
L’identité de l’homme et de la femme n’est pas une variable contingente que l’on
peut façonner indépendamment ou même en contradiction avec sa signification
originelle et permanente ; elle n’est pas une propriété à gérer selon une
perception subjective, mais un don à recevoir comme une bénédiction d’un Dieu
qui est amour (cf. 1 Jn 4, 8), dans une dynamique qui ne se referme pas sur
elle-même, mais s’ouvre à une dimension d’“unité des deux (selon l’enseignement
de Jean Paul II).[159]
Tel est le défi d’être “génératif”, c’est-à-dire capable de se donner à l’autre,
ce qui ouvre à un tiers et donc à une vie nouvelle. La tendance actuelle à nier
ou à vouloir ignorer cette différence naturelle, reçue comme un don, et à la
remplacer par toutes les possibilités que l’esprit humain peut imaginer, devient
un moyen dangereux d’effacer l’identité corporelle réelle et de se refermer sur
soi-même dans une auto-contemplation endogamique.
137. c) Il ne faut pas oublier non plus la tension entre l’individu et la communauté.
Chaque être humain créé à l’image de Dieu est une personne, capable de
connaissance et d’amour, qui s’exprime à la fois en tant qu’individu et en tant que membre de la communauté.
Les êtres humains sont relationnels et sociaux, inclus dans la famille humaine.
L’être humain est donc appelé à réaliser sa dimension sociale au sein de groupes
familiaux, religieux, civils, professionnels et autres, qui forment ensemble la
société à laquelle chacun appartient.[160]
Le caractère fondamentalement social de l’existence humaine doit être concilié
avec la reconnaissance de la valeur inaliénable de la personne, avec son
individualité et son originalité, ainsi qu’avec l’importance des droits
individuels et de la diversité culturelle.
138. d) Enfin, il faut rappeler la tension entre le fini et l’infini. La
personne se sent appelée à affirmer son identité dans la tension vers une
plénitude (infinie) qui est remise en question par la contingence et la limite (finie).
Aucune personne ne peut vivre sans une certaine ouverture à la réalité totale et
à sa signification, ne serait-ce que sous la forme d’un refus.[161]
En vertu de sa nature spirituelle (incarnée), chaque personne est capax omnia,
ouverte d’une certaine manière à être auprès de toutes choses, et aussi capax Dei.
Il ne faut pas considérer cette référence comme un objectif infini à atteindre à
partir d’expériences individuelles de réalités finies et limitées ou de
l’accumulation de différentes expériences. Au contraire, la sagesse d’Israël
nous enseigne que l’ouverture à la totalité est l’horizon dramatique nécessaire
à partir duquel le fini peut être compris comme tel (cf. Qo 3, 9-11 ; Sir
43, 26-28). Ainsi, dans son cheminement historique de recherche et de
développement de son identité, la personne est appelée à insérer le sens du
fragment dans le tout et à saisir l’unité du sens dans ses articulations. Le
réel n’est pas saisi séparément ni comme fini ni comme infini, mais comme unité
d’identité-différence de fini-infini. C’est cette tension qui se reflète dans la
célèbre exclamation de saint Augustin : « Tu nous as faits pour toi et notre
cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en toi »,[162]
qui sera reprise dans la culture médiévale, atteignant une admirable synthèse
littéraire entre le cor inquietum augustinien et l’aventure agitée d’Ulysse dans la Divine Comédie.
C’est sur cette exigence de totalité dans la connaissance et dans la vie que
l’Ulysse de Dante exhorte ses compagnons : « Pensez à ce que vous êtes : / point n’avez été faits pour vivre comme des brutes,
/ mais pour rechercher la vertu et la connaissance ».[163]
2. L’expérience humaine dans le drame du péché et de la grâce
139. Nous nous orientons maintenant vers un point de fuite spécifiquement
chrétien et théologique. Les “tensions polaires” s’affirment comme le moteur du
développement dynamique de l’être humain. La liberté humaine, toujours située
dans une histoire faite de rencontres et d’affrontements avec d’autres libertés,
est cependant marquée par le péché originel, qui trouve sa confirmation dans les
péchés personnels, et se vit donc comme une condition déchue et comme une
liberté blessée, s’exposant à une réalisation partielle et désordonnée. D’autre
part, l’histoire atteste l’expérience d’une possibilité de vivre la condition
humaine toujours à nouveau rachetée, soutenue et élevée par la grâce.[164]
De ce point de vue, la catégorie du “dramatique” implique à la fois le risque
auquel s’expose la liberté dans son cheminement vers la réalisation personnelle,
car elle peut contredire sa condition originelle dans le péché, et l’aspect
dramatique de la rédemption, dans la mesure où elle se réalise à travers la
rencontre entre la liberté du Fils de Dieu et la liberté de chaque personne
située dans l’histoire.
2.1. La rupture des relations constitutives de l’identité humaine
140. Arrêtons-nous un instant sur le texte de la Genèse, où se trouve une
description mythico- symbolique d’une réalité concrète qui a blessé l’existence
humaine. À la racine de la condition déchue, qui nous conduit à mal comprendre
le sens authentique des polarités et à perdre de vue le caractère prometteur de
la différence ou de la limite, il y a une rupture des relations qui constituent
l’identité authentique (cf. Gn 3-11) : « Du fait que par le péché l’homme refuse de se soumettre à Dieu, son équilibre
intérieur est détruit et c’est au fond même de son être qu’éclatent les
contradictions et les conflits. Ainsi déchiré, l’homme provoque de manière
presque inévitable un déchirement dans la trame de ses rapports avec les autres
hommes et le monde créé ».[165]
Il s’agit d’un refus du don de Dieu et donc de la relation avec le Créateur :
« C’est la première et fondamentale “relation”, qui donne de la valeur tant au
fait que l’être humain est fait de “poussière” qu’à son être vivant par le
“souffle” divin ».[166] Dans le
passage du don au commandement, qui identifie et propose une tâche, s’infiltre
le soupçon (cf. Gn 3), communiqué par le serpent, qui change le regard sur Dieu
et sur la réalité et conduit à la transgression, compromettant la relation avec
le Créateur.[167]
141. La première conséquence de cette rupture est le désordre, chez l’être
humain lui-même, entre la dimension matérielle/corporelle et la dimension
spirituelle.[168]
Le désordre implique une perte d’harmonie entre les deux dimensions et exige une
vigilance particulière pour reconnaître en soi l’âme spirituelle et immortelle
et « il n’est pas le jouet d’une création imaginaire qui s’expliquerait seulement par
les conditions physiques et sociales », perdant ainsi la capacité d’« atteindre le tréfonds même de la réalité ».[169]
Le désordre dans la relation à la matière concerne également la corporéité
elle-même, lieu d’expérience de la limite et de la fragilité, comme on peut le
reconnaître dans la “nudité”, lorsqu’elle perd son innocence et son intégrité
originelles et devient ainsi l’otage de l’autre. Plus largement, c’est
précisément la perte de la valeur symbolique de toutes choses, réduites à un
matériau à manipuler arbitrairement dans un seul but lucratif, au lieu de les
considérer comme les signes d’un mystère plus grand, qui est à l’origine de la
crise écologique actuelle.[170]
142. Les relations interpersonnelles s’en trouvent également compromises. Tout
d’abord, la relation entre l’homme et la femme, puis celle entre frères et
sœurs, jusqu’aux relations entre les peuples. On assiste à une expansion des
conflits humains : « La rupture avec Yahvé tranche en même temps le lien d’amitié qui unissait la
famille humaine, à tel point que les pages suivantes de la Genèse nous
montrent l’homme et la femme qui, pour ainsi dire, tendent l’un vers l’autre un
doigt accusateur (70) ; puis un frère qui, hostile à son frère, finit par lui
enlever la vie. [...] La conséquence du péché est l’éclatement de la famille humaine, déjà commencé
lors du premier péché, désormais arrivé au pire en prenant une dimension sociale ».[171]
La fraternité universelle, inscrite dans l’origine commune, n’est pas
suffisamment reconnue, elle est même constamment offensée en raison de la
manifestation de nombreuses particularités et différences sociales, qui
fournissent un prétexte à l’arrogance qui habite le cœur humain et se
consolident dans l’affirmation de sa propre identité en opposition polémique
avec les autres. Depuis ses origines, l’histoire sera donc marquée par la
rivalité et la guerre, et les peuples devront chaque fois sortir des décombres,
en essayant de recomposer les fractures et de redessiner les contours de la paix
et de la solidarité.[172]
2.2. Le salut par l’humanité du Christ
143. L’initiative libre de Dieu, qui vient en aide à chaque personne et à chaque
peuple dans le cheminement de formation de son identité, trouve sa forme
gratuite et concrète de réalisation dans l’histoire du salut. En elle, Dieu
s’est révélé aux êtres humains en s’identifiant dans la relation avec eux. Il a
révélé son identité à Moïse comme Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob (cf. Ex 3
et 6). Jésus nous révèle pleinement le mystère de Dieu qui est Père, Fils et
Esprit Saint et qui nous donne de devenir fils et filles dans le Fils, frères et
sœurs, capables d’appeler Dieu Père et Notre Père. Dans les mystères de la vie
du Christ, se manifeste la détermination filiale de la liberté de Jésus selon la
mesure d’une relation de réciprocité avec le Père, qu’il vit dans l’Esprit. À la
lumière de la prière que Jésus adresse au Père (cf. Mt 11, 27), nous
découvrons les éléments fondamentaux pour une compréhension intégrale de la
relation avec Dieu. Il y a tout d’abord l’initiative de Dieu, connu et reconnu
comme Père qui donne tout de lui-même au Fils. En deuxième lieu, Jésus enseigne
que seul le Fils connaît le Père (cf. Jn 10, 15) : seul Celui qui se reconnaît
comme le Fils connaît et reconnaît le Père comme Père. Le troisième élément est
la réciprocité dynamique entre le Père et le Fils, où l’asymétrie de l’origine
(seul le Père est principe sans principe) se donne dans la symétrie de la
gratuité et de la totalité du don réciproque. Cet amour réciproque entre le Père
et le Fils est révélé et offert aux disciples dans l’effusion de l’Esprit Saint
comme personne-don. Il permet également aux disciples de crier du fond du cœur :
« Abba, Père ! » (cf. Rm 8, 15 ; Ga 4, 6).[173]
Le Dieu qui se révèle comme Père, Fils et Esprit se révèle donc comme “notre”
Père (cf. Mt 6, 9-13), Père de toutes les créatures humaines immergées dans le
temps et l’espace. Chaque être humain est appelé à reconnaître et à accueillir
le don de son identité de créature au sein de la famille plus vaste de la
création.[174]
Mais la révélation pleine de ce que nous sommes et de ce que nous sommes appelés
à devenir nous est donnée par l’incarnation de Celui qui est l’Image du Père, à
l’image et à la ressemblance duquel nous avons été créés et divinisés (cf. Col
1,15) et qui nous a rachetés du péché.[175]
144. Jésus-Christ s’identifie à tous les aspects de ce que signifie être
véritablement humain. Il le fait en s’insérant dans un peuple concret, avec son
histoire et ses traditions, à savoir le peuple juif, élu et appelé par Dieu à
devenir une bénédiction pour tous les peuples ; il le fait en recevant
l’existence terrestre de Marie, épouse de Joseph, de la tribu de Juda, et en
apprenant le métier familial de charpentier. Il reçoit la plénitude du don de
l’Esprit dès sa conception et, lors de son baptême au Jourdain, il est envoyé
pour accomplir la mission qui lui a été confiée. Dès sa conception, c’est
précisément le Saint-Esprit qui imprègne et façonne son humanité en accord avec
son identité filiale, donnée par le Père. C’est ainsi que le Fils réalise son
identité personnelle et relationnelle éternelle, qu’il reçoit du Père, dans
notre véritable humanité, et révèle ainsi pleinement l’être humain à lui-même.[176]
Dans une histoire concrète et en tant que membre de la famille humaine, il
devient notre frère, nous ouvre la voie pour recevoir une nouvelle identité et
nourrit cette identité en nous comme ses frères et sœurs.
145. Son don total pour nous se manifeste dans son corps transpercé et dans son
sang versé sur la croix pour notre salut, et il devient encore plus “nôtre” dans
sa résurrection pour nous. Le Christ qui nous sauve sur la croix se présente à
nous ressuscité, plein de vie, et de son cœur blessé et transfiguré nous
parvient le don du Saint-Esprit. Ce mystère de Pâques nous a ouvert la
possibilité réelle d’atteindre la plénitude humaine, que nous commençons à
goûter dans notre vie quotidienne. Comme l’affirme le pape Léon XIV : « Le
Christ est ressuscité. Il est vraiment ressuscité ! [...] C’est un don à
demander que de voir la certitude de Pâques dans chaque épreuve de la vie ».[177] Le mystère de la Pâque du Christ touche notre vie humaine dans toutes ses
dimensions, à toutes ses étapes et à tous ses moments. Ce qui nous sert, c’est
d’avoir conscience que nous avons besoin du salut : le Christ nous sauve
aujourd’hui !
146. La rencontre avec l’humanité de Jésus-Christ illumine notre humanité et
nous révèle à nous-mêmes. Elle nous redonne avant tout le sens de notre liberté
face à l’appel du Créateur, tout en réalisant notre vocation à participer à la
plénitude eschatologique de sa vie ressuscitée. Cette réalisation de la
plénitude de la condition humaine (cf. Ep 4, 13) et « la perfection
christologique de l’homme ébranlent l’autonomie absolue pour laquelle le pécheur
a opté. Aussi l’annonce de l’Évangile ne peut-elle se séparer de l’annonce du
jugement et de l’appel à la conversion ».[178]
La suite du Christ inclut le passage par la Croix, un chemin qui ne détruit pas
l’être de la personne, mais élimine les nombreuses formes d’aliénation et
éclaire ce jugement critique sur le comportement humain qui, selon la mesure du
Christ, rend service à la dignité humaine et au bien commun dans la société,
accomplissant la justice par la charité.
147. Le “mystère de la charité” de Jésus-Christ offre une vision globale de la
réalité qui est nouvelle et, « encore […] soumette à un examen critique le désir
de l’homme d’aujourd’hui, elle en affirme la valeur, elle le purifie et le
dépasse ».[179]
Ce désir, que l’on peut également entrevoir dans les rêves exprimés par les
différentes formes de transhumanisme et de posthumanisme, s’illumine à la
lumière de l’accomplissement en Christ : « Ce que tous les hommes cherchent,
désirent et espèrent, au moins implicitement, est transcendant, infini, au point
qu’on ne peut le trouver qu’en Dieu. La véritable humanisation de l’homme
atteint donc son sommet dans sa divinisation par grâce, c’est-à-dire dans
l’amitié et la communion avec Dieu. [...] La grâce de Jésus-Christ comble
abondamment les désirs profonds de l’homme, ceux-là mêmes qui portent au-delà
des limites des forces humaines ».[180]
L’accomplissement de l’humain en Dieu n’absorbe ni ne diminue l’humain, tout
comme il n’appauvrit pas le divin qui se communique. Il s’agit en effet d’une
rencontre de libertés, où Dieu divinise en même temps que l’être humain
humanise.
3. La nouvelle humanité dans l’Esprit de Jésus-Christ, le Fils de Dieu
148. « En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le
mystère du Verbe incarné ».[181]
Dans l’événement de Jésus-Christ s’est manifesté le “dessein préétabli” du Père
sur les créatures, et en particulier sur les êtres humains (cf. Ac 2, 22-23 ; Ep 1,1-14).[182]
L’anthropologie chrétienne s’éclaire pleinement lorsqu’on reconnaît que nous
avons été voulus et créés par le Père pour devenir “fils dans le Fils” et
participer, par le don de l’Esprit, à la communion de l’amour intradivin.[183]
Ce que nous appelons “grâce” en tant que chrétiens, c’est avant tout Dieu
lui-même qui se donne à nous dans le Christ comme un amour qui nous élève, nous
purifie, nous transforme et conduit notre vie à sa plénitude. La grâce, c’est
d’abord Lui-même qui nous sauve sur la croix, c’est Lui-même qui, vivant, nous
donne l’Esprit Saint et provoque ainsi un nouveau dynamisme de salut, de
renouveau dans notre être et dans notre vie.
149. La réalisation de ce dessein divin, révélé dans l’Alliance, a commencé avec
la création, et sa plénitude est précisément l’événement christologique qui
atteindra son apogée lorsque tout sera récapitulé dans le Père et que Dieu sera
tout en tous (cf. 1 Co 15, 20-28).[184]
Le Christ est le second Adam, à l’image duquel le premier a été façonné (cf. Rm 5,
14). L’anthropologie chrétienne, telle que la propose
Gaudium et spes,
reconnaît donc les traits accomplis de l’humain à la lumière de l’humanité de
Jésus de Nazareth. Non seulement parce qu’il en est le modèle inégalable, mais
aussi parce que c’est à travers la conformation de l’histoire personnelle de
chaque être humain à son histoire singulière, par le don de l’Esprit, que l’on
devient fils et filles du Père, accomplissant ainsi la vocation humaine : « Par
son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme ».[185]
150. À travers les mystères de la vie de Jésus s’accomplissent la consommation
et la transfiguration du monde et de l’histoire. Nous n’allons pas au-delà de
Jésus-Christ, mais nous cherchons à le rejoindre, en entrant toujours plus
profondément dans son mystère pascal. En Christ, les croyants sont « transformés
en cette même image, de gloire en gloire, selon l’action de l’Esprit du
Seigneur » (2 Co 3, 18). En effet, le Christ a apporté toute la nouveauté
en se donnant lui-même, et l’Esprit Saint nous introduit dans cette nouveauté du
Christ.[186]
Il ne peut y avoir de “trans” ou de “post” que la nouveauté du Christ n’ait déjà
intégré à l’avance. Le Christ est la dernière parole de Dieu dans toute sa
nouveauté insurpassable.
151. La vie du croyant, qui s’exprime comme réponse à un appel (cf. Jn 15, 16),
ne se réalise pas seulement à un moment donné, mais se prolonge dans
l’incorporation du chrétien au Christ, dans l’Esprit Saint, pour tout offrir au
Père. La vie chrétienne en tant que vocation se traduit par l’implication de
l’existence personnelle dans l’existence du Christ « jusqu’à ce que le Christ
soit formé en vous » (Ga 4, 19). Voici le principe ultime d’unification de
l’humain. Il s’agit d’une assimilation progressive au Christ, jusqu’à avoir ses
mêmes sentiments (cf. Ph 5), sa même pensée (cf. 1 Co 2, 16). En devenant
semblables au Fils, par le don de son Esprit, l’existence vocationnelle se
traduit surtout par un amour qui ne se ménage pas mais offre tout au Père dans
une obéissance filiale (cf. Jn 10, 17-18 ; He 10, 8-10), pour le salut et le
bonheur des frères et sœurs.
152. La totalité de l’existence reste toujours un mystère, qui n’est toutefois
plus une énigme étrangère, mais devient un espace dans lequel on commence à
comprendre et à faire l’expérience de quelque chose du Mystère de l’amour de
Dieu, dans la mesure où on y adhère librement (cf. 1 Jn 2, 3-6). Au sein de
cette existence “en Christ”, les polarités anthropologiques trouvent
concrètement leur accomplissement gratuit. La tension entre le fini et l’infini
se résout dans la reconnaissance que nous sommes aimés dans notre existence
limitée, mais en même temps orientés, dans l’espérance, vers une plénitude que
nous ne pouvons même pas imaginer.
153. La tension entre le matériel et le spirituel (âme/corps) trouve tout son
sens dans la résurrection d’entre les morts. Grâce à elle, l’être humain est
sauvé jusqu’au bout, car le corps ressuscité devient, en un certain sens, le
signe visible et transparent de l’être humain tout entier, la dimension qui
révèle sa nature spirituelle, qui reste le sommet unificateur du moi et atteste
sa différence par rapport aux autres animaux.
154. La tension entre l’homme et la femme trouve sa perspective adéquate dans
l’annonce chrétienne sur l’homme et la femme en tant que personnes créées à
l’image d’un Dieu personnel dans la vocation à l’unité des deux (cf. Gn 1, 27)
avec une dignité identique. On peut ainsi reconnaître l’originalité de la
différence sexuelle, expression du mystère de Dieu : en vertu de l’unité
amoureuse entre les deux, de sa destination procréative et de son ouverture à la
communion interpersonnelle et avec Dieu.[187]
Cette polarité n’est pas abolie dans la résurrection du Christ et dans la
transfiguration de l’être humain qui en découle : « Il est semé corps animal, il
ressuscite corps spirituel. S’il y a un corps animal (psykikôn), il y a aussi un
corps spirituel (pneumatikôn) » (1 Co 15, 44-45). L’Écriture enseigne que dans
la résurrection, les personnes seront comme des anges et ne prendront ni mari ni
femme (cf. Mt 22, 30), et pourtant le corps ressuscité conserve l’identité
sexuelle du corps physique. Jésus, dans son corps ressuscité, reste homme, et
Marie, la Mère de Dieu, dans son corps élevé au ciel, reste femme. Ce qui est
vrai pour Jésus et Marie est également vrai pour l’humanité.
155. Enfin, la tension entre l’individu et la communauté, qui implique également
la tension entre les cultures, trouve son point de convergence dans la communion
eucharistique et ecclésiale jusqu’à son accomplissement qui est la communion des
saints. L’expérience chrétienne s’exprime comme une appartenance au Peuple de
Dieu qui chemine dans l’histoire vers sa destinée. Cette appartenance n’enlève
rien à l’identité personnelle, elle la rend plutôt possible et la promeut : « À cet égard, la raison trouve une inspiration et une orientation dans la
révélation chrétienne, selon laquelle la communauté des hommes n’absorbe pas en
soi la personne, anéantissant son autonomie, comme cela se produit dans les
diverses formes de totalitarisme, mais elle la valorise encore davantage car le
rapport entre individu et communauté est celui d’un tout vers un autre tout ».[188]
Il s’agit d’une appartenance qui n’est jamais exclusive et fermée sur elle-même,
qui n’établit pas un “nous” contre un “vous”. Il s’agit plutôt d’une
appartenance inclusive et engagée dans l’affirmation de la fraternité
universelle, en harmonie avec d’autres expériences religieuses.[189]
Si, dans l’ordre créé, il y aura toujours une certaine tension entre l’individu
et les exigences de l’existence sociale, dans la vie de grâce, on participe
directement de la parfaite harmonie entre les Personnes trinitaires qui
partagent la communion d’une seule vie divine.[190]
156. L’incorporation au Christ se réalise à travers le flux concret de vie qui
jaillit de lui, sous le signe de l’unité des chrétiens qui annoncent la Parole
de Dieu et célèbrent les sacrements. L’Église rend tangible le don divin afin
que tous puissent expérimenter efficacement l’annonce du salut et participer à
la vie nouvelle dans le Christ.[191]
L’expression culminante dans l’Église et dans l’histoire de la nouvelle réalité
de la vie humaine donnée en Christ est l’Eucharistie. À travers la communion
avec le corps et le sang de Jésus, qui est, de ce fait même, communion avec
Dieu, les disciples deviennent le Peuple de Dieu. Une telle communion est
inexplicable d’un point de vue purement sociologique, car elle naît de l’Esprit
Saint (cf. 2 Co 13, 13).[192]
La célébration eucharistique assume et régénère les relations humaines et les
ouvre à la communion de la Trinité. Il faut souligner que c’est dans la
communion ecclésiale que se réalise, même si c’est encore de manière imparfaite,
ce profond besoin d’unité de l’individu et de l’humanité, qui a guidé tant
d’utopies sociales et révolutionnaires de l’histoire sans jamais parvenir à être
atteint. En effet, dans la communion eucharistique, la personne et la communauté
ne s’opposent pas l’une à l’autre, mais sont appelées l’une vers l’autre selon
une circulation qui ne trouve son expression adéquate qu’à l’intérieur du
Mystère trinitaire. L’Eucharistie éclaire non seulement la vie sociale et
l’histoire, mais aussi la relation avec la création, selon la promesse du
Seigneur : « Nous attendons en effet [...] des cieux nouveaux et une terre nouvelle,
où la justice habitera » (2 Pt 3, 13 ; cf. Ap 21, l).[193]
Le rythme de vie de la création, au fil des saisons, est repris par les
célébrations sacramentelles et s’ouvre à la communication de la grâce de Dieu,
en l’insérant dans le mystère pascal du Christ. En particulier, la célébration
de l’Eucharistie dominicale prend une signification cosmique.[194]
157. Le pardon et la miséricorde contribuent également de manière décisive à
réaliser les liens de communion qui mettent en œuvre la réconciliation capable
de détruire les murs de séparation entre les personnes et entre les peuples
(cf. Ep 2, 13-14 ; Col 1, 20). Dans le sacrement de la réconciliation, Dieu
régénère nos cœurs blessés par le mal et le péché ainsi que nos relations
fraternelles, nous permettant de repartir non pas de l’expérience du mal fait ou
subi, mais de la plénitude de l’amour de Dieu.[195]
Ainsi, les processus de réconciliation sont également favorisés au niveau
social.
158. La réflexion théologique sur l’expérience humaine et sur le processus de
maturation de sa propre identité, que nous avons essayé de décrire, se fonde sur
l’économie sacramentelle du salut. Pour (ré)élaborer et proposer une culture
pleinement humaine, capable de regarder vers l’avenir et de relever les défis et
les malentendus fondamentaux véhiculés à cet égard par le transhumanisme et le posthumanisme,
la réflexion théologique doit être accompagnée de la contribution d’autres
sciences et des arts. C’est pourquoi il convient d’inviter les personnes et les
institutions impliquées dans les domaines économique, social, universitaire,
artistique, culturel et politique à collaborer à cette fin. L’objectif est de
développer, à partir des échanges déjà en cours, de nouvelles modalités de
pensée et d’action, sous une forme interdisciplinaire et transdisciplinaire. De
cette manière, l’anthropologie théologique pourra se traduire en expériences
vécues et concrètes, tant au niveau personnel que social, en particulier dans
les domaines éducatif et culturel. Aujourd’hui plus que jamais, face aux défis
d’une humanité qui envisage l’avenir avec espoir et incertitudes, le dialogue et
la coopération interdisciplinaire et transdisciplinaire sont nécessaires. Elle
doit savoir traduire la richesse inépuisable de l’expérience humaine selon le
bon dessein de Dieu le Père.
Conclusion
LE DON DE LA DIVINISATION COMME VÉRITABLE HUMANISATION
159. Au début de notre parcours, une question a résonné, partagée avec nos
frères et sœurs en humanité : Quo vadis, humanitas ? À ce tournant du XXIe
siècle, la famille humaine est confrontée à des questions si radicales qu’elles
menacent même son existence telle que nous l’avons connue jusqu’à présent.
L’irruption d’un développement scientifique et technique sans précédent dans
l’histoire de la planète doit s’accompagner d’une croissance correspondante de
la responsabilité qui oriente le progrès vers le bien de l’être humain, car
celui-ci est aujourd’hui exposé à des risques jamais imaginés auparavant.
L’impact du développement technoscientifique, en particulier de la révolution
numérique, sur l’expérience humaine est très profond, tant au niveau de la
relation avec l’environnement que de la relation avec les autres dans la
société, avec soi-même et avec Dieu. Les nouvelles technologies peuvent
configurer une époque de véritable changement de la condition humaine, qui se
reflète dans les craintes de l’imaginaire social de la culture de masse et dans
l’optimisme ou le pessimisme inquiétants des mouvements transhumaniste et posthumaniste.
La proposition anthropologique et culturelle du christianisme renvoie,
aujourd’hui plus que jamais, à une conception de la vie comme vocation, qui rend
possible une manière humaine d’habiter le temps et l’espace et de concevoir les
relations intersubjectives, qui devient aussi un jugement prophétique sur les
aspects les plus inquiétants que nous ne pouvons manquer de reconnaître dans le transhumanisme
et le posthumanisme.
160. La conception de la vie comme vocation est la perspective dans laquelle on
peut/doit situer le processus décisif et complexe de l’identité au niveau
personnel et social. La vision chrétienne de la vie articule l’identité avec la
reconnaissance d’un don gratuit originel qui la précède et l’accueil d’une tâche
qui en découle, confiée par l’amour de Dieu à la liberté des individus et des
peuples. Chaque être humain est appelé à se recevoir comme un don, à partager le
don de la différence, à devenir un don pour les autres, à reconnaître la
transcendance du don comme divin.
Ce processus qui touche à l’identité personnelle et sociale n’est jamais
statique ni défini une fois pour toutes, mais il comporte une dimension
dramatique intrinsèque qui se manifeste dans les “tensions polaires” typiques de
l’expérience humaine dans l’histoire, qui se radicalise face au défi du mal dans
la mesure où celui-ci veut altérer leur signification originelle. Le dialogue
entre la liberté humaine et la liberté divine, dans l’acceptation ou le refus du
don de la divinisation par la grâce, ne peut donc manquer d’avoir également un
caractère dramatique : « Voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que
nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. Voici pourquoi le monde
ne nous connaît pas : c’est qu’il n’a pas connu Dieu. Bien-aimés, dès
maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore
été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons
semblables, car nous le verrons tel qu’il est » (1 Jn 3, 1-2).
161. Dans nos sociétés, poussées par des rêves incessants d’amélioration
illimitée, voire de remplacement de l’humain, la foi chrétienne offre sa
proposition théologique, pastorale et culturelle. Il s’agit d’une compréhension
théorique et pratique de l’humain que la communauté ecclésiale veut toujours
proposer à ses membres et qu’elle souhaite présenter à tous. L’annonce
chrétienne identifie la manière adéquate d’aller au-delà (trans) des limites de
l’expérience humaine, avec la divinisation (theiosis) qui n’est possible qu’à
Dieu,[196]
qui est l’exact opposé de l’auto-déification de type transhumaniste. Elle se
réalise concrètement comme une vocation dans le Christ (cf. Rm 8, 1 ; 2 Co 5, 17
; Ga 3, 26-28 ; 2 Tm 3, 12). Le Fils de l’homme est Celui en qui les tensions
constitutives de l’être humain trouvent un équilibre dynamique. Par le don de
l’Esprit Saint, les baptisés participent à cette plénitude, pas encore
parfaitement dans le cheminement de l’histoire, dans l’attente de la
récapitulation définitive, lorsque Dieu sera tout en tous (cf. 1 Co 15, 28).
Ainsi, face aux diverses réductions que nous avons décrites, où certains aspects
de l’humain étaient mortifiés, la forma mentis catholique entend rechercher une
synthèse dynamique, dans laquelle aucune dimension de l’expérience commune ne
soit perdue, en respectant ses tensions constitutives.
162. Nous devons encore souligner le fait que les tensions peuvent trouver une
convergence dans la foi, ce qui ne signifie pas une sorte d’élimination
anticipée du caractère dramatique de la vie. Le don de l’Esprit du Ressuscité
est librement offert à la liberté humaine, qui coopère avec la grâce divine.
Dans la vie chrétienne, le drame de la créature n’est ni éliminé ni négligé. Les
tensions naturelles sont, en un certain sens, vécues avec une plus grande
radicalité, en raison de l’irruption d’une nouvelle conscience : les chrétiens
connaissent en Christ leur condition d’êtres qui doivent tout à l’initiative de
Dieu le Père et qui, en même temps, sont appelés par Lui au développement le
plus authentique et au don total d’eux-mêmes. C’est pourquoi leur annonce du
salut n’insiste pas tant sur leur capacité à dépasser (même technologiquement)
leurs limites naturelles ou culturelles, mais plutôt sur l’accueil ému et
reconnaissant du don d’un amour qui rend possible le développement de l’identité
personnelle et sociale, en agissant par la charité (cf. Ga 5, 6), en assumant
une tâche créative, pour un meilleur service du bien commun.[197]
De cette manière, elle contribue à accomplir le dessein divin selon une
réciprocité asymétrique des dons.
1. La Mère pleinement humaine
163. À la lumière de cette perspective théologique et pastorale, Marie Immaculée
et Assumée dans le sein de Dieu le Père avec Jésus apparaît comme la figure
admirable d’un être humain dans lequel les tensions âme/corps, homme/femme et
individu/communauté expriment leur ampleur selon une unité qui ne détruit pas
mais renforce chacun des éléments constitutifs. L’obéissance de Marie à l’appel
du Seigneur s’atteste comme une disponibilité parfaite, dans tout son être
personnel, esprit et corps ; elle s’atteste comme une fécondité virginale et
maternelle pour la construction du peuple nouveau dans l’histoire humaine ; elle
s’atteste également comme un paradigme d’intégration personnalisante dans la
communauté des disciples (cf. Jn 19, 25-26). En effet, en Marie, l’Église
contemple ce que nous espérons tous être : l’image d’un être humain dans sa
plénitude.[198]
Dans les circonstances de sa vie, Marie réalise une synthèse qui unit l’appel de
l’amour et la réponse libre ; la vocation personnelle et la mission sociale ;
l’identité filiale et la communion fraternelle ; l’annonce de Dieu et le service
aux autres êtres humains ; l’obéissance responsable et le service généreux ;
l’accueil du don et le don gratuit de soi ; la joie du chant et la méditation
sereine sur la vie, l’appartenance à son peuple et l’ouverture à toutes les
générations ; l’acceptation de ses limites et le bonheur de la foi ; le “oui”
pour que s’accomplisse la volonté de Dieu (cf. Lc 1, 26-38) et le souci que tous
fassent ce que Jésus leur dira (cf. Jn 2, 5). Marie a accueilli sa vie comme une
vocation et a ainsi réalisé son identité personnelle dans l’accomplissement de
la mission qui lui avait été confiée, afin que s’accomplisse le dessein d’amour
de Dieu Trinité pour toute l’humanité.
2. Le défi des pauvres
164. Le développement technologique inexorable que nous examinons dans ce texte
et qui favorise surtout ceux qui ont déjà beaucoup de pouvoir, nous invite à
tourner notre regard vers les plus pauvres. Si ce développement, comme nous
l’avons vu, ainsi que les idéologies qui l’accompagnent, comporte de sérieux
risques, ceux-ci seront encore plus grands pour les plus faibles et les plus
démunis, c’est-à-dire pour ceux qui ne comptent pas parce qu’ils ne servent pas
les intérêts des plus puissants. Ils courent le risque de devenir des déchets,
des “dommages collatéraux”, balayés sans pitié. En tant que chrétiens, nous
sommes au contraire appelés à les regarder avec les yeux du Christ qui dit à
chacun d’eux : « Je t’ai aimé » (Ap 3, 9). Comme l’explique le pape Léon XIV, le
Christ « par son amour donné jusqu’à la fin, montre la dignité de chaque être
humain ».[199]
Et cela nous incite à « percevoir le lien étroit qui existe entre l’amour du
Christ et son appel à nous rapprocher des pauvres ».[200]
II en découle le devoir d’être particulièrement attentifs, comme d’humbles
sentinelles, aux conséquences que les nouveaux développements de la société
peuvent avoir sur la vie des plus démunis. Il en découle également le devoir de
réagir par une parole prophétique et un engagement généreux. C’est ainsi que se
joue l’authenticité de notre foi et la valeur humaine de notre vie.
[1] Voir Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Décl.
Dignitas infinita, 2
avril 2024, 6.11. [2] Le
Psaume 144 pose la même question, mais en soulignant la
fragilité de l’être humain : « Seigneur, qu’est-ce que l’homme pour que tu te
soucies de lui ? Le fils de l’homme, pour que tu t’en préoccupes ? L’homme est
comme un souffle, ses jours sont comme l’ombre qui passe » (Ps 144, 3-4). Job
s’interroge également sur le sens de l’intérêt de Dieu pour l’être humain :
« Qu’est-ce que l’homme pour que tu le considères comme grand et que tu lui
accordes ton attention ? » (Jb 7, 17).
[3] François,
Discours aux participants à la Plénière du Conseil pontifical de la culture, 18 novembre 2017. Voir également le document de la Commission Biblique Pontificale,
Qu’est-ce que l’homme ? (Ps 8,5). Un itinéraire d’anthropologie biblique, 2019, 8, qui utilise précisément le Psaume 8 comme base du discours
anthropologique biblique.
[4] LéonXIV,
Discours au Collège cardinalice, 10 mai 2025.
[5] Commission Théologique Internationale,
La théologie aujourd’hui : perspectives, principes et critères, 2012, 55.
[6] Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7 décembre 1965, 3.
[7] Conseil Pontifical « Justice et Paix »,
Compendium de la doctrine sociale de l’Église, 19.
[8] Le terme “identité” apparaît dans les documents anthropologiques de la Commission théologique Internationale,
mais il n’est pas parmi les plus fréquents. Il est utilisé dans un sens qui
n’est pas spécifiquement anthropologique, mais christologique ou trinitaire, et
parfois dans un sens générique.
[9] Sur la notion de nature humaine ‒ également en relation avec celle de
personne ‒ voir Commission Théologique Internationale,
À la recherche d’une éthique universelle : nouveau regard sur la loi naturelle,
2009, 64-66 ; Id.,
La liberté religieuse pour le bien de tous, 2019, 32-39. Il
s’agit d’une notion complexe, qui désigne le principe de l’identité ontologique
spécifique d’un sujet, c’est-à-dire son “essence”, définie par un ensemble de caractéristiques stables. Toutefois, il ne s’agit
pas de quelque chose de fixe et de statique, car c’est un principe interne
dynamique, qui oriente le sujet vers sa réalisation par des activités
spécifiques, surtout dans une relation complexe avec Dieu dans le Christ, avec
les autres personnes, avec toutes les réalités.
[10] Voir François, Exhort. ap.
Evangelii
gaudium, 24 novembre 2013, 221.
[11] Pour cette caractérisation de la condition existentielle, voir S. Kierkegaard,
The Sickness Unto Death,
éd. et trad, par Howard V. Hong et Edna H. Hong (Kierkegaard’s Writings, XIX),
Princeton 1980, “Despair as Defined by Finitude/Infinitude”, 29-35 ; Id., The Concept of Anxiety, éd. et trad, avec introduction et notes
par Reidar Thomte en collaboration avec Albert B. Anderson (Kierkegaard’s
Writings, VIII), Princeton 1980, “V. Anxiety as Saving through Faith”,
155-162.
[12] Voir N. Bostrom, “Transhumanist Values”,
Journal of Philosophical Research 30/Supplement (2005) 3-14, 4. Pour plus d’informations sur le
transhumanisme, voir S. Young, Designer Evolution: A Transhumanist Manifesto, Amherst NY 2005 ;
The Transhumanist Reader: Classical and Contemporary Essays on the Science,
Technology, and Philosophy of the Human Future, ed. Max More and Natasha Vita-More,
New York/London 2013 ; Y. N. Harari, Homo Deus: A Brief History of Tomorrow, New York 2017 ; R. Kurzweil,
The Singularity Is Nearer: When We Merge with AI, New York 2024. Voir le site Internet de Humanity Plus : https://www.humanityplus.org [consulté en ligne le 19/08/2025].
[13] Sur le
posthumanisme, nous signalons R. Braidotti, Metamorphoses : Towards a Materialist Theory of Becoming, Cambridge 2002 ;
The Posthuman, Cambridge 2013 ; C. Wolfe, What is Posthumanism ?, Minneapolis 2009. M. Rosendahl Thomsen and J. Warnberg (Eds.),
The Bloomsbury Handbook of Posthumanism, Londres/New York, 2020 ; F. Ferrando,
The Art of Being Posthuman: Who Are We in the 21st Century ? Cambridge 2024.
[14] Même si, dans certaines versions, le
transhumanisme semble orienté vers un “idéal posthumain” au point de se confondre avec le
posthumanisme. Dans la FAQ transhumaniste
paradigmatique de N. Bostrom (https://nickbostrom.com/views/transhumanist.pdffconsultation en ligne le 19.08.2025]), on trouve l’articulation d’un “idéal posthumain”.
[15] Voir François, Const. ap.
Veritatis gaudium,
27 décembre 2017,
Préambule.
[16] Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes,
7
décembre 1965, 11.
[17] François, Exhort. ap.
Laudate Deum, 4octobre 2023, 67, qui cite la Lett. enc.
Laudato si’, 24
mai 2015, 89. Voir Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7
décembre 1965, 2 et 57.
[18] L’assemblée conciliaire s’interrogeait déjà sur l’avenir de l’humanité : Concile Œcuménique Vatican II,
Const. past.
Gaudium et spes, 7décembre 1965, 11.
[19] Voir Dicastère pour la Doctrine de la Foi ‒ Dicastère pour la Culture et l’éducation, Note
Antiqua et Nova, 28 janvier 2025, note 9.
[20] D. Alighieri,
La Divine Comédie. Paradis, chant I, 70 : « Transumanar significar per verba non si porria ; però l’essempio basti a cui
esperienza grazia serba », que l’on pourrait traduire par « le
dépassement de l’humain [réservé à ceux qui entrent en communion avec Dieu au
Paradis] ne saurait s’exprimer par des mots, mais seulement se transmettre par
l’exemple à ceux qui pourront un jour en faire l’expérience ».
[21] François, Exhort. ap.
Evangelii
gaudium,
24 novembre 2013, 8.
[22] La tradition patristique et scolastique est riche en affirmations
proclamant la divinisation du chrétien, sa communion avec le Fils, avec l’Esprit
et avec le Père, la demeure du fidèle en Dieu et de Dieu en lui. L’axiome « Dieu
s’est fait ce que nous sommes, afin que nous devenions ce qu’il est », même avec
des nuances différentes, est un patrimoine commun dans cette tradition. Entre
autres Irénée, Adv. Haer. V, praef : SC 153, 14 : « En suivant le seul maître
solide et véridique, le Logos de Dieu, Jésus-Christ notre Seigneur, celui qui,
par la surabondance de son amour, est devenu ce que nous sommes, afin de nous
rendre capables d’être ce qu’il est Lui-même » ; Tertullien, Adv. Marc. II, 27,
7 : SC 368, 164.166 : « Dieu s’est fait homme, afin que l’homme soit instruit à
agir divinement. Dieu agissait d’égal à égal avec l’homme, afin que l’homme
puisse agir d’égal à égal avec Dieu. Dieu s’est fait petit, afin que l’homme
devienne très grand » ; Cyprien, Quod idola 11 : CSEL 3/1, 28 : « Le Christ a
voulu être ce qu’est l’homme, afin que l’homme puisse aussi être ce qu’est le
Christ » ; Athanase, De Incarnatione 54, 3 : SC 199, 458 : « En effet, le Fils
de Dieu s’est fait homme pour nous faire Dieu » ; Thomas d’Aquin, Officium de festo corporis Christi,
Ad Matutinas, In primo Nocturno, Lectio 1 : Opera omnia, v. 29 (Paris 1876), p.
336 : « Le Fils unique [...] de Dieu, voulant que nous participions à sa
divinité, a pris notre nature, afin que, devenu homme, il fasse des hommes des
dieux ». Pour une présentation synthétique du sens chrétien de la “divinisation” et de son mode de réalisation, voir Commission Théologique Internationale,
Théologie, christologie, anthropologie, I,
E, 1-5.
[23] Jean XXIII, Lett. enc.
Pacem in terris, 11 avril 1963, 21ss. Voir
également Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7
décembre 1965, 4 et 44.
[24] Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7 décembre 1965, 33.
[25] Ibid.
[26] Paul VI, Lett. enc.
Populorum progressio, 26 mars 1967, 34.
[27] Ibid., 14.
[28] Voir Paul VI, Lett. ap.
Octogesima adveniens, 14 mai 1971, 29.
[29] Jean Paul II, Lett. enc.
Redemptor hominis, 4 mars 1979, 15.
[30] Ibid.
[31] En particulier, sur l’éthique de la technologie, voir Jean Paul II, Lett.
enc. Sollicitudo rei socialis, 30 décembre 1987, IV, 27-34.
[32] Benoît
XVI, Lett. enc.
Caritas in veritate, 29 juin 2009, 68.
[33] Voir Ibid.,16-17.
[34] Ibid.,70.
[35] François, Lett. enc.
Laudato si’, 24
mai 2015, 105.
[36] Ibid., 106.
[37] Ibid., 103.
[38] Léon XIV,
Salutation aux influenceurs et missionnaires du numérique, 29 juillet 2025.
[39] LéonXIV,
Message à l’occasion du sommet « AI for good », 10 juillet 2025.
[40] Voir
A. Barba-Kay, A Web of Our Own Making: The Nature of Digital
Formation, Cambridge 2023.
[41] L’impact anthropologique des nouvelles technologies, et en particulier de
la technologie numérique, avait déjà été analysé par un groupe de chercheurs
mandatés par la Direction générale de la Commission européenne pour la
communication. Les résultats peuvent être consultés dans l’ouvrage The Onlife Manifesto. Being human in a Hyperconnected Era,
2009 (https://link.springer.com/book/10.1007/978-3-319-04093-6) [consultation en ligne le 19.08.2025]).
[42] Voir François, Lett. enc.
Laudato si’,
24 mai 2015, 115.
[43] François, Lett. enc.
Laudato si’, 24 mai 2015, 51, où la polarité Nord-Sud n’a pas
immédiatement un sens géographique, mais indique une distinction
socio-économique, qui traverse différentes situations de pauvreté : voir Léon
XIV, Exhort. ap.
Dilexi te, 4 octobre 2025, 11-12.
[44] Voir K. Crawford,
Atlas of AI: Power, Politics, and the Planetary Costs of Artificial Intelligence, New Haven/Londres 2021.
[45] Certains critères de discernement peuvent être trouvés dans le
Compendium de la doctrine sociale de l’Église,
461-487.
[46] Voir les travaux interdisciplinaires de M. J. Gaudet et Alii (éd.), AI
Research Group of the Centre for Digital Culture of the Dicastery for Culture
and Education of the Holy See, Encountering Artificial Intelligence: Ethical and Anthropological
Investigations, vol. 1 (Eugene, OR 2024).
[47] Voir François,
Message pour la LVIIe Journée mondiale de la paix « Intelligence
artificielle et paix », 1er janvier 2024, 2. Voir Dicastère pour la Doctrine de la Foi – Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note
Antiqua et Nova, 28 janvier 2025, 7-12.
[48] Voir Dicastère pour la Doctrine de la Foi – Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note
Antiqua et Nova, 28 janvier 2025, 49-103.
[49] Voir Léon XIV,
Message aux participants à la deuxième conférence annuelle sur « Intelligence
artificielle, éthique et gouvernance d’entreprise », 17 juin 2025.
[50] Voir Dicastère pour la Doctrine de la Foi – Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note
Antiqua et Nova, 28 janvier 2025, 38.
[51] Benoît XVI, Lett. enc.
Caritas in veritate, 29 juin 2009, 73.
[52] Voir Dicastère pour la Doctrine de la Foi – Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note
Antiqua et Nova, 28 janvier 2025, 85-89.
[53] De
nombreux représentants de la culture contemporaine se sont penchés sur
cette question : voir E. Erikson, Gioventù e crisi di identità, Rome
1995.
[54] François, Exhort. ap. post-syn.
Christus vivit, 25 mars 2019, 87. Voir également Académie Pontificale des Sciences,
Déclaration finale de l’atelier sur les risques et les opportunités de l’IA pour
les enfants. Un engagement commun pour la protection des enfants, 24 mars 2025.
[55] François, Exhort. ap. post-syn.
Christus vivit,
25 mars 2019, 88.
[56] Ibid.,89 ; voir François, Lett. enc.
Fratelli tutti, 3 octobre 2020, 199-202 ; Dicastère pour la Doctrine de la Foi – Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note
Antiqua et Nova, 28
janvier 2025, 77-84.
[57] On peut consulter plusieurs études récentes du MIT, comme par exemple N. Kosmyna et Alii,
« Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task » :
https://www.media.mit.edu/publications/your-brain-on-chatgpt/ [consulté en ligne le 19.08.2025].
[58] Voir Benoît XVI, Lett. enc.
Caritas in veritate, 29 juin 2009, 74 ; François, Exhort. ap. post-syn.
Christus vivit, 25 mars 2019, 82.
[59] Voir T. Berger,
@ Worship: Liturgical Practices in Digital Worlds (Liturgy, Worship,
and Society Series), New York/Londres 2019.
[60]Voir Dicastère pour la Doctrine de la Foi ‒ Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note
Antiqua et Nova, 28 janvier 2025, 104-107.
[61] Voir François, Lett. enc.
Laudato si’,
24 mai 2015, 85, 199-201, 222.
[62] Dans la Summa Theologiae I, q. 25, a. 6 ad 3 et ad 4, Thomas rejette
l’idée que Dieu ait dû créer le meilleur monde possible, arguant que le monde
créé par Dieu est celui qui peut être « le plus amélioré » par le don de la
grâce et en particulier par la grâce de l’union de l’infini divin avec le fini
dans l’union hypostatique.
[63] H. Jonas,
Il principio responsabilità, Torino 2009 (or. 1979), p. 54.
[64] Voir François, Exhort. ap.
Gaudete et exsultate,
19 mars 2018,
36-39 ; voir aussi Exhort. ap.
Evangelii
gaudium, 24 novembre 2013, 94.
[65] Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre
Placuit Deo,
22 février 2018, 3, où sont précisées tant les
similitudes que les différences entre les formes de gnosticisme de l’Antiquité
et ces tendances de la pensée moderne et postmoderne.
[66] La notion de “peuple” n’est pas superposable à celle de “nation”, qui renvoie à une signification plus politique et juridique, même si les deux
ne s’excluent pas. Sur l’acception proposée ici, voir François, Lett. enc.
Fratelli tutti,
3 octobre 2020, 157-158 : « Pour affirmer que la société est plus que la
simple somme des individus, il faut le terme “peuple”. La réalité est qu’il existe des phénomènes sociaux qui structurent les
majorités, il existe des méga-tendances et des aspirations communautaires ; en
outre, on peut penser à des objectifs communs, au-delà des différences, pour
mettre en œuvre ensemble un projet partagé ; enfin, il est très difficile de
concevoir quelque chose de grand à long terme si l’on ne parvient pas à en faire
un rêve collectif. Tout cela trouve son expression dans le nom “peuple” et dans l’adjectif “populaire”. Voir également les paragraphes 90-92 suivants.
[67] Voir Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7
décembre 1965, 5.
[68] Voir François, Lett. enc.
Fratelli tutti,
3 octobre 2020, 9-17. Voir également les
numéros 151-153, dans lesquels le pape François place les réalités régionales
entre les réalités locales et universelles.
[69] De manière paradigmatique : Augustin,
Les Confessions, XI, 14. 31. 41. Voir
P. Ricœur, Temps et Récit I-III, Paris 1983-1985.
[70] II règne une perception répandue du “manque de temps”, où l’on consomme le temps sans le vivre : Z. Bauman,
Consumo dunque sono,
Rome-Bari 2009 ; Id., L’etica in un mondo di consumatori, Rome-Bari 2010. Sur la
perte du sens de l’histoire et de la mémoire : J. B. Metz, Sul concetto della nuova teologia politica 1967-1997,
Brescia 1998.
[71] Voir par exemple : C. Lasch,
L’ego minimal. La mentalité de survie à une époque de bouleversements, Milan 1985.
[72] Voir François, Lett. enc.
Lumen fidei,
29 juin 2013, 25, qui
souligne : « Dans la culture contemporaine, on a souvent tendance à n’accepter
comme vérité que celle de la technologie : n’est vrai que ce que l’homme
parvient à construire et à mesurer avec sa science, vrai parce que cela
fonctionne et rend ainsi la vie plus confortable et plus facile ».
[73] Voir François, Lett. enc.
Fratelli tutti,
3 octobre 2020, 13.
[74] Ibid.,
17 ; voir aussi 188, 27, 30, 36.
[75] Voir Ibid.,
160 et 163.
[76] Voir Jean Paul II, Lett. enc.
Fides et ratio,
14 septembre 1998,
12.
[77] Voir Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7 décembre 1965, 38-39.
[78] Jean Paul II, Lett. enc.
Redemptoris missio, 7 décembre 1990, 28.
[79] Voir Jean Paul II, Lett. enc.
Redemptoris Mater,
25 mars 1987, 36.
[80] Voir Benoit XVI, Exhort. ap. post-syn.
Verbum Domini, 30 septembre 2010, 30.
[81] Voir François, Lett. enc.
Dilexit nos,
24 octobre 2024, 19.
[82] Voir Synode des Évêques, XVIe Assemblée générale ordinaire du
Synode des évêques ‒ IIe session : Document final. Pour une Église synodale : communion, participation et mission,
26 octobre 2024, 111-113.
[83] Voir Paul VI, Lett. ap.
Octogesima adveniens,
14 mai 1971, 8-12.
[84] François, Lett. enc.
Fratelli tutti, 3 octobre 2020, 143.
[85] Voir P. Ricœur,
Lectures 1. Autour du politique, Paris, 1991 ; voir également B. Waldenfels,
Topographie des Fremden. Studien zur Phenomenologie des Fremden, Francfort-sur-le-Main, 1997.
[86]
Lettre
à Diognète 5,1.
[87] Voir François, Lett. enc.
Fratelli tutti, 3 octobre 2020, 77-86.
[88] François, Lett. enc.
Fratelli tutti, 3 octobre 2020, 12 ; voir Benoît XVI, Lett. enc.
Deus caritas est,
25 décembre 2005, 19.
[89] Parmi les auteurs qui ont travaillé dans cette perspective, voir les
philosophes G. Siewerth, Metaphysik der Kindheit, Einsiedeln 1962 ; F. Ulrich,
Der Mensch als Anfang. Zur philosophischen Anthropologie der Kindheit,
Einsiedeln 1970. En théologie, l’essai de K. Rahner, « Gedenken zu einer
Theologie der Kindheit », Schriften zur Theologie, VII, 313-329, est bien connu.
[90] Sur la relation entre communauté politique et peuple, voir
Compendium de la doctrine sociale de l’Église,
385. Sur la richesse symbolique du peuple, voir R. Guardini, Dostoevskij. Il mondo religioso,
Brescia 1951, p. 15.
[91] Voir François, Exhort. ap.
Evangelii
gaudium,
24 novembre 2013, 268,
qui souligne le « goût spirituel » de l’appartenance à un peuple et la
participation au « regard de Jésus [qui] s’élargit et se tourne avec affection
et ardeur vers tout son peuple ».
[92] Voir François, Lett. enc.
Fratelli tutti,
3 octobre 2020, 144-145.
[93] Sur la valeur de l’expérience du peuple de Dieu, voir
Compendium de la doctrine sociale de l’Église,
377- 383. En ce qui concerne la “théologie du peuple”, voir L. Gera, La religione del popolo, Bologne 2015 (or. 1977).
[94] Sur l’importance de la communauté internationale, voir
Compendium de la doctrine sociale de l’Église,
428-450.
[95] Voir Congrégation pour la Doctrine de la Foi ‒ Dicastère pour le Service du
Développement Humain Intégral,
Oeconomicae et pecuniariae quaestiones, 6 janvier
2018, 18-33.
[96] Voir Benoît XVI, Lett. enc.
Spe salvi, 30 novembre 2007, 43.
[97] François,
Discours aux participants au Congrès international « Homme-femme à l’image de
Dieu. Pour une anthropologie des vocations », 1er mars 2024. Voir également François, Exhort. ap. post-syn.
Christus vivit, 25 mars 2019, 248-277.
[98] Voir Commission Théologique Internationale,
À la recherche d’une éthique universelle : un nouveau regard sur la loi
naturelle, 2009, 66 ; Id.,
Communion et service. La personne humaine créée à l’image de Dieu, 2004, 7.
[99] Voir Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Décl.
Dignitas infinita, 2 avril
2024, 1.
[100] François, Exhort. ap. post-syn.
Christus vivit,
25 mars 2019, 252. Il ne manque pas
d’auteurs contemporains qui proposent une phénoménologie de l’appel et de la
réponse, du don, comme voie vers une anthropologie renouvelée qui prenne
également en charge la dimension religieuse intrinsèque de l’humain : J.-L. Chrétien,
L’appel et la réponse,
Paris 1992 ; J.-L. Marion, Étant donné, Paris 1998 ; Id., À vrai dire : une conversation, Paris 2021.
[101] Voir Œuvre Pontificale pour les Vocations ecclésiastiques,
Nouvelles vocations pour une nouvelle Europe, 8 décembre 1997, 13.
[102] François, Exhort. ap. post-syn.
Christus vivit,
25 mars 2019, 253.
[103] François, Exhort. ap.
Evangelii
gaudium, 24 novembre 2013,
273.
[104] Augustin,
Les Confessions, XIII, I, 1.
[105] François, Lett. enc.
Dilexit nos,
24 octobre 2024, 90.
[106] Œuvre Pontificale pour les Vocations ecclésiastiques,
Nouvelles vocations pour une nouvelle Europe, 8 décembre 1997, 11c ; voir également 12-13.
[107] François, Exhort. ap. post-syn.
Christus vivit,
25 mars 2019, 184.
[108] Voir François,
Message pour la 57eJournée mondiale de prière pour les vocations, 3 mai 2020.
[109] François, Lett. enc.
Dilexit nos, 24 octobre 2024, 19.
[110] « En exerçant sa liberté pour cultiver les richesses de sa nature, l’être
humain se construit au fil du temps. Même si, en raison de diverses limites ou
conditions, il n’est pas en mesure de mettre en œuvre ces capacités, il subsiste
toujours en tant que ‘substance individuelle’ avec toute sa dignité
inaliénable » : Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Décl.
Dignitas infinita,
2 avril 2024, 9. Le texte précise le fondement ontologique de la dignité de
la personne humaine en reprenant la définition classique de la personne entendue
comme substance individuelle de nature rationnelle. En outre, sur la personne
humaine, son unicité, sa liberté, sa dignité et son ouverture à la
transcendance, voir
Compendium de la doctrine sociale de l’Église, 124-148 ; Commission Théologique Internationale,
La liberté religieuse pour le bien de tous,
2019, 29-42.
[111] Parmi les auteurs les plus avertis sur cette problématique contemporaine,
voir E. Morin, La méthode, vol. 5 : l’identité humaine, Paris 2001 ; Z. Bauman,
Identité,
Paris 2010.
[112] Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Décl.
Dignitas infinita, 2
avril 2024, 11.
[113] Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7 décembre 1965, 26.
[114] Voir Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Décl.
Dignitas infinita, 2
avril 2024, 17-21.
[115] BenoîtXVI, Lett. enc.
Caritas in veritate, 29 juin 2009, 53.
[116] Sur la valeur des relations intergénérationnelles, voir François, Exhort.
ap. post-syn.
Amoris laetitia, 19 mars 2016, 193. La liberté des jeunes
est plus fragile si elle est vide, dépourvue de mémoire affective : François,
Exhort. ap. post-syn.
Christus vivit, 25 mars 2019, 181.
[117] Voir Benoît XVI, Lett. enc.
Caritas in veritate, 29 juin 2009, 1.
[118] Dicastère pour
la Doctrine de la Foi, Décl.
Dignitas infinita,
2 avril 2024, 22.
[119] Ibid.,
31.
[120] Voir Congrégation pour la Doctrine de la Foi ‒ Dicastère pour le Service du
Développement Humain Intégral,
Oeconomicae et pecuniariae quaestiones, 6
janvier 2018, 10.
[121] Voir François, Lett. enc.
Dilexit nos, 24 octobre 2024, 15-19.
[122] Voir Thomas d’Aquin,
Summa Theologiae, I-II, q. 110, a. 3 ; q. 112, a. 1.
[123] Voir Concile Œcuménique Vatican II, Const. dogm.
Lumen gentium, 21 novembre 1964, 13.
[124] Dans la réflexion philosophico-théologique d’Edith Stein, la “vocation” divine (Berufung) est le critère le plus profond d’identification de l’être humain personnel ;
voir Endliches Sein und Ewiges Sein, Fribourg-Bâle- Vienne 2025 (chap. VIII). P. Ricœur,
Soi-même comme un autre,
Paris 1990, met en lumière les dynamismes de l’identité narrative de la
personne, qui implique la capacité de comprendre et d’exprimer l’image de
soi-même reçue dans les relations que l’on a et dont on s’approprie dans une
histoire.
[125] Voir Benoit XVI, Lett. enc.
Caritas in veritate, 29 juin 2009, 68.
[126] Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Décl.
Dignitas infinita, 2
avril 2024, 60.
[127] François, Exhort. ap. post-syn.
Amoris laetitia, 19 mars 2016,
56.
[128] François, Lett. enc.
Laudato si’, 24 mai 2015, 155.
[129] Comme le souligne
Dignitas infinita, « il en découle que toute intervention
de changement de sexe risque, en règle générale, de menacer la dignité unique
que la personne a reçue dès sa conception. Cela ne signifie pas exclure la
possibilité qu’une personne atteinte d’anomalies génitales déjà évidentes à la
naissance ou qui se développent par la suite puisse choisir de recevoir une
assistance médicale dans le but de résoudre ces anomalies. Dans ce cas,
l’intervention ne constituerait pas un changement de sexe au sens où nous
l’entendons ici » : Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Décl.
Dignitas infinita, 2
avril 2024, 60.
[130] Voir A. MacIntyre,
Dependent Rational Animals. Why Human Beings need the Virtues, Chicago 1999 (chap. 1).
[131] Benoit XVI, Lett. enc.
Caritas in veritate, 29 juin 2009, 53.
[132] Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7
décembre 1965, 24.
[133] François, Lett. enc.
Fratelli tutti,
3 octobre 2020, 87.
[134] Voir
ibid.,
111 ; voir aussi 95.
[135] Ibid.,
218.
[136] Benoit XVI, Lett. enc.
Caritas in veritate,
29 juin 2009, 29.
[137] Voir
ibid., 11 ; voir aussi le
Compendium de la doctrine sociale de l’Église, 130.
[138] Benoit XVI, Lett. enc.
Caritas in veritate, 29 juin 2009, 18.
[139] Voir Jean
Paul II, Lett. enc.
Redemptoris Mater, 25 mars 1987, 30-31.
[140] Voir Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Décl.
Dignitas infinita, 2
avril 2024, 20.
[141] Voir François, Lett. enc.
Laudato si’, 24 mai 2015, 79, 83.
[142] Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7 décembre 1965, 14.
[143] Voir François, Lett. enc.
Laudato si’, 24 mai 2015, 81. Dicastère pour la Doctrine de la Foi,
Décl.
Dignitas infinita, 2 avril 2024, 9. Voir également Commission Théologique Internationale,
La liberté religieuse pour le bien de tous, 2019,
42.
[144] Voir François, Lett. enc.
Laudato si’,
24 mai 2015, 82.
[145] Voir Id., Exhort. ap.
Laudate Deum, 4 octobre 2023, 67.
[146] Sur la relation entre l’être humain et les animaux dans une perspective
biblique, voir Commission Biblique Pontificale, Qu’est-ce que l’homme ? (Ps 8, 5). Un itinéraire d’anthropologie biblique,
2019, 139ss.
[147] Commission Théologique Internationale,
Communion et service. La personne humaine créée à l’image de Dieu, 2004, 66.
[148] François, Exhort. ap.
Laudate Deum, 4 octobre 2023, 26-27.
[149] Voir de manière paradigmatique R. Guardini,
Der Gegensatz : Versuche zu einer Philosophie des Leben- dig-Konkreten
(Romano Guardini Werke), Mayence 2025.
[150] Voir J. Bergoglio - Pape François,
Nei tuoi occhi è la mia parola. Omelie e discorsi di Buenos Aires 1999-2013, Milan 2016, XIX. Il en découle le principe selon lequel « l’unité est
supérieure au conflit » (Exhort. ap.
Evangelii
gaudium, 24 novembre 2013, 228) :
la résolution des conflits renvoie à un plan supérieur qui conserve en lui-même
les virtualités positives des polarités en tension.
[151] Pour la description de ces polarités anthropologiques, nous nous inspirons
de la Commission Théologique Internationale,
Communion et service. La personne humaine créée à l’image de Dieu, 2004, 25-51.
[152] Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7 décembre 1965, 14 ; voir Commission Théologique Internationale,
Communion et service. La personne humaine créée à l’image de Dieu, 2004, 26-30.
Alors que la théologie a longtemps été dominée par une tradition qui interprète
cette “unité du corps et de l’âme” selon les lignes d’un modèle hylémorphique aristotélicien, révisé à la
lumière de la révélation (par exemple Thomas d’Aquin, Summa Theologiae I, q. 76),
modèle qui se reflète également dans le Magistère (du Concile de Vienne au
Concile Vatican II), il existe également un modèle tripartite plus ancien -
corps, âme, esprit - qui repose également sur des bases solides. Voir H. de Lubac,
Théologie dans l’histoire : I. Lumière du Christ,
Paris 1990, 113-199. En réalité, les deux modèles ne s’excluent pas, mais se
complètent, enrichissant l’anthropologie chrétienne d’accents différents, grâce
à la référence constitutive à la relation avec Dieu (à laquelle se réfèrent à la
fois le concept d’âme et celui d’esprit), laissant entendre que la polarité
matérielle/spirituelle trouve son harmonie à un troisième niveau supérieur :
celui, précisément, de la relation avec Dieu (voir ce qui est précisé au n° 132).
[153] François, Lett. enc.
Dilexit nos, 24 octobre 2024, 21.
[154] Id., Lett. enc.
Laudato si’, 24 mai 2015, 81. Chaque être humain est une personne qui intègre et dépasse sa dimension
biologique, génétique et corporelle : « Quand un nouvel homme naît de l’union
conjugale des deux, il apporte avec lui au monde une image et une ressemblance
particulières de Dieu lui-même : la généalogie de la personne est inscrite dans
la biologie de la génération » : Jean Paul II,
Lettre aux familles “Gratissimam sane”, 2 février 1994, 9.
[155] Jean Paul II,
Message aux participants à la Plénière de l’Académie pontificale des sciences,
22 octobre 1996, 5.
[156] Voir Commission Théologique Internationale,
Communion et service. La personne humaine créée à l’image de Dieu, 2004, 64.
[157] François,
Audience générale, 22 avril 2015. L’émerveillement d’Adam devant la femme signifie que la
reconnaissance d’Ève comme “partie de lui” n’implique pas possession ou dépendance, mais est un don inattendu et
gratuit qui vient uniquement de Dieu, même s’il touche profondément l’identité
de l’homme. C’est là le sens de l’altérité dans la réciprocité.
[158] François,
Audience générale, 15 avril 2015.
[159] Voir Jean Paul II, Lett. ap.
Mulieris dignitatem,15 août 1988, 6. Id.,
Lettre aux familles “Gratissimam sane”, 2 février 1994, 8.
[160] Cette polarité se traduit, dans son exercice, par d’autres “tensions” importantes inhérentes aux phénomènes sociaux, voir François, Exhort. ap.
Evangelii
gaudium,
24 novembre 2013, 221-237.
[161] Voir
Compendium de la doctrine sociale de l’Église, 130.
[162] Augustin,
Les Confessions I, 1.1.
[163] D. Alighieri,
La Divine Comédie. Enfer, Chant XXVI, 118-120.
[164] Sur le caractère historique de la rédemption, voir Commission Biblique Pontificale,
Qu’est-ce que l’homme ? (Ps 8, 5). Un itinéraire d’anthropologie biblique, 2019, 11 et chap. IV.
[165] Jean Paul II,
Exhort. ap. post-syn.
Reconciliatio et paenitentia, 2 décembre
1984, 15. Voir Commission Biblique Pontificale, Qu’est-ce que
l’homme ? (Ps 8,5). Un itinéraire d’anthropologie biblique, 2019,
295 ss.
[166] Commission Biblique Pontificale,
Qu’est-ce que l’homme ? (Ps 8, 5). Un itinéraire d’anthropologie biblique, 2019,
12.
[167] Pour Dieu, le commandement est un “don” (Dt 5, 22 ; 9, 20 ; 10, 4 ; Ne 9, 14),
tandis que pour l’être humain, il revêt plutôt l’aspect d’une “épreuve”(Gn 22, 1 ; Ex 15, 25 ; 16, 4).
Concrètement, l’individu comprend rarement immédiatement la “bonté” de ce qui
lui est prescrit ; il manifeste donc sa foi s’il obéit sans comprendre
(pleinement) le bien de ce qui lui est prescrit (voir Commission Biblique Pontificale,
Qu’est-ce que l’homme ? (Ps 8, 5). Un itinéraire d’anthropologie biblique, 2019, 273).
[168] Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Décl.
Dignitas infinita, 2 avril 2024, 18.
[169] Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7 décembre 1965, 14.
[170] Voir
Compendium de la doctrine sociale de l’Église,451-452.
[171] Jean Paul II, Exhort. ap. post-syn.
Reconciliatio et paenitentia, 2 décembre 1984, 15. Sur
la “prolifération du mal” à la suite de la transgression dans le jardin d’Éden,
voir Commission Biblique Pontificale, Qu’est-ce que l’homme ? (Ps 8, 5). Un itinéraire d’anthropologie biblique, 2019,
302 ss.; sur les conséquences de la transgression, voir ibid., 319-324.
[172] Voir Commission Biblique Pontificale,
Qu’est-ce que l’homme ? (Ps 8, 5). Un itinéraire d’anthropologie biblique, 2019, 240-241.
[173] Sur le Saint-Esprit en tant que “personne amour” et “personne don”, voir Jean Paul II, Lett. enc.
Dominum et Vivificantem, 18 mai 1986, 10 ; voir également Augustin,
De Trinitate
V, 11.12 ; VI, 5.7 ; Thomas d’Aquin, Summa Theologiae I, q. 38 a. 2.
[174] Voir Dei Filius, chap. II : DH 3004 ss.
[175] Voir Augustin,
De Trinitate VII, 6. 12 : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance (Gn 1, 26). [...] Il ne faut pas comprendre cela dans le sens où ce sont des dieux qui
auraient fait l’homme ou qu’ils l’auraient fait à l’image et à la ressemblance
des dieux, mais dans le sens où c’étaient le Père, le Fils et le Saint- Esprit
qui l’ont fait, donc à l’image du Père, du Fils et du Saint-Esprit, afin que l’homme existe comme
image de Dieu. Or, Dieu est Trinité. Mais comme cette image de Dieu n’était pas tout à fait identique à son modèle, puisqu’elle n’est
pas née de Dieu, mais a été créée par Lui, pour signifier qu’il s’agit d’une image, il dit qu’elle est “à l’image de... ”, c’est-à-dire une image qui n’atteint pas le modèle en termes d’égalité,
mais s’en approche par une certaine ressemblance. En effet, on ne se rapproche
pas de Dieu en dépassant les distances spatiales, mais par la ressemblance, et
c’est par la dissemblance que l’on s’éloigne de Lui... C’est en raison, comme
nous l’avons vu, d’une ressemblance imparfaite, que l’homme est dit à l’image et qu’il faut ajouter notre pour que l’homme soit l’image de la Trinité ; non pas égal à la Trinité,
comme le Fils au Père, mais s’en approchant par une certaine ressemblance, comme
nous l’avons dit, de la même manière que des êtres éloignés sont proches non pas
par contact spatial, mais par imitation. C’est ce que signifient les mots
suivants : “Transformez-vous en renouvelant votre esprit” (Rm 12, 2), et l’Apôtre dit aussi à ses destinataires : “Soyez donc des imitateurs de Dieu, comme des enfants bien-aimés” (Ep 5, 1). C’est en effet à l’homme nouveau qu’il est dit : “Il se renouvelle à mesure qu’il connaît Dieu, se conformant à l’image de celui
qui l’a créé” (Col 3, 10) » ; voir aussi De civitate Dei XI, 2 ; XXI, 15-16.
[176] « C’est seulement en Jésus que se manifeste pleinement le projet de Dieu
sur l’être humain : il est l’homme définitif selon Dieu » : Benoit XVI,
Audience générale,
9 janvier 2013.
[177] Léon XIV,
Discours aux participants au jubilé des Églises orientales, 14 mai 2025.
[178] Commission Théologique Internationale,
Théologie, christologie, anthropologie, 1981, 4.2.3.
[179] Ibid.,
4.3.
[180] Ibid., 4.2.2. L’intellectus fidei de la divinisation en tant que “au-delà” plein et définitif de la vie humaine est au centre de la réflexion
théologique moderne. De grands théologiens du XIXe siècle s’en sont
déjà occupés, tels que A. Rosmini, Antropologia Soprannaturale (Œuvres d’Antonio
Rosmini 39/40), Rome 1983, et M. J. Scheeben, Handbuch der Katholischen Dogmatik
1II/4, Fribourg 1961, §§ 146-180. Le thème de la divinisation a également
suscité l’intérêt du dialogue œcuménique, avec des points de convergence
prometteurs, comme le montrent les documents du dialogue avec l’Église orthodoxe
: The Mystery of the Church and of the Eucharist in the Light of the Mystery of
the Holy Trinity (1982) et Faith, Sacraments and the Unity of the Church (1987).
[181] Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7 décembre 1965, 22.
[182] Voir Irénée,
Adv. Haer. IV, 38, 3-4 : « Ainsi, à travers cet ordre, ces
rythmes et ce mouvement, l’homme créé et façonné devient à l’image et à la
ressemblance de Dieu incréé : le Père décide avec bienveillance et commande (Gn
1, 26), le Fils exécute et façonne (Gn 2, 7), l’Esprit nourrit et fait croître (Gn
1,28), et l’homme progresse peu à peu et s’élève vers la perfection,
c’est-à-dire qu’il se rapproche de l’Incréé ; car seul l’Incréé est parfait, et
c’est Dieu. En effet, il fallait que l’homme soit d’abord créé, puis, après
avoir été créé, qu’il grandisse, qu’après avoir grandi, il devienne adulte,
qu’après être devenu adulte, il se multiplie, qu’après s’être multiplié, il
devienne fort, qu’après être devenu fort, il soit glorifié et qu’après avoir été
glorifié, il voie son Seigneur. Car c’est Dieu qui doit être vu, et la vision de
Dieu procure l’incorruptibilité, et l’incorruptibilité rend proche de Dieu (Sap 6,19) »
; voir aussi IV, 11,4 ; 12, 3 ; 37, 7 ; 39, 1.
[183] Voir
Catéchisme de l’Église catholique, 460. Thomas d’Aquin, Summa Theologiae, I, q. 43, a. 5.
[184] Voir Concile Œcuménique Vatican II, Const. dogm.
Dei Verbum, 18
novembre 1965, 3-4.
[185]Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7 décembre 1965, 22.
[186] Toujours d’actualité pour lire les signes des temps “dans le Christ” et pour discerner de manière critique cet “esprit” qui œuvre dans la séparation du Christ et qui peut influencer les visions
du transhumanisme et du posthumanisme : H. de Lubac, La postérité spirituelle de Joachim de Flore,
Paris 2014.
[187] Voir Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7 décembre 1965, 12 ; Jean Paul II, Lett. ap.
Mulieris dignitatem, 15 août 1988, 7.
[188] Benoit XVI, Lett. enc.
Caritas in veritate, 29 juin 2009, 53.
[189] Voir François, Lett. enc.
Fratelli tutti, 3 octobre 2020, 272.
[190] Voir Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7 décembre 1965, 24 ; Commission Théologique Internationale,
Communion et service. La personne humaine créée à l’image de Dieu, 2004, 40-42.
[191] Voir Concile Œcuménique Vatican
II, Const. dogm.
Lumen gentium, 21 novembre 1964, 3 ;
Catéchisme de l’Église catholique,
774-776.
[192] Voir Benoit XVI, Exhort. ap. post-syn.
Sacramentum caritatis, 22 février 2007, 12.
[193] Voir Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes, 7
décembre 1965, 39. François, Lett. enc.
Laudato si’, 24 mai 2015, 236.
[194] Voir François, Lett. enc.
Laudato si’, 24 mai 2015, 237.
[195] Voir Ambroise,
Exameron IX, 76 ; Explanatio Ps. 39, 24 ; De institutione virginis 104.
[196] Voir Thomas d’Aquin,
Summa Theologiae, I-II, q. 112, a. 1.
[197] Voir Concile Œcuménique Vatican II, Const. past.
Gaudium et spes,
7
décembre 1965, 39, 45. François, Lett. enc.
Dilexit nos, 24 octobre 2024,
209.
[198] Voir Concile Œcuménique Vatican II, Const.
Sacrosanctum concilium,
4 décembre 1963, 103.
[199] Léon XIV, Exhort. ap.
Dilexi te, 4 octobre 2025, 2.
[200] Ibid.,
3.
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